La France assure encore le spectacle. Argentine 3 – France 3

Ce fut une bien belle soirée. Une soirée de finale de coupe du monde. La France a mal joué et mérite sa défaite mais elle a fait en sorte que ce fût une belle soirée.

En fait, c’était un après-midi. Mais un dimanche après-midi de décembre se vit comme un début de soirée quand on est entre copains regroupés autour d’un poêle à bois.

L’équipe de France a très mal joué, ce qui est habituel, mais cette fois elle jouait si mal que les Argentins marquaient des buts contre nous. J’étais prostré sur le canapé et ne supportais pas les commentaires des uns et des autres. Pendant plus d’une heure j’étais déprimé. En revanche, quand Kylian Mbappé a marqué ses deux buts en deux minutes, j’ai exulté, un peu comme le président Macron qui se déchaîna dans le public de Doha. Nous pouvions perdre, ce n’était pas la fin du monde, mais au moins on avait égalisé et notre joueur fétiche, Mbappé, avait montré son génie en une reprise de volée impossible pour le commun des mortels.

Surtout, la France avait repris son rôle mondialement connu d’équipe insupportable, imbattable, impraticable. L’équipe qui fait le spectacle. Qui renverse des montagnes.

Les Argentins ont répété hier soir ce que les Anglais, les Marocains, les Croates et les Belges avaient dit avant eux : les Français étaient moins bons que nous.

Et pendant les prolongations, rebelote. Leo Messi marque et le monde entier exulte car le monde entier est traditionnellement contre la France. Les supporters pensent pouvoir chambrer les Français mais ne peuvent dissimuler une crainte de ce qui va arriver : encore un but de Mbappé pour un score de parité. 3 – 3. Notre joie fut immense car c’était des buts venus de nulle part, comme des cadeaux du ciel, des trucs absolument immérités.

Aussi immérité que d’avoir des génies du type Mbappé dans nos rangs.

Grâce à cette défaite, j’ai gagné 27 euros en pari sportif. J’avais parié pour l’adversaire de la France pour au moins retirer quelque chose d’une éventuelle défaite. Ces 27 euros, je vais les investir en tirages de Loto échelonnés sur 27 tirages pour devenir millionnaire. Comme Mbappé.

Scandale de corruption : le sage précaire n’a pas perçu un euro

Image générée quand j’ai saisi « Corruption, Qatar, cadeaux ». Photo de Adrienne Andersen sur Pexels.com

Des membres éminents des parlements européens ont reçu des millions d’euros et des cadeaux extravagants de la part du Qatar en échange de leur soutien. Scandale de corruption, il n’y a pas d’autres mots. Qu’on mette tout ce monde en prison.

Le sage précaire est d’autant plus en colère contre toute cette mafia que lui même n’a jamais profité de la manne qatarienne.

C’est comme cela que vous remerciez La Précarité du sage de s’être engagé à vos côtés, messieurs les émirs ? Pas un billet de 50, pas un bibelot en or, pas un tapis brodé ? Je veux ma part de la corruption pétrolière car j’ai posé mes couilles sur la table. (Je ne sais pas ce que signifie vraiment cette dernière expression, j’espère l’employer ici à bon escient.)

« Le monde est gangréné par l’argent sale », affirmait le juge belge Michel Claise qui a dirigé l’enquête. Mais cette gangrène s’est arrêtée en bon chemin, voilà ce qu’il faut dénoncer. L’argent sale n’est pas allé jusque dans les Cévennes pour arroser cette saloperie corrompue qu’on appelle le sage précaire. Si je ne reçois rien d’ici le réveillon, j’écris à Edwy Plenel.

J’affirme une dernière fois que cette coupe du monde n’est pas plus scandaleuse que celles qui ont précédé, que les Qatariens font ce qu’ils veulent de leurs pétrodollars, et j’attends avant Noël un virement ou un cadeau digne de ce nom.

Je réitère publiquement que nous, Européens, avons plutôt des leçons à prendre qu’à donner sur le traitement des migrants, puisque nous profitons illégalement de travailleurs clandestins tout en les accusant de menacer notre « civilisation ». Je persiste en effet et me tiens prêt à retirer une valise de billets sous forme de Colissimo, dans un point relais de la région de Ganges et du pays Viganais. Avant la fin de l’année 2022 si c’est possible.

France-Maroc en demi-finale

Photo de Ku00e1ssia Melo sur Pexels.com

Il ne faut pas sous-estimer ce qui se passe autour de l’équipe du Maroc durant ce Mondial 2022. Le succès de cette équipe, qui est la première nation africaine à disputer une demi-finale de coupe du monde, suscite un enthousiasme dans tout le monde arabe. Il n’est pas indifférent de noter que c’est un pays arabe qui organise l’événement, pour la première fois également.

Pendant que nos belles âmes boycottaient l’événement, purgeaient leur mauvaise conscience sur le dos des autres, se présentaient en chevaliers blancs immaculés et présentaient le Qatar comme un pays qui maltraite les travailleurs migrants, de nombreux individus sentaient en eux une espèce de vague fierté à voir un pays arabe réussir à obtenir ce genre de privilège idiot qui n’appartient qu’aux occidentaux d’habitude.

Selon moi il y aura un avant et un après Qatar 2022. Au final, et avec le recul, on finira par accepter l’événement et à le considérer comme une avancée dans le décentrement du monde. Souvenons-nous de la coupe du monde 2002 en Corée et au Japon. Cela coïncidait avec l’arrivée de la Chine dans le commerce international et l’affirmation de l’extrême-Orient dans les nouveaux équilibres mondiaux. Il y avait eu des succès incroyables des équipes japonaise et coréenne. Vingt ans plus tard, on se souvient tous de l’épopée des Coréens. Ils avaient perdu en demi-finale 1 à 0 contre l’Allemagne. Le public était en feu. L’Asie tout entière était en feu.

Nous retrouvons quelque chose de similaire avec le monde arabe aujourd’hui. On voit des reportages non seulement dans les pays du Maghreb et au Qatar, mais un peu partout dans le monde arabe. Dans le bande de Gaza, les Palestiniens exultent. Dans les rues de Bagdad, et même de la douce Mascate, les célébrations vont bon train.

Le Maroc incarne donc l’arabité dans son ensemble. J’ai des amis qui y voient plutôt une ferveur religieuse et qui prétendent célébrer une nation musulmane, dans la joie d’une « Umma » réunie et souriante. Je ne souscris pas trop à cette interprétation, pour la raison que la joie des pays musulmans asiatiques et subsahariens est beaucoup moins démonstrative. Bien entendu, ils soutiennent tous le Maroc, et d’autant plus ardemment que les Lions de l’Atlas affronteront la France, mais on ne voit pas chez eux de célébration particulière.

De plus, s’il fallait regarder les choses sous l’angle confessionnel, il faudrait compter le nombre de musulmans dans l’équipe de France… Vous voyez ce que je veux dire.

Alors qu’en pense la sagesse précaire ? Vous vous demandez tous pour qui mon coeur va battre. La réponse est facile car nous nous trouvons dans une situation très confortable pour un sage précaire. Je supporte la France sans aucune ambiguïté et je la vois aller jusqu’au bout après avoir été certain qu’elle s’effondrerait dès les phases de poule. En revanche, si le Maroc se qualifie, ma déconvenue sera consolée par la joie de voir un pays arabe réaliser l’exploit d’une finale en coupe du monde.

Libérons les homosexuels des prisons qatariennes

Photo de Mahrael Boutros sur Pexels.com

La première semaine de la coupe du monde au Qatar a permis aux gens célèbres d’exhiber leur belle âme dans les médias. Je note que l’objet qui a le plus attiré l’attention fut le brassard arc-en-ciel qui promeut l’idée selon laquelle l’amour est le même que l’on soit homo ou hétérosexuel.

Le philosophe Raphaël Einthoven raconte que le Qatar est une honte, que ce n’est pas un pays, que c’est un « fond de pension devant lequel on se couche », un état corrompu, homophobe, antisémite et misogyne.

Du personnel politique de premier rang s’est affiché dans les tribunes de stades, affublé de robe ou d’accessoires de mode aux couleurs de l’arc-en-ciel. L’équipe nationale d’Allemagne, très concernée par ce sujet, voulait porter un tel symbole sur leur tenue sportive. Comme cela leur a été interdit, ils ont pris une photo officielle en portant la main sur la bouche, en signe de protestation.

Après ce geste de courage politique, ils ont perdu leur match contre le Japon. Le sage précaire, s’il était allemand, dirait à ces jeunes gens : gagnez des matches d’abord et après nous parlerons politique. Mais apparemment, la presse allemande soutient l’engagement politique de la mannschaft.

Raphael Einthoven nous dit que l’homosexualité est punie de 7 ans de prison au Qatar, et par la mort si c’est un musulman. Les prisons sont donc pleines d’innocents qui n’ont commis d’autres crimes que d’aimer ? Voilà qui est choquant. Il faut faire quelque chose. Il ne suffit pas de porter un brassard, ni des chapeaux arc-en-ciel. Il faut écrire le nom de prisonniers sur les pancartes de supporter et appeler massivement à la libération de ces femmes et de ces hommes enfermés injustement pour avoir eu des rapports sexuels entre adultes consentants.

Je vais commencer sur ce blog en vous donnant le nom des homosexuels qui ont été exécutés au Qatar pendant toute cette période de préparation du Mondial.

Alors, depuis 2011, ont été assassinés par l’État du Qatar, pour crime d’homosexualité…

Attendez une seconde, je regarde mes fiches. Je consulte mes archives. Bon je ne trouve pas les noms en question, mais j’y reviendrai dans un prochain billet. Que cela ne nous arrête pas en si bon chemin. Occupons-nous maintenant des homosexuels embastillés.

Monsieur l’émir du Qatar, je soussigné Guillaume Thouroude, sage précaire de renom, vous demande instamment de faire preuve de mansuétude vis-à-vis de toutes celles et de tous ceux qui ont été incarcérés pour avoir conduit des rapports amoureux entre personnes de même sexe.

Voici les noms de celles et ceux que la communauté internationale veut voir libérés :

………………………..

Encore une fois je dois m’interrompre car je ne trouve aucun nom. Je vais pourtant sur les sites d’organisations de défense des droits humains, je me renseigne, je saisis des mots clés sur les moteurs de recherche. Je ne vois rien. De deux choses l’une, soit le Qatar n’emprisonne pas les homosexuels et sa loi homophobe n’est qu’un symbole, soit l’émirat a réussi à dissimuler ces prisonniers de nationalités diverses, à les rendre indétectables aux radars des ONG internationales.

Je lance donc un appel aux lecteurs de La Précarité du sage. Aidez-moi à mettre en lumière les homosexuels prisonniers qui ne méritent pas de rester une minute de plus dans cette geôle infâme.

Le mystère du parquet flottant

Nous avons passé le weekend à poser du parquet. Après deux jours de travail nous n’avons couvert que trois ou quatre mètres carrés de sol.

Samedi, toute la journée, nous avons essayé et essayé encore de faire tenir les lames ensemble. Nous avons échoué lamentablement. C’était d’une difficulté étonnante. Nous avions pourtant acheté ce parquet dans une grande enseigne qui certifiait que des bricoleurs pouvaient s’en sortir sans problème.

Ce qui était bizarre, c’est que nous avions déjà fait un essai au printemps. Prudents, nous avions acheté un seul paquet de plusieurs lames pour tester nos capacités. Nous avions pas mal galéré, et après pas mal d’échecs, nous finîmes par encastrer toutes les lames correctement.

Exactement le même scénario s’est produit hier. Nous perdions patience, nous nous engueulions, nous blessions nos mains et rien n’y faisait.

Je me raisonnais : on a déjà réussi à la faire une fois, il n’y a pas de raison qu’on échoue maintenant qu’on a acheté dix-huit paquets de lames. Finalement j’ai senti qu’il y avait du progrès dans nos tentatives, même si Hajer trouvait que nous n’avancions pas d’un pouce. Nous avons terminé la journée de samedi sur une note d’espoir mais pas tout à fait un succès.

Dimanche matin, forts de ces essais répétés de la veille, les choses furent plus faciles. Je ne sais si nous acquîmes une sorte de tour de main, ou une aide surnaturelle, mais les rangées de parquet réussirent enfin à se clipper.

Mystérieusement, vers midi, les rangées suivantes furent beaucoup plus faciles à poser, mais beaucoup, beaucoup plus faciles. Nous avions du mal à y croire. « Pourquoi n’y arrivait-on pas avant ? » C’était le même bois, les mêmes unités de parquet, achetés au même endroit, de la même marque, demandant la même méthode. Quelque chose s’était produit en nous, une obscure compétence était née.

Il ne fait guère de doute que la prochaine fois, nous ferons face à nouveau à ces difficultés qu’il faudra vaincre de haute lutte, avec patience et engueulades passagères.

Mes amis irlandais en visite

En l’espace d’un mois, j’ai reçu la visite de mes deux vieux amis irlandais. Tom et Barra.

Tom est venu brièvement chez nous fin octobre car il s’est organisé un tour de France selon sa vieille méthode : ferry, trains et cars. Comme cadeau il m’a apporté une miche de pain qu’il se cuisine chaque semaine. C’était mon souhait car j’ai toujours adoré son pain. Hajer l’a trouvé délicieux aussi.

Tom vient de passer la barre des soixante ans. C’est la première fois qu’il m’avoue son âge. Avant, je ne pouvais que deviner en fonction de ses anecdotes de jeunesse qui se déroulaient dans les années 1980.

Barra est venu mardi dernier et nous avons passé la journée à Montpellier. Lui aussi a suivi sa vieille habitude de voyage, très différente de celle de Tom. Il a pris un billet d’avion de manière impulsive, sans savoir où il dormirait ni ce qu’il ferait en France. Il a sauté dans l’inconnu, comme lorsque nous étions jeunes et que nous nous baladions ensemble en Hongrie, en Chine ou en Suède.

Tom et Barra n’ont pas changé, pas d’un iota. Barra continue d’aller à des concerts, Tom continue de vivre d’expédients. Barra continue de voyager sur des coups de tête. Tom fait toujours preuve d’une organisation maniaque et poétique, tandis que Barra rate ses trains et ses avions. Barra réserve un billet pour Toulouse pour prendre son avion pour Dublin, alors qu’il a réservé son retour depuis Lyon St Exupéry.

J’ai demandé à Barra combien il gagnait en tant que professeur. Plutôt que de me parler d’argent, il m’a montré la grille des salaires des enseignants irlandais. Ils commencent à plus de 3000 euros par mois et terminent leur carrière au-delà de 7000. Ils touchent des primes de plusieurs sortes avec ça. Entre la France et l’Irlande, c’est une différence de traitements qui va du simple au double.

Barra portait un t-shirt flanqué d’un message « Listowell festival ». Il attendait une réaction de ma part mais ma mémoire me jouait des tours. Il s’agissait d’un pub où nous passâmes une soirée avec Tom, en 2011. Il me rappelait la chanson que toute la compagnie avait chantée en choeur : Only our divers run free.

Nous n’avons pris aucune photographie.

Le sage précaire sur le podium des chercheurs

Mon profil sur Academia, le 25 octobre 2022

Hier, le site américain de partage des recherches, Academia, m’a notifié la nouvelle que j’avais atteint, en termes d’influence internationale, un stade supérieur dans le classement : je faisais maintenant partie du « top 2 % ».

Ce site est un réseau social destiné aux gens qui publient des articles et des livres universitaires et/ou qui cherchent des références et des publications en rapport à leurs recherches. Il paraît que ça compte dans le monde académique contemporain. Il semblerait que certains pays trouvent cela important et le prennent en compte quand ils évaluent les performances d’un enseignant-chercheur.

J’ai donc décidé de télécharger mes articles il y a quelques années. De temps en temps, ça me prend, je télécharge de nouvelles choses. Je ne me suis pas limité aux publications strictement universitaires. Quelques billets de ce blog ont aussi eu le privilège d’être présentés comme des propositions de recherche. Bien m’en a pris : le billet sur « Le Pénis de Flaubert à Istanbul« , ou celui sur « La Mort du subjonctif » ont attiré des centaines de lecteurs parmi les chercheurs en linguistique et en urologie !

Alors que signifie le fait d’être classé parmi les 2 % les meilleurs sur ce site ? Dieu seul le sait. Ce n’est pas cela en tout cas qui va convaincre des universités de m’offrir un job, ni des éditeurs de publier mes livres. Mon explication de ce succès relatif et inattendu est la suivante :

  1. Les gens de mon âge qui ne sont pas universitaires ont abandonné la recherche depuis longtemps, ainsi que tout espoir d’être recrutés par une université.
  2. Les gens de mon âge qui sont employés dans une fac le sont depuis longtemps et ne s’intéressent pas aux réseaux sociaux, ou seulement de manière dissimulée. Leur profil existent mais ils s’y investissent mollement.
  3. Les jeunes universitaires, eux, s’y investissent beaucoup et sont très actifs, mais ils ont peu de publications à leur actif comparé aux vieux loups de mer.
  4. Mes publications touchent à des domaines assez divers : littérature, études chinoises, études arabes, études islamiques, orientalisme, linguistique, philosophie, études irlandaises, et même, comme je l’ai déjà mentionné, urologie. Cela augmente l’assiette des ordinateurs susceptibles de cliquer sur une de mes publications.

Encore un effort, sagesse précaire, pour te hisser au Top 1 % des chercheurs et décrocher ainsi la palme d’or des reconnaissances inutiles !

Annie Ernaux prix Nobel 2022

Annie Ernaux à Montpellier, 2008. Photo Emmanuel Margueritte.

Le 6 octobre au matin, je prenais le petit-déjeuner avec quelques participants d’un colloque sur Nicolas Bouvier, à Lyon. Sarga Moussa, directeur de recherche au CNRS et organisateur du colloque, parle des prix Nobel qui sont en train d’être décernés. Cette année, dit-il, le Nobel de littérature serait peut-être attribué à Michel Houellebecq, on parlerait de lui comme d’un favori. Du haut de mon autorité précaire, je prophétisai que jamais Houellebecq ne l’aurait, qu’il était bien trop réactionnaire pour cela.

Pendant le colloque, je vis l’annonce sur mon téléphone que le prix Nobel était attribué à Annie Ernaux. Sensation de joie et de surprise heureuse. Sans vouloir gêner le débat qui avait lieu dans l’amphi Descartes de l’École normale supérieure, je me déplaçai sur la pointe des pieds pour montrer mon téléphone à Sarga, puis à quelques autres. Tous eurent la même réaction de sursaut et de sourire.

Quand j’habitais à Dublin, en Irlande, j’avais enseigné La Place, son roman publié en 1983. C’était à Saint Patrick’s College, une université qui formait surtout les professeurs et les instituteurs. C’était au début du siècle, peut-être en 2001. J’avais adoré cette prose simple et efficace, cette histoire racontée par fragments. Elle y faisait le portrait de son père, qui continuait à se comporter en prolétaire alors même qu’il s’élevait un tout petit peu dans l’échelle sociale.

Que tous ceux qui critiquent mes livres comme étant écrits un peu trop par fragments, « comme des billets de blog mis bout à bout », lisent les livres d’Annie Ernaux. Ils verront ce que c’est qu’une prose qui raconte par petites touches, qui ne raconte pas, qui avance par traits.

Annie Ernaux. Photo Emmanuel Margueritte.

Dans le train qui nous ramenait de Lyon à Montpellier, Hajer lisait un de ses romans et me dit que cela ressemblait à un livre écrit par un homme. Dans une vidéo de l’INA, A. Ernaux disait en 1992 que les gens n’aimaient qu’une femme écrive comme cela et qu’on lui a dit : « Votre livre, on dirait qu’il est écrit par un mec. » Hajer confirme que, oui, Ernaux parle de sexe comme un mec. À mon avis, c’est vrai, elle parle de sexe comme on en parlait dans les années 1960. Les écrivaines qui ont découvert les choses de l’amour dans les années 2000 n’en parlent pas de la même manière.

On dit trop d’elle qu’elle écrit comme une sociologue, inspirée par Bourdieu et soucieuse de « venger sa race ». Je crains qu’à force de l’engoncer dans ce rôle, on prête moins d’attention à l’émotion qui se dégage de cette prose sèche. Cet art du fragment, ces petites notations étoilées, ces observations de détails que certains jugent futiles, même et surtout quand ils n’ont pas de sens sociologique, ce sont des qualités d’artiste qu’aucun traité de science sociales ne pourra donner à lire.

Mon atout critique et ma méthode de conférencier

Mon épouse n’est pas que mon atout charme, elle est aussi mon meilleur critique. Elle scrute ce que je fais et, selon les cas, approuve ou désapprouve. Pour ce qui est de ma conférence dans le colloque « Bouvier dans le monde », Hajer a préféré ne rien me dire pendant quelques jours car elle sait que je suis souvent déprimé après une prise de parole.

Samedi, de retour à Montpellier, Hajer m’a expliqué que ma performance n’avait pas été à la hauteur, et je la remercie pour cette franchise. On ne progresse pas avec des flatteurs autour de soi, mais avec des alliés qui vous remettent à votre place.

C’est dommage, me dit-elle, tu avais écrit cinq mille mots pour cette conférence et tu as été le seul à ne pas lire tes notes. Tu as voulu faire le malin, donner l’impression que tu maîtrisais ton sujet en regardant l’auditoire, mais tu cherchais tes mots ! Tu répétais les mêmes mots, tu faisais « heu, heu ». Les autres étaient plus à l’aise que toi alors que tu avais tout préparé pour faire du bon boulot.

Il est vrai que mon attitude en colloque est singulière. Je cherche confusément une méthode de conférencier qui soit vivante et stimulante, sans trop lire car le texte sera publié de toute façon. Je me dis que c’est un moment oral, un moment de rencontre, et qu’on devrait plutôt incarner physiquement ce que l’on a à dire. Je l’avais déjà écrit ici à propos d’un colloque de 2014. J’ai évolué depuis 2014, mais pas dans le sens que je me promettais.

Dans le cadre universitaire, il y a des règles tacites et une attitude appréciée : celle qui met en scène une certaine modestie. On n’aime pas trop les comédiens, les clowns, les performers. Ou plutôt, une bonne performance académique consiste à être vivant et stimulant sans déroger à la lecture d’un texte écrit avec soin. Clown improvisant, on peut l’être mais seulement quand on est devenu une star, ou un vieux ponte.

Le problème de ma méthode, c’est qu’elle repose lourdement sur la forme du moment. Je me promettais souvent de me réformer et de présenter la prochaine fois une lecture plus classique, mais comme je tombe toujours dans mes vieux travers, j’ai décidé de persévérer dans mes tentatives. Il arrive que cela fasse mouche et que cela soit apprécié, surtout par les débutants, les étrangers et les personnes extérieures au monde universitaire. Grosso modo, avec le recul, on peut dire que ma méthode laisse à désirer. Ceci étant dit, il est sans doute trop tard pour changer complètement. À cinquante ans, alors que je songe à mettre un terme à ma carrière de chercheur, je me suggère de peaufiner encore un peu ma méthode avant de tirer ma révérence.

Hajer a encore une fois raison : tu t’es cru plus intéressant que les autres, tu t’es trop fait confiance, c’est pour ça que tu déprimes après tes conférences.

Mon atout charme

Comme toujours depuis notre mariage, j’étais accompagné à cet événement de mon épouse Hajer.

La veille du colloque, on a dîné avec quelques participants déjà arrivés. Comme certains étaient inconfortables avec la dimension technologique des échanges prévus, Hajer a proposé son aide pour assister les organisateurs, ce qui fut très apprécié.

Le premier jour du colloque, elle fut très présente et tout le monde l’adora. Sa modestie, sa beauté, ses grands yeux et son efficacité discrète firent des ravages. Les gens la remercièrent, lui parlèrent, lui posèrent des questions, tandis que je me tenais en retrait. Il va sans dire que de nous deux, c’est elle qui était la star et moi, qui étais pourtant là pour prendre la parole, je n’étais qu’une subordonnée relative.

Toute chose égale par ailleurs, j’étais comme le prince Charles en Australie au bras de Lady Diana. Les gens voulaient voir Diana, lui parler, la toucher, ils étaient fous d’amour pour elle. Le futur roi d’Angleterre était là, à portée de main, mais c’était décevant. Dans mon cas, je ne suis pas exactement en position de me comparer à un prince, mais je me reconnais dans la passion que ma femme inspire autour de moi.

La principale différence que je note entre Prince Charles et moi-même, outre la taille de nos oreilles respectives, c’est le fait que je suis fier de l’attention qu’Hajer attire. Elle est mon atout charme, mon atout humain, mon atout style et mode. Grâce à elle, les gens me prennent pour un mec bien, un mec qui doit avoir quelques qualités. Les hommes, après avoir échoué à la séduire en cachette, reviennent vers moi avec un respect renouvelé.

Le deuxième jour du colloque, elle est restée à l’hôtel pour vaquer à ses occupations. Tout le monde me parla d’elle et me fit les plus beaux compléments à son endroits. Je les prenais pour moi. Admirez mon épouse, cela me fait le plus grand bien. Cela éclabousse sur moi en giclées de gouttelettes splendides.