Source d’Aiguebonne, jardin de la sagesse précaire

Le sage précaire n’a jamais autant mérité son nom. Il n’a jamais été aussi précaire, et il n’a jamais subi la pauvreté avec autant de sagesse. Le SP n’a pas payé de loyer depuis des années, il vit sous le seuil de pauvreté. Il travaille pourtant beaucoup, mais soit bénévolement, soit pour des employeurs qui le rémunèrent de manière toute symbolique. Il vit ce que vivent des millions de Français : travailleur pauvre, il ne pourrait s’en sortir sans la solidarité familiale, la solidarité amicale et la solidarité nationale.

A strictement parler, le sage précaire est un SDF, et il ne doit de dormir dans un lit qu’à la générosité de ses proches. Qu’en sera-t-il quand il sera vieux et fatigué ? Il faudra peut-être qu’il aille sous les ponts.

Pour éviter cela, la sagesse précaire est sur le point d’acheter un terrain dans la montagne. Un nouveau Jardin suspendu, une retraite de jouissance.

On se souvient que mon frère, dans les Cévennes, avait réussi à construire un bel espace dans un repli de la montagne. Pour faire pousser ses arbres et fleurir son potager, il captait de l’eau d’une source qui ne lui appartenait pas. Une source délaissée, sur une parcelle perdue dans la forêt, loin de la route et des villages.

Une pauvre source connue seulement des sangliers, qui viennent se rouler dans la souille.

C’est cette source que je suis sur le point d’acheter. La source et le terrain qui va avec. Une véritable friche inculte, mais propice au bonheur. Qu’on se le représente : de l’eau, du soleil, une belle exposition sud, sud-ouest. Une vue directe sur le mont Aigoual.

En contrebas, les cendres de mon pères, et les travaux de mon frère aîné. Encore plus bas, des figuiers, des pruniers, des pommiers abandonnés. Et au fond de la vallées, les plus belles rivières qui soient. La vie du sage précaire sera, comme il convient, prise en sandwich entre l’eau et le soleil.

On appellera ce nouveau lieu « La Source d’Aiguebonne », et vous y serez les bienvenus pour vous reposer et pratiquer la sagesse précaire.

Reportage chinois (2) De la dégustation du vin

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Lundi 10 novembre, l’émission Détours diffuse sur la Radio télévision suisse mon documentaire sur la découverte du vin en Chine. Ci-dessous le lien de l’émission.

http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/6253201-detours-du-10-11-2014.html

Je n’ai pas voulu parler une énième fois des richissimes chinois qui rachètent des vignobles français. Cela, c’est l’habituelle vie dégoûtante des gens trop riches qui, plutôt que d’aider leur peuple (en l’occurrence, les Chinois qui tirent le diable par la queue), investissent n’importe où. Ces gens-là ne méritent qu’une chose, que les précaires leur volent leur argent et le redistribuent. Bon.

Ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est ce qui se passe dans la rencontre entre un verre de vin et un palais chinois.  Comment cela se passe, un verre de vin rouge, quand on a grandit dans une culture sans vigne, sans vin, sans fromage et sans pain ? Comment parle-t-on d’arôme de myrtille, de groseille, du mûres, quand on a grandi dans un pays où il n’y a pas de groseille, ni de mûre ni de myrtille ?

JUIN 2014 159

Vive François Hollande, président précaire

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La sagesse précaire a apprécié la campagne de François Hollande en 2012, s’est réjouie calmement de le voir élu, et n’a pas à se plaindre, à mi-mandat, de sa manière d’être président. Au contraire, l’impopularité du président ne nous le rend que plus attachant et plus proche de nous.

Il est temps de s’élever contre ce discours ambiant selon lequel les Français auraient besoin d’un grand monarque prestigieux, d’un chef à leur tête, d’une prestance ou d’une grandeur. Non, nous ne voulons plus de ces souverains à la noix. Je cite l’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui : « Le risque est d’apparaître comme un président ordinaire, banal, éventuellement sympathique, mais aux antipodes de ce mélange d’autorité et de souveraineté que les Français continuent d’attendre du chef de l’Etat. »

C’est faux ! Nous ne voulons pas, nous n’avons jamais voulu de personnages autoritaires et souverains. Cette tendance française, incarnée par Louis XIV et Napoléon, ne nous intéresse qu’un peu, et est bien moins attachante que d’autres tendances, plus constructives, moins autoritaires, incarnées par Saint Louis, Henri IV ou Mendès-France. Un catholique, un protestant et un juif, voilà notre trio de tête. Que ceux qui désirent un grand chef règlent leurs problèmes de libido en optant pour des pratiques sexuelles appropriées.

Les gens sont déçus, dit-on. Mais pourquoi le sont-ils ? Avant les élections, nous savions qu’Hollande n’était pas de gauche, c’est même pour ça qu’il a remporté les primaires de la gauche. Nous avons voté pour le plus flou de tous les prétendants et le plus centriste, afin de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Nous savions par avance qu’il ne ferait pas de miracle, qu’il ne saurait pas réduire le chômage, qu’il augmenterait les impôts, qu’il se reposerait exclusivement sur les « cycles » pour voir le retour de la croissance.

On nous dit qu’il a trahi, mais je ne vois pas qui, ni quoi. Il n’avait rien promis. Dans mon billet de 2012, où je défendais sa campagne, je louais déjà son caractère placide et sans idée : tout son génie était de se présenter aux Français comme une page blanche sur laquelle nous pouvions projeter ce que nous voulions. Ce n’est pas facile d’être une page blanche. Si, aujourd’hui, des gens sont déçus, c’est qu’ils avaient bêtement cru aux promesses qu’ils avaient eux-même projetées  à l’époque sur cet écran neutre qu’était le candidat Hollande.

Le sage précaire reconnaît au président une merveilleuse constance dans la fragilité, l’esquive et l’adversité. Il est impuissant, comme tous les présidents, mais avec lui, au moins, cela se voit. Grâce à Hollande, il est enfin clair que la politique n’a pas beaucoup de pouvoir, et que le gouvernement ne peut presque rien pour nous. Pour ce rôle de révélateur (je file l’air de rien la métaphore du film, de la pellicule, de l’écran, de la page blanche, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas d’être un peu didactique), pour ce rôle qui incarne la fin de la toute-puissance politique, François Hollande restera dans l’histoire.

Condamné à l’impuissance, il pourrait s’agiter, s’afficher, gesticuler. Il n’en est rien. Il reste un homme normal et je l’admire pour cela. Il paraît que tous les présidents de la Ve république pétaient les plombs, pas lui. Il voit sa cote de popularité chuter, et il reste souriant, bonhomme. Il paraît que c’est le bordel à l’Elysée, tant mieux.

Je lui suis reconnaissant de rester ce qu’il est, et de ne pas nous embarrasser comme le faisait Sarkozy. Avec Hollande, pas de casserole, pas de corruption, pas de scandales financiers qui lui soient directement imputables. Pas de Rolex, pas de stars. Comme le dit Sarkozy lui-même, « on dirait les Bidochon en vacances ». Vive le président pavillonnaire, qui ne fait que passer. On respire enfin. Ses histoires d’amour nous sont relatées par une presse dont c’est le métier, mais lui, au moins, on lui sait gré de ne pas chercher à nous les imposer. Hollande persiste à être pudique, et la sagesse précaire lui tresse des lauriers pour cela. Il a mille fois raison de refuser de répondre aux journalistes qui le questionnent sur sa vie privée.

Profitons-en, chers amis, car les prochains présidents n’auront pas cette délicatesse, ni cette constance dans l’échec, et nous regretterons notre placide président, qui ne détourne pas d’argent, qui fréquente une belle actrice en cachette mais au vu de tous, qui travaille en bonne intelligence avec son ancienne compagne, qui ne s’enrichit pas outrageusement, et qui, surtout, ne joue pas au monarque républicain.

Nous sommes trop nombreux

La précarité n’est plus le lot de quelques millions de malheureux. Elle est le sort commun, en Extrême-Orient, en Europe et en Amérique. On nous dit partout que la raison en est une croissance trop faible. Le sage dit le contraire : ce sont les travailleurs qui sont trop nombreux.

Le meilleur signe de la généralisation de la précarité est la question du travail partiel. Depuis peu, les économistes de droite comme de gauche s’accordent sur l’idée qu’on ne peut plus donner un emploi stable à tout le monde. Le plein-emploi, c’est fini, et c’est fini partout.

A l’époque des 35 heures, en France, tous les gens de droite disaient que c’était une aberration, car il était abominable de « partager » le travail, lorsqu’il fallait au contraire créer de la richesse, créer de l’emploi, augmenter la masse de travail. Par habitude, par réflexe pavlovien, de nombreux analystes néoconservateurs continuent de parler d’hérésie à propos de la réduction du temps de travail.

Or, voici que de toutes parts, on entend que si l’Allemagne et les Etats-Unis ont moins de chômage que nous, c’est grâce au « travail partiel ». C’est-à-dire au partage du temps de travail, à la réduction du temps de travail. Des millions d’Allemands travaillent donc quelques heures par semaines, gagnent moins de 500 euros par mois, et dorment dans leur voiture. Quand ils ont une voiture. La pauvreté augmente et s’installe durablement, d’où la vacuité du débat qui agite les Français : faut-il préférer des travailleurs pauvres ou des chômeurs ?

Tout le monde est en réalité d’accord sur un point, mais n’ose pas le dire franchement : nous sommes trop nombreux pour le travail qui reste à faire.

Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

Chambre d’amis chez ma mère

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1000 fleurs pour le sage précaire

Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur et la joie de vous annoncer que ce billet est le millième du blog.

Voilà.

Je tenais à marquer le coup.

Les vieux copains, de la Croix-Rousse à Villeurbanne, et retour

Comme tous les étés, la vieille bande de copains de la fac de philo ont réussi à se retrouver à plusieurs endroits, puis à s’organiser une assemblée presque plénière sur une colline de Lyon.

Nous nous sommes rencontrés en 1991. Cela fait bientôt 25 ans. Nous ne sommes pourtant pas de bons organisateurs, je ne sais comment nous parvenons à nous retrouver si souvent malgré nos existences éclatées aux quatre coins du monde.

Cette année, les choses ont un peu tourné autour de Ben, qui a fini par devenir propriétaire. A plus de quarante ans, ce n’était pas dommage. Le sage précaire commençait même à trouver le temps long. A quoi ça sert d’être un fonctionnaire de l’Education nationale, pensait-on dans les couloirs de La Précarité Du Sage, si l’on ne s’endette pas sur vingt ou trente ans ? Retour du Tchad avec femme nouvelle et enfant supplémentaire, Ben a fait une visite éclair sur le marché de l’immobilier à Lyon. Résultat, un grand appartement de Villeurbanne, près du métro, doté d’une vue magnifique sur toute la plaine lyonnaise et le canal de Miribel Jonage.

Vue plongeante sur le périph’ et son échangeur, enchanteresse de lignes courbes et de lignes droites qui se tressent harmonieusement. Vue reposante sur le cimetière de Cusset. Vue excitante sur le barrage hydro-électrique des années 1920. Vue militaire sur le crayon du Crédit lyonnais. Vue magistrale sur le Mont Pilat tout là-bas. Ben voulait de la vue, il a obtenu, en une seule visite, ce qu’il a voulu. C’est le côté taoïste de Ben : il ne bouge pas une oreille pendant vingt ans, il peaufine son geste, il ourdit ses armes, et quand il est prêt, bam ! il fond sur sa proie, qui n’a rien vu venir.

Il a donc fait appel aux vieux copains pour déménager des meubles anciens, puis pour assembler les meubles neufs, achetés chez un fabricant scandinave. Le sage précaire s’est chargé, par exemple, du lit pour bébé. Les autres ont monté un lit double, un canapé convertible, des tables basses et Dieu sait quoi.

Nous avons terminé la soirée sur le plateau de la Croix-Rousse. Moi, je serais bien resté dans le quartier populaire de Villeurbanne, mais pour la bande, l’attraction de la Croix-Rousse, où nous habitions presque tous, dans les années 90, était trop forte. Et puis, la vue sur le périph’, ce n’est pas tout le monde qui trouve cela poétique. Beaucoup préfèrent encore les vieux immeubles canut, c’est ainsi.

Le restaurant La Famille, rue Duviard, derrière la mairie du 4ème , ne paie pas de mine. Ils ont des pots de Côte de toute beauté : c’est du Croze-Hermitage. Et un pot de Moulin à Vent qui a fait mon bonheur.

(Je dis cela parce qu’ils n’avaient plus de Croze-Hermitage, donc c’était un Côte du Rhône ordinaire. Or, comme certains convives continuent de déprécier le beaujolais, j’ai pu me régaler avec le Moulin à Vent jusqu’à ce que tout le monde s’aperçoive que le seul bon vin de la tablée était en fait ce pot de beaujolais), ndlr.

Nous avons pu nous rendre compte, comme chaque années, que personne n’avait fondamentalement changé, à part quelques pertes de cheveux par-ci et quelques prises de poids par-là, négligeables dans les deux cas. Certains gagnent plus d’argent qu’avant, d’autres glissent doucement sur la voie de la précarité.

Mais surtout, un certain d’entre nous, dont le nom restera secret, ne cesse de produire beaucoup plus d’enfants que tous les autres, faisant monter dangereusement notre fertilité moyenne. Peut-être devrons-nous, lors de nos prochains congrès, rappeler que la sagesse précaire est adossée à un malthusianisme fanatique.

California in my mind

Je ne sais pas pourquoi mon cœur se serre si fort quand des images me viennent de la Californie. Je repense souvent à mon petit séjour là-bas avec une intense nostalgie. Un sentiment proche du désespoir. Que ce soit Los Angeles, son centre ville ou sa lointaine banlieue, San Francisco ou Oakland, que ce soit des paysages ruraux ou des ambiances urbaines, toute la Californie me revient en mémoire comme un paradis perdu.

Comment cela est-il possible ? Certes, j’y ai rencontré et retrouvé des personnes formidables. Les Californiens d’adoption ont été généreux avec moi, hospitaliers, stimulants, intéressants, et il n’est pas étonnant que j’en garde un bon souvenir. Mais ce n’est pas ça. Non, ce n’est pas suffisant. Des gens sympas et intelligents, j’en rencontre partout, je les attire, comme la fleur attire les abeilles. Comme le sombre lac attire les baigneuses. Comme le mont pelé attire les randonneurs. Je peux en faire à la pelle, des images de ce calibre. Comme la vieille fontaine attire les juments…

Il y a autre chose, quelque chose de mystérieux et de caché, qui fait de la Californie un lieu de ma mémoire particulier, lumineux et bouleversant. Tous les matins, j’étais angoissé. Des crises de panique me sautaient à la gorge et je voulais en finir. Ma vie ne valait plus rien, je voulais mourir. Avec le recul, on m’a dit que j’étais sous le coup d’une dépression due à la mort imminente de mon père. Je faisais mon deuil avant la mort.

Ces angoisses dans une région magnifique ont créé un stock d’images et d’émotions, en moi, qui se sont cristallisées en souvenirs fulgurants, éclatants. Ce furent des épiphanies à répétition, qui se sont succédé comme une réaction en chaîne, et qui, emprisonnées dans la cage de ma mémoire, sont devenues une pure splendeur.

Enfin, il y a une dernière chose. J’ai beau retourner les idées dans tous les sens, j’ai le sentiment tenace que les gens qui habitent en Californie sont les plus chanceux du monde. Ils me font l’effet d’être privilégiés sur la terre. Je n’avais jamais eu ce sentiment avant, dans aucun autre pays du monde. Partout, j’étais émerveillé, mais je percevais quand même les côtés négatifs. Là, sur la côte ouest des Etats-Unis, je crois avoir vu l’endroit le plus heureux du monde, le plus parfait.

Le sage précaire finira peut-être sa vie là-bas, en immigré clandestin. Il construira une cabane et se rendra parfois, deux fois l’an, à des dîners en ville avec des intellectuels de Berkeley ou des poètes d’Albany. Il vivra de peu, dans la sagesse toute relative de son âme inquiète, et dans la tiédeur des grains de raisin qu’il picorera en attendant d’être expulsé comme un vulgaire chicano.

L’été à la Croix-Rousse

Selon Michelet, la Croix-Rousse était la « colline qui travaille ». En face, de l’autre côté de la Saône, la « colline qui prie » avec sa basilique de Fourvière. Entre les deux collines lyonnaises, on s’observe, on se jauge, on se méfie.

Un siècle après Michelet, Paul-Jacques Bonzon inaugurait sa série de romans pour enfants avec Les Six compagnons de la Croix-Rousse. Les moins jeunes se souviennent de l’histoire : un enfant quitte sa Provence natale pour suivre ses parents à Lyon, dans l’affreux quartier de la Croix-Rousse. Son chien ne peut pas suivre la famille en ville, alors l’enfant s’organise avec sa bande de petits citadins pour retrouver le berger allemand.

Il a fallu attendre longtemps, donc, pour l’autre colline de Lyon, celle qui travaille, fasse partie de l’aire urbaine de Lyon. Pendant longtemps, ce n’était que des champs et des polissons. Ce n’est devenu urbain qu’avec la révolution industrielle, quand l’industrie de la soie est devenue mécanique, grâce notamment au métier à tisser Jacquard.

Au centre de la Croix-Rousse, c’est justement Jacquard lui-même qui est célébré, avec la grande statue qui orne la place principale. En plein mois d’août, le sage précaire s’assoit sur le large piédestal et regarde étonné les nombreux passants.

Petit à petit, des bords de Saône jusqu’au plateau, les ouvriers et les entrepreneurs ont colonisé les pentes de la Croix-Rousse pour couvrir un grand territoire manufacturier, artisan et bigarré.

Se promener aujourd’hui dans les rues de ce quartier renvoie encore à une respiration d’ouvrier. La place Tabareau, moins fréquentée que la place des Tapis, opère sur moi une attraction indéfinissable. Je n’ai pas forcément envie de m’y arrêter, ni d’y boire l’apéro, mais l’ouverture soudaine que produit la percée de l’avenue Cabias me coupe le souffle, ou retient mon souffle. Ouverture sur le ciel, et hauteur de vue sur les vieux immeubles. Sur la place Tabareau, on joue d’autant plus aux boules que les jeunes s’y mettent. De leur côté, les artisans continuent de s’y donner rendez-vous avec les entrepreneurs et les promoteurs immobilier.

Il est de bon ton, à Lyon, de railler la Croix-Rousse et son ambiance de village. Cette frime de jeunes familles adeptes des terrasses, ces parcs parsemés d’œuvres d’art, ce marché quotidien de légumes bio. Ce faisant on raille un quartier qui a perdu son authenticité ouvrière et qui n’en gardé que le décor. On méprise la fatalité qui a amené les nouveaux venus pleins de fric à racheter les appartements de Canuts, et à imposer leurs valeurs et leur mode de vie.

Le sage précaire laisse railler, et regarde passer la caravane. Pour lui, passer quelques semaines à la Croix-Rousse est une vraie cure de jouvence, de promenades et de courses, de rencontres et de retrouvailles. J’y ai vécu mes années 90, alors les critiques acerbes n’ont que peu de poids sur moi. Mon ancienne amoureuse est restée sur la bordure du plateau, et est à la tête d’une belle galerie d’art, construite par un grand architecte. Elle contribue à faire revivre la Croix-Rousse de sa nouvelle existence post-manufacturière.

Sur la terrasse du grand café de la Soierie, établissement moral qui a peu changé depuis un siècle, un équilibre est trouvé entre anonymat et familiarité. Le sage précaire aime y parcourir les journaux après avoir travaillé quelques heures. Installé à sa table, il lit Le Progrès, Le Monde ou L’Equipe, et distingue fréquemment de vieilles connaissances à des tables voisines. La beauté de cette ambiance « de village » vient du fait qu’on ne se sent pas obligé de bouleverser le cours de son existence pour si peu : on se salue de loin, on se claque des bises furtives, et on retourne à son journal.

Mais on ne s’interdit pas non plus de se parler comme si on n’avait jamais quitté le quartier. À la Croix-Rousse, on se revoit, on se donne rendez-vous, on discute business et art, on fait des affaires en buvant du Beaujolais. C’est la vie, la vie authentique des gens qui ne sont plus ouvriers.