Produits dérivés de la Sagesse précaire

Je m’aperçois que tout le monde vend des badges, des t-shirts, des tapis de souris, à l’effigie de leur blog ou de leur chaîne youtube.

Il est peut-être temps que la sagesse précaire se décline, elle aussi, en merchandising. Mais quels produits dérivés pour la sagesse précaire ? Et quels slogans ?

Des autocollants ? Trop polluant. Des T-shirts ? Les sages précaires sont plutôt chemises. Des mugs ? Pfff.

Bon, l’idée est là. Il ne reste plus qu’à trouver des applications viables. Je devrais peut-être profiter d’être dans la Silicon Valley pour monter un start-up et lancer mon projet dans un grand incubateur. Nul doute que je pourrais lever des fonds. Et si, par extraordinaire, il s’avérait impossible, ou complètement con, de lancer de tels produits dérivés, je pourrais détourner l’argent et partir au Brésil.

Le sage précaire est un génie du mal.

Vivre sur l’eau à Sausalito

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Sausalito, petite ville californienne en bord de mer. Sur la baie de San Francisco. Pour y aller, il suffit de traverser le mythique pont Golden Gate, car Sausalito et San Francisco se font face, de part et d’autre de l’embouchure de la baie.

(Peut-on parler de l’embouchure d’une baie ?)

Le Golden Gate bridge, depuis San Francisco

Une ville entre mer et montagnes, magnifique. Tout devrait y être hors de prix, et les loyers par dessus tout. Or, une petite communauté résiste à la gentrification de Sausalito. Ces résistants vivent sur des bateaux, dans une communauté qu’ils appellent Galilee Harbor (le port Galilée).

Ils se sont constitués en coopérative, sont devenus propriétaire collectif de la terre et des docks, et les résidents se doivent d’être artistes, musiciens, écrivains, ou alors de travailler dans les métiers de la mer.

Depuis les années 70, les habitants de ces bateaux luttent avec les autorités pour rendre leurs habitats alternatifs légaux. En échange des autorisations qu’ils ont conquises, ils doivent réaliser un certain nombre d’aménagement : rendre accessibles les docks et les pontons, accepter la visite de touristes et de promeneurs, procéder à des travaux d’entretien du littoral, etc.

Je me suis retrouvé là un peu par hasard. L’ami d’un ami habite à Sausalito, et je me proposais d’aller lui payer un café. J’ai loué un vélo à San Francisco, traversé le Golden Gate bridge, et me suis baladé un peu loin du centre ville. Je n’ai pas trouvé l’ami de mon ami, mais je me suis fait de nouveaux amis, en discutant sur les docks.

C’est ainsi que, sans l’avoir prémédité, quelques jours plus tard, je me suis retrouvé accueilli dans plusieurs de ces bateaux-maisons qui me faisaient rêver, et que j’ai enregistré quelques très jolies histoires de voyages, souvent couplées avec des histoires de passions amoureuses. Des histoires de musiciens et de plasticiens, des histoires de capitaines au long cours et d’enfants non scolarisés.

Des histoires flottantes qui allient les contraires : luttes locales et voyages autour de la terre,  coopérative et aventure solitaire. Il faut imaginer ce vieux loup de mer, Marc, qui a construit son propre catamaran et a fait le tour du monde avec femme et enfants, il faut le voir penché sur des chaînettes en argent, pour confectionnent des petits bijoux. C’est, à mes yeux, l’image des habitants de Galilee Harbor : manuel et rêveur, patient et aventurier, solitaire et communautaire.

Rendez-vous à Hollywood

Ma grosse voiture de location trouve une place près du Château Marmont, et je ne sais pas dans quel horodateur il faut enfiler les pièces. C’est encore un système à quoi il faut s’acclimater. Au hasard, je mets quelques dollars dans une fente et remonte le boulevard vers la café où j’ai rendez-vous.

Sara m’attend en terrasse. Elle est actrice, mais aussi productrice et réalisatrice à Hollywood. Elle a produit récemment une websérie qui a eu un petit succès, et est en train d’en écrire une nouvelle avec des amis.

Sara est une grande plante, plus grande que moi. Comme tous les gens du « film industry« , elle occupe un emploi alimentaire, au sein du syndicat de la profession. La plupart des agents de cette industrie sont serveurs. Les rôles qu’elle a tenus, et les films qu’elle a réalisés, voire produits, ne lui ont pas rapporté d’argent. A Hollywood, l’immense majorité des travaux effectués le sont à titre bénévole.

Nous mangeons des salades, des fruits et des légumes. Elle n’a qu’une heure à m’offrir, car elle doit retourner au boulot. Je branche mon micro et nous lançons l’interview pour mon reportage radio sur Los Angeles.  Sara représente le monde du cinéma.

Selon elle, c’est un monde extrêmement difficile mais qui n’empêche pas d’être heureux. Les loyers étant ce qu’ils sont, elle connaît beaucoup d’acteurs qui dorment sur des canapés, chez des amis, et qui abandonnent après un an passé à Hollywood. Mais elle, elle dit qu’elle « vit le rêve », du fait même qu’elle travaille dans l’industrie du film. Elle ne s’ennuie jamais car Los Angeles est un endroit où il y a toujous mille choses à faire.

Je lui demande ce qui se cache derrière son nom grec : c’est le  nom d’un homme qui fut son mari pendant deux ans. Le nombre d’Américains qui se marient pour une courte période est étonnant. Sa grand-mère lui a dit qu’elle était irlandaise et qu’un de ces ancêtres aurait été dans le fameux Mayflower, le bateau de pèlerins anglais et hollandais devenu mythique dans l’histoire des Etats-Unis.

Je me demande combien de familles américaines prétendent encore remonter au Mayflower.

Les piétons de Los Angeles

Il est ironique que mes premiers pas aux Etats-Unis furent dans la ville où l’on ne peut pas marcher.

Los Angeles, tout le monde le clame, n’est pas fait pour les piétons. La chanson le reprend dans son refrain : « Nobody walks in LA« . D’où l’idée de m’intéresser justement à celles et ceux qui n’ont pas de voiture.

L’ami qui m’héberge habite dans une lointaine banlieue, donc il était intéressant de se débrouiller avec les transports en commun. Je demandais autour de moi, dans les magasins, personne ne savait. Il semblait que les êtres humains avaient tous une automobile. Ils avaient entendu parler de bus, de trains et de métropolitains, mais cela ne les concernait pas directement.

Je ne sais plus comment j’ai fait pour trouver mes renseignements. Internet, sans doute. Un arrêt de bus se trouve tout près de la maison, où passe un bus qui peut vous mener à la gare routière de la ville, d’où un autre bus pourra vous conduire à une autre gare, puis encore une autre gare et encore une autre, pour vous retrouver à l’endroit désiré de Los Angeles.

En Europe et en Asie, attendre et prendre le bus m’ennuient tellement que je me déplace à vélo la plupart du temps. Ici, dans la culture de la voiture, prendre le bus devient grisant, excitant à bien des égards.

D’abord c’est compliqué. Ces sont des systèmes de pensée à part. Il faut étudier la chose, jongler avec des brochures, comprendre qu’il y a plusieurs compagnies, plusieurs systèmes, plusieurs logiques. Intellectuellement, c’est assez stimulant. Réussir à se rendre d’un point A à un point B apporte une réelle satisfaction d’ordre narcissique. On y est arrivé et on n’en est pas peu fier.

C’est tellement complexe que les compagnies de bus proposent des cours pour se familiariser avec la technique. La brochure le stipule : « Prendre le bus pour la première fois peut être intimidant« , d’où la nécessité d’une session de cours intensifs, adaptée à l’âge et au niveau de l’usager désireux d’en savoir davantage.

Ensuite, les bus sont des lieux passionnants à observer. On y voit des vieux, des handicapés, des femmes de ménage latinas, des gens qui n’ont plus de permis, des gens qui n’en ont jamais eu. Peut-être aussi des gens qui prennent le bus par choix environnemental.

Une dame de Salvador m’a parlé pendant tout un trajet. Elle est divorcée, ses deux enfants sont grands et mariés quelque part aux Etats-Unis, elle fait des ménages dans les banlieues huppées et elle retourne chez elle dans le sud de LA.

Un Latino lit le Los Angeles Times (très bon journal) un crayon à la main, et souligne des mots, met des croix un peu partout. Sans doute apprend-il l’anglais par ce moyen, pendant ces longs trajets qui le mènent à ses chantiers d’ouvrier en bâtiment.

Beaucoup de gens dorment. Peut-être sont-ils sous le coup du décalage horaire, comme moi. Car mes yeux commencent à me bruler vers 4 ou 5 heures de l’après-midi.

Poème d’adieu

C’est la beauté des blogs. On fait des rencontres virtuelles, qui parfois se concrétisent dans le réel, et souvent restent virtuelles. Parmi ces rencontres, des poètes vous souhaitent le bonjour ou vous disent au revoir, ou vous aident à dire au revoir, comme ci-dessous.

Quand je relis ce poème écrit par une certaine Princesse Sayalotus (qui se cache donc derrière ce pseudonyme ?), c’est toute mon expérience cévenole qui me revient à la mémoire. J’ai été si heureux dans ce repli de montagne. Ce dont je me souviens aujourd’hui, c’est que je m’endormais et me réveillais dans une grande paix.

 

Partir d’ici sans rien et quitter les Cévennes

Laisser les mots languir le temps d’ensevelir

Ce bonheur quotidien – Je fuis mais sans faillir

Du terrain de mon frère et je m’en vais sans haine
Délaissant malgré moi le jardin suspendu

Et les jeux de mes chats et puis le cri de l’aigle

Mon amour Cévenol, mon rêve défendu

Quand nu dans ma baignoire en me frottant espiègle
Les étoiles riaient de ma folle prison

Celle du sage précaire aux humbles paroles

Pensées sous les pierres blanches de ma raison

Jardin de Dieu deçà le Col de la Fageole

 

Coline, mon frère, Véro, pardonnez-moi

Peter, Gérard et mon cher père, attendez-moi –

__27/09/2013 pour Guillaume T. _________

Les fruits de septembre

Tout en bas du village, près de la Valniérette, se trouve un beau figuier dont les propriétaires ne s’occupent plus depuis longtemps. Ils habitent à Paris. Les gens du coin se servent en passant le long de la route.

Mais peu de gens passent sur cette route, alors les figues mûrissent, se gâtent, puis pourrissent, ignorées de tous.

Le sage précaire s’y rend une fois par semaine. Il en mange une dizaine pour étancher sa soif. Il prend celle qui sont tellement mûres qu’elles ont le cul tout éclaté.

Puis j’en cueille une petite vingtaine parmi celles qui peuvent encore se conserver quelques jours.

Dans la montagne, certains vergers sont purement abandonnés. Peut-être les propriétaires sont-ils trop vieux, ou peut-être n’habitent-ils plus en Cévennes. Plus probablement, la personne qui a aimé et récolté ce prunier qui me régale aujourd’hui, est morte de sa belle mort. Et ce sont des héritiers vivant à Montpellier qui en sont les propriétaires, et ne le savent même pas.

Ce prunier est le délice des délices. Perdu dans une broussaille qui a envahi un traversier, il exhibait mélancoliquement ses prunes noires et bleues. L’autre jour, de guerre lasse, il avait laissé tomber à ses pieds tous ses fruits trop lourds pour lui.

J’en ai ramassé un : il était intouché par les insectes et les vers. La prune était molle au toucher, et la peau intacte. Comme il n’avait pas plu depuis des semaines, le jus était si doux et concentré qu’il en était presque alcoolisé.

Je n’ai pas touché à l’arbre et me suis contenté de glaner les prunes tombées par terre, sur une herbe sèche et douce. Toutes étaient immaculées et délicieuses.

A mon retour, j’ai délesté un pommier qui connaissait le même sort d’abandon des hommes.

Je ne suis pas fier de moi, car je sais qu’en agissant ainsi je commets un larcin. Ces arbres ne sont pas publics, ils appartiennent à quelqu’un. Ce que je fais, c’est donc bien un vol. Mais comme disait le divin Thomas d’Aquin : « les biens que certains possèdent en surabondance sont destinés, par le droit naturel, à secourir les pauvres ». Or, si je ne suis pas exactement ce qu’on appelle un pauvre, la surabondance est ici manifeste, et presque criminelle.

Si l’on me prenait la main dans le sac, et que l’on me traînait à un tribunal, je me défendrais avec des  arguments différents de ceux de Thomas d’Aquin. Je ne dirais pas que j’étais dans l’urgence et le besoin, mais que ce sont ces arbres qui sont se trouvent dans une situation tragique. Ce sont ces arbres que je soulage en appréciant leurs fruits.

Commentaires

Cela fait plusieurs jours qu’il est impossible de laisser des commentaires sur La Précarité du Sage.

Je n’y suis pour rien, je tiens à le préciser. Au contraire, j’ai toujours aimé les commentaires sur mes billets, même quand ils sont négatifs.

Si jamais les services du monde.fr ne règlent pas ce genre de problèmes, il est à craindre que ce soit la pérennité du blog qui soit en jeu. En effet, même si on n’écrit pas pour avoir des commentaires, même si un blog n’est pas un forum de discussion, l’interactivité fait quand même partie du charme d’un blog.

Et le sage précaire, quand il n’est pas sous le charme de quelqu’un ou de quelque chose, tend à se laisser dépérir. C’est donc peut-être ce blog qui va disparaître, petit à petit.

L’Aigle royal et l’ornithologue

L’épicerie du village est souvent tenue ces temps-ci par une délicieuse personne née dans un village voisin. Ayant terminé ses études, elle repose un peu son âme en travaillant dans un endroit paisible, avant de se lancer dans la recherche d’emploi adaptée à sa formation.

Elle me présente son ornithologue de père, qui est d’accord pour que je l’accompagne dans des sorties d’observation, et que je fasse, le cas échéant, un documentaire radio sur les oiseaux de la région. Gérard est un instituteur à la retraite, grand, mince et moustachu. Sa fille m’en a parlé avec admiration, comme un homme d’une timidité maladive. Or, notre première rencontre se passe bien, il me parle des oiseaux de la région avec précision et didactisme. Il me donne rendez-vous un matin, à 7h30, pour aller observer au col de l’Asclier.

Gérard fait partie des rares ornithologues capables de reconnaître les oiseaux à l’oreille. Il connaît toutes les espèces dites communes. Il me parle des plus petits jusqu’aux plus grands rapaces. Nous avons la chance d’avoir des couples d’aigles royaux qui nichent dans la région. Dans les années 80, il n’y avait plus que neuf couples, dans tout le massif central ; aujourd’hui, il y en a plus de trente. L’aigle royal est le plus grand des rapaces d’Europe, il n’y a guère que la harpie féroce, en Amérique du sud, ou le condor des Andes qui le dominent dans le monde.

Entendre parler des aigles me fascine. Ils nichent dans des « aires » (c’est le nom du nid d’aigle) qui sont parfois vieux de plusieurs siècles et qui servent de maisons à des générations et de générations de rapaces. Parfois un grand corbeau vient investir une aire, mais peut se faire expulser par un aigle qui en a besoin, et qui ne confond jamais une véritable aire et un quelconque nid de corvidé. L’aigle est animal de territoire. Des kilomètres de périmètre, sur lequel il règne en souverain, imposant sa présence aux yeux des autres aigles en faisant des figures spécifiques dans le ciel.

Mon jardin suspendu fait partie de leur territoire de chasse et cela me fait frissonner de bonheur. Peut-être un de mes chatons sanguinaires s’est-il fait enlever par les serres impitoyables d’un de ces rapaces à la vue perçante ? Les aigles voient et analysent des informations à plus de dix kilomètres.

Pour être plus précis, le terrain de mon frère n’est pas exactement sur le territoire d’un couple, mais à la jonction de trois territoires, donc cela fait trois fois plus de chances pour moi de voir des aigles royaux. Alors les rapaces que je vois planer quelquefois, quand je suis nu dans ma baignoire d’eau de source, sont-ce des buses, des faucons ou des aigles ? Je veux croire que ce sont des aigles royaux qui tournoient au-dessus de moi, et qui scannent de leur regard inhumain les pauvres actions du sage précaire à l’assurance oscillante.

Parler de massacres dans l’herbe tendre

J’ai cette fois loué une voiture et suis allé chercher Peter dans sa maison secondaire, sise sur les hauteurs d’Arrigas, à une vingtaine de kilomètres du Vigan, dans la direction du causse.

Peter est un jeune retraité de l’université. Anglais de naissance, il a enseigné la littérature française toute sa vie dans des universités britanniques. Spécialiste de l’entre-deux-guerres, il a consacré un livre de deux tomes à André Chamson, bien après avoir acheté cette maison dans les Cévennes. Je l’ai rencontré à Belfast, il enseignait précisément dans l’université où je faisais ma thèse. Nous ne manquions pas une occasion de parler un peu de cette région de France à laquelle nous nous sentions liés d’une manière ou d’une autre.

Mais c’est la lecture de Chamson, dans les années 1960, qui lui a fait connaître les Cévennes, où il n’a mis les pieds que vingt ans plus tard. Lui plaisent les paysage, mais aussi la rudesse, l’esprit de résistance aux pensées dominantes, et l’anticonformisme. C’est donc tout naturellement que j’ai voulu enregistrer un entretien avec Peter, dans le cadre de mes documentaires radiophoniques sur les Cévennes.

Vous ai-je dit que la sagesse précaire était aussi une maison de production radiophonique ?

Stèle commémorant les Camisards

Quel meilleur endroit, pour réaliser cet entretien, que la tombe d’André Chamson ? Sur la route sinueuse qui nous y mène, nous tombons sur un monument en mémoire des camisards, ces combattants protestants qui luttèrent contre les dragons de Louis XIV.

Chose remarquable, cette plaque a été érigée en 1942. En pleine occupation allemande. Peter tend à penser que c’est là l’oeuvre des collaborateurs au pouvoir, soucieux d’attirer les suffrages de la population locale. Moi, je pencherais plutôt pour une sorte d’acte cryptique de résistance. Ceux qui allaient former le maquis Aigoual-Cévennes auraient posé là une stèle apparemment apolitique, mais qui appelait à l’insoumission.

Plaque de 1942 commémorant les rebelles de 1742

Nous continuons la route et arrivons près du col de la Lusette. Deux familles pique-niquent à l’ombre d’un pin, à côté de la tombe de Chamson. Je les interviewe eux aussi, car le sage précaire ne recule devant rien. Ils avouent n’avoir rien à dire sur l’écrivain, mais le connaître de réputation. Ils viennent là surtout parce que ce petit coin de paradis est ignoré de tous, à part de quelques randonneurs qui ne font que passer.

Peter et moi nous asseyons dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un autre pin. De sa belle voix, douce et grave, il raconte les relations que Malraux entretenait avec Chamson. Il révèle que le cévenol envisageait les femmes de manière ambivalente, progressiste dans certains romans, misogyne dans d’autres, et carrément sexiste à l’Académie française. Surtout, Peter parle du passage douloureux qui a mené Chamson du pacifisme causé par la Grande guerre (et qui a conduit à la parution de Roux le Bandit, en 1925), à l’anti-fascisme combattant des années 30.

Petit à petit, nous avons refait le monde de l’entre-deux-guerres, devisant sur les différents mouvements politiques de l’époque, sur Mein Kampf, sur le mystère des trois grands conflits européens (1870, 1914 et 1939) et leur éventuel enchaînement.

J’ai fini par poser le micro sur l’herbe pour profiter pleinement de la fraicheur du moment, du bon air de l’altitude et de ce qui vaut la peine d’être discuté un beau jour d’été entre deux intellectuels courtois et libéraux : des massacres, de la haine et du désir de destruction.

C’est longtemps après l’heure du déjeuner que nous sommes redescendus à Arrigas, et avons retrouvé Barbara, la charmante épouse de Peter, qui nous avait préparé un repas. Je me suis confondu en excuses, ce retard était de ma faute. Barbara me pardonna instantanément.

On peut dire ce qu’on veut sur les universités, mais il y a une douceur de vivre chez les universitaires qui n’a pas grand chose à envier à la précarité des sages.

Jardin suspendu/ jardin du souvenir

 

Mon père pense à la mort, et nous pensons à la mort de mon père. Nous parlons de ses funérailles, nous nous préparons par petites touches, et sans urgence. Avec ma mère, nous allons voir les pompes funèbres pour discuter des prix et des modalités d’une crémation. Mon père veut aller au moins cher pour éviter de nous encombrer avec des détails matériels. Il n’exige rien, ne préfère rien, il affiche une indifférence sereine concernant ce qui adviendra  après sa mort.

Une fois la crémation effectuée, la question se posera de la dissémination des cendres de mon père. Sa position est claire et constante : ça ne l’intéresse pas. Mais il concède que cela peut avoir une importance pour ses proches, car ces derniers pourraient avoir besoin d’un espace où se recueillir. Il faudrait un lieu symbolique, mais quel lieu ? Mon père ne s’est jamais fixé nulle part. La brousse africaine, à la rigueur, serait l’endroit au monde où il s’est senti le plus vivant, mais est-ce bien raisonnable d’aller jeter ses cendres là-bas, entre Mopti et Khorogo ?

Je lui propose mon jardin suspendu. « Après tout, lui dis-je, quand tu l’as vu en mars dernier, tu as trouvé à mon jardin des airs de cimetière ! » C’est vrai que mes pierres de feldspath que j’ai récoltées dans la montagne ressemblent à de petits blocs de marbre blanc. Il n’est pas faux que les fleurs de pavot blanches pouvaient apporter une dimension de méditation recueillie. Et il est exact que la forme sur laquelle je suis parti, pour élaborer mon jardin, était celle d’une concession funéraire.

Et puis mon père est, lui aussi, très lié au terrain de mon frère. Il s’y est investi autrefois. Il y a travaillé manuellement. Il y a vécu des semaines de tranquillité et de frugalité heureuse. Il y a dormi à la belle étoile. Il y a bu des bières et s’y est senti bien.

Les Cévennes méridionales, et plus précisément le terrain d’Aiguebonne, est finalement un des rares lieux vraiment significatifs parmi ceux que l’on peut atteindre aisément, compte tenu du fait que la vie de mon père s’est déroulée dans un nomadisme relativement infini.

(Peut-on dire d’une chose infinie qu’elle est relative ?)

L’idée emballe mon père. Si mon frère et ma mère sont d’accord, le fait que ses cendres reposent au jardin suspendu lui convient tout à fait. Après consultation, le propriétaire du terrain et la garante morale de la vie familiale n’y voient pas d’objection.

Ce jardin, qui était à l’origine un chant d’amour du sage précaire pour la dame de ses pensées, pourrait donc se transformer en jardin du souvenir pour la famille Thouroude. On a connu de plus vastes impostures. De même que certaines mayonnaises ratées font de merveilleuses vinaigrettes, de même, un message érotique maladroit peut se transformer en une belle oraison funèbre. Je me suis ouvert de cette idée farfelue à la femme que j’aime ; elle ne la trouve pas farfelue du tout et en a été très touchée.

Vous vous demandez sans doute, à la lecture de tout ceci, comment ose-t-il parler du décès de son propre père avec ce ton détaché et badin ? Le sage précaire a-t-il un coeur, etc. Avant de mettre ce texte en ligne, j’ai demandé à mon père ce qu’il en pensait, et voici le courrier qu’il m’a envoyé, en réponse à ma question :

Bonjour mon fils,

ça va aussi bien que possible et ça devrait aller de mieux en mieux après la radiothérapie qui devrait commencer incessament.

Je t’autorise bien volontiers à écrire sur ton blog tout ce que tu veux concernant ma mort et mes cendres . Je ne trouve le sujet ni délicat, ni funeste, ni triste. Normal, tout simplement !
J’aimerais que tu emploies un ton léger pour parler de cet événement qui, après tout, est assez banal puisqu’il concerne chacun d’entre nous.
Profite bien de ton jardin suspendu! Le temps passe et il va bien falloir t’en séparer.
Je t’embrasse
Ton père