Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un cœur

Je me suis rendu en Cévennes avec Ben et ses trois garçons, comme chaque été, et avec un Philippe célibataire qui avait envoyé femme et enfant à l’étranger.

C’était une bonne chose de pouvoir fouler une dernière fois mon terrain avant de partir pour l’Arabie. Mes cerisiers sont toujours vivants, malgré la sécheresse de cet été, et la source n’a cessé de s’écouler et de faire une boue délicieuse pour les sangliers.

Ma source d’eau pure à laquelle je bois avec un plaisir si inapproprié qu’une nuit, dans la cabane, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Brigitte Bardot. Celle de 1965, pas celle de 2015. Je pense que ce rêve était associé à ma source et à mon terrain car la bouche de BB était fraîche et abondante. Mes terres cévenoles, je les envisage comme un jardin d’amour, une oasis torride cachée dans la forêt. Les Brigitte Bardot du XXIe siècle y viendront se reposer et se ressourcer, à mes côtés ou en mon absence.

Mes amis ont donc eu l’opportunité de fouler cette terre, chacun ayant ses rêveries et ses intérêts propres. Ils savent quoiqu’il en soit qu’ils y seront toujours les bienvenus pour des vacances en famille, des retraites spirituelles et des escapades (il)légitimes. Mais pendant que Ben réfléchissait aux potentialités concrètes des lieux découverts pas à pas, Philippe ressentait une gêne. Il voulait savoir exactement où commençait, où finissait mon terrain, et la raison pour laquelle j’étais incapable de lui donner satisfaction.

Je lui disais là-bas, grosso modo, on est plus ou moins sur mes terres.

Et ce rocher, par exemple, sur notre droite ?

Bon, eh bien ce rocher, on va dire que c’est plutôt hors de mon terrain.

Mais là où nous marchons, c’est chez toi ou pas ?

Ah oui, nous sommes chez moi, là, les gars.

Tu en es sûr ?

Oui, pour moi on est chez moi. Dans mon cœur, je suis convaincu qu’on est chez moi.

Ce langage ne peut pas convenir à Philippe. Ce dernier n’a jamais vu les plans du cadastre, donc il est dans l’obscurité la plus totale. Moi, j’ai plusieurs fois exploré la montagne les plans à la main, soit avec mon frère, soit avec l’ancien propriétaire qui m’a vendu ces parcelles. A chaque arpentage, chaque promenade, les limites restaient peu claires, mais cela ne me dérangeait pas. Nous savions que les lieux de vie les plus significatifs (la source et les terrasses plates propices au jardinage) étaient bien situés sur lesdites parcelles, et rien d’autre ne m’importait.

C’est là que j’ai perçu une différence fondamentale entre Philippe et moi. Il disait souvent : « mais où est-il ce terrain ? » comme Henri Michaux sur le fleuve Amazon : « Où est-il ce voyage ? » Certains pensent que la première chose à faire, quand on achète un bien, est de le délimiter et éventuellement de l’encadrer par une barrière ou une corde. Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de faire une chose pareille. Je me contente d’une frontière floue, à la limite de l’inexistence.

Il faut dire que la première fois que nous sommes allés sur mon terrain avec Philippe, sa femme et son fils, nous nous sommes perdus dans la forêt et ne l’avons jamais trouvé. On avait garé la voiture sur la route du Puech Sigal et notre idée était d’atteindre le terrain en descendant par la forêt du haut, chemin que je ne connaissais pas bien. Après une heure d’égarement, je leur ai dit que nous essaierions le lendemain, en montant depuis le terrain de mon frère. Je maîtrise mieux la géographie par le bas, c’est ainsi.

Depuis, quand on parle de mon terrain, Philippe n’est pas négatif mais il énonce calmement qu’il faudrait encore savoir où il se trouve. C’est ici que je vois cette différence entre lui et moi. Une différence métaphysique. Pour Philippe, un être a besoin d’être délimité pour être. Ceci ne s’applique pas dans le cadre de la sagesse précaire.

Dans la métaphysique de la sagesse précaire (au livre gamma bien sûr, mais on peut trouver la même idée dans le delta et bien d’autres livres), certes un être a besoin d’être individué pour être, mais son individuation ne passe pas par sa délimitation. Il s’agit plutôt d’une présence immanente et rayonnante, qui irradie depuis son milieu. Je me tue à le dire, l’individuation est une question d’événement, et non d’espace-temps.

J’avais avancé une idée équivalente à propos des oeuvres d’art, des livres et des films, ce qui compte dans un lieu ce n’est pas son confin mais son cœur. Ce qui le distingue de son voisin ce n’est pas sa frontière, contrairement à ce que l’on dit trop souvent.

L’identité de mon terrain tient dans sa source et les terrasses qui se trouvent en contrebas. Tout le reste c’est de la friche. De la friche essentielle, mais de la friche. De la forêt, du bois, de la montagne. Une montagne indispensable pour la venue au monde de mon oasis érotique, site incontournable, mais non équivalent à mon terrain.

Bilan du printemps 2015. L’appartement de Ben

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Le printemps 2015 fut studieux et laborieux pour le sage précaire. Les journées étaient douces et lumineuses dans l’appartement de Ben, qui m’en avait laissé les clés avant de partir au Tchad où il travaillait.

Dans la banlieue orientale de Lyon, le sage était plus précaire que jamais. Il gagnait sa vie par des travaux manuels la plupart du temps. De temps en temps, un article ou une conférence rappelait au précaire qu’il était un sage avant tout.
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L’appartement de Ben avait été acheté l’été précédent, en 2014, et nécessitait quelques travaux de rafraîchissement. L’heureux propriétaire fit appel à moi pour les mener à bien, ce qui fut une réelle bénédiction. J’étais logé gratuitement dans le lieu même où je devais peindre, tapisser et gratter. C’était d’un confort que peu d’ouvriers connaissent. Et quand on sait le coût des loyers en France, on comprend que l’avantage en nature que cela représentait dépassait même le salaire que mon ami avait généreusement consenti à me verser.

Le fils aîné de Ben étant étudiant à Lyon, nous partagions l’appartement dans une colocation quasi familiale. Ce gamin est né il y a vingt ans parmi nous, de parents étudiants en philosophie, et je m’occupais de lui bien avant qu’il sache parler, qu’il se fasse constamment l’avocat du diable et qu’il lise Nietzsche malgré mes vaines interdictions. Je me plais à penser que je suis un père spirituel pour lui, sévère, juste et implacable, une sorte de maître à penser dans la précarité des choses.

Je convoque toute ma science pédagogique pour l’orienter de la façon la plus nuancée qu’il m’est possible : « Lire Nietzsche n’est pas bon pour des jeunes morveux de ton espèce ; ça les rend cons et prétentieux ». Autant que je m’en souvienne, il n’a jamais suivi mes conseils avisés.
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(C’est la même rengaine avec son père, je tiens à le consigner ici, publiquement et officiellement. Benoît s’obstine à lire de vieux romans de Daphné du Maurier alors qu’il n’a pas encore lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et en Cévennes je suis obligé de lui mettre en main les oeuvres de Jean Carrière pour qu’il détourne un peu les yeux des livres jaunis de Charles Morgan qu’il a dû chiner chez ses parents. Non mais je le demande à tous mes lecteurs, qui lit encore Charles Morgan ?)

Fréquenter mon colocataire de 20 ans, c’était donc un peu voyager dans le temps pour le sage précaire. S’il avait la mémoire de sa petite enfance, le fils de Ben se souviendrait que ma compétence éducative se bornait consciencieusement à boire des verres de Mâcon avec son père qui promenait l’enfant sur le plateau de la Croix-Rousse.

Devenu adulte, ce grand échalas était irrésistiblement attiré par une des chambres à coucher que j’avais cru mienne. A chaque fois que je revenais à l’appartement il l’avait réinvestie en mon absence. Je décidais d’élire l’autre chambre, et tout rentra dans l’ordre. Il partait étudier le droit et la politique internationale tandis que moi, débonnaire, je couvrais de papier peint le couloir ou repeignais le plafond.

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J’étais heureux dans cette tour de Villeurbanne. Le matin j’ouvrais les volets et admirais la lumière sur le canal de Jonage. Je chaussais mes souliers de sport et courais une petite heure le long de l’eau. Une demie-heure à contre-courant, et une demie-heure dans le sens du courant. Au retour, en sueur, je me douchais et travaillais quelques heures sur le manuscrit en cours.

C’est seulement quand mon esprit avait besoin de se reposer de son labeur d’écriture et de recherche que je reprenais le chantier de la rénovation. C’était évidemment l’équilibre entre les tâches manuelles et l’exercice intellectuel qui me rendait heureux.

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J’envoyais à Ben des photos de l’avancée des travaux. Ecrasé de chaleur à N’Djamena, il accueillait ces clichés avec émotion. Ce n’est pas tant la qualité de mon travail qui l’émouvait, que de repenser à sa propriété où la fraîcheur et l’élévation régnaient.

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Borders and Crossings/Seuils et Traverses

J’ai participé cet été au grand colloque sur le récit de voyage. Borders and Crossings avait lieu cette année à Belfast, dans la jolie université Queen’s où j’ai fait mes études doctorales. C’était la douzième édition je crois, et une bonne trentaine de chercheurs étaient présents, donnant leur conférence en anglais ou en français. Ils venaient majoritairement des îles britanniques, mais aussi des Etats-Unis, de Turquie, de France, de Belgique.

Une chose intéressante (possiblement intéressante) : parmi ceux qui venaient d’Angleterre et du Pays de Galles, il y avait des Allemands, une Néerlandaise, un Hongrois, deux Françaises et des Britanniques.

Moi, je venais de nulle part et je parlais des « voyageurs arabes », c’est-à-dire de la vieille tradition médiévale des livres de voyage en arabe. J’avais écrit une conférence de manière très stricte, mais là encore, je suis retombé dans mes vieux travers et me suis contenté de parler à mon audience. Au fond, je vais peut-être décider que c’est ma façon de faire et continuer comme cela…

Les traditions nationales étaient respectées : les Américains étaient à l’aise, confiants, ils parlaient fort comme s’ils connaissaient leur sujet par coeur (l’une d’elles étaient particulièrement bruyante et prétendait toujours savoir des choses qu’elles ne connaissaient ni d’Eve ni d’Adam). Les femmes britanniques étaient réservées et dégageaient quelque chose d’érotique ; leur modestie apparente exprimait un scrupule difficile à définir. Les hommes britanniques parlaient avec douceur et ironie, leur distinction était tout en lift et en digressions. Les Français étaient bordéliques et assez joviaux. L’une d’entre eux était aussi extrêmement érotique mais à la différences de ses homologues britanniques, elle l’était de manière délibérée. Au final, la francophonie n’a pas à rougir du niveau des conférences prononcées en français.

J’ai assisté à de nombreux panels pour écouter mes collègues et j’avoue que j’ai été presque enchanté de l’organisation et du niveau intellectuel des contributions. Je les regardais, les écoutais, tous ces universitaires, et je me suis aperçu, au bout du deuxième ou troisième jour, que j’étais pétri d’admiration pour la culture britannique. Dans le domaine de la recherche, comme dans d’autres domaines, nous avons beaucoup à apprendre des Anglais, voilà ce que je me disais en écoutant une vieille dame lire patiemment ses papiers.

Laissez venir à moi les femmes savantes

Molière se moque des femmes qui ont des prétentions intellectuelles. Je regardais Les Femmes savantes avec Hélène, qui a des qualités intellectuelles indéniables. Molière peut dire ce qu’il veut, celles qu’il poursuit de ses moqueries étaient pour certaines de merveilleuses personnes qui ont beaucoup apporté à la culture française.

Tenez ! Quelques années avant et après la création des Femmes savantes (1672), Madame de Lafayette faisait paraître La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves. C’est ainsi qu’une « Précieuse », sans faire de vague et gardant l’anonymat, révolutionnait l’art du roman pendant que la cour se gaussait de Bélise et de Philaminte.

Plus je fréquente des femmes docteurs, des femmes doctorantes, des femmes professeurs, des femmes scientifiques, plus j’aime les femmes en général et l’humanité tout entière. Ce que je trouve émouvant dans les personnages de Molière, c’est leur désir de savoir, de s’élever, d’être autre chose qu’une femme. Au fond, le plus ridicule des personnages, c’est le snob Trissotin, qui s’intéresse davantage à l’argent d’une éventuelle héritière à épouser qu’à la grandeur d’âme de la maisonnée où il s’incruste.

Alors je sais qu’il ne faut pas généraliser, mais la sagesse précaire est à deux doigts de décréter que :

1- Les femmes savantes sont sensuelles, sexy et douces au contact.

2- Elles sont drôles et piquantes.

3- Certaines d’entre elles savent même faire la cuisine (mais ce n’est pas la majorité de celles que la sagesse précaire soutient).

4- Vivre auprès de femmes intellectuelles aide à se sentir bien dans la vie, car elles apportent tout ce dont un sage précaire a besoin.

Plusieurs films dans la même balade à vélo

Un vélo qui s’ennuyait dans un garage de Villefontaine rigole et scintille désormais sur les hauteurs de Villeurbanne. Un jour qu’il faisait trop chaud pour courir et pour écrire, le sage précaire a décidé d’aller voir plusieurs films dans des salles de cinéma distancées les unes des autres sur la commune de Lyon, et de faire tous les trajets à vélo pour faire quand même un peu d’exercice.

Pour aller à l’Institut Lumière, rue du Premier film (8ème arrdt), il me fallait passer par le parc Blandan. Ancienne caserne militaire, je découvre ce qu’ils en ont fait. Pas mal du tout ces herbages, cet art du jardin un peu déstructuré, un peu urbain, un peu prairie et herbes folles. Bon, j’apprécie l’urbanisme doux que les Lyonnais veulent développer dans leur vieille cité industrielle.

On arrive à l’Institut Lumière, pour découvrir que tout a changé par rapport aux années 1990. De mon temps, les salles de cinéma se trouvaient dans le château lui-même (une demeure néo-je-ne-sais-quoi, datant des année 1900, avec des tourelles et une polychromie due aux différentes pierres de l’édifice). Aujourd’hui les salles sont dans l’ancien hangar qui a vu naître le cinéma. Au fond du jardin.

Je paie ma place et m’installe dans les sièges hyper confortables de l’Institut. Il y a un festival Orson Welles. Je me rends compte en cours de route que, finalement, je n’aime pas trop Orson Welles. Son Macbeth, après plusieurs visions, je peux dire que je n’aime pas. J’ai même eu la révélation que je n’aimais pas tellement Shakespeare non plus. Je suis trop vieux pour me mentir à moi-même. D’accord pour les comédies de Shakespeare, mais ses tragédies métaphysiques et brumeuses, c’est trop de drame pour le sage précaire.

Trop d’ambiance sombre, trop de fausse profondeur, trop de prophéties. Trop de crimes, trop de sorcières, trop de costumes ridicules.

Trop de chaos, de guerres, de folie, de bruit et de fureur.

Il faut être un peu adolescent pour être impressionné par tout ce cirque. Le sage précaire, qui est un éternel quadragénaire, préférera toujours Racine. (Le soir même, de retour à Villeurbanne, il pendra un exemplaire de Britannicus et dès la première scène, des les premières tirades d’Agripine, il sera conquis, ravi, emporté). Avec Racine, j’ai l’impression de me baigner dans une eau claire. Avec Shakespeare, de ramper dans la boue.

Repris mon vélo pour suivre le cours Gambetta jusqu’au Rhône, que j’ai longé jusqu’à la rue Berthelot, où l’on retrouve le cinéma Comoedia. Je vais voir Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Despléchin. Beaucoup trop long, et beaucoup trop adolescent là aussi. Trop de drague inexperte, trop de fantasmes masculins, trop de filles objets. Le sage précaire prend alors conscience qu’il n’aime pas énormément Despléchin, mais c’est un sentiment plus facilement avouable avec Despléchin qu’avec Shakespeare ou Orson Welles.

Pour rentrer au quartier de la soie, à Villeurbanne, il faut emprunter une longue rue qui d’abord s’appelle Félix Faure, puis Jean Jaurès et enfin Léon Blum.

Faure, Jaurès, Blum : du président de la république « qui se croyait César et qui ne fut que Pompée », jusqu’au héros du Front populaire, on se balade dans l’histoire de la république, du centre modéré jusqu’à la gauche triomphante. C’est cette balade à vélo qui aura été la plus grande émotion esthétique de la journée, en définitive. Comme quoi, il ne faut jamais douter de rien.

Ainsi parle le sage précaire.

De l’élitisme (4) Discours aux grands de ce monde

C’est un texte inoubliable de Blaise Pascal (1622-1662), publié de manière posthume dans les années 1670. Un écrit où l’intellectuel s’adresse à un homme de pouvoir. L’équivalent aujourd’hui d’un sage précaire qui enseignerait à des étudiants de l’ENA. Le texte de Pascal se divise en trois brefs « discours » et porte sur l’élitisme : Trois discours sur la condition des grands.

On dit qu’il est de Pascal, mais ce n’est pas de Pascal, à strictement parler. C’est un texte écrit par Pierre Nicole (1625-1695), grand janséniste, qui a repris les idées que Pascal tenait lors de leurs conversations, et lors de ses conseils prodigués à Charles-Honoré d’Albert (1620-1699), futur duc de Chevreuse et duc de Luynes.

Un trio intéressant, constitué du savant, de l’intercesseur et de l’aristocrate. Tous trois de la même génération, nés dans les années 1620.

Or, ce que dit le savant à l’homme de pouvoir est bien plus brutal que ce que le sage précaire se permet de dire à ses supérieurs hiérarchiques : au fond, vous n’êtes rien, vous n’êtes que des poupées sans substance. Nous vous devons le respect, et rien de plus. Vous pouvez espérer être obéi, mais ni aimé, ni admiré, ni même vraiment écouté.

Votre condition ressemble à cette fable : un homme est échoué sur une île inconnue. Il est pris pour un roi par une tribu locale. Ledit roi devra sa condition au pur hasard, et devra donc avoir une « double pensée » : celle d’un roi autoritaire quand il traite avec les autres, celle d’un nul quand il traite avec lui-même.

Pascal dit au futur duc : vous faites partie de l’élite, c’est vrai, vous êtes énarque ou polytechnicien, vous êtes riche ou bien né, c’est entendu, mais n’oubliez jamais que vous n’êtes en rien supérieur à tous ces gens que vous administrez.

On a souvent reproché à Pascal d’être conservateur, pour la raison qu’il protège l’ordre établi et refuse toute idée de révolution. Soit. Mais si tous les conservateurs savaient parler aux grands de ce monde avec cette liberté et cette indépendance d’esprit, je dirais vive le conservatisme.

L’horreur de notre situation, c’est que nos élites font exactement l’inverse de ce que préconise Pascal. Elles prennent l’apparence de la familiarité en société, mais dans l’intimité, on est effaré de les entendre confesser qu’elles se sentent supérieures et qu’elles croient mériter leur position hiérarchique.

St Quentin Fallavier : le Jihad chez ma mère

Le dernier crime terroriste en date s’est déroulé à Saint-Quentin Fallavier, à deux ou trois kilomètres de chez ma mère.

Nom de Dieu, si j’ose dire, si le mec avait réussi son coup et fait proprement exploser l’usine de Saint-Quentin, les dégâts eussent peut-être atteint la tranquillité de ma mère, et ça je ne l’aurais pas supporté.

Alors je préfère prévenir tout de suite les amateurs de Jihad, de terrorisme ou d’activisme radical. La sagesse précaire est très tolérante, mais il ne faut pas toucher à ma mère. Le premier qui trouble sa paix, volontairement ou involontairement, aura affaire au sage précaire. Et un sage précaire en colère, ce n’est pas très beau à voir.

A bon entendeur salut.

De l’élitisme (2) Quelle valeur pour quelle élite

La lecture du livre de Raphaëlle Bacqué, consacré Science Po et son directeur, remue des souvenirs en moi, des souvenirs et des idées. On pourrait se demander, comment ces trucs d’élitisme peuvent-ils intéresser la sagesse précaire ? Pourquoi le sage précaire, qui nous a habitués aux vraies valeurs de l’existence, à vivre en montagne, à aimer ses proches, à se promener en ville, est-il si fasciné par un récit qui ne parle que de grades, de hiérarchie, d’argent, de cabinet ministériels, de cour des comptes, de conseil d’Etat, de prestige mondain et d’arrogance sociale ?

Fondamentalement, le questionnement que cela remue en moi concerne notre éducation, la valeur de notre formation et le rôle de l’université dans la société. Les gens qui ont des diplômes (le sage précaire les a tous, il sait de quoi il parle) ne sont en rien supérieurs à ceux qui n’en ont pas. Et pourtant le monde de l’emploi continue de les privilégier. Nous ne cessons de juger, de hiérarchiser, de classer par ordre de mérite, or il suffit de se promener pour vérifier que ces classements sont vains.

Sous ce questionnement, la question qui taraude le sage précaire revient toujours sur une opposition simple : l’intelligence d’une part, d’autre part les diplômes. D’un côté le talent, de l’autre la reconnaissance sociale. On peut continuer longtemps comme cela, sur les même fractures : La créativité contre la technique. Le savoir contre l’académie. La recherche contre l’administration.

La valeur intellectuelle contre la valeur mondaine.

Or, toute la tâche de Richard Descoings fut d’augmenter la valeur mondaine de Science Po, non pas tellement sa valeur intellectuelle. Raphaëlle Bacqué en fait un Leitmotiv dans son essai : Descoings veut en faire le « Stanford français », et pour ce faire, il augmente son salaire de manière inconsidérée. Quand on referme le livre, on se dit qu’au fond, sous son règne, tout a augmenté, mais que ce n’est qu’un bilan purement quantitatif.

Le nombre d’étudiants a augmenté, surtout les étrangers.

Les frais d’inscription ont flambé.

Les salaires de la direction sont devenus indécents.

Mais le niveau intellectuel, a-t-il vraiment augmenté ? Tout porte à croire que Science Po est plutôt devenu une école de commerce prestigieuse, dont la valeur tient avant tout dans la constitution d’un esprit de corps et dans les réseaux qu’elle permet de se faire pendant ses années d’étude.

Alors la question que pose le sage précaire est sombre comme le jansénisme. Les élites sont-elles mieux formées pour affronter les défis de demain ? Les étudiants de Science Po seront-ils mieux armés ? Plus imaginatifs, plus créatifs, plus aptes à la recherche ? On peut en douter mais c’est uniquement par leur action qu’ils nous fourniront une réponse.

Et la sagesse précaire n’est pas pressée. Elle attend de voir.

Le voisin de ma mère

Ma mère m’appelle. La porte de son garage est cassée, il faudrait faire quelque chose. Je lui promets de venir chez elle demain. Un de ses voisins du dessus, un Martiniquais, lui a proposé de l’aide avec je ne sais quel beau-frère.

Je me pointe le lendemain sans outil et doté d’une compétence modérée en porte de garage. Le Martiniquais n’a pas l’air ravi de me voir. Il se dit, je crois, qu’un grand gaillard comme moi pourrait aider sa chère mère sans l’aide des voisins. Je ne lui donne pas tort, et d’ailleurs, comme il ne dit rien, je ferme ma bouche et tâche de rester bonhomme.

Dans le garage, il me prend un peu pour un demeuré mais il a des circonstances atténuantes : j’ai en effet deux mains gauches. La porte n’est pas cassée, il y a juste un écrou à remplacer.  Mon voisin s’énerve un peu : « Vous n’avez pas d’outils là ? Rien du tout ? » Bon, il va chercher sa caisse à outils dans son garage. Je lui dis de ne pas se déranger, que je vais aller faire des courses dans un magasin de bricolage.

Il trouve un écrou dans un garage ouvert non occupé. Il dévisse l’écrou pour le placer sur la porte du garage de ma mère. Je finis par l’amadouer et nous remontons dans l’immeuble. En passant, il observe scrupuleusement les jardiniers qui taillent bruyamment la haie. « C’est pas trop tôt, dit-il. On les aura attendus, ceux-là ». Ni ma mère ni moi n’avions jamais pensé à ce taillage de haie, ni à ceux qui le font.

Ma mère invite le voisin à boire un café dans l’appartement. Nous lui posons des questions sur son boulot et sur la Martinique. Il s’avère un papa poule qui s’inquiète beaucoup pour l’avenir de ses enfants. Sa dernière, il l’a appelée Cattleya, comme l’orchidée. Est-ce à cause de Proust et des fameux cattleyas d’Odette de Crécy ? « Faire cattleya », chez Proust, c’est un code secret entre Swann et Odette pour désigner l’acte amoureux. Non, dit le voisin, c’est en référence à un film d’action qui se déroule en Amérique du sud. L’héroïne qui porte ce nom est une meurtrière.

Quand il s’apprête à remonter chez lui, je lui promets de lui offrir Un amour de Swann.

De retour au salon, ma mère va chercher son agenda pour noter le prénom des enfants de son voisin. « Alors, il y a Cattleya, Naomie… Tu te souviens des autres ? »

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis zut à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.