La fin annoncée de l’imparfait du subjonctif

Les éditions universitaires chez qui je vais publier notre ouvrage collectif Traits chinois, lignes francophones, m’ont gentiment fait part de quelques corrections à apporter. Parmi les « maladresses » qu’il faut changer, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Ils ont un peu insisté, sembe-t-il, comme si c’était devenu une règle de moins en moins tacite. Sachez-le, chers lecteurs éventuels de ce blog éventuel, pour faire sérieux, scientifique et universitaire, il faut bannir l’emploi de ce mode auguste.

Je n’ai pas été révolté, pour dire le vrai. A priori, j’ai pensé que mes éditeurs avaient raison, car des phrases peuvent sonner terriblement archaïques et pompeuses. Si je recevais des manuscrits de critiques littéraires avec des « qu’ils assassinassent », « que tu susses » ou « que nous tinssions nos promesses », je demanderais gentiment de revoir la copie.

Mais la phrase incriminée est celle-ci, et je laisse juge aux lecteurs éventuels de l’archaïsme de la tournure, ou de l’affectation outrancier de l’expression :

« Avant la « Grande guerre », en revanche, un partenariat entre Lyon et Pékin mit en œuvre le programme « Travail-Etudes », et permit à des étudiants de venir en France pour suivre une formation qui combinât le travail manuel et le travail intellectuel »

Ma colocataire française

Je suis gâté pour ma dernière année de colocation à Belfast. Après avoir eu la chance d’accueillir un charmant Vietnamien très studieux et un jeune Allemand aux idées bien arrêtées, voilà que les fées de mon logis, mes lares domestiques, nous envoient une jeune Française, thésarde comme moi.

Avant qu’elle ne se décide à venir chez nous, nous en avons discuté avec les autres colocataires. L’Allemand préférait que nous restions à trois, et le Vietnamien ne voulait pas trop d’une femme. « Mais nous ne sommes que des hommes! disait-il. Imaginez que nous sortions en bermuda… » « Oh my God! » se moquait l’Allemand.  

De mon côté, je savais que l’on pouvait vivre à quatre dans cette maison, mais qu’il fallait faire quelque effort, réduire un peu l’espace que l’on occupe dans les territoires communs.

La jeune Française est donc venue, après s’être assurée qu’il n’y avait rien de mieux en ville, pour le même prix. Car ne nous voilons pas la face, c’est l’excellent rapport qualité-prix, et donc le loyer modéré, qui constitue le meilleur atout de ma maison.

La pauvre était malade lors de son déménagement. Cela eut pour effet d’adoucir brutalement  la gent masculine de la maison. Nous l’aidâmes à déménager, nous fîmes preuve d’un plus grand scrupule quant à la propreté et à l’occupation des sols. Le Vietnamien poussa la galanterie jusqu’à changer de chambre pour laisser à la French Lady la chambre la plus confortable, qu’il occupait depuis un mois. Il lui offrit des petits trucs, pour la gorge, pour le ventre, pour se couvrir. Je ne sais pas elle, mais moi, je trouvais les attentions du Vietnamien très touchantes.

En retour, notre nouvelle colocataire a laissé libre cours à la dimension bienfaisante de sa personnalité : elle soigne à son tour, elle fait des tisanes, partage des soupes, diffuse quelque chose de réconfortant dans cette maisonnée. Même la propriétaire a été littéralement conquise, qui lui a trouvé une grande classe et une véritable grâce. « Et son sourire est radieux », disait la propriétaire, en empochant le loyer du mois de novembre.

L’autre jour, levé un peu tard et de mauvaise humeur, j’intégrais la salle de bains sans grand espoir de voir ma journée tourner dans le bon sens. Depuis la cuisine, en dessous, les rires de la Française, qui plaisantait avec le Vietnamien, montaient et habitaient les murs. C’était délicieux. Je ne sais pas si ma journée est devenue beaucoup plus productive par après, mais au moins, le temps perdu l’a été sans idée noire.

Elle dit préférer habiter avec des hommes, « parce qu’il y a moins de problèmes », ce que la sagesse précaire approuve dans ses préceptes. Si les femmes avaient moins peur des hommes, et réciproquement, elles suivraient massivement son exemple. Car la mixité, dans les colocations, apaise considérablement les atmosphères, adoucit les moeurs et arrondit les angles. 

Il se passe finalement quelque chose que je n’aurais pas imaginé possible dans cet environnement : au lieu de nous comprimer, la présence de cette nouvelle amie (qui était une amie avant d’être une colocataire) a fluidifié l’espace. C’est difficile à expliquer, mais depuis qu’elle est parmi nous, je me sens mieux dans la maison, j’ai l’impression d’avoir plus de place. Elle a, en quelque sorte, par sa seule présence, révélé à la maison sa propre potentialité de confort. Vrai, il nous semble même qu’il fait un peu plus chaud.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

De la prostitution dans la sagesse précaire

Si le sage précaire était plus désirable pour les femmes, et s’il était doué pour les choses du sexe, il se prostituerait volontiers. Pas tous les jours, ni trop d’heures d’affilée, car le sage précaire, même beau et vigoureux, reste un rêveur et aime paresser un brin, mais il proposerait ses services sur internet avec des photos avantageuses et gagnerait un bon pactole en faisant plus de bien à l’humanité qu’il n’est capable d’en faire en l’état actuel de ses compétences.

Le sage précaire pourrait gagner une centaine d’euros pour une heure ou deux d’échanges, de jeux érotiques, de déguisements, de massages et de sexe un peu crade. Des milliers d’euros pour des week-ends en amoureux une fois de temps en temps.

Il me semble que c’est là un moyen honnête d’arrondir ses fins de mois. Surtout qu’elles sont un peu raides (si je puis dire) mes fins de mois, depuis que l’université où je fais mes recherches ne me finance plus.

On se trompe souvent à propos de la prostitution. On dit que la ou le prostitué « vend son corps ». C’est faux, il ne « vend » pas son corps, il offre un service sexuel.

De même, on dit que les clients sont des gens misérables, sans valeur et incapables d’avoir compagnes et compagnons, qu’ils s’abaissent à cette extrêmité déplorable, qu’ils sont bien à plaindre, et qu’au final ils sont même à blâmer. C’est une erreur, les clients sont souvent des pères et des mères de famille heureux, qui veulent juste un peu de sexualité pure, un peu de luxure, un peu de pureté dans le plaisir.

La prostitution, c’est la possibilité dans le système social d’avoir un peu de sexe pour le sexe, sans tout ce qui va autour, la vie de famille, le boulot, la réputation, les codes et les manières.

Des gens sont doués pour ces choses-là, laissons-les faire. J’irais même plus loin, reconnaissons leur talent et faisons-leur payer des impôts. Je rêve d’un monde où les gens seraient libres (et protégés pour cela) de payer ou d’être payés pour les services sexuels dont ils ont besoin. Croyez-moi, cela réduirait beaucoup le taux de chômage en France, car nous pourrions fonder des coopératives, des sociétés et des associations de toutes sortes.

Alors quand la nouvelle tombe que des étudiantes se prostituent, on fait semblant de s’étonner, mais il n’y a rien que de naturel à cela. Ce qui moi me scandalise, c’est que les personnes en question soient ostracisées, qu’elles soient mal vues, et qu’au final elles ne bénéficient pas du soutien et de la protection dont toutes les étudiantes bénéficient quand elles font le moindre stage.

Journal d’Eponge pressée

J’ai beaucoup parlé de Sigismond, il n’est que justice que dorénavant, ce soit lui qui parle de sa propre voix. C’est donc avec plaisir que j’annonce publiquement, et avec retard, le lancement de son blog japonais.

Sigismond, c’est le nom que je lui ai donné dans mes billets de blog depuis 2005, parce qu’il me fallait un nom plus médiéval que Serge. Mon ami est moins médiéval, en fait, qu’il n’est romantique, donc Sigismond est le nom d’un héros médiéval dans un drame romantique, comme Siefried, Tristan ou Roland.

Sigismond était un copain, en Chine, avec qui j’ai fait de nombreux gueuletons. Il possédait l’art de commander les bons plats, les bonnes associations de plats, ce qui est reconnu par les Chinois comme un talent digne de respect.

Mais nous ne mangions pas que dans des restaurants. Nous avions l’habitude, aussi, de déguster des brochettes d’agneau, sur des tabourets en bord de route, en avalant des bières Tsinghai, ou Jiling. Ces rencontres nocturnes, où nous parlions littérature, devinrent relativement populaires, car d’autres collègues se joignaient à nous certains soirs.

Nous qui étions un peu marginaux dans le monde des professeurs de français langue étrangère, nous avions créé là un petit salon littéraire qui représente le plus grand succès social dont nous avons jamais été capables.

Sigismond, pendant très longtemps, écrivait mais rechignait à ouvrir un blog. Comme beaucoup de littéraires, il jugeait sévèrement cette forme de publication. Dieu soit loué, il s’y est mis, depuis le Japon où il habite présentement. Son blog s’intitule Journal d’Eponge pressée et il apparaît dans les liens recommandés par La précarité du sage.

Ce qu’il fait au Japon, c’est toujours un mystère pour moi, car Sigismond peut vous expliquer des choses longuement sans que la clarté soit faite sur les aspects concrets et, disons, sociaux de l’affaire. On en sait plus sur les affres de la langue, les étirements linguistiques et identitaires qui l’habitent, que sur ses activités professionnelles ou ses projets d’avenir.

A un moment donné, il m’a semblé qu’il se lançait dans une thèse de doctorat sur la rhétorique japonaise, il était déjà avancé dans ses recherches, puis il m’a semblé que cette thèse s’était volatilisée. Elle reviendra peut-être sur le tapis, sous une forme différente, comment savoir avec Sigismond ?

Sigismond me fait penser à ces héros de romans chinois picaresques. Toujours insaisissable, il peut rester cloîtré des jours entier en étudiant des choses arides, puis on peut le déclarer disparu : il a soudain traversé des déserts et il saute comme un singe sur des montagnes abruptes. Il peut garder le silence des semaines entières, et quand cela lui chante, nourrir des amitiés cordiales avec des sages précaires volubiles. C’est ce que j’appelais chez lui le principe de fermeté.

Sigismond est sans conteste la personne qui m’a le plus inspiré quand j’étais en Chine. Il y a quelque chose chez lui d’à la fois rigide et malléable, comme ces blocs dont on fait les sculptures, qui se prête infiniment à la narration. Dès que Sigismond sort de sa caverne, le sage précaire voit apparaître des histoires et des prodiges.

Ce blog est une sortie partielle de la caverne, et gageons qu’il y sortira des prodiges.

L’argent des voyageurs

J’avais mis en ligne ces quelques phrases dans mon blog consacré à la ville de Nankin. Je ne savais pas encore que j’allais me spécialiser dans la littérature des voyages.

« Vous avez remarqué, les voyageurs, dans les livres, ne travaillent jamais. Ils voyagent, ils vont d’hôtel en hôtel, et on ne sait jamais d’où leur vient l’argent. Souvent, ils font de grands discours sur le voyage, toujours lénifiants, (pourquoi veut-on toujours parler sur le voyage, et pourquoi est-ce toujours si ennuyeux ?) mais on ne sait pas comment on pourrait, nous aussi, mettre à exécution de tels projets de déplacements, de vagabondages, de flâneries métaphysiques. »

 Aujourd’hui, je découvre une toute jeune fille qui a écrit un livre de voyage, Chroniques de l’Occident nomade. A 25 ans, alors qu’elle n’a pas encore terminé son mémoire de master en littérature française, elle sort un texte qui lui vaut le prix Nicolas-Bouvier, décerné lors du festival Etonnants-Voyageurs, en 2011. Bravo à elle. J’attends de revenir en France pour le lire, car à Belfast, malgré le nombre important d’âmes charitables, personne ne serait disposé à me prêter un tel livre écrit en français. Et il est trop cher pour que je l’achète sur une librairie en ligne.

« Trop cher », le mot est lancé. L’argent est beaucoup trop souvent ignoré des récit de voyage, alors que tout, dans le voyage, dépend de l’argent dont dispose le voyageur. Si je suis à Belfast c’est qu’on m’y a octroyé une bourse d’étude. Si j’ai vécu à Shanghai, c’est qu’on m’y a donné un boulot. Si je ne sais pas où je serai après ma thèse, c’est parce que je ne sais pas encore qui me donnera de l’argent.

Or, voici ce qu’écrit Aude Seigne, l’auteure suisse couronnée à Saint-Malo, à propos de son éthique de voyageuse, et qui m’a rappelé mon ancien billet écrit à Nankin :

« Il ne s’agit plus de décrire des peuples, de les comprendre, de se comprendre, d’en extraire une théorie du bon voyageur. Il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté. Et nous verrons ce que cela donne ».

J’avoue que je ne sais pas ce que veut dire « l’abandon vers l’ailleurs », « le désir de vide », et encore moins « la pure liberté ». Et mon esprit mauvais ne peut s’empêcher de demander d’une voix sourde : « Bon, admettons pour l’abandon vers l’ailleurs, mais comment on fait niveau budget ? »

C’est pourquoi vous ne lirez jamais sous mon clavier des choses telles que « l’errance », « ma vie nomade », ou alors je parle de nomadisme au sens où les Gitans le sont, et je parle de l’errance au sens de l’erreur, ou de la chose erratique. Il me semble que le récit des voyageurs serait plus intéressant s’ils incluaient des questions de budget, de survie, de contrats, d’ambition pécuniaire.

Est-ce qu’on travaille avant et après de partir ? Dans ce cas, les voyages ne sont ni plus ni moins que des vacances bourgeoises un peu améliorées. Est-ce qu’on s’auto-finance en travaillant sur place, au loin, comme je le fais moi-même ? Mais alors on est loin du « vide » et de ‘l’abandon ». Ou alors est-ce que le voyage est payé par une organisation ? Un Etat (pour les grands explorateurs du type Colomb et Bougainville), un groupe de marchands (pour les voyageurs commerçants du type Marco Polo), un groupe de presse (pour les grands reporters), une chaîne de télévision, un centre de recherche, ses propres parents ?

La question se pose, et je crois qu’il faut y répondre dans le corps de son texte. Les scientifiques ne manquent pas de le faire car l’organisme financeur participe du prestige de leur entreprise. Il serait bon que les écrivains, les poètes, les amoureuses et les rêveurs s’y mettent eux aussi.

Le nouveau blog de Ben, au Tchad

On a connu Ben à Sainté, on l’a connu à Lyon, on l’a connu écrivant des commentaires brillants sur des billets chinois. On l’a connu écrivant au Gabon, au Cameroun et au Congo.

Comme son activité professionnelle lui fait découvrir de nouveaux horizons africains, il a ouvert un nouveau blog, Rapports tchadiens, dans lequel il ne manquera pas de nous régaler de son mauvais esprit, de son incorrection, de ses inacceptables provocations, de son ignominieux humour, de sa tendresse paternaliste pour le peuple noir, de ses emportements aristocratiques et de ses engouements incompréhensibles.

L’originalité de Ben sur la blogosphère africaine, est qu’il est le seul à véritablement se confronter à la philosophie africaine. Des baroudeurs, on en connaît des tas. Des chercheurs postcolonialistes, on en connaît encore plus. Des connaisseurs de l’Afrique, il s’en crée de nouveaux chaque minute, et on en trouve, de nos jours, sous le cul des vaches. Mais des gens qui traînent leur guêtres là-bas, qui s’y frottent des années durant, et qui participent à la vie intellectuelle locale, il n’y en a presque pas.

Ben fait ce que les voyageurs font trop rarement : il lit les philosophes africains, il articule ce qui s’écrit sur l’Afrique, et ce qui se vit en Afrique. Ce n’est pas aisé. Il faut savoir trouver les mots pour cela. Si les blogs servent à quelque chose, c’est bien à ça.

 Son premier blog, Equateur noir, en collaboration avec Agathe, est toujours en activité. Comme quoi, contrairement à ce que disait Montesquieu, le climat équatorial n’empêche pas de travailler dur.

Montesquieu disait que sous ces climats, le seul moyen qui existait pour résister au désir de ne rien foutre, c’était d’avoir des esclaves, ou, inversement, d’avoir des maîtres qui vous fouettent pour vous faire avancer. On peut se demander si Ben et Agathe appartiennent à l’une ou à l’autre de ces deux catégories.

Fièvre

Le sage précaire est un être fiévreux. Il n’est pas rare que son corps soit parcouru de frissons, de cette douleur diffuse, non localisable, qui affaiblit le dos et raidit les membres.

Hier, je me sentais fatigué et accablé. Je marchai, pour me réveiller, vers le magasin Décathlon de l’avenue de Wagram, pour voir les prix des canoës et autres kayaks gonflables. J’espérais vaguement que grâce à d’hypothétiques soldes, des chaussures de course ou une combinaison de plongée pourraient m’être données.

Je remonte bredouille l’avenue de Wagram et admire le superbe Hôtel Céramique, construit à la belle époque, dans ce style magnifique et végétal caractéristique des années 1900, où Paris était le centre mondial de la fête.

J’achète Le Monde que je lis au zinc, en buvant un coca. Boisson beaucoup trop chère : je me demande si les barmen ne donnent pas les prix à la tête du client. Le Monde consacre plusieurs pages à Muammar Kaddafi car la rédaction du journal était sûr que le régime de Tripoli tomberait dans la journée. Dossier journalistique assez décevant.

Je sens la fièvre monter et je me dirige vers l’Arc de triomphe. J’aime ce lieu touristique, où les filles se font prendre en photo. Des rôdeurs essaient de faire des mauvais coups, c’est très pittoresque.

Sur l’avenue de la Grande Armée, j’entre dans la « pharmacie de l’Etoile » pour acheter de l’aspirine. Une très belle pharmacienne blonde à l’accent russe s’occupe de moi. Elle n’est pas sûre que j’aie besoin d’aspirine. Je lui explique comment je me sens, elle me répond qu’il me faut plutôt de la vitamine C. Que l’aspirine a des conséquences sur le système digestif, et qu’il faut éviter ce médicament si l’on est sujet à des aigreurs, voire des brûlures d’estomac.

La quarantaine, la pharmacienne me félicite, avec ses longs yeux bleus, de ce que je ne consomme pas beaucoup de médicaments. Elle me sert un verre d’eau avec un cachet de vitamine C. Il n’y a pas à dire, la « pharmacie de l’Etoile » est un haut lieu du charme parisien. Curieusement, ma pharmacienne est à moitié ukrainienne, à moitié libanaise, comme un certain nombre de prostituées ayant établi leur activité autour de la porte Maillot ou dans le bois de Boulogne, en bas de la rue. On ne sait jamais, il y a peut-être des passerelles professionnelles, au niveau de la formation continue, entre les travailleurs du sexe et les professionnels de la santé, ce ne serait pas absurde.

La nuit suivante fut très fièvreuse. Mais d’une fièvre pure, sans envie de vomir et sans diarrhée. Sans alcool non plus, ni mauvaise digestion. Au milieu d’une séquence d’insomnie, je mis la radio, une émission sur les débuts de Georges Brassens. Je fus bouleversé par la voix de Patachou, la grande vedette des années 50 qui aida Brassens à faire sa place dans le show business. Je fus bouleversé par la chanson qu’ils chantent ensemble, Papa Maman. La fièvre m’aidait à percevoir le charme magique, le magnétisme et l’immense douceur de Patachou. Une fois, c’est sa voix qui me réveilla, alors qu’elle parlait de je ne sais quoi, et j’eus la révélation que c’était elle qu’il « fallait étudier » (c’est le mot qui me vint). Patachou!, Patachou!, m’écriai-je en plein délire.

Je repartis ce matin à la « pharmacie de l’Etoile » car la vitamine C n’avait pas eu l’effet escompté. L’Ukrainienne n’était pas là, mais sa collègue française était tout aussi charmante. Elle m’annonça avec le sourire que ce dont j’avais besoin, c’était d’aspirine. Je ne la ramenai pas et ne dis rien sur le fait que ma première intention était justement d’acquérir de l’aspirine. Elle me sert un verre d’eau pour que j’y dilue deux cachets. Je bois les paroles de ma petite pharmacienne, qui m’explique que les anti-douleurs se mesurent sur une échelle de quatre, allant du doliprane à la morphine. Mon Dieu, la morphine n’est pas si éloignée des cachets d’aspirine que j’ai dans la poche.

Il faudra du temps, plusieurs heures, avant que le médicament fasse effet. Quand mon corps se détend, je plonge dans un sommeil profond, dont je me réveille en sueur, mais serein.

 Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que la fièvre est la maladie la plus caractéristique de la sagesse précaire. Il y a quelque chose de nomade dans la fièvre, d’impossible à saisir, quelque chose de mobile et d’aléatoire. Et puis c’est un état du corps qui rend l’individu davantage conscient de tous ses organes. Enfin, c’est une douleur qui ménage de nombreux moments de soulagement, de véritables délectations passagères.

L’été à Paris

Cela fait quelques jours que je ne parle plus qu’avec les serveuses des cafés. Le matin, je ne mange pas, je bois du café sur le zinc, en lisant le journal. Rien ne me plaît davantage.

Après quelques semaines riches, avec des amis et de la famille, je fais une purge où je ne m’ennuie pas une seconde. Les sages précaires sont des gens qui aiment la compagnie. Puis, quand la compagnie manque, ils n’aiment rien tant que l’absence de compagnie.

Pour l’alcool, c’est la même chose. Il m’est très agréable de ne pas boire une goutte de vin ou de bière depuis le temps où ne me parlent que quelques serveuses parisiennes chaleureuses.

Et puis cet été est riche en actualité, c’est rare. D’habitude, les étés sont tellement mornes qu’il faut inventer des histoires de pédophiles belges pour remplir les pages des canards. Cette année, avec la crise de l’euro et des finances occidentales, avec les émeutes en Grande-Bretagne, avec la fin de la guerre en Lybie et les rebondissements de l’affaire Strauss-Khan, le flâneur de la presse ne s’ennuie pas.

Et je ne parle pas du bonheur qu’il y a à être en France lorsque l’olympique lyonnais joue tous les trois jours.

Clochard savant

Plus je traîne dans les milieux académiques, plus je vois vivre les universitaires de carrière, plus je désire devenir clochard.