Un marin solitaire et fou : la formidable histoire de Donald Crowhurst

En 1969, le Sunday Times lance la course autour du monde en solitaire sans escale, le Golden Globe. Même moi qui n’aime pas la mer plus que cela, je trouve cette course mythique et inspirante. Trois hommes ont marqué les esprits lors de cette course : le gagnant d’abord, Robin Knox-Johnston, le Français Bernard Moitessier, qui a raconté cette aventure dans La Longue route, et le héros shakespearien dont je vais narrer ici l’aventure exceptionnelle, Donald Crowhurst.

C’est le personnage le plus complexe de toute la course, le plus absurde, le plus fragile et le plus tragique. Il faut l’imaginer, ingénieur débonnaire et un peu coincé, avec sa charmante épouse et ses trois enfants. Militaire raté, aviateur raté, businessman au bord du ratage. Cette course, ainsi que les 5000 livres-serling du prix qui récompensera le navigateur le plus rapide, se présente à son esprit comme l’occasion rêvée de sortir de la médiocrité.

Il déploie une énergie folle pour obtenir des sponsors et un soutien médiatique. Son bateau a une forme bizarre, il est anguleux, un peu impressionnant et un peu ridicule. Lui-même, Crowhurst, avec son allure de gentil bureaucrate, on se dit qu’il ne fait pas le poids, mais qu’il cache bien son jeu.

Plus il s’approche du jour J, plus les ennuis s’accumulent pour ce marin d’eau douce qui rêve de gloire et de richesse. Une semaine avant la date limite de départ, les autres participants ont déjà une grande avance : Moitessier a passé le Cap de Bonne Espérance et Knox-Johnston est déjà dans l’océan indien. Une voix intérieure lui demande de ne pas partir, parce qu’il n’est pas prêt. Tout le monde voit que le chaos règne sur son bateau. Sa femme n’ose pas lui demander d’abandonner. Trop d’argent a été investi, trop de fierté est impliquée. Il doit partir.

Les premières heures de navigation sont poussives. Le héros est dépressif, il doit faire face à ses proches, à ses sponsors, à l’Angleterre entière. Son bateau n’avance pas, son bateau est une vraie calamité, son bateau est un échec esthétique, sportif et technologique. Très vite, Crowhurst reste bloqué en plein Atlantique, où il dérive plus qu’il ne navigue. Très vite, son bateau prend l’eau, ce qui interdit d’aller sans escale affronter les flots furieux des mers du sud. Lorsque Moitessier approche de l’Australie, à une vitesse de 120 miles par jour, Crowhurst n’est qu’à quelques encablures de l’Espagne.  

Un jour, il décide de mentir à ses correspondants radio. Il déclare être situé à quelques miles en avant, puis quelques dizaines, quelques centaines de miles. La presse relaie l’événement avec passion. L’ingénieur anglais est en train de prouver son génie : la vitesse de son bateau est inégalée dans l’histoire. Il rattrape son retard sur ses adversaires.

En réalité, il reste près du Brésil et il devient tranquillement fou.

Il se perd dans sa propre identité et il planifie le coup de maître de tout roublard qui se respecte, la pirouette la plus belle de l’histoire sportive : il va attendre sagement que les premiers de la course ait fait le tour de la terre et qu’ils déboulent depuis le passage du Cap Horn dans l’océan atlantique. Quand les trois premiers longeront le Brésil et remonteront vers l’Angleterre, il les suivra à distance respectueuse et arrivera en quatrième position, en espérant que personne ne découvrira la supercherie et ne cherchera les preuves de son exploit.

Tout fonctionne comme prévu. Les trois navigateurs solitaires passent le Cap Horn et Crowhurst se cache derrière eux. Tout ce qu’il faut éviter, c’est d’attirer l’attention. Mais le pire arriva : Moitessier, après sept mois de navigation, et à six semaines à peine de l’arrivée, décide de ne pas retourner en Europe, et reprend sa route en retournant vers le sud-est, pour un deuxième tour du monde en solitaire. Crowhurst est désespéré : cet événement inattendu et ses prises de décisions erratiques rendent son exploit encore plus dramatique, plus excitant pour le public. Le gagnant de la course, Knox-Johnston, est déjà arrivé en Angleterre depuis quelques temps, et le public reste fasciné par la suite de la course, car les deux poursuivants, Tetley et Crowhurst, peuvent encore gagner le prix du marin le plus rapide et empocher la somme de 5 000 livres.

Mais Crowhurst veut seulement rentrer chez lui, il ne veut certainement pas devenir l’homme le plus célèbre d’Angleterre pour un exploit qu’il n’a pas accompli. Il envoie des messages rassurants, où il annonce qu’il va bien mais qu’il ne pourra pas battre Tetley. Son seul espoir de passer inaperçu, depuis l’abandon de Moitessier, est de se cacher derrière Tetley.

Sauf que Tetley coule. Nigel Tetley, deuxième de la course la plus folle de l’histoire de la mer, avait fait le plus dur et échoua à quelques jours du but.

L’échec et l’abandon des autres participants font gonfler l’attention qu’on porte à notre petit ingénieur, à un point de paroxysme. L’Angleterre se prend d’amour pour son rejeton ordinaire. C’en est trop pour le dépressif Crowhurst. Il sait qu’il est attendu en héros national et que l’on va découvrir tôt ou tard son mensonge. On se rendra compte que non seulement il n’a pas fait le tour de la terre, mais qu’il a menti à la face du monde, ce qui, pour un protestant, est pire que tout.

Au mois de juin 1969, il laisse son bateau dériver dans l’océan. Il reprend son journal de bord et commence à écrire ce qu’il appelle sa « Philosophie », qui consiste en un combat entre les forces de Dieu et les armes du Diable. Il développe l’idée que le bien et le mal n’existent pas, mais que seule existe la Vérité. Il se voit comme un « être cosmique », et non plus comme un homme. Crowhurst devient tout à fait schizophrène quand il se voit en être solaire, vivant dans une réalité de molécules, de planètes et de flux. « Le seul péché dont les êtres cosmiques sont capable est le péché de dissimulation. C’est un petit péché pour un homme, mais c’est un terrible péché pour un être cosmique. »

Il disparaîtra. On a retrouvé son rafiot, ridicule assemblage de matériaux modernes, mais on n’a pas retrouvé la trace de l’homme. On a aussi retrouvé le journal de bord qui dit toute la vérité. A sa jeune femme, on dit : « Donald n’a pas fait le tour du monde et il s’est suicidé. » Dans un journal de Londres, on titre : « LONE SAILOR FAKED WORLD VOYAGE ».

Sa femme dit que c’est elle qui a échoué. Echoué à empêcher Crowhurst de partir, échoué à l’aider quand il en avait besoin. Son joli visage de jeune Anglaise est bouleversant. Elle parvient à dire quand même que les gens ont besoin de rêver, et que Crowhurst était du genre rêveur.

Le « Royal », mon local pub

 guensler_royal2.1263823092.jpg

A l’angle de Donegal Road et de Sandy Row, mon « pub du coin » trône avec sérénité et une délicieuse réputation de repaire de loyalistes sectaires. Façade noire et environné de drapeaux britanniques, il n’est pas peu fier.

A l’intérieur, une population assez homogène boit guère autre chose que de la bière blonde. On y rencontre un champion du monde de billard et un couple tumultueux, formé d’un homme barbu en costume et une femme blonde, muette, qui selon les jours, boit en silence à côté de son homme, ou reçoit des tombereaux d’insultes.

George Best, la légende du football, est célébré par de nombreux portraits qui insistent sur ses origines ouvrières. Son visage resplendit sur fond de logements en briques sombres, avec en arrière plan les grandes grues jaunes qui ont servi à la construction du Titanic, et qui rappelle toujours au passant la glorieuse histoire industrielle de Belfast.

Mon local pub se transforme, les soirs de fin de semaine, en nightclub pour les gens du quartier. Lors des deuxième mi-temps des matchs de Premier League joués le samedi après-midi, les DJ installent leur matériel et commencent à mettre de la musique pop. Les femmes d’âge moyen se pointent et commandent des pintes. On sent que la compagnie change petit à petit, et la tension – sexuelle ou non – monte d’un cran. Quand les spots colorés s’allument, le public n’est pas encore assez saoul et les hommes sortent pour fumer nerveusement.

Quand j’entre dans mon local pub, on suppose à juste titre que c’est pour regarder du football. Alors si j’y vais juste pour boire une pinte, on me dit : « There’s no football today ». Mais on ne me regarde jamais de travers, ou alors je n’y prête pas attention.

Quand je dis à quelqu’un de Belfast que je fréquente le Royal, cela produit toujours un petit effet. Selon les cas, mon interlocuteur rit, ou fait une grimace, ou imprime un mouvement de retrait, de silence gêné. Ce sont les mêmes réactions que lorsque je parle du quartier où j’habite. Ceux qui ne me connaissent pas se demandent si je sais ce que ce pub représente, et s’il est préférable de ma laisser dans mon ignorance. Ceux qui me connaissent rient de me voir baigner volontairement dans ce qu’ils perçoivent comme un coupe-gorge.

Car personne n’aurait envie d’aller au Royal passer un moment. Catholiques et protestants jugent également repoussant ce pub qui incarne le sectarisme et la discorde entre communautés. Alors on me charrie, on me dit : « Est-ce qu’on te demande si tu es catholique ou protestant ? » Non, on ne me demande rien, juste ce que je veux boire et quelle équipe je supporte.

Rejouons ce match

et soyons fair-play, non parce que les Irlandais le demandent, mais parce que nous avons le sens de la justice et que nous sommes malins. Rejouons ce match et nous gagnerons sur tous les tableaux. 

Du point de vue sportif, cela nous sera une bonne préparation pour le mondial.

Du point de vue psychologique, nous montrerons, par cet appel à rejouer, que nous ne craignons aucun adversaire et que nous avons les ressorts d’être “grands seigneurs”.

Du point de vue du prestige général, les Anglo-Saxons du monde entier (car les accusations de tricherie sont encore plus virulentes en Australie qu’en Angleterre, où la presse voit la chose avec mesure) seront bluffés. Ils diront d’abord que les Français font là une manoeuvre pas claire, mais ils reconnaîtront à long terme, le panache du geste. Ils se souviendront qu’Arsène Wenger, lors de sa première année à Arsenal, avait fait rejouer un match après un litige, ce qui lui avait valu une belle réputation de gentleman.   

Du point de vue du bien-être et de la bonne conscience, la déception d’être éliminés sera compensée par la gratification d’avoir été grands moralement.

Et puis, avouons-le, si nous perdons contre l’Irlande, si nous sommes incapables de retrouver nos fondamentaux après ce match presque humiliant de mercredi soir, c’est que nous n’avons vraiment rien à faire en Afrique du sud.

France – Eire : la chance

 main-dhenry.1258644663.jpg

Je me suis réveillé avec un sentiment de grande lourdeur. Pas vraiment la gueule de bois, malgré toutes les pintes de Guinness ingérées, car j’avais pris soin d’ingérer une grasse nourriture sur le chemin du retour hier soir. Le sentiment de lourdeur venait de la qualification de la France pour le mondial dans des circonstances affligeantes. La main de Thierry Henry me paraissait monstrueuse jusqu’à maintenant. En lisant la presse française, et même en entendant les commentaires britanniques, je m’aperçois qu’il s’agit seulement d’un fait de jeu, une erreur d’arbitrage comme il y en a tant d’autres toute l’année.

Malgré tout, l’équipe de France m’a paru plus mauvaise et plus triste que tout. Le niveau de football montré hier soir était pour moi bien plus honteux que le fait de s’être aidé de la main pour marquer un but. A part le gardien de but, Hugo Lloris, qui a sauvé l’équipe et qui, par la même occasion, a clairement pris une option sur le statut de titulaire à ce poste, je ne trouve rien à sauvegarder. Peut-être l’entrée de Sydney Govou ? mais je suis peut-être de parti pris, étant moi-même lyonnais et un grand admirateur de Govou depuis des années. (J’aime sa façon de jouer, sa façon de se déplacer, sa classe naturelle, son visage impassible et ironique, son attitude générale qui donne de lui l’image d’un homme qui n’a rien à faire là.) J’ai regardé ce match sans plaisir, sans même être vraiment crispé.

Le pub où j’étais, sur Ormeau Road à Belfast, était bondé et les spactateurs retenaient leur souffle comme jamais. Avant le but de Gallas, je sentais la salle entière trembler de peur, car elle sentait bien que les individualités françaises étaient capable d’un exploit, ou d’un coup de chance. Lorsque j’applaudis le but de Govou (signalé hors jeu), mes voisins irlandais me regardaient avec effroi. N’avaient-ils pas compris que je supportais mon pays, même si je leur avais dit que je serais content que l’Irlande se qualifie ? C’est vrai qu’il s’agit là peut-être d’une logique un peu tordue.

Une chose intéressante à noter : le pub avait réservé une seule salle pour le match. Dans le reste du pub, c’était business as usual. Les gens mangeaient et buvaient calmement, indifférents à ce qui se passait à côté. Je demandai à un des serveurs du côté calme s’il savait ce qui se passait, à quoi il répondit qu’il ne s’intéressait pas au football, qu’il était plutôt rugby. La réalité, bien entendu, c’est qu’à Belfast, la communauté catholique supporte l’équipe d’Irlande avec une profonde passion, tandis que la communauté protestante se sent trop britannique pour regarder un France – Irlande à la télévision. Ce clivage de la société nord-irlandaise se reproduisait à la dimension d’un pub, pacifiquement. Une salle pleine à craquer, et trois fois plus d’espace à moitié vide dans le reste du pub, où les clients n’avaient pas envie de se faire emmerder par des supporters surexcités (on les comprend). Dans le quartier où j’habite, ce spectacle eût été impossible car les pubs sont à 100% protestants, et dans d’autres quartiers, c’est l’inverse. Mais dans la rue Ormeau, on assiste à une vie partagée entre les deux communauté. C’est à propos de cette rue que j’ai écrit, sur ce blog, mon premier texte concernant Belfast, un texte pessimiste. Or, après avoir assisté à ce match hier soir, je note que les communautés restent divisées mais qu’elles cohabitent dans les mêmes débits de boissons, ce qui me rend plus optimiste.

Au début du match, mon ami Barra m’a envoyé un texto depuis Dublin : « May the best team lose. » A la fin, il me texte à nouveau : « Well, I don’t know what to say« . Moi non plus je ne savais que dire, j’étais moins dépité que tous les clients du pub où j’étais, mais je n’étais pas fier et n’étais qu’à peine soulagé. A peine. En réalité, j’espérais qu’on ferait rejouer le match. Je répondis méchamment à Barra : « The best team was Ireland, but you prayed for the best to lose, so it’s all your fault! »

Ce qui me rassure un tout petit peu, quand je considère l’événement, c’est que les fautes d’arbitrage vont maintenant à notre avantage. Autrefois, quand j’étais enfant, l’équipe de France était un peu à la place de l’Irlande actuelle, capable de faire des exploits, mais maladroite devant le but. Spécialiste des défaites glorieuses. Les arbitres favorisaient inconsciemment nos adversaires, surtout s’ils étaient allemands (Séville 1982). Depuis 1998, la France a changé de statut et on s’attend à ce qu’elle gagne, même en jouant mal, même avec chance et dans l’injustice. Dans mon esprit, cet horizon d’attente était appliqué à l’Italie surtout, mais aussi à l’Allemagne et au Brésil.

France – Eire : chances

 anelka.1258460646.jpg

Je suis descendu à Dublin pour assister au match de football opposant la France et l’Irlande, match couperet comptant pour la qualification à la coupe du monde 2010.

J’etais curieux de connaître l’état d’esprit de mes amis irlandais car, dans la presse, je trouvais les « Boys in green » étonnammant sûrs d’eux, presque arrogants. J’imaginais qu’au contraire, l’Eire n’était jamais aussi dangereuse que lorsqu’on la croyait battue d’avance et qu’elle se lançait a l’assaut d’une cause perdue, à la gorge de l’adversaire. Cette fois-ci, l’adversaire était tellement prévenu qu’on pouvait penser qu’il allait redoubler d’attention. Vu les matches que les Bleus avaient réalisés contre les Roumains, les Serbes et les Iles Féroé, il y avait lieu d’être optimiste, ou tout au moins excité à l’approche de la confrontation.

Excité, je le suis toujours quand je pose le pied à Dublin. C’est une des villes de mon coeur et ce soir-là, je comptais soutenir les Bleus autant que les Boys in Green. En fait le résultat que j’espérais était une victoire des Irlandais, mais avec beaucoup de buts des deux côtés, afin que la France finisse le travail au match retour, grâce aux buts marqués à l’extérieur qui n’auraient pas manqué de mettre une pression trop grande sur l’Irlande. 3-2 eût été parfait, tout le monde eût été satisfait. Et je voulais passer une bonne soirée avec mes vieux copains.

oneills.1258460416.jpg

O’Neills était bondé. Lorsque Tom nous rejoignit, en compagnie de Rob, nous étions déjà un peu émêchés avec Barra. Nous regardions le match dans une ambiance bon enfant. Par moments, mes amis reconnaissaient que la France était supérieure techniquement. Tom reprochait aux attaquants irlandais de se débarrasser du ballon plutôt que de prendre leur responsabilité et de tenter l’exploit. Dès avant le but français, ils déploraient les espaces que les Irlandais laissaient aux Français. Puis ils me demandèrent : « Qui est passé dans votre groupe ? La Serbie ? » Long regard muet, et souriant. Ils n’avaient pas de mot. « On devrait jouer la Serbie, alors! »

Après le match, le pub ne désemplit pas, malgré la défaite de l’Eire, 0-1. Mes amis convinrent que c’était jouable, pour eux, à Paris, mais ils n’y croyaient pas trop. Ils n’ont pas semblé remarquer que si l’Irlande avait laissé de tels espaces en défense, cela venait de l’impact de leurs adversaires, qui les avaient usés jusqu’à la corde. A l’image de leur sélectionneur italien, ils ont préféré penser que la France avait eu de la chance. Moi je ne dis rien, mais je ne crois pas une seconde à un retournement de situation à Saint-Denis. La France a trop de ressources. Même si sa défense laisse à désirer, elle possède au moins deux joueurs à chaque poste qui se trouve être supérieur à son équivalent irlandais. Et la communication irlandaise a trop insisté sur le fait que le public français était pourri, râleur et pas sympa, et que cela jouerait en leur faveur. Ce ne sont pas des choses à dire à haute voix, ils vont être surpris par un accueil tonitruand à Saint-Denis. 

Sur le chemin du retour, je notai une bonne humeur générale dans la rue. A la hauteur du Stag’s Head, les gens buvaient dans la rue piétonne. Une jolie fille en habit de soirée fumait toute seule sans être embêtée. Passés Ha’Penny Bridge, la fête continuait dans la ville. Ma parole, on aurait cru que les Irlandais avaient gagné ce match.

Aventures en bateau gonflable

 bann-33.1251757294.JPG

J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

bann-321.1251756864.JPG

Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

bann-324.1251757061.JPG

Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

bann-323.1251756566.JPG

Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

sandy-row.1239313403.JPG

J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

alex-hurricane-higgins.1239647894.jpg

Courir dans les marécages

entre-les-cimetieres-4.1237199133.JPG

En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

 entre-les-cimetieres-13.1237199600.JPG

La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

entre-les-cimetieres-14.1237200017.JPG

Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

entre-les-cimetieres-6.1237199268.JPG

 Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

entre-les-cimetieres-10.1237199186.JPG

« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

entre-les-cimetieres-16.1237199363.JPG

Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Un club turc francophile

Je me suis dit, tant qu’à être à Istanbul, autant aller voir un de leurs grands clubs jouer. Les amateurs de football ont l’habitude de voir jouer en Ligue des Champions (coupe européenne), chaque année, des clubs comme Galatasaray, Besiktas, Fenerbahce. Eh bien ces trois clubs sont tous stanbouliotes, et leur stade est distant de quelques kilomètres l’un de l’autre. En ceci, les Turcs sont plus proches des vrais pays de football où les grandes villes possèdent au moins deux clubs rivaux, évoluant dans l’élite de leur pays. A Manchester, il y a Manchester United et Manchester City ; à Liverpool, Liverpool FC et Everton ; à Milan, l’Internazionale et l’AC Milano, etc. Il n’y a qu’en France qu’on voit un club par ville, ce qui force les Lyonnais à détester les Stéphanois plutôt que d’autres Lyonnais. Or moi qui ai une grande affection pour Saint-Etienne et ses administrés, je n’aime pas les jours de derby. Mon rêve serait qu’à Gerland, joue un club lyonnais quelconque, et que dans le nouveau stade en construction (à Saint-Fond, je crois) joue l’Olympique lyonnais. Les deux clubs s’affronteraient dans des derbys de folie qui mettraient la ville sous une tension extraordinaire. La bonne ville de Lyon appartiendrait au football pendant deux jours, ce serait la fête et la bagarre.

J’ai choisi Galatasaray par chauvinisme, parce que la France est en lien indirect avec la création de ce club. Historiquement, le Galatasaray Spor Kulubü (fondé en 1905) est une émanation du Lycée de Galatasaray, qui, depuis 1868, dispense un enseignement en français et en turc, par des professeurs français et des professeurs turcs. Ce n’est pas un « lycée français de l’étranger », notez bien ; c’est un lycée turc, fondé par les Ottomans au XVe siècle, mais que le sultan Abdülaziz a voulu transformer en un lieu d’élite scientifique en le mettant délibérément sous l’influence française. C’était l’époque où l’ingéniérie française était la plus performante du monde, mes amis, où le mot « France » n’évoquait pas un pays charmant et déliquescent, mais une nation moderne, crainte et éclairée (ce qui ne nous a pas empêché de perdre la guerre contre les Prussiens deux ans plus tard.)

L’influence de la culture française parmi l’élite turque est d’ailleurs une chose qui frappe le voyageur. Pamuk lui-même ne parle que d’auteurs français et turcs, comme si pour lui, l’Occident tout entier était concentré dans notre pays. Or, il vit aux Etats-Unis, paraît-il, cela ne vous fait-il pas honte ? A moi, si. Je dis que nous aurions dû lui offrir une bourse, un emploi à vie à la Sorbonne ou à la fac de Lyon, un appartement avec vue sur le confluent d’où il aurait contemplé l’union du Rhône et de la Saône.

Autour du stade de Galatasaray, on me vend un billet pour une dizaine d’euros, et on me refuse à l’entrée. On me dit d’aller plus loin, toujours plus loin. A chaque fois que je montre mon billet, on me fait signe d’aller encore plus loin. Je fais donc le tour du stade, jusqu’à ce je trouve une entrée où personne ne fait la queue. Je m’y présente humblement, montre mon billet. On me fouille soigneusement, avec gêne car on voit très vite que je suis un étranger. Les policiers rigolent et se foutent de leur collègue qui est obligé de me fouiller comme si j’étais un éventuel terroriste. Il s’excuse du regard et répond aux rigolades de ses collègues par une vraie dignité. Il fouille mon sac, sort le livre de Pamuk qu’il contemple quelques secondes, et qu’il montre avec à ses collègues avant de le remettre à sa place, puis me fait signe d’y aller.

Je comprends pourquoi j’étais seul : c’est la tribune des supporters adverses. Enfin, la tribune, le carré, l’angle de tribune, encagé du sol au plafond. Nous serons donc Une petite cinquantaine de pelots à supporter, pour l’occasion, le club de Kayserispor. L’ambiance est bonne. C’est un match sans enjeu, le temps est pluvieux, et pourtant, le stade est presque plein. A l’attaque de Galatasaray, je suis bien aise de voir jouer Milan Baros, meilleur buteur pour la Tchéquie de l’Euro 2004, qui a joué à Lyon pendant quelques années (et qui n’a rien donné.) Il ne donnera pas grand chose ce soir non plus. D’ailleurs je suis plutôt impressionné par les visiteurs. Kayserispor défend extrêmement bien et leurs contre-attaques sont intelligentes et toujours dangereuse.

Il y aura match nul, 1-1, ce qui est très décevant pour le club du lycée de la splendeur française.

Marseille Liverpool

Eh bien c’est Marseille qui a été choisie. L’histoire dira si c’était une bonne idée, compte tenu de l’endettement de la ville et du peu d’argent que l’Union européenne investit dans l’événement. Espérons que la région entière s’investisse dans une vision élargie du développement culturel.

Et voilà que ce soir, l’olympique de Marseille joue contre le FC Liverpool, le club phare de l’actuelle capitale européenne de la culture. Ce n’est pas du délire, honnêtement ?

Rappelons que Liverpool s’y était prise très en avance pour bien réussir son année de capitale culturelle. Et que cela ne l’a pas empêchée de gagner une ligue des Champions il y a quelques années.