Les vieilles tomettes recyclées

Nous avons coulé une chape de béton sur l’ensemble de la pièce de vie de notre appartement. Avant cela, nous avons dû dégager l’ancien sol qui recouvrait plusieurs pièces séparées par des cloisons que nous avons abattues. Un seul grand espace était ainsi créé mais avec des sols différents, faits et refaits à des époques différentes, à des hauteurs différentes. Il fallait tout unifier.

Nous avons donc porté des tonnes de gravats dans des sacs, à la main, de la maison à la voiture, puis de la voiture à la déchèterie. Je peux vous dire que ce fut un bel exercice sportif. Les escaliers, notamment, qui mènent de notre terrasse au rez-de-chaussée où se trouve la voiture, a remplacé avantageusement mon abonnement à la salle de sport.

Avant ce gros oeuvre de dégagement, nous avons sauvegardé quelques centaines de tomettes qui étaient encore complètes et bien conservées.

Lire sur le même sujet : Mes anciennes tomettes

La Précarité du sage, 19 août 2022.

Ces tomettes ont baigné dans des seaux et des caisses en bois pendant quelques mois et Hajer a eu la riche idée de les sortir de leur retraite pour leur donner une nouvelle vie.

Elles formeront donc une bande à l’entrée de notre appartement. Une sorte de couloir symbolique qui fera office de hall d’entrée. Comme le reste de la pièce de vie sera en parquet de bois, il était judicieux, en prévision des jours de pluie et d’épisode cévenol, d’avoir un premier espace carrelé en terre cuite.

À l’heure où j’écris ces ligne, nous n’avons pas terminé le travail. Hajer n’a pas terminé, car c’est elle la maçonne en chef, même si je m’y suis mis moi aussi, sous sa direction.

Mes tomettes anciennes

Les anciennes tomettes de ma maison, sous la pluie, hiver 2022.

Mon épouse les appelle les « pommettes ». Je trouve cela tellement adorable que je ne la corrige pas.

Quand on a acheté l’appartement, il était dans son jus des années 1950, avec des sols qui, pour certains, dataient de la construction de la maison, il y a un gros siècle. Les tomettes du salon étaient de ceux-là, sur un sol loin d’être plat.

Les tomettes sont artisanales, évidemment, on ne peut en douter quand on voit leur manque de régularité. Elles sont signées dans une cartouche circulaire : « J.B. Saunier, Orange, Vaucluse ».

Le fabricant de tomettes porte le même nom qu’un célèbre ébéniste du XVIIe siècle, dommage que je n’aie pas hérité de quelques meubles de ce dernier, ils valent des millions d’euros.

Une rapide recherche sur mon fabricant de tomettes, habitant dans le Vaucluse, me conduit sur une étude de fouille archéologique menée sur un site d’Orange. Une annexe de cette étude parle des terres cuites contemporaines trouvées sur le site et voici ce que je lis :

La fabrique de l’Arène, créée en 1846 et l’une des plus importantes de la ville utilise l’argile du quartier Mourre-Rouge, produit des tomettes et des carreaux mosaïques. Inondée et partiellement détruite par la crue de novembre 1853, elle est rachetée l’année suivante par le marseillais Jean-Baptiste Saunier, né en 1817. La fabrique cesse son activité en 1906

Anais Roumégou (dir.), Oange Avenue des Thermes, Rapport final d’opération, 2013, p. 124.

Mes tomettes datent donc du XIXe siècle, voire du tout début du XXe siècle. Cela permet peut-être de dater la construction de ma maison, pour le coup. Quand je dis qu’elle a un gros siècle, je ne crois pas si bien dire, elle en a un très gros dans les jambes, et vient probablement du XIXe siècle.

Que faire en temps de guerre ?

Des milliards et des milliards sont engloutis dans la guerre absurde que la Russie mène en Ukraine. Pendant ce temps, d’autres guerres sont toujours en cours, ailleurs, dans l’indifférence étrange de nos consciences troublées. Le Yémen est toujours le théâtre d’un conflit indirect entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Le Myanmar est pris dans une guerre civile sanglante.

C’est Antonin Potoski qui m’a informé de ce conflit au Myanmar. Je n’étais au courant de rien. Nous marchions dans une montagne des Cévennes et il me disait qu’il ne pouvait pas retourner dans ce pays qu’il affectionne, non plus qu’au Bangladesh voisin, à cause des violences d’une armée déchaînée contre la population dans son ensemble. Si j’en crois Potoski, il n’y a plus de problème majeur avec les musulmans Rohingya car ces derniers sont tous réfugiés de l’autre côté de la frontière, mais c’est dans le pays tout entier que la violence accable toutes les strates d’une population qui se révolte contre l’armée au pouvoir.

Le sage précaire ne dit rien sur la guerre en cours entre la Russie et l’Ukraine. Il n’en dit rien car il sait combien les temps de guerre sont des temps de propagande, de batailles d’images et de manipulations des masses. Le sage précaire est incapable de se faire une idée de ce qui se passe en Ukraine.

La guerre à laquelle le sage précaire se prépare est la guerre des guerres, celle qui verra se confronter la Chine et les États-Unis. J’en parlais déjà en 2007, quand je vivais ma dernière année en Chine.

Rapide rappel du danger à venir

Chines, Octobre 2007

Il me paraissait évident il y a quinze ans que la Chine serait le prochain centre de gravité des prochaines déflagrations.

Lire sur le même sujet, Je vous promets la guerre

La Précarité du sage, 5 février 2009

Alors que faire en temps de guerre ? Je sens que le sage précaire va encore être très décevant. La seule chose qu’il peut préconiser, c’est de déserter les villes, les emplois, les responsabilités, et de cultiver son jardin.

Pourquoi croyez-vous que j’ai acheté un terrain avec une source non loin du terrain de mon frère ? Parce que je suis obsédé par la guerre et le cataclysme depuis ma plus tendre enfance. Parce que je pense tous les jours au moment où il faudra fuir et se cacher.

Trouver des solutions minuscules pour avoir de l’eau, de la terre, du soleil, et faire de sa vie un manuel de survie. La sagesse précaire est-elle une branche pourrie du survivalisme ? Le sage précaire va-t-il finir par s’armer dans des bunkers cévenols comme un vulgaire trumpiste qui attend la fin du monde ?

Oh mon Dieu, comme tout cela est glaçant.

Non, j’espère ne pas tomber dans ces extrémités, mais vivre caché avec femme et amis dans un jardin entouré de ronces, afin de soutirer du bonheur égoïste, épicurien, à un monde devenu invivable.

Lettre ouverte à la commission des promotions académiques

  • Commission des Promotions académiques
  • Faculté des Lettres et des Sciences
  • Université de Nizwa
  • Sultanat d’Oman

Chers amis,

J’ai bien reçu votre lettre de rejet de ma candidature. J’accepte avec joie votre décision, non sans vouloir soulever quelques questions. Je lis dans votre lettre de rejet :

La clause 3.1 (B1) stipule que pour être promus au grade de professeur associé, les candidats doivent faire valoir de la publication d’au moins six articles dans des revues à comité de lecture.

Lettre de la commission

Ceci est incorrect selon la réglementation en cours. Je l’ai lue en détail avant de postuler à cette promotion et j’ai eu la confirmation par le chef de comité que je cochais toutes les cases, et que ma candidature était recevable. S’il existe un autre ensemble de règles comprenant cette clause de six articles de revue, assurez-vous qu’il soit correctement diffusé et assurez-vous également que la réglementation en cours soit supprimée pour éviter les confusions.

Mais je n’en dirai pas plus sur la réglementation puisque vous connaissez le problème qui a été maintes fois évoqué en commissions et en réunions de faculté. Je voudrais vous faire part d’une autre préoccupation qui touche la qualité de la recherche au sein de notre faculté.

Vous avez rejeté ma candidature sur la base d’une perception problématique de ce que sont les livres de recherche. Outre mes articles publiés dans des revues, que vous avez appréciés comme parfaitement recevables, vous avez qualifié les livres dont je suis l’auteur comme « non éligibles » pour postuler au rang de professeur associé. Même chose pour les livres que j’ai dirigés. Même chose pour les numéros de revue que j’ai dirigés.

C’est là que je pense pouvoir aider, compte tenu de mon expérience dans l’administration de la recherche. Dans les humanités (littérature, langues étrangères, histoire, philosophie, études religieuses, etc.), les monographies sont des signes majeurs de réussite universitaire. Comme vous êtes de formation scientifique, je vais tâcher de vous donner un exemple équivalent dans votre champ de recherche. Rejeter mon livre publié aux presses de l’Université Paris-Sorbonne, comme vous l’avez fait, c’est un peu comme rejeter des articles de vos collègues physiciens publiés dans des revues scientifiques prestigieuses comme Nature ou The Lancet. Vous n’en croiriez pas vos yeux si cela arrivait, et vous penseriez que c’est une plaisanterie. J’ai pensé la même chose quand j’ai lu votre lettre.

Notre faculté s’appelle College of Arts & Sciences, mais il semble que les lettres et les arts soient quelque peu négligés par des dirigeants qui se sont distingués dans les sciences expérimentales. J’espère donc que vous ne le prendrez pas en mauvaise part si je me permets d’informer et, si Dieu le veut, de contribuer modestement à éclairer quelque peu ce qui est perçu comme une bonne recherche en sciences humaines, en lettres et dans les humanités en général.

Veuillez jeter un coup d’œil à cette capture d’écran, il s’agit d’un article d’analyse littéraire publié dans une revue internationale de premier plan : à la fin de cet article vient la bibliographie, la liste des références, et je vous invite à considérer brièvement les premières lignes. Comme vous pouvez le voir, aucun article n’y est mentionné mais uniquement des livres à auteur unique (des monographies). Pourquoi ? Parce que les livres sont perçus comme la source la plus prestigieuse et la plus rigoureuse de connaissances issues de la recherche en lettres.

Veuillez continuer à parcourir la bibliographie de cet article. Je pense qu’il n’y a pas un seul article. Je vous invite à vérifier par vous-même.

En somme, vous voyez ce que je veux dire : dans la recherche en lettres, les articles des revues à comité de lecture existent, mais ils ne sont pas aussi importants que les livres publiés dans les plus grandes maisons d’édition. Bien sûr, vous pouvez ouvrir n’importe quelle revue et essayer d’y voir un contre-exemple. Si vous pouvez me prouver que j’ai tort, je serai heureux de m’excuser publiquement, de reconnaître mon erreur et de vous inviter à dîner, vous et toute votre famille, dans le meilleur restaurant d’Oman !

Veuillez maintenant considérer tous les professeurs associés en langues étrangères affiliés aux universités les plus prestigieuses du monde. Ont-ils suivi une procédure similaire à celle que vous me faites subir aujourd’hui ? Non, ils en ont suivi une autre. Dans les arts et les lettres, les plus grandes réussites ont toujours été des livres de recherche, pas des articles. Ainsi, pour la promotion de vos collègues, il est nécessaire de comprendre le mot « publications » comme des livres publiés dans des presses universitaires, puis des chapitres de livres et seulement après cela des articles dans des revues à comité de lecture.

Si vous en voulez la preuve, n’hésitez pas à parcourir le site Web de n’importe quelle grande université, aux États-Unis ou ailleurs : les professeurs promus (professeurs associés) placent leurs livres en évidence sur leur page de profil, il les exhibent comme leurs principales réalisations.

Vous pouvez cliquer sur les profils ci-dessous, choisis au hasard dans cinq universités américaines différentes. Ces liens mènent aux pages d’universitaires appartenant aux domaines de recherche que nous enseignons, ici à Nizwa : arabe, beaux-arts, anglais, français et allemand :

Associate Professor in Arabic, UCR

Associate Professor in Arabic, UCLA

Associate Professor in English, Berkeley

Associate Professor in French, Berkeley

Associate Professor in German, Oxford

Associate Professors in Performing Arts, Stanford

Ma conclusion de ce trop long message est simple : demander aux candidats à la promotion un total de six articles et exclure les livres de recherche est non seulement injuste et contre-productif, mais est bel et bien préjudiciable à la qualité même du niveau académique de nos départements de lettres. En poursuivant sur cette voie, vous encouragez les jeunes enseignants à limiter leurs recherches à quelques articles au détriment d’un travail plus profond et plus marquant dans leur domaine. Vous risquez de voir vos départements remplis de professeurs de lettres qui feront proliférer des articles répétitifs tandis que vos concurrents verront fleurir les meilleures productions livresques. Vous risquez d’appauvrir nos départements plutôt que de les enrichir.

Ma recommandation est la suivante : conservez les règlementations telles qu’elles sont et comprenez-les littéralement pour ne pas faire fausse route. L’expression « six publications » ne signifie pas six articles exclusivement, mais des livres, des chapitres de livre et des articles de revues. Et enfin, pour ce qui me concerne, je suis très heureux de ne pas être promu.

Je vous prie d’agréer, chers collègues, à l’expression de ma plus sincère amitié,

Guillaume

Préférer Birkat Al Mouz aux guides touristiques sur Oman

Mon Birkat al Mouz peut se lire comme on veut du moment qu’on reste au sultanat d’Oman. Récit scientifique, guide touristique, histoire d’amour, roman d’initiation, c’est un peu tout cela si l’on veut. Quoi qu’il en soit, c’est le seul livre d’écrivain français sur le sujet.

Jusqu’à présent, il n’y avait aucun livre littéraire en français sur ce pays. Toutes les publications disponibles sur l’Oman appartenaient au champs des sciences sociales : vous trouverez donc aisément des livres de sciences politiques, d’histoire, d’anthropologie, et des articles par centaines en biologie, en géologie et en archéologie.

N’oublions pas les guides touristiques, qui sont nombreux et qui ne sont pas à rejeter bêtement. Les guides et les manuels ont leurs qualités propres et leur intérêt, loin de moi l’idée de les snober. Ils sont même nécessaires quand on prépare un voyage de quelques semaines dans la péninsule arabique. Néanmoins, je dois préciser qu’ils sont tous traduits de l’anglais. À cette date, été 2022, aucun éditeur français n’a lancé ses propres journalistes sur les lieux, et les informations datent toutes de quelques années. À vous de voir.

Grâce à des voyageurs qui sont venus chez moi, dans l’oasis de Birkat al Mouz, j’ai pu feuilleter notamment le guide publié par Gallimard : c’est luxueux mais truffé d’erreurs et d’approximations. Il y a même des photos qui illustrent l’Oman avec des personnes habillées de vêtements appartenants aux pays voisins.

Si vous préparez un voyage en Oman courant 2022, faites plutôt confiance à mon livre.

Les seuls livres « littéraires » consacrés à ce beau pays étaient écrits en arabe et en anglais. Le plus célèbre étant bien sûr Le Désert des déserts de Wilfred Thesiger, (Arabians Sands, 1959).

En français, il ne faut pas occulter le très beau Ormuz de Jean Rolin (2013), ni les superbes récits d’Antonin Potoski, Cités en abîmes (2011) et Nager sur la frontière (2013). Malheureusement, aucun de ces livres n’est consacré entièrement à l’Oman.

Qu’on aime mon livre ou qu’on le déteste, on ne trouvera nulle part ailleurs une peinture aussi précise ni aussi colorée ni aussi foisonnante ni aussi intéressante ni aussi sentimentale du Sultanat d’Oman.

Faut-il défendre Hassan Iquioussen ?

J’ai regardé plusieurs vidéos de l’imam que le ministre de l’intérieur veut expulser hors de France, au motif de discours de haine contre la France et les juifs. Gérald Darmanin, ledit ministre, accuse aussi M. Iquioussen d’être homophobe et contre l’égalité entre les hommes et les femmes.

Il ressort de ces vidéos que l’imam en question est injustement accusé. Il est religieux et conservateur mais plutôt moins rétrograde que le ministre lui-même et beaucoup plus ouvert et tolérant que nos politiciens et polémistes de droite.

Le but est donc d’instrumentaliser l’islam pour faire peur aux braves gens et se faire passer pour un redresseur de tort. Darmanin, violeur de femmes et menteur public, se fait aider par la presse raciste qui cite des propos de l’imam de manière à lui faire dire ce qu’il n’a pas dit.

Alors attention braves gens. Un jour ils sont venus chercher les juifs mais vous n’avez rien dit car vous n’êtes pas juifs. Puis ils sont venus chercher les communistes mais vous n’avez rien dit car vous n’êtes pas communiste. Ils ont ensuite discrédité les feministes, les gays et les progressistes en les accusant de wokisme mais vous préférez laisser faire car vous êtes hors de tout cela. Aujourd’hui ils cherchent des musulmans au prétexte de discours de haine, et vous ne dites rien car vous n’êtes pas musulman. Quand ils viendront vous chercher, il risque de n’y avoir plus personne pour vous défendre.

Ma mère a 80 ans

C’est l’anniversaire de ma mère. Elle est née en août 1942, en pleine France occupée et déprimée. L’été 42 était très chaud et très pauvre, les Français n’avaient pas encore l’espoir de voir les Allemands perdre la guerre mondiale qui faisait rage dans le Pacifique. Au contraire, c’est en juin de cette année que Pierre Laval, le premier ministre du gouvernement de Pétain, déclara dans un discours devenu célèbre : « je souhaite la victoire de l’Allemagne, parce que sans elle le bolchevisme s’installerait partout ». Ma grand-mère était enceinte jusqu’aux dents et, probablement, pensait que sa fille à venir grandirait dans une nation dominée par le fascisme et le racisme le plus assumé.

Le pire est que ce racisme n’était même pas le fait des seuls imbéciles nationaux ; il nous était imposé par la puissance occupante qui, par dessus le marché, affamait les Français en confisquant les récoltes pour nourrir les Allemands. Tout le monde souffrait de cette tyrannie et pourtant les Français ont eu l’envie de se reproduire. Cela fait penser à une pensée de Chamfort (1740-1794) :

Comment se fait-il que sous le despotisme le plus affreux, on puisse se résoudre à se reproduire ? C’est que la Nature a ses lois plus douces, mais plus impérieuses que celle des tyrans ; c’est que l’enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus. 

Chamfort, Maximes et Pensées, DVI.

En 1942, ma mère bébé sourit à Hélène Margueritte, bien que gouvernée par Hitler et Pétain. Cet été-là, on voyait s’intensifier la terreur nazie sur le territoire du Troisième Reich, par des persécutions et des déportations de nos frères juifs. Ma mère est née quelques semaines après la « rafle du Vél’ d’Hiv » de sinistre mémoire, et quelques semaines avant les « grandes rafles » des 26 et 30 août opérées dans des villes de la « zone libre ». Et pourtant c’est dans cette obscure infamie que le Baby Boom a commencé en France. C’est à partir de 1942 que la natalité de la nation est repartie à la hausse.

Pour fêter les 80 ans de ma mère, nous choisissons de nous réunir autour d’elle, non dans sa Normandie natale, mais dans une terre connue pour son rôle joué dans la résistance à l’occupation nazie : les Cévennes. Nous célébrons l’anniversaire de la femme qui nous a donné la vie autour de la ville du Vigan, où le chef Marceau tomba le jour de l’assaut que ses hommes lancèrent pour la libérer. Nous mangeons à quelques pas des lieux de mémoire du maquis Aigoual-Cévennes.

Bonne anniversaire à toutes les mères précaires.

Des volets de chêne doré

Ce n’était pas mon idée de faire faire des volets sur mesure, en bois, à l’ancienne. Moi, je me serais satisfait des vieux volets qui étaient en place lors de l’achat de notre appartement.

Maintenant qu’ils sont là et que nous les avons traités avec une lasure de couleur « chêne doré », je ne peux qu’applaudir. Non seulement ils protègent des grosses chaleurs de l’été, mais ils procurent chez le précaire que je suis un sentiment étrange de bourgeois repus.

Faisons quelques pas en arrière et considérons la maison dans son ensemble. À part notre voisine de palier, la jolie centenaire Mme Serrenne, nous sommes les seuls à avoir des volets en bois. Aux deuxième et troisième étages, nos chers voisins ont opté pour des saloperies en PVC blanc ou même pour pas de volets du tout, moyennant quoi nous offrons la meilleure apparence de toute la maison.

Si la joie du bourgeois se reconnaît au sentiment ressenti d’une supériorité matérielle sur les autres, alors c’est bien une jouissance de gros con qui m’anime depuis que nous avons installé nos volets en chêne doré. Je sens mon ventre s’arrondir.

Sage plaquiste

Tout le monde parle du « placo ». On ne peut plus faire de travaux tranquillement sans entendre ce mot dix fois par jour. De mon temps on n’en parlait jamais.

Il s’agit de monter des cloisons sans briques, sans béton, sans bois, sans rien qui coûte cher. Les plaques de plâtre sont à la fois simples à poser, faciles à découper, à percer, à trouer, à manipuler, à visser. Grâce à ces cloisons en plâtre, on peut isoler son logement en glissant de la laine de verre entre elles et les murs. On peut enfin faire passer les câbles électriques, les tuyaux d’eau et tout ce qui nous déplaît derrière la cloison en « placo ».

Or je ne savais pas faire ce travail de plaquiste et cela me frustrait.

J’ai fini par acheter le matériel et essayer avec les moyens du bord.

Un beau mois de juillet

Hannah Arendt sur le chantier de notre appartement

Ces vacances d’été n’ont de vacances que le nom.

Le sage précaire passe un mois de juillet 2022 extrêmement laborieux et studieux. Quand il ne travaille pas dans son appartement, il écrit des conférences et des articles. Quand sa femme ne fait pas de la maçonnerie, elle travaille sa thèse. Quand ils ne se rendent pas au café pour avoir de l’internet, le sage précaire et son épouse décapent, vissent, scient, posent, font du carrelage, plaquent, consolident, assemblent, peignent, vernissent, construisent, gondent et dégondent, bref apprennent les métiers du bâtiment.

Non seulement le sage et son épouse partagent les travaux du même appartement, mais en outre, ils écrivent sur un sujet assez proches et en viennent à lire des sources voisines. En conséquence, il leur arrive de discuter sur Hannah Arendt le matin, de se disputer sur des étagères l’après-midi, de se réconcilier pour faire la sieste et de relancer une discussion au soir tombé sur l’opposition entre « désolation » et « isolement ».

Pourquoi aller sur une plage ?