Des films asiatiques en Europe

Rencontré un universitaire, spécialiste du cinéma asiatique. Un verre de vin chaud à la main, je le lance directement sur ce sujet et le fait parler. Moi, God forbid, je n’ai pas cette politesse anglo-saxonne qui interdit de parler de choses sérieuses. J’interroge les gens. Je les branche, pour ainsi dire, et les questionne. Sans les ennuyer, j’aime les écouter parler sur ce qu’ils connaissent. Les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, en revanche (si c’est un domaine que je connais, bien entendu), m’ennuient et m’irritent.

L’universitaire anglais dit qu’il y a une forme d’hypocrisie chez les cinéastes coréen, chinois ou japonais, qui financent leur film avec l’argent européen et qui savent très bien que leurs films ne seront pas distribués chez eux. « Tout ce qu’ils veulent, c’est aller au festival de Cannes; à Berlin, à Venise. Leur propre peuple, ils s’en foutent. »

Il précise que ce phénomène varie selon les pays européens. Il dit qu’au Royaume-uni, le public pense que le cinéma coréen est violent, sexuel et radical. Or, la Corée produit surtout des comédies romantiques, mais les Britanniques n’en savent rien. Bon. De la même façon, les Français croient que le cinéma asiatique est lent et méditatif, alors que ces films-là, ceux que les Français peuvent voir dans leurs salles, ne sont en aucun cas diffusés dans les salles chinoises, et ne sont même pas faits pour les Chinois. Ce sont des produits destinés au public de « French cinephiles« , dit mon chercheur. Moi, intérieurement, je bois du petit lait : parmi les stéréotypes qui nous collent aux basques, j’aime autant celui selon lequel nous sommes des cinema goers.

J’avais écrit, il y a deux ans, un billet sur le blog Chines à propos de quelques films chinois, que je trouvais étrangement adaptés à certaines prédispositions esthétiques françaises. J’en parle à mon chercheur anglais qui confirme mon impression. Comme j’étais intelligent, il y a deux ans.

Cela me ramène aux films de Gao Xingjian que j’ai visionnés récemment. Gao lui-même nous a envoyé trois DVD de ses oeuvres filmées, en prévision du colloque qui aura lieu à Belfast en février. Un film comme La Silhouette sinon l’ombre pourrait bien faire partie de ce genre de productions arty farty. C’est de l’art video, donc en effet, il n’intéressera pas beaucoup de gens. Mais je serais très fâché qu’on accuse Gao d’avoir voulu plaire aux intellos français plutôt que de faire des films pour son propre peuple. 

Seamus Heaney et Michael Longley

heaney460.1255885245.jpgphoto robertarood.wordpress.com 

Après la sous-culture, la grande culture. Qui a dit qu’il n’y avait pas de hiérarchie dans l’art ? Quand deux grands poètes viennent lire leurs oeuvres, sur les thèmes de l’amour, de la guerre et du paysage, accompagnés par le plus grand orchestre du pays, le sage précaire respire, il redevient calme et il admire.

La salle était comble hier soir, pour entendre les deux grands héros des lettres nord-irlandaises. Le prix Nobel 1995 (Heaney) et son vieux compagnon Longley, tous deux nés en 1939, ont fêté leur 70ème anniversaire par une lecture publique au Waterfront, la salle de concert au bord de la rivière Lagan. Cette performance rappelait les tournées que les deux poètes effectuaient dans les années soixante. Au-delà de la poésie, de l’amour de la poésie qui reste vivant en Irlande, ces deux hommes donnaient l’image d’une conciliation entre les deux communautés, Seamus étant catholique, et Michael protestant.

longley.1255883396.jpgMichael Longley

Je rencontrais, assise à côté de moi, une jeune rouquine qui enseignait l’anglais à Derry, et qui suivait des cours à Belfast sur la littérature irlandaise. Elle avait écrit un mémoire sur la présence des Troubles dans la poésie de Heaney. Or, chaque fois qu’elle cherchait à obtenir un contre-exemple poétique, venant de « l’autre camp », elle citait Longley. Pour Karen, puisque c’est le nom de cette jeune enseignante, l’oeuvre de ces deux hommes est profondément liée l’une à l’autre, de même que sa propre identité, à elle, héberge un patronyme écossais et un sentiment d’appartenance à l’Irlande. Pour elle, qui n’était pas née à l’époque de ces tournées poétiques, cette soirée était très émouvante. Elle connaissait la plupart des poèmes lus. Elle-même était originaire de département rural de Heaney, et elle avait grandi sous la protection tutélaire du poète.

L’effet que produit le nom et la présence de Seamus Heaney est vraiment étonnant. Les tickets pour l’événement ont été vendus en quelques jours, et le duo pourrait se produire chaque semaine, il y aurait salle comble à chaque fois. Après le « concert » j’ai invité Karen à prendre un verre, et me suis imposé, faussement naïf, à la réception qui a suivi, en présence des poètes, mais aussi du vice-premier ministre Martin McGuinness, de la ministre de la culture, du vice-chancelier de l’université Queen’s, le gratin politico-culturel de la province. Karen était très gênée de jouer ainsi la pique-assiette et elle reconnaissait des visages qui, naturellement, ne me disait rien, à moi qui buvais verres après verres, un vin blanc qui était inexplicablement mauvais. Je le faisais passer grâce aux excellents petits fours. Karen dut partir très tôt car son boyfriend l’attendait en voiture pour la ramener dans son village natal. Une amie brésilienne ayant été refoulée de la réception, je sortis pour aller la chercher, et passais le cordon de sécurité en prétendant que j’étais quelqu’un. On me laissa sortir et rentrer, et on ne fit aucune remarque à mon amie.

Cette dernière connaissait aussi les poèmes de Heaney par coeur, et s’arrangea pour aller lui parler. Elle était plus ou moins mandée par l’université de Sao Paolo de faire venir le prix Nobel nord-irlandais au Brésil, pour l’inauguration d’un département d’études irlandaises. Elle revint vers moi, bouleversée d’avoir parlé au grand homme.

Tout cela me transportait aux temps où les écrivains étaient des étoiles de la vie sociale. L’époque où Dickens faisait des tournées pour lire ses romans, et où des milliers de gens se déplaçaient pour voir et écouter le prodige.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Lusigny-sur-Ouche, dans le lit de Napoléon

Pourquoi un sage précaire ne pourrait-il pas fréquenter des aristocrates ? Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Ses convictions politiques ? Allons donc, quelles convictions seraient inhumaines au point de mettre à l’index des braves gens qui ont le malheur d’être les descendants involontaires de fainéasses en bas de soie ?

Chez les propriétaires du château de Lusigny-sur-Ouche, d’ailleurs, on ne s’est pas contenté d’affamer la population locale et d’écraser la paysannerie bourguignonne sous des impôts injustes, si tant est qu’on l’ait jamais fait. On a aussi beaucoup oeuvré pour le rayonnement des arts. Des artistes, des écrivains et des politiques s’y rencontraient depuis la création du château, à la fin du 17ème siècle.

Ce à quoi je veux arriver, pour aller au plus rapide et au risque de passer pour un auteur sans rigueur, c’est que j’ai dormi dans le même lit que Napoléon, au vu et au su de tous. C’est une façon de parler, naturellement : Napoléon n’était pas physiquement dans le même lit que moi, et personne ne me regardait dormir, ni n’attendait mon réveil. Ou si peu. Et si l’on attendait mon réveil, c’est que j’étais en retard pour effectuer je ne sais quelle excursion.

Mais s’il est vrai que l’Empereur est bien venu dans le château, entre la campagne d’Egypte et le passage de la Bérézina, alors c’est dans la chambre où j’ai dormi qu’il a été accueilli. Après quelques recherches entreprises dans des bibliothèques de Beaune et de Dijon, un faisceau d’indices et de présomptions m’invite à avancer qu’il y a rencontré le célèbre sculpteur François Rude, bonapartiste échevelé, et que c’est sur une des tables du salon que, tous deux, ils ont décidé de ce qui allait devenir Le Départ de 1792, plus connu sous le titre de La Marseillaise, sur l’arc de triomphe de l’Etoile, à Paris.

Bien entendu, on me dira que l’Arc de triomphe ne fut inauguré qu’en 1836, bien après l’Egypte et la Bérézina. Mais que dire de cette lettre de Rude à sa nièce Cécilia de Warins, datée du 29 mars 1831 : « Ma toute petite, je serai fidèle à l’Empereur malgré que tu en aies, et le serment que je lui fis secrètement, au bord de l’Ouche, la France entière demande aveuglément que je la tienne. » ?

Cette promesse, s’il l’a bien faite à Napoléon sur les bords de l’Ouche, cela ne peut guère être ailleurs qu’au château de Lusigny. Mais surtout, elle n’a pas pu être faite après le 27 septembre 1809, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer.

Je ne ferai pas l’historique du château et toutes les relations artistiques qui le lient au génie français, d’autres le feront mieux que moi, mais il est ironique de noter qu’aujourd’hui, les descendants des propriétaires libéraux du premier empire, restent engagés dans les problématiques des musées et de la médiation culturelle. Ironiquement, ils le sont demeurés dans une approche plutôt critique vis-à-vis de la sanctuarisation de l’art. Hugues de Varine, l’heureux propriétaire du lieu, est même un des deux créateurs du concept d’écomusée, qui opère dans le monde entier une révolution silencieuse dans la manière de mettre en valeur les cultures et les savoir-faire, sans passer par un rapport de consommation entre le visiteur et l’exposant.

Je ne ferai pas l’histoire du château, mais il serait bon qu’on la fît, et sous cet angle si cela était possible : celui d’une réflexion sur l’art et les pratiques d’art, novatrices, subversives et pourtant réalisables. On ne sait jamais : si cela se trouve, c’est un attavisme très ancien, chez les De Varines, de rechercher des alternatives, et de promouvoir des façons de créer qui résistent aux appareils d’Etat. De Napoléon aux altermondialistes, c’est un fait que les châtelains bourguignons suivent parfois des itinéraires aussi opaques qu’aventureux.

Voyage d’une Chinoise et d’un Français en Bourgogne

À Lyon, nous avons loué une voiture au bord de laquelle nous avons traversé le Beaujolais et la Bourgogne. Cinq jours plus tard, nous étions à Paris. Tout cela s’est déroulé à la fin du mois de juillet 2009.

Ce petit voyage nous a permis de nous arrêter chez plusieurs amis, ou de faire connaissance avec de nouveaux amis.

Près de Villefranche-sur-Saône, Martine et Jean-Paul avaient hébergé Huang Bei pendant quelques jours et je venais la leur enlever, comme dans les films. Impressionnante collection d’art contemporain, occidental et africain.

Belle route de Villefranche à Chauffaille, par la crête de je ne sais quelle montagne.

À Mussy, près de Chauffailles, Ben et Agathe nous accueillirent avec leurs enfants. La soeur de Ben était d’une beauté étourdissante. Promenade sous les étoiles après dîner. Huang Bei lisait Les dix petits nègres d’Agatha Christie.

Visite de Cluny avec la famille de Ben. Peintures monumentales de Yan Pei-Ming et pâtisseries rares pour faire goûter à mon amie chinoise les spécialités du coin. Gaspard et Guillaume, les enfants de Ben, pleurèrent à tour de rôle, soit par lassitude, soit par excessive espièglerie. Guillaume se plaignit de ce que son grand frère voulut faire la course, et que nonobstant son refus d’entrer en compétition, ledit Gaspard fit exprès de gagner la course. « Arrêtez de m’embrouiller », protestait le petit Guillaume, excédé de voir tant de cruauté chez les adultes qui riaient. Ben frappa son fils aîné Jacques, et en retira une bien étrange, mais profonde et sincère, joie. Les trois femmes étaient resplendissantes. De mon côté, j’étais heureux et j’avais la boule au ventre de côtoyer tant de beauté concentrée. Il fallait partir.

Je montrai à Jacques des photos de moi à son âge. Sans nous ressembler, la chevelure de nos quatorze ans présentait des similitudes, ce qui souligne l’inanité de la génération, et l’inutilité de faire des enfants.

La ville de Tournus est très surprenante. C’est bien là qu’est la fameuse église romane ? Ou l’abbatiale ? Biscuits au chocolat et voiture garée le long de la Saône.

Au château de Lusigny-sur-Ouche, c’est la famille de Cécilia qui nous accueillit. Je dormis dans la chambre de Napoléon, et je découvrais d’étonnantes histoires concernant le château où nous logions.

Dans les châteaux de Bourgognes, des pierres creusées sont identiques aux pierres des jardins chinois. Il semblerait que ce ne soit pas des chinoiseries, mais bien une tradition bourguignonne. À vérifier. J’aime le château de Barberey (orthographe à vérifier), dont je trouve le parc sobre et « sans prétention ».

Beaune n’a pas son pareil. Huang Bei aime, Cécilia non. Moi, ce que j’en dis. Moi j’aime tout, alors mon avis ne compte guère. Je trouve que Nicolas Rolin en fait un peu trop avec sa femme, et ses déclarations multiples d’amour unique. On l’aura compris, qu’il n’aime qu’une femme. Beaucoup trouvent ça beau. Je trouve ça suspect. Nous admirons le retable de Rogier Van der Weiden, mais comme c’est l’oeuvre maîtresse, on l’oublie trop vite, à moins de l’étudier spécifiquement.

Huang Bei a adoré Dijon, qu’elle considère comme une des plus belles villes de France. Moi, ce qui m’a abasourdi à Dijon, c’est l’histoire du Duché de Bourgogne, la splendeur de la cour des ducs. Assommé par la chaleur et la faim, j’ai visité au pas de course le musée des beaux-arts et me suis envoyé une andouillette à la dijonaise pendant que Huang Bei continuait consciencieusement la visite. Pour justifier mon absence aux yeux de mon amie, j’avais prétendu que je visitais les musées selon mon propre rythme (ce qui est vrai par ailleurs, quand je n’ai ni faim ni chaud). Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons mangé (moi, assez frugalement, et pour cause) et avons devisé doctement sur les oeuvres du musée.

Dijon, l’été, a des airs d’Italie. La place royale (quelle que soit son nom) était éclatante de lumière. Sa forme en demi-cercle et l’étoilement des rues qui partent dans toutes les directions, donnent au centre ville une grande élégance. Mais trop de maisons cossues étouffent un peu la vie collective.

Magnifique boulangerie, dans une petite rue, florentins à la forme triangulaire, bons à tomber à la renverse. Nous vîmes des oeuvres de Rude, le fameux sculpteur d’un des bas relief de l’Arc de Triomphe.

Nous achetâmes des bouteilles de vin, corsé pour certaines et fruité pour d’autres. Le bourgogne perd un peu de son identité sous la pression du commerce international. Il cherche à séduire de nouveaux marchés en devenant moins charpenté, moins reconnaissable, moins puissant. Que va-t-on boire avec le chevreuil, la prochaine fois ?

Près de Sens, nous fîmes notre dernière étape dans une maison excentrique. Une femme centenaire qui fumait clope sur clope, des photos de Chine du XIXe siècle, des histoires de marins ancêtres de nos hôtes. Des histoires de voitures de location.

Huang Bei aimait les paysages de Bourgogne. Je note que beaucoup de gens, dans les villes et les villages, avaient le guide vert à la main, signe de vieillissement de la population touristique. Nous en avions un nous aussi, que Huang Bei avait emprunté dans une bibliothèque de Paris.

Pourtant nous étions jeunes et beaux.

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

Les femmes qui comprennent les hommes

Beaucoup de femmes se plaignent de ne pas être « comprises » par les hommes. Ce n’est pas réciproque, les hommes ne se plaignent pas beaucoup d’être incompris par les femmes. Pourtant, il est remarquable que si peu de femmes comprennent les hommes. Il semble que des femmes passent d’hommes en hommes sans rien apprendre à leur contact.

Juliette Récamier a su attirer les hommes à elle, ce qui est aisé, et elle a su se les rendre fidèles, empressés, sans rien leur donner de charnel en échange. Ce qui la distingue des autres, ce n’est pas son intelligence ou sa beauté, c’est sa compréhension intime de la mécanique des mâles. Elle savait comment leur parler, comment les regarder, comment leur écrire, comment les accueillir, comment se faire respecter d’eux, comment les stimuler et les émouvoir.

Dans une lettre écrite au peintre François Gérard, elle engueule ce dernier d’avoir accepté je ne sais quelle gravure provenant d’une de ses toiles : elle voulait être consultée et elle exige du peintre qu’il fasse en sorte que ce projet de gravure s’arrête toutes affaires cessantes. Elle parle alors avec autorité et hauteur, dans un style d’un classicisme admirable. Moi, à la place de François Gérard, je me serais dit : « Bon, je fais interdire toutes les reproductions de cette toile, je réponds à Juliette de manière courtoise et sèche pour lui annoncer que c’est fait, et j’arrête de fréquenter cette chieuse. Pour qui se prend-elle, de me parler sur ce ton ? Qui va rester dans l’histoire, flûte quoi, elle ou moi ? » 

Mais la fin de la lettre de Juliette montre sa connaissance des hommes. Elle change de ton, elle parle de l’hiver triste qu’elle s’apprête à traverser et dans une dernière fulgurance, elle lui lance : « Je sais que vous penserez à moi, et j’aimerais que vous me le disiez. » Je cite de mémoire, elle a peut-être écrit : « Je sais que penserez beaucoup à moi et je serais heureuse de vous l’entendre dire. »

Ce n’est pas très complexe, et cela prête même à rire, j’ai remarqué : après la douche froide, faire la confidence d’une faiblesse, et offrir à l’homme d’être utile pour adoucir sa douleur. Le lecteur trouvera cela nunuche, mais le coeur et l’amour sont nunuches, ils ne deviennent jamais adultes et raisonnables. A la place de François Gérard, je me serais radouci à la fin de la lettre, et j’aurais passé le reste de la journée à travailler, avec Juliette en tête.

Entre les deux Amériques

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Mes amis argentins prirent un chili con carne. Je trouvais ce choix risqué, dans un pub irlandais d’une petite ville assoupie du comté Antrim, mais je ne dis rien.

Bêtement, comme toujours, je me suis demandé ce que cela représentait pour eux, la bouffe mexicaine. Est-ce exotique ? Et si oui, en quoi ? En tant qu’Argentins, voit-on le Mexique comme un pays d’Amérique latine, dont la cuisine est assez proche, ou est-ce parfaitement étranger ? Par comparaison, si je me trouvais sur un autre continent, je considèrerais les cuisines polonaise, turque ou libanaise, comme proches de mes habitudes culinaires (d’ailleurs à mon arrivée en Chine, en 2004, je mangeais souvent des spécialités de la minorité turcophone, les Ouïghours, qui rappelaient l’Europe par bien des aspects.)

Mes amis me répondent qu’il n’existe aucune relation entre l’Argentine et le Mexique. Non seulement les deux pays sont très éloignés l’un de l’autre, mais ils ne sont pas sur le même continent et n’appartiennent pas aux mêmes organisations internationales. Très vite j’oublie la nourriture pour mieux comprendre comment ils perçoivent leur territoire. Je sens quelque chose d’étrange dans ce qu’ils me disent, mais je ne saisis pas encore quoi.

Je suis passionné par la manière qu’on a de se représenter nos espaces. Doté moi-même d’un très mauvais sens de l’orientation, j’ai souvent besoin de cartes et de plans pour me repérer, et encore, je fais de nombreuses erreurs. Je suis donc un grand lecteur de cartes, et je suis toujours émerveillé par le grand flou dans lequel les gens vivent, concernant la géographie. On vit très bien dans l’aberration, c’est ce qui me fascine. Une amie chinoise pensait que l’Europe et l’Amérique étaient un seul continent, par exemple, un grand territoire incluant aussi l’Australie, et qui devait s’appeler l' »Occident ». Plus tard, j’avais éprouvé la plus grande stupéfaction devant la perception des Chinois de leur propre territoire : ils voyaient leur pays comme plus petit et beaucoup moins désertique qu’il ne l’était en fait.

Mais là, je tombais des nues en écoutant mes Argentins. Ils me disaient qu’une mer séparait l’Amérique du nord et l’Amérique du sud. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il semblait exclure l’Amérique centrale qui fait le joint entre les deux sous-continents. Et il riait de me voir si ignorant de ces choses. « C’est drôle que tu ne saches pas cela », disait la fille, dans un sourire très étonnée. Elle me croyait cultivé et well travelled, comme on dit ici. « Tu ne savais pas que Cuba était une île ? » Si, dis-je, mais j’ai toujours pensé que si on allait vers l’ouest depuis Cuba, on tombait sur de la terre, la bande de terre qui relie les deux Amériques. « Non non, dirent-ils. On te montrera sur une carte. »

Ils ont fini par insinuer le doute en moi. Une mer entre les deux Amériques ? Mais alors, pourquoi avoir creusé le canal de Panama ? Un doute est apparu aussi dans leur esprit quand nous avons abordé le canal de Panama. Nous avions tous appris à l’école qu’il avait été creusé pour que les bateaux puissent passer de l’Atlantique au Pacifique sans devoir contourner le continent par le sud. Mais alors, à quoi cela avait-il servi si une mer prenait place entre les deux Amériques ?

Nous avons laissé là le sujet et avons terminé le repas dans un sentiment de méfiance réciproque. Ils trouvèrent le chili assez infect en définitive, preuve s’il en est qu’il ne faut pas commander de plats exotiques dans les pubs irlandais.