Intervention (2) Femmes sujet de l’art

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Deuxième intervention au centre Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin, à côté de Lyon. Cette fois, je parlais des femmes sujets de l’art.

J’ai voulu commencer avec Sonia Delaunay. Ses rythmes, ses toiles abstraites qui cherchent la cinesthésie, la correspondance entre les sens. Comment rendre le rythme par l’image. Mais surtout, à mes yeux, Sonia Delaunay, c’est la grande dame d’un projet qui me fait rêver : La Prose du Transsibérien, le livre-poème de Blaise Cendrars.

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Là aussi se pose la question du rythme, du voyage, du chemin de fer : comment rendre la vie saccadée des trains en poésie, en peinture, en livre ? Je donnerais cher pour avoir un fac-similé de cette oeuvre de 1913. Il paraît que Cendrars, pour écrire ce texte, n’a jamais mis le pied dans le fameux train.

Or, Sonia Delaunay, c’est encore de l’art moderne. Là où les femmes se sont révélées le plus, c’est dans l’art contemporain. Cela peut paraître paradoxal, mais pas pour ceux qui, comme le sage précaire, pensent que les femmes se distinguent davantage par leur intellectualité que par leur sensibilité. Les femmes ont pris d’assaut les ouvertures de l’art contemporain pour y imposer leurs gestes, leurs concepts, et ont créé des espaces nouveaux pour mettre en scène leurs peurs, leurs désirs, leurs fantasmes.

Louise Bourgeois, par exemple, propose de gigantesques araignées. Leur titre ? Ma mère. Spontanément, on pense que les relations familiales étaient tendues. Or, l’artiste dit un jour : « Ma mère était ma meilleure amie. Elle était aussi intelligente, aussi patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu’une araignée. »

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Par cette déclaration, on comprend que l’araignée doit être appréhendée avec tendresse et intelligence. Après tout, c’est vrai qu’une araignée est une pure merveille : légère et fragile, elle tisse des chefs d’oeuvre de textile, silencieusement. C’est vrai qu’elle est propre et patiente, l’araignée. Qu’elle est élégante et admirable.

C’est à cela que sert l’art, incidemment, revoir les choses dans une lumière nouvelle. Débarrasser les choses de leur image stéréotypée. Ma mère cette araignée, brodeuse et tricoteuse, nourricière et minutieuse.

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Une autre femme se veut moins minutieuse, et moins patiente. Niki de Saint Palle entre avec fracas dans la carrière avec des oeuvres cibles, des tableaux qui suintent de peinture quand on leur tire dessus à la carabine. Devenue célèbre avec ses peintures-cibles, elle crée de grosses sculptures féministes qu’elle baptise « Nanas ».

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Colorées, monstrueuses, maternelles, provocantes, les Nanas de Saint Phalle bouffent la vie et n’ont pas le temps de chercher à plaire. Elles nous engloutissent et ne nous demandent pas notre avis, comme ces femmes séductrices qui prennent les hommes, et qui n’attendent pas qu’on leur fasse la cour.

Ann Hamilton, le texte du textile

J’ai tenu à mentionner ma préférée de toutes, l’artiste américaine Ann Hamilton, née en 1956. Le Musée d’art contemporain de Lyon (MAC) lui avait consacré une rétrospective en 1997. À cette époque, j’étais employé par le musée comme animateur-conférencier. C’est un de mes plus beaux souvenirs d’art contemporain. Ce fut un véritable privilège de travailler pour cette exposition, même si je fus payé à coups de lance-pierre. Déjà à l’époque, le sage précaire se faisait allègrement exploiter et se donnait sans compter.

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Les trois étages du musée étaient consacrés à l’oeuvre de l’artiste américaine. C’était phénoménal, gigantesque, presque exhaustif. En plus des oeuvres passées et des traces diverses des anciennes performances et autres installations, Ann Hamilton avait aussi créé des installations in situ.

Pour nous, animateurs, c’était un bonheur sans précédent de concevoir ces visites qui étaient autant de déambulations dans l’imaginaire d’une femme. Jour après jour, nous trouvions toujours plus de cohérence et de complexité dans le défilement des oeuvres et leur mise en écho.

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Au deuxièmes étage, elle avait créé Bounded, une installation où elle brodait autour des symboles de la ville de Lyon : la soie, les métiers à tisser Jacquard, l’église catholique. Une grande installation rigoriste et sévère, immaculée de blanc, un espace austère et minimal, où l’on reconnaissait vaguement la forme des métiers à tisser face à un mur blanc.

"Bounden", d'Ann Hamilton. Lyon, 1997.

Or, en s’approchant, on aperçoit des gouttes d’eau qui suintent du mur et dégoulinent. Hamilton avait créé un mur qui pleure, un mur en larme. Les rideaux aux fenêtres ainsi que sur les cadres étaient brodés de textes. Le texte était, je crois, le monologue de Molly Bloom dans Ulysses de James Joyce. Les rayons du soleil servaient de projecteur du texte sur le mur, et la tristesse du texte faisait pleurer le mur.

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Au dernier étage du musée, un seul grand espace sans mur. Entre les spectateurs et le plafond, l’artiste a tendu un ciel de soie orange, tiré par un moteur pour créer un effet de vagues. Au dessus de ce ciel orange, une chaise d’arbitre trône et un personnage déroule une bandelette qui entoure sa main, et fait passer cette bandelette des étages supérieurs aux étages inférieurs.

"Mattering", d'Ann Hamilton. Lyon, 1997.
« Mattering », d’Ann Hamilton. Lyon, 1997.

Le MAC de Lyon étant infiniment modulable, on avait percé un trou dans les planchers pour faire passer la bandelette du plafond jusqu’au rez-de-chausée, où elle s’entassait en un gros tas qui s’agrandissait au fil de l’exposition.

Quand nous faisions visiter nos groupes, les gens s’interrogeaient sur ce gros tas de bande bleue, qui n’était rien d’autre que la bande encrée des machines à écrire. Nous en parlions avec les visiteurs d’une oeuvre abstraite qui se suffisait à elle-même, sans dévoiler que nous retrouverions ce fil bleue au second et au troisième étage.

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Aucun artiste ne m’a marqué autant qu’Ann Hamilton. L’exposition était d’une richesse infinie, et les installations étaient toutes ludiques, sensibles et intelligentes. J’ai tout appris de l’art à cette époque, dans cette exposition.

J’ai terminé ma conférence avec les oeuvres de mon amie Chen Xuefeng, qui était présente dans le public. J’ai déjà beaucoup écrit sur son travail. Par pudeur, je n’en dirai rien ici.

De la dégustation de vin en Chine

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Nos correspondants dans l’Empire du Milieu sont en mesure d’évaluer en exclusivité le niveau œnologique des Chinois. Sujet hautement stratégique en terme d’espionnage industriel et de renseignement commercial.

Le mois dernier, une délégation de la Sagesse précaire, que j’ai eu l’honneur de diriger, s’est rendue à des séances de dégustation, organisées pour des membres vénérables de la nouvelle bourgeoisie du bas Yangzi. L’équipe du Sage précaire libéré, réunie en conférence de rédaction, a publié un communiqué visant à déclarer que « selon les dégustations, l’ambiance est plus ou moins relâchée.  » Il y avait plus percutant, comme déclaration, mais vous savez ce que c’est, les conférences de presse.

A Hangzhou, le négociant organisateur de la soirée dégustation ne bénéficiait pas d’un public formé au vin. Nous étions dans la grande banlieue de la vieille capitale des Song, et les invités ont commencé à boire avec une grande componction. L’entrepreneur, M. Wang, était content d’avoir, en ma présence, un Français de France, pour légitimer son business et ses compétences. Il expliqua à ses clients potentiels la notion de « terroir » en la comparant avec le thé chinois. Le Longjing, par exemple, que tout le monde connaît, est cultivé exclusivement dans les théiers des collines de la région de cette même ville de Hangzhou. Eh bien ce vin de Beaujolais aussi, ne peut être produit qu’au nord de Lyon.

M. Wang dit que l’alcool, en Chine, est apprécié de manière tumultueuse. On trinque, on boit cul sec et on gueule. L’expression « chaud et bruyant » peut vouloir dire qu’on passe un bon moment. Inversement, « froid et tranquille » peut être utilisé pour expliquer qu’on s’est ennuyé. Or, la culture du vin est une révolution culturelle pour ces Chinois habitués aux pétards et au bruit. Il s’agit de passer un moment délicieux et délicat, dans une ambiance recueillie, à la différence de l’alcool blanc qui se boit à grand renfort de clameurs joyeuses.

Les premières bouteilles furent débouchées et goûtées avec recueillement. Verre après verre, l’étau s’est desserré et nous avons terminé la soirée en beuverie chaleureuse. Mon voisin de table, un garagiste qui a fait fortune et possède aujourd’hui quatre garages, m’a dit que je ressemblais à Zidane. J’en fus flatté, même si c’est mon cuir chevelu qui lui inspira cette comparaison, davantage que le caractère athlétique de ma silhouette. Nous avons sorti la guitare et avons chanté en français, en anglais et en chinois.

Mon garagiste avait la voix de plus en plus tonitruante. J’essayais d’enregistrer sa voix pour un reportage radio. Il était un client idéal pour un tel documentaire, mais malheureusement, il se calmait chaque fois que j’approchais le micro. Plutôt que de nous faire profiter de sa gouaille et de sa joyeuse grande gueule, il débitait au micro des banalités sur la rencontre des cultures, à quoi cette dégustation ouvrait.

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Au final, tout le monde est rentré chez soi, passablement bourré. Personne n’a acheté de bouteille à M. Wang, mais des meubles ont été renversés dans le salon. Quelqu’un devait me ramener à mon hôtel, au bord du Lac de l’Ouest, à deux heures de route de là, mais quand on m’a collé dans un ascenseur pour descendre au parking souterrain, je ne savais toujours pas dans la voiture de qui j’étais censé monter.

La deuxième dégustation dont La Précarité du sage peut témoigner se déroula à Nankin, autre capitale impériale. Au centre ville, et en compagnie de gens qui avaient suivi une sensibilisation au vin. Certains sont eux-mêmes des importateurs de vin, ou travaillent chez des négociants. L’ambiance est cette fois restée digne et bon enfant jusqu’au bout.

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Au 27ème étage d’une tour, l’entreprise Joyvin fondée par Mme Meng Zi Qiao, offre un décor tamisé, où les conversations peuvent se poursuivre dans de vastes sofas. De fait, quand nous traversons la pièce, deux hommes d’affaires devisent avec la directrice, qui nous accueille pour cette dégustation. Mme Meng elle-même, la quarantaine menue et sémillante, a décidé de monter son entreprise d’importation après avoir participé à l’exposition universelle de Shanghai, en 2010. Elle a cru voir dans son pays un marché exponentiel pour le vin, en particulier le vin français.

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L’originalité de Joyvin est d’offrir à ces clients une formation pour apprendre les rudiments de la dégustation. Pour ce faire, elle a engagé Mme Cao Dong Xue, une jeune femme francophone ayant étudié l’oenologie et la langue française. Tous les week-ends, elle organise des stages de formation afin d’apprendre à se repérer dans une offre foisonnante de vins tous plus chers les uns que les autres.

Il ne faut pas sous-estimer le travail de formation du goût que cela demande. Nous qui avons grandi en Europe, nous tendons à appréhender le vin comme une boisson facile à apprécier, naturelle comme un jus de fruit, veloutée comme une fesse de bébé, et propice aux déchaînements lyriques.

 

Les Chinois, en revanche, apprennent le vin dans un système mis au point par les Anglo-Américains, basé sur la vieille œnologie européenne. Or, le vocabulaire est constitué notamment de fruits inconnus par la majorité des Chinois : myrtilles, mûres, groseilles, etc. Ils doivent donc d’abord apprendre à reconnaître ce qu’est l’odeur de myrtille à l’aide de petites capsules de produits chimiques. On est loin de notre méthode à nous, empirique et approximative : quand on s’essaie à la dégustation, on se remémore nos promenades en forêt, on se projette dans nos campagnes, nos cueillettes de fruits rouges, nos chasses au papillon et nos coins à champignons. Rien de tel pour les amateurs chinois.

Le travail qu’entreprend un œnologue chinois relève par conséquent d’un grand effort d’imagination, de traduction et de compréhension. Cela demande une application et une concentration mentale que notre oenologue, Mme Cao, est capable de fournir. Elle-même est une grande intellectuelle, diplômée de la belle université de Nankin, traductrice de haut niveau : elle a reçu un prix prestigieux pour la traduction chinois, l’année dernière, de De la démocratie en Amérique, de Tocqueville, paru chez un éditeur de Shanghai.

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Mme Cao se plie avec grâce à l’exercice du reportage radio. Sa voix est cristalline et sa façon de parler précise, sensuelle et spirituelle.

Un des vins me paraît âcre et amer comme du vinaigre. On discute autour de la table. D’aucuns pensent qu’il pourrait être chilien, en raison d’un certain « goût de végétaux ». Ou alors un bordeaux, d’une année médiocre… On découvre l’identité de la bouteille : c’est un Graves, cru bourgeois, de 1994 ! Peu de vins peuvent vieillir vingt ans. Celui-ci a peut-être été mal conservé, en tout cas il est foutu.

C’est pourtant lui qui gagnera la palme du meilleur vin de la soirée pour les participants. Il est vieux, et il a coûté 8000 yuans à la jeune femme qui l’a apporté. Presque 1000 euros !

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On me rassure : « Ne vous inquiétez pas, elle est très riche. Sa famille possède beaucoup d’usines dans la région. »

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En revanche, je me suis régalé d’un Saint-Estèphe de 2008. Comme personne ne se resservait, j’ai gardé la bouteille près de moi. L’équipe du Précaire enchaîné avait bien travaillé, et les reporters pouvaient profiter du charme des jeunes amateurs de vin, des heures fraîches de la soirée, et du doux nectar rencontré ici comme par miracle.

J’ai quitté Mme Cao non sans lui promettre que nous nous retrouverons en France. Elle doit s’y rendre pour traduire un roman de Colette l’automne prochain. Nous prévoyons d’aller ensemble dans les vignobles de Bourgogne qu’elle affectionne tant, et terminer là-bas notre reportage.

Reporter furtif à Nankin

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En Chine pour revoir mes amis, j’en profite pour faire des reportages radio.

Ou plutôt non, c’est l’inverse. En Chine pour faire des reportages, j’en profite pour revoir mes amis. Et retourner sur des lieux aimés.

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Dans la Montagne Pourpre et Or, à l’ouest de Nankin, j’interviewe Neige qui répond à mes questions avec beaucoup d’aisance et sans manières. En particulier, elle parle de son travail d’écriture francophone, de ses blogs, de ses lecteurs et des passions qui l’ont conduite à écrire. Je suis ravi d’avoir enregistré ces sons, car j’étais persuadé qu’elle allait refuser, prétextant qu’elle ne voulait pas être sur le devant de la scène, qu’elle ne voulait plus entendre parler de ces blogs, etc.

Elle dit qu’elle n’écrit plus car elle est mariée et qu’elle a un enfant.

Ecrivain, c’est donc un métier de célibataire ? Neige rit. Elle dit oui, en quelque sorte. Je ne me souviens plus exactement des mots qu’elle a employés, ça m’avait fait rire. Il faut que je réécoute mes fichiers audio.

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Nous passons devant un temple en hommage à un grand lettré du VIe siècle. Plus loin, un autre jardin abritant une forêt de stèles en mémoire d’un des plus grands calligraphes de l’histoire. Neige en profite pour prendre furtivement quelques photos.

Un juste retour des choses : je prends des sons de sa voix, elle prend des images de moi. C’est le reporter reporté.

Reportage californien (2) Oakland, une ferme dans le ghetto

Ci-dessous le lien de mon reportage radio sur la ferme urbaine d’Oakland, dans la baie de San Francisco.

www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5679526-detours-du-25-03-2014.html

 

Les chasseurs sans culottes

Mon ami ornithologue me parle des chasseurs.

Curieusement, il n’y a pas de haine ni d’animosité dans sa voix. Pourtant, ce sont eux, surtout, qui perturbent les aigles et leur nidification. D’ailleurs, autrefois, les aigles auraient été des oiseaux de plaine ; ce n’est que repoussés par des persécutions diverses qu’ils ont dû trouver refuge dans des endroits plus escarpés, plus difficiles d’accès pour l’homme. D’où l’association que nous avons coutume de faire entre l’aigle et les cimes.

Mais Gérard refuse de mépriser les chasseurs. « Ils sont là, c’est avec eux qu’il faut négocier, c’est tout, il faut les prendre tels qu’ils sont ». Ce que j’entends, sous les paroles explicites de l’ornithologue, c’est que les chasseurs partagent avec les protecteurs des oiseaux peut-être davantage qu’ils n’oseraient eux-mêmes se l’avouer. Ils savent quelles espèces sont protégées, et usent de mille ruses pour contourner plus ou moins les lois de protection, ce qui signifie que les chasseurs sont, après les ornithologues, et loin devant les élus et électeurs d’EELV, les meilleurs connaisseurs du monde des oiseaux.

Arrêt sur un col, j’ai oublié lequel. On voit le Ranc de Banes au loin. C’est joli, comme nom, « Ranc de Banes ». Gérard entend le chant d’un piaf dont j’ai oublié le nom. Il sort l’ouvrage de référence sur les oiseaux, écrit par des anglo-saxons et publié en Suisse. Les Anglais sont paraît-il très forts, en oiseaux. Gérard regrette que les Français soient plus prompts à s’inscrire dans des sociétés de chasse plutôt que dans des associations de protection des oiseaux.

Il explique ce phénomène par l’histoire. L’importance de la chasse remonte à la révolution française, quand la chasse fut soudain démocratisée, et que le privilège de chasser sur les terres d’un seigneur se transforma en droit populaire. Depuis, c’est un sport et une activité populaire et « revendiquée comme telle ». Cela explique qu’en Angleterre le rapport chasseurs/ornithologues soit inverse : il y a outre Manche bien moins de chasseurs, car la chasse est restée un privilège de classe (la chasse à cour, la chasse au loup, la chasse au renard), et les associations de protection des oiseaux comptent trois fois plus d’inscrits que leurs homologues françaises.

Cela donne une nouvelle image des chasseurs français, incidemment. Loin d’être de simples viandards, ils me paraissent soudain les dignes descendants des sans culottes, bougonnant et faisant un sort aux privilèges et les conservatismes de la ploutocratie.

Arrivés au col de l’Asclier, devinez à quel endroit exact nous nous installons, et posons le trépied du télescope ? (ce n’est pas pour me vanter, mais quand je pars sur le terrain avec mes amis ornithologues, nous emportons un télescope.)

Réponse : derrière une haie de genêts séchés, qui forment une espèce de cachette. Ces haies sont construites par les chasseurs qui se postent là quand ils tirent la « palombe » (Gérard dit « pigeon ramier »). Donc, comme par hasard, ornithologues et chasseurs partagent les mêmes postes et les mêmes constructions.

Une même passion et de similaires attentes. Un même art de la patience.

Un même oeil acéré et, comme dit le philosophe, un même « devenir animal ».

Soirée franco-chinoise à Lyon

Soirée franco-chinoise, galerie Françoise Besson

On se souvient que la grosse problématique de cette soirée concernait la date du 8 août.  On nous promettait une solitude sibérienne. La Galerie Françoise Besson fit bien les choses, mit les petits plats dans les grands, et nous nous vîmes une bonne cinquantaine de personnes au plus fort de la soirée.

Guillaume Thouroude, galerie Françoise Besson, photo Catharina Bertoni.

Ma nièce Coline, qui était venue avec sa grand-mère (la mère de mon frère JB, ma mère pour ainsi dire), fit le compte des pique-assiettes qui avaient limité leur action culturelle à vider les bouteilles et les plateaux de bouffe. Un mec qui m’a abordé à la fin, n’a paraît-il strictement rien écouté de la soirée, et bu exactemet 18 verres de vin.

Il n’avait pourtant pas l’air plus ivre que moi quand il m’a parlé.

Françoise, la directrice de la galerie, mi amusée, mi bienveillante

Françoise Besson, la directrice, m’avait logé dans un appartement de grand standing, au-dessus de sa galerie. C’est un appartement qu’elle loue à des vacanciers ou des conférenciers, et qu’à l’occasion elle destine à des artistes et des écrivains en mal de logement. En l’occurrence, j’entrais dans la case « écrivain en résidence ».

Françoise est un de ces personnages qu’une ville se félicite d’avoir en son sein : dynamique, généreuse, à l’organisation parfois baroque, fourmillante d’idées, elle prend des risques pour l’amour de l’art. Elle entreprend comme d’autres jonglent avec des quilles en flamme, et à la fin, les projets improvisés prennent forme on ne sait trop comment.

La « bonne » ville de Lyon (toujours ce qualificatif mystérieux accolé à ma ville natale) a besoin de gens comme elle, un peu fous, n’ayant pas peur de faire du name dropping, quitte à se mélanger les pinceaux avec les names que l’on droppe. Les « bonnes » villes en général ont besoin d’individus comme Françoise, qui n’ont pas froid aux yeux, et ne craignent pas de lever de fortes sommes pour faire construire une maison d’architecte en plein quartier de canuts.

En conséquence de quoi, sa galerie d’art contemporain, au 10 rue de Crimée, à la Croix-Rousse, est un des haut lieux de la création et s’est imposée dans les foires internationales.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Dans la galerie, c’était l’exposition d’une ravissante artiste chinoise vivant à Lyon, Chen Xuefeng. D’où l’opportunité d’organiser une soirée autour de notre livre Traits chinois/Lignes francophones. Chen Xuefeng est originaire du Yunnan et son art est très influencé par les arts décoratifs et religieux de la minorité Yi, dont sa mère fait partie.

Broderie, céramique, c’est avec d’anciennes méthode que cettte jeune femme parle de la douleur et du plaisir d’être une femme.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Ce fut une belle rencontre, et il est maintenant question de collaborer à nouveau sur le catalogue des oeuvres de Chen Xuefeng. Prions les divinités Yi que ce projet aboutisse à son tour. Nul doute qu’il empruntera des chemins détournés.

Il n’y eut que des belles rencontres autour de ce 8 août, et c’est une des réussites de la galerie de Françoise de les rendre possibles tous les jours : Catharina Berthoni, photographe brésilienne, a elle aussi éclaboussé de son charme et de son talent cette soirée. Elle a été une pièce maîtresse dans l’organisation, ainsi que dans la représentation de l’événement.

Oeuvre de Chen Xuefeng, Galerie Françoise Besson, photo de Catharina Berthoni

En revanche, Françoise et ses invités se connaissent depuis si longtemps qu’on ne compte plus le nombre des années. Ce serait inconvenant. La superbe Cécilia de Varine est venue nous parler du tableau Malade fiévreuse de Chang Su-Hong, qu’elle a redécouvert grâce à ses recherches dans les réserves du musée des Beaux-arts de Lyon.

Cécilia de Varine, photo Catharina Bertoni

Nous avons profité de la présence en France du non moins superbe Benoît Carrot, plus connu sur ce blog sous le pseudo Ben. Professeur de philosophie expatrié au Tchad, il nous a gratifié de sa faconde impeccable et nous entretenu de la francophonie chinoise en Afrique centrale.

Benoît Carrot, photo Catharina Bertoni

Tout comme le livre lui-même, qui est constitué d’une toile d’arignée d’amitiés tissées sur tous les continents, cette soirée était placée sous le signe de la vieille connivence entre des Lyonnnais fringants. Originaires de Haute-Savoie, du Forez et de Bourgogne, mes compagnons ont eu la plaisante idée d’être brillants, drôles et stimulants.

Je ne sais pas si je peux dire de mes copains qu’ils sont tous des sages précaires comme moi, sans doute pas, mais ça n’a pas d’importance. La chaleur des relations humaines ne se mesure pas à l’identicité des destinées sociales (comprenne qui pourra).

Le sage précaire et Ben, photo Catarina Bertoni.

Soirée franco-chinoise : enchantez votre 8 août

Pour ceux qui se trouveraient dans la région lyonnaise en août, voilà un événement pour vous. Vous le voyez sur le carton d’invitation mis en illustration de ce billet, trois contributeurs de Traits chinois/Lignes francophones se réunissent à la galerie Françoise Besson le 8 août.

Quand Françoise, la galeriste, m’a proposé cette date, ma première réaction ne fut pas enthousiaste, mais très vite je vis les avantages qu’il y avait à se réunir en plein été.

D’abord il n’y a pas de bonnes et de mauvaises dates. Une bonne date, c’est toujours un embouteillage de réunions, de concerts, de festivals, d’opportunités de toutes sortes. Personne n’est jamais disponible pour vous, les jours et les nuits considérés comme des « bonnes dates ». Essayez d’organiser quelque chose le 21 juin par exemple, ou le 14 juillet, ou le week-end de la Pentecôte.

Alors que le 8 août, c’est un vrai moment banal de l’été, où les gens sont seuls à crever. Ils ont chaud, la ville est fantomatique, ils sont ouverts aux rencontres, aux aventures, à tout ce qui pourrait leur faire oublier l’infinie banalité du 8 août. Leur voiture trouve à se garer aisément, ils sont moins stressés. Les Lyonnais qui se trouvent encore à Lyon le 8 août, généralement, ne sont pas en vacances, et ils sont contents qu’on leur propose un petit événement sympa dans leur quartier.

Le 8 août est la date parfaite pour apparaître vivant, dynamique et imaginatif. Aucune célébration historique majeure pour nous faire de l’ombre, à part la fameuse catastrophe minière dite du Bois de Cazier, à Marcinelle (Belgique), le 8 août 1956. C’est la date anniversaire de personnages aussi considérables que Martine Aubry et Francis Lalanne. Pas de quoi sauter sur les tables.

Pour ce qui est de la grande histoire, c’est un jour coincé entre la commémoration d’Hiroshima (le 6 août 1945) et celle de Nagazaki (le 9 août 1945).

C’est implacable et indéniable : la sagesse précaire et la galerie Françoise Besson ont encore frappé juste.

Pierre, la Chine et les Cévennes

Ce livre que je lis en plein soleil hivernal, c’est un cadeau de mon ami Pierre, plus connu sous le nom d’Ebolavir. Vivant en Chine, marié à une Chinoise, Pierre est un génie de l’informatique à la retraite, et vit les dernières décennies d’une vie bien remplie entre la France et la Chine.

Cela faisait des années que nous nous connaissions et nous ne nous étions jamais rencontrés. Des années que nous lisions nos publications respectives, que nous commentions les mêmes blogs, et que, par petites touches, nous avions fini par nous connaître un peu. Cet hiver, cependant, Pierre a décidé de venir jusqu’au terrain de mon frère pour passer quelques jours dans mon mazet en pierre.

Le pauvre a dû supporter les conditions spartiates du mode de vie d’un sage précaire. Il fait froid, et quand on fait du feu pour se réchauffer, la fumée nous intoxique. Il n’y a pas de douche, et quand on se lave au gant de toilette, on tombe malade. On ne travaille pas, c’est vrai, mais les activités quotidiennes sont harassantes. Les heures de lecture au soleil sont donc des moments de répit équivalentes à des siestes réparatrices.

Pierre lisait alors Traits chinois/Lignes francophones, auquel il aurait pu participer, et moi La Chine à Paris, un livre collectif de Richard Beraha, qu’il m’a, donc, offert. Le livre que j’ai co-dirigé et co-écrit (Traits chinois) s’intéresse aux Chinois francophones dans leur dimension artistique et littéraire. Celui de Beraha est davantage centré sur les travailleurs chinois arrivés en France sans papiers. Nos deux angles d’approche sont donc complémentaires puisque nous ne parlons pas du tout des mêmes personnes, et que nous nous intéressons pourtant à la même population.

Mais Pierre ne s’est pas limité à m’offrir un livre. Dans son immense générosité, il a aussi apporté une bouteille du grand alcool chinois : le Baijiu. Un alcool distillé à partir du mélange de vin de riz, de sorgho, de millet et autres céréales. Le goût de ce breuvage est exotique et rappelle au sage précaire ses années passées à Nankin et à Shanghai.

Mon invité a aussi pris de superbes photos. J’aime beaucoup celles où je figure, non parce que je m’aime, mais parce que je me trouve moins ridicule sur les photos de Pierre que sur d’autres. Pour dire le vrai, je me trouve plus intéressant sur les photos de Pierre que dans la vie.

Dans la vie, le sage précaire est un petit être fragile et arrogant. Dans les photos de Pierre, il se transfigure en personnage solitaire, mélancolique et serein.

Une sorte de héros wagnérien, qui erre dans les montagnes, chasseur sans arme et ermite sans âme.

Dans les photos de Pierre, la sagesse précaire se fait nietzchéenne, allemande et romantique. Comme ce dernier cliché le montre, auprès d’un rocher digne d’un jardin chinois, au sommet du Puech Sigal.

« Livres en Liberté », Vitry-sur-Seine

La raison principale de mon séjour à Paris est la tenue du festival « Livres en liberté » à Vitry-sur-Seine, samedi 1er décembre. C’est à partir de cet événement que j’ai organisé ma semaine parisienne, et distribué mes rendez-vous de sage précaire entrepreneur.

Le directeur du centre culturel de Vitry était venu à la Sorbonne en mars dernier, assister au colloque sur le récit de voyage auquel j’avais participé modestement. Ma conférence avait consisté en une analyse des livres de Jean Rolin. J’avais parlé des récits de voyage en banlieue parisienne, des explorations de « non-lieux », ainsi que des « lieux de mémoire » et de leur articulation.

Ce monsieur ne m’a pas parlé lors du colloque mais m’a contacté plus tard, par mail. Au départ, il pensait à moi pour parler de l’idée de voyage en banlieue. Mais après échanges, nous sommes convenus de nous rabattre sur les Travellers irlandais. Après tout, un livre a été publié sur ces voyageurs, et eux-mêmes, les Travellers, peuvent être considérés comme des banlieusards, à leur manière.

Lorsque ma thèse sera publiée, et je croise les doigts pour que ce dossier avance durant mon séjour actuel!, je pourrai plus facilement proposer des conférences, des tables rondes ou des causeries de toutes sortes sur le sujet des récits de voyage.

Les choses sont bien organisées, à Vitry. Un « stand » est prévu pour moi, où je pourrai rencontrer les Vitriots possiblement intéressés par les opportunités et les débouchés de la sagesse précaire. Accessoirement, il me sera loisible d’exposer et vendre mes livres. Autour de 15h00, ce sera mon tour d’aller faire mon numéro de saltimbanque dans la « salle de lecture ». J’ai acheté une chemise africaine dans un quartier bigarré de Paris, afin d’être aussi chatoyant que mon livre.

Un signe : la chemise valait exactement 13 euros. Le prix de mon livre! C’est certes un signe, mais un signe de quoi ?

Des grands auteurs, que je ne connais pas, sont prévus au programme, ainsi qu’un concert de musique orientale. Une grosse journée en perspective, donc, qui ne fait qu’inaugurer les nombreux salons et les nombreuses foires auxquelle la sagesse précaire est prête à prêter main-forte.

Du scepticisme vis-à-vis du mazet

Depuis que le toit du mazet est reconstruit, je repense à tous les amis qui ont douté de ce chantier. Cela fait des mois que j’entends des gens, en général des gens qui n’y connaissent rien (mais nous portons tous des jugements sur des choses dont nous ne sommes pas spécialistes), faire des grimaces face au mazet en ruine.

J’ai reçu des coups de fil d’ami(es) qui n’étaient jamais venus sur le terrain et qui me faisaient part de leur inquiétude, car ils avaient entendu parler de ce chantier de manière telle qu’ils avaient peur pour moi. Depuis le mois de juin, on me parle de l’hiver, et on ne me croit pas quand je dis que je le passerai dans ma nouvelle maison.

Beaucoup de mes proches ont eu des doutes quant à notre capacité, à mon frère et à moi, à venir à bout de ce chantier. Ils ont qualifié notre projet de « foireux ». Ils se sont inquiétés pour ma santé et même pour ma vie, anxieux de me voir persister dans ma folie de vivre dans une ruine instable. Des images d’hivers rigoureux où je meurs de froid se sont succédé à des images de catastrophes diverses, le mazet s’effondrant comme un château de carte, ensevelissant sous les pierres et les poutres un sage précaire présomptueux.

À côté de ce mazet en construction, il y a un cabanon en bois dans lequel je loge depuis juin 2012, en attendant que la construction en pierre soit prête. La cabane en bois, mon frère l’a construite au début des années 2000. Certes, sous un certain angle, elle peut avoir l’air bancal et c’est peut-être là qu’il faut chercher la raison de ce scepticisme généralisé. Or, cette apparence bancale est précisément ce qui en fait le charme. Et puis surtout la cabane a tenu une dizaine d’années, elle a résisté aux tempêtes, aux épisodes cévenols, aux chaleurs écrasantes de l’été, aux fusillades de chasseurs, aux sangliers et aux rats. Si j’étais un inspecteur des travaux finis, j’insisterais davantage sur la solidité éprouvée de la construction que sur sa fragilité.

Il doit pourtant bien y avoir quelque chose de vrai dans les perfidies de mes amis.  Ce qui est vrai n’est pas le contenu de leur jugement car on peut raisonnablement penser que la charpente tiendra, que le toit sera solide, qu’il protègera de la pluie et résistera aux tempêtes. J’en suis d’autant plus certain que mon frère est parfaitement lucide sur les erreurs à ne pas commettre. D’autres personnes, des autochtones qui en ont vu d’autres, rendent parfois des visites au terrain et considèrent ce chantier comme une formalité. « Une journée ou deux suffiront, du moment que les éléments seront assemblés » dit Rémi, un ami scientifique qui a participé à de nombreux chantiers de ce type dans les Cévennes.

D’où vient donc cet écart entre la confiance tranquille de Rémi et les doutes non moins tranquilles de celles et ceux qui ne parviennent pas à imaginer que le chantier puisse arriver à son terme ? C’est probablement dans cet écart qu’il y a un peu de vérité. Les uns ont en tête la difficulté d’un tel chantier et jugent ma façon d’en parler trop détachée, comme si je voyais la chose se réaliser toute seule. Les autres appréhendent le mazet du point de vue de leurs expériences propres et voient là quelque chose de facilement réalisable.

En ce qui me concerne, mon point de vue est ultimement de pure confiance, c’est pourquoi je parle de cela avec détachement. Je sais mon frère capable de tout du moment qu’il décide de réaliser quelque chose. Je contemple son terrain et je vois tout ce qu’il a pu en faire, tout seul ou avec des aides ponctuelles. Le travail qu’il a accompli est proprement considérable, surtout si l’on considère qu’il aime dormir, qu’il passe son temps à jouer de la cornemuse et de la guitare, à s’occuper de ses enfants, et qu’il n’aime pas les grandes chaleurs ni les grands froids.

Par conséquent ce qui m’étonne le plus n’est pas que l’on doute de moi mais que l’on doute de mon frère. Il n’a jamais prétendu, à ma connaissance, être capable de choses qui outrepassaient ses compétences. Au contraire, il fait preuve de patience, il réfléchit longuement, prend conseil et quand il se met à quelque chose, il le fait avec excellence : miel, jardinage, bricolage, musique, dessin, qui peut dire qu’il ne réalise pas pleinement ce qu’il entreprend ?

On me dira que mon jugement est biaisé car il s’agit de mon frère aîné et que je ne le considère pas d’un oeil objectif. Ne nous affolons pas. L’hiver n’est pas encore arrivé. Le scepticisme n’est pas encore vaincu. Il faudra faire le bilan au printemps prochain.