« Les Bohèmes », une exposition irréconciliée

L’exposition du Grand Palais est extrêmement étonnante, bizarre. Osons le mot, après tout, qu’est-ce qu’on risque ? C’est sans doute un gros ratage, et c’est pourquoi j’en garde un excellent souvenir.

Devinez de quel peintre il s’agit

Exposition bizarre parce que les choses qu’elle associe, on a du mal à les associer spontanément. C’est donc potentiellement très stimulant, mais aussi possiblement casse-gueule. Il s’agit de parler en même temps des « Bohémiens », c’est-à-dire du peuple Rom, et des artistes « Bohème » qui, au XIXe siècle, menait une vie pauvre et dissolue.

Les uns sont issus d’une histoire longue et mouvementée, les autres viennent grosso modo de la bourgeoisie et forment une classe de petits cons. On se demande comment faire une exposition avec deux réalités si éloignées l’une de l’autre.

Moi, je tenais à la visiter car j’avais contribué au hors-série de Télérama, intitulé « Les Bohèmes », sorti à l’occasion de cet événement au Grand Palais. Je ne pouvais pas être indifférent à l’exposition qui était à l’origine de ma propre pige. J’avais écrit mon article sur les nomades irlandais, les « Tinkers », et je l’avais écrit dans l’obscurité la plus totale quant à l’expo, et maintenant que tout était publié, je pouvais aller voir de mes yeux de quoi il retournait exactement.

J’ai pris beaucoup de plaisir au début, sur tout l’étage du bas, mais avec le recul, je reste sceptique quant à la pertinence d’associer « Bohèmes », « Bohémiens » et ressortissants Roms, même si l’imagerie du Bohémien a beaucoup influencé les poètes et les artistes.

Baudelaire aurait plus ou moins inventé le terme de « bohémianisme », inspiré par l’étude qu’a faite Franz Liszt sur la musique tsigane de Hongrie. On sait aussi combien les poètes aiment parler des nomades, combien ils se comparent eux-mêmes à des bohémiens. Inversement, il n’y a pas beaucoup de Roms qui soient devenus poètes et peintres à Montmartre. Il n’y a donc aucun échange entre les deux réalités abordées.

D’ailleurs, la séparation en deux étages montre assez bien ce caractère irréconciliable : le rez-de-chaussée est dédié aux oeuvres d’artistes européens représentant plus ou moins ces mystérieux « Egyptiens » qui sont apparus au XVe siècle en Europe de l’ouest.

La première archive en français que l’on possède sur eux est la mention d’un échevin d’Arras en 1419 : « Merveille venue d’Egypte ». Avant d’être persécutés, les Roms ont longtemps été objets de fascination et aussi très en vogue dans les cours les plus brillantes, où ils apportaient des connaissances nouvelles venues d’Orient, de la musique et des danses envoûtantes, ainsi que des techniques de soin révolutionnaires.

Leonard, le Caravage, Courbet, tout le monde est là pour montrer des femmes sensuelles et inaccessibles, des Carmen au sang chaud, ainsi que des familles en vadrouille.

« Bohémiens en voyage » d’Achille Zo (1861)

A l’étage, des salles en enfilade consacrées au mouvement des « Bohèmes », dont les plus connus sont Rimbaud et Verlaine. Ces espaces sont soudain très théâtralisés, avec des reconstitutions de cafés à absinthe, d’atelier de peintre avec un poële au milieu. Toute une scénographie dont je ne sais que penser.

Or, quand j’évoluais dans ces salles bohèmes, je n’arrivais pas à voir le rapport avec l’étage du bas et les images des Roms. Autant lors de ma visite qu’aujourd’hui, je ne réconcilie pas les deux parties de l’exposition. Il y a d’un côté la fascinante représentation des Bohémiens en Europe de l’ouest, de l’autre un mouvement artistique anti-bourgeois, de jeunes gens menant une vie de patachon. D’un côté des familles bibliques qui voyagent comme la sainte famille en Egypte, de l’autre des putes parisiennes et des étudiants fils à papa.

Ces jeunes bourgeois étaient pauvres quelques années avant de réintégrer le confort des règles morales majoritaires. Pour un Rimbaud en véritable rupture avec la norme bourgeoise, on compte une immense majorité de jeunes héritiers qui ne faisaient que s’encanailler dans des cafés tapageurs (aux lustres éclatants). Alors que les Bohémiens (les Tsiganes, les Gitans, les Romanichels, les Manouches, les Sinti et les Roms, appelons-les comme on veut) n’ont jamais vraiment eu le choix d’entrer ou de sortir de la norme bourgeoise.

Il suffit peut-être de mettre son cerveau en mode alternatif et de se dire qu’on a vu deux expositions, qui font réfléchir sur deux thèmes bien distincts mais également stimulants : la présence des Roms dans l’histoire de l’art, et la question de la précarité dans la création artistique moderne. (Cette deuxième partie, en revanche, est tout de même très poussive! Il ne faut la recommander qu’aux adolescents qui rêvent de liberté et qui essaient de lire Rimbaud.)

Tout cela n’enlève rien au charme infini qu’il y a à se prélasser devant de très beaux tableaux. Mention spéciale pour les deux oeuvres qui ouvre et clôture l’exposition. Deux oeuvres qui d’ailleurs sont en porte-à-faux par rapport au reste de l’expo. En premier lieu le film de 1932 de Moholy Nagy dans la banlieue de Berlin, magnifique documentaire sur les Tsiganes. Et le tout dernier couloir qui expose des lithographies d’Otto Mueller qui a vécu avec les Tsigane des Balkans dans les années 1920. Ces images extraordinaires montrent comment l’artiste s’est cru transporté en terre inconnue : il a fait de ces Bohémiennes des Tahitiennes à la Gauguin et des Africaines de bazar.

De nombreuses femmes sont seins presque nus, des enfants ont tout l’air de prostituées dans une végétation tropicale, bref Otto Mueller s’est laissé aller à un imaginaire colonial de la plus pure tradition orientaliste.

Ces tableaux terminent l’étage où l’on ne voyait que des Parisiens du XIXe siècle, mais qu’importe. Quand on se plante, dans une exposition ou dans tout autre chose, il faut le faire à fond, et sans remord.

La librairie du Vigan

Quand je descends au Vigan, je ne manque pas de traîner dans la librairie, « Le Pouzadou ». (J’ai demandé au libraire : « pouzadou », en occitan, c’est un petit cours d’eau, ou un puits, à l’intérieur d’un village, et par extension, une grosse louche qu’on utilise pour puiser l’eau.)

Pour une aussi petite ville, cette librairie est impressionnante de qualité et de variété. On y trouve un authentique choix de libraire, non pas tout ce qui sort et qui se vend, en vrac, mais un regard sur ce qui paraît et sur ce qui s’écrit. Des livres de littérature contemporaine, parfois exigeante, des essais et de la littérature mondiale de haute volée, ainsi que des petites collections de livres un peu gadgets, comme cette « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréales, qui propose une série de textes courts sur la forêt, la rivière, la marche à pied, le voyage en train, la navigation hauturière, etc.

On y trouve aussi des classiques de la région, car les Cévennes sont une terre littéraire. Je ne connais pas encore les vedettes locales, qui publient localement des best-sellers locaux. Des titres suggestifs, du type La captive de l’Aigoual, La belle aux châtaigniers (je dis n’importe quoi), ou bien Vous ne boirez pas à ma source, messieurs d’Alès (ce titre là mériterait peut-être d’être écrit). Des piles de romans populaires prennent place dans cette librairie, couverts de jaquettes rappelant les séries télé de TF1. Les noms d’auteur fleurent bon le terroir, les Peyrefiche côtoient les Puech et les Perrier ; les Combe rivalisent avec les Jeanjean.

Mais celui que j’ai voulu lire dès l’été dernier, avant de m’installer sur le terrain de mon frère, c’est le grand écrivain de l’entre-deux-guerres, qui a donné son nom au lycée du Vigan, André Chamson. J’ai acheté au Pouzadou un tome de ses œuvres complètes. Tout l’imaginaire littéraire et narratif de Chamson se situe dans le sud des Cévennes. Il l’a dit lui-même : prenez un compas, mettez sur la carte la pointe sur le Mont Aigoual et le crayon à dix kilomètres de là, et tracez un cercle ; vous aurez le monde romanesque d’André Chamson.

On connaît Chamson pour son engagement contre le fascisme, sa rigueur protestante, ses actes de résistance pendant l’occupation, récompensés après laguerre par une élection à l’académie française. Mais connaît-on sa littérature ? Son style, son phrasé, ses visions ? Moi je les connais, pour le coup, j’en parlerai dans d’autres billets. C’est un écrivain qui vaut la peine d’être lu.

Comme toute librairie, celle-ci doit sa survie à une diversification de commerce : papèterie, carterie, cadeaux en tous genres, tout est bon pour faire entrer de la trésorerie, et permettre à la littérature contemporaine de garder sa position prédominante. Comme toujours, on sent une certaine précarité, poignante, dans cette librairie d’amoureux. On sent que les marges de manœuvre sont très étroites et qu’il faut se battre, sur un fil, pour conserver assez d’espace pour les livres de qualité, et ne pas se laisser envahir par des produits en plastoc, ou des trucs qui font boum-boum. Comme toutes les librairies qui survivent, le Pouzadou respire une forme de militantisme de la lecture.

Ce militantisme résistant est souligné par la stèle voisine, commémorant « chef Marceau », leader du Maquis « Aigoual-Cévennes », tombé place de Bonald en 1944.

Bien placée, finalement, devant une fontaine, à deux pas de l’église, la librairie est un des commerces phare du Vigan. Autant que les cafés qui abondent de l’autre côté de la place du Quai, le Pouzadou s’est imposé dans le paysage de la ville et participe crânement à l’identité du bourg. D’ailleurs, il paraît que le libraire a été élu maire de la commune, c’est dire si le livre et la lecture n’ont pas baissé les bras dans les Cévennes méridionales.

We are exceptional!

C’est le slogan de l’université Queen’s, où j’ai passé les quatre dernières années.

Entre nous, les thésards et les maîtres de conférence, quand nous buvons des pintes, nous nous posons des questions. Pourquoi un tel slogan, « Nous sommes exceptionnels » ? Pourquoi tant d’arrogance ? D’où vient cette étrange mégalomanie ? Une si petite province, quelle folie des grandeurs ! Une ville dont le centre est toujours calme et assoupi, pourquoi une telle excitation ?

Car il faut dire les choses sans fard : Queen’s est une fac très agréable, que je recommande à tout le monde ; les conditions de travail y sont incomparables avec les universités françaises, mais on chercherait en vain le caractère « exceptional« .

Plus généralement, on peut s’étonner que des professionnels de la communication puissent s’accorder sur un truc pareil : « We are exceptional« , qui se décline sur tous les murs et tous les documents issus de ce temple des diplômes. Il doit y avoir une raison. Qui visent-ils ? Quel effet cherchent-ils ? C’est peut-être en listant les cibles que l’on peut trouver des réponses à ces questions :

Ils visent des étudiants étrangers (car ces derniers paient des frais d’inscription très élevés, donc remplissent les caisses) ; auquel cas ils espèrent peut-être que les Indiens et les Chinois prendront ce slogan au pied de la lettre et seront prêts à dépenser des millions pour venir.

Ils visent les entreprises locales et nationales en vue d’investissements massifs : cette affirmation est donc une sorte de promesse de visibilité. C’est aussi une façon de dire au monde marchand que l’on n’est pas une bande d’intellectuels torturés et/ou progressistes, mais que l’on est jeunes, positifs, capables de folies et de démesure : pour pouvoir dire « je suis exceptionnel », il faut déjà en avoir dans le pantalon. Et donc être, bon an mal an, bankable.

Ils visent la population nord-irlandaise dans son ensemble : c’est peut-être une façon de communier avec la société dans le chauvinisme provincial. Nous sommes exceptionnels, c’est-à-dire nous nous sommes sortis de grands périls, nous avons « surmonté nos différences » et nos oppositions, nous avons réussi à rester nous-mêmes en « restaurant la paix » (le fameux peace process), et c’est un accomplissement exceptionnel. C’est en effet le type de discours qui est constamment servi dans les médias, donc le slogan peut être efficace pour incarner l’Irlande du nord en tant qu’institution.

Ils visent les entreprises étrangères ; dans ce cas, cette exclamation a pour but d’exprimer la « confiance en soi » qui est si importante dans la culture américaine. Etre confiant, au risque de passer pour arrogant parfois, est le signe d’une bonne santé, d’une capacité à agir, d’un professionalisme de bon aloi.

Voilà les quelques hypothèses qui nous sont venues, l’autre soir, dans un pub de Stranmillis. Mais aucune ne nous a paru satisfaisante. Nous avions beau trouver de nouvelles explications, nous restions toujours sur le seuil et, nos pintes vidées et roulant des cigarettes dehors, nous avions toujours le sentiment de ne pas comprendre la raison qui poussait une université à oser une telle communication.

Des cérémonies de l’université

Non je n’irai pas, vous dis-je! C’est contre mes principes.

J’ai beau m’expliquer, cela ne passe pas, je suis compris de travers.

Chaque année, les étudiants qui viennent de finir leur cycle d’étude se pressent aux cérémonies dites de « Graduation ». C’est l’occasion de revêtir une robe, ou une cape, codifiée en fonction du grade qui est le vôtre.

C’est une célébration bon enfant, où chacun se réjouit d’avoir terminé, et c’est l’occasion pour la famille de se réunir et de se photographier dans la grande université de la ville ou de la province.

Mais je ne peux pas me résoudre à participer à ce type de défilé. Pour la sagesse précaire, l’éducation doit être un projet collectif et universel, non un privilège. Et tous ces jeunes gens en costume de lauréat, ils ne célèbrent aucunement la connaissance, ni encore moins une découverte qu’ils auraient faite, ou une œuvre qu’ils auraient produite. Ils célèbrent leur accession à un statut social envié.

Or l’université ne devrait pas être un lieu de compétition, mais un lieu de savoir. Dit comme cela, c’est quand même très banal.

Quand je vois la bonne société se réunir ici, sur le campus, pour se congratuler, je ne peux m’empêcher de penser que c’est la classe dirigeante qui vient parader pour bien montrer à la ville que la relève est assurée ; qu’une minorité d’individus a bien reçu, des mains de l’université, le droit de diriger les affaires de la collectivité.

Ce faisant, l’université perd sa vocation intellectuelle et culturelle pour vendre son âme aux plus offrants, c’est-à-dire aux classes sociales dirigeantes et aux entreprises capables de la sponsoriser.

Mais j’ai assez parlé de cela, dans un billet vieux de deux ans déjà.

Quand j’explique cela à mes amis, ils se moquent gentiment de moi, persuadés que je fais le grincheux. Peut-être pensent-ils aussi que je suis pingre, car cette cérémonie coûte 80 euros aux étudiants. Comme je veux seulement qu’on m’envoie mon diplôme chez moi, je ne débourserai « que » 15 euros.

Cependant, assistant ces jours-ci à de telles cérémonies pour accompagner des amis, je me suis mieux aperçu de la dimension émotive et sentimentale de la chose. Deux jeunes femmes, docteures en physique, m’ont appris à respecter ces poses et cette pompe.

L’une est originaire du Bangladesh. Elle s’est habillée en sari orangé, et les voiles de sa tenue traditionnelle se mêlaient à celles de la robe de lauréate occidentale.

Dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, jouxtant l’université, elle resplendissait de couleurs. Au fond, ces couleurs abolissaient la distinction sociale, je ne saurais trop expliquer comment.

L’autre est une Macédonienne d’origine serbe. C’était la première fois qu’elle faisait partie d’une telle cérémonie, et elle eut plusieurs fois envie de pleurer. Triste que ses parents ne pussent être avec elle, elle nous remerciait d’être là autour d’elle et faisait des efforts infinis pour supporter la douleur causée par les souliers à talons.

Pour elle, ces couleurs et ces uniformes étaient le signe de la fin de la galère, et d’une immense fierté personnelle.

Cela ne me convaincra pas de me déguiser moi-même en docteur frais émoulu. J’ai quarante ans après tout, il y a des choses qu’on ne fait plus à quarante ans.

Mais maintenant, quand je vois ces jeunes filles se serrer contre leur père pour la photo, je comprends mieux la simple émotion familiale qui se dégage de tout cela.

Les Travellers à Lyon

Pecker Dunne, dessin d'Hubert Thouroude

Vendredi 1er juin, la librairie lyonnaise Raconte-moi la terre m’invite à animer une soirée autour de mon livre de voyage ethnologique en Irlande.

Il y a quelques jours, une grosse semaine, j’ai procédé au lancement du livre à Paris, à la Maison d’Europe et d’Orient. Le choix du lieu était délicieusement hors de propos : spécialisée dans l’Europe orientale, cette librairie/centre culturel était assez peu adaptée à un récit de voyage dans l’extrême-Occident du continent. 

A Lyon, la librairie qui m’accueille est consacrée au voyage en général, mais la tendance globale de ses animations, m’a-t-il semblé, penchait vers les conférences « Connaissance du monde », honnies par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.  

Le libraire m’a demandé de mettre au point une « projection », et de faire une présentation palpitante d’une petite heure. Il ne savait pas, le libraire, que je suis un piètre photographe, et que mes capacités en création de diaporama sont lacunaires. Je me prépare donc à un événement de moyenne amplitude, où la parole devra pallier aux insuffisances de l’image.

Pour ceux qui se trouvent à Lyon, c’est à 19h00, rue du Plat.

Le charme de la chambre d’hôtel

Autant je suis habitué des aéroports, autant je ne suis pas blasé des chambres d’hôtel. Moi qui favorise plutôt l’option « logement chez l’habitant », ce qui permet de revoir ses amis et ses oncles, de prendre des nouvelles, les rares fois où je me retrouve à l’hôtel est pour moi une petite fête intime.

Généralement, je dors mal à l’hôtel car je suis trop anxieux d’en profiter un maximum, de regarder assez par la fenêtre, de prendre assez de douches, de flâner suffisamment dans les rues environnantes, de renifler un peu les choses et les êtres qui m’entourent.

Ce weekend dans la rue des Carmes, je n’ai presque pas dormi car je combinais de nombreux motifs d’excitation : une conférence à écrire, un quartier exceptionnel à explorer, un colloque passionnant à suivre, des amis à voir.

Par dessus tout, il y avait tous ces livres… Chez mes éditeurs, il y avait des piles d’ouvrages publiés depuis 2007, et ils m’avaient dit de me servir. Le soir même, le sol de ma chambre d’hôtel était jonché de récits de voyage de toutes les époques et de toutes les couleurs. Des rééditions de Pierre Mac Orlan, des nouvelles coréennes, des contes chinois, des souvenirs de botanistes voyageurs… Un vraie fête, je vous dis.

Et puis on ne passe pas quelques jours à Paris sans boire du café. Sur le zinc, boulevard Saint-Germain, il coûte un euro et il est délicieux. Inutile de préciser que tous les cafés ingérés n’ont pas favorisé ma faible propension au sommeil. Tant pis, me disais-je, on dormira à Belfast.

La promenade à vélo la plus nette de ma vie

Quelle promenade magnifique, à Paris, sur les six heures de l’après-midi.

Je venais d’arriver à mon hôtel, et une jeune chercheuse québécoise m’attendait pour me donner les clés de ma chambre. Dans le vestibule, nous devisions des récits de voyage médiévaux. Cette fille était une médiéviste. Son accent était léger et très distingué, comme souvent les accents québécois.

Je dus rompre cette charmante conversation pour aller prendre un vélo public, rue des Ecoles. Et je descendis jusqu’au boulevard Saint-Michel, remontai la rue Racine pour aller vers la place de l’Odéon. L’air était doux et le soleil baissait tranquillement.

En longeant le Palais du Luxembourg, sur la rue de Vaugirard, j’eus une bouffée d’émotion. « Comment peut-on détester Paris ? » me disais-je. Les gens sont calmes, on peut s’y trimballer à vélo, passer au rouge et se laisser porter. Ce trajet qui m’amenait vers le boulevard Raspail était si symbolique pour moi que je me souviens précisément de tous les détails.  

Je posai ma bicyclette sur une borne de la rue d’Assas et me dirigeai à pied vers le cabinet d’avocat P. où l’on m’attendait. J’étais calme et sans appréhension. Une fille au crâne rasé me fit entrer et me conduisit à travers les couloirs vers un bureau, tout au fond du cabinet, où M. travaillait sur des piles de livres.

C’était mon livre qui était là, dans sa couverture rouge coquelicot, avec le dessin de mon frère qui lui donne son peps. Des piles d’exemplaires de mon livre, qu’il me fallait dédicacer aux journalistes avec qui je me sentais des affinités. J’ai demandé comment on faisait. On m’a dit qu’on pouvait par exemple écrire juste avant le titre « Pour Machin Chouette, ce… », et après le titre, écrire quelques phrases bien senties qui donnent envie de s’y arrêter un instant.

J’étais pris au dépourvu. Certains de ces journalistes, je les lis et les écoute depuis vingt-cinq ans. Ce n’est pas quelques mots que je pouvais écrire, mais une longue lettre. 

Au retour, en pleine nuit, j’avais bien trop faim pour faire attention à la route. Je suis retourné à ma chambre et me suis envoyé de la bière, de la charcuterie, du pain et des mousses au chocolat. Plus tard dans la nuit, je me suis réveillé car il me fallait travailler ma conférence qui était loin d’être prête.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

Le Titanic au secours de Belfast, la ville-catastrophe

Titanic Museum, Belfast

Le Belfast Telegraph déploie en pleine page un superbe projet : un grand musée sur le Titanic, dont l’architecture rappelle un peu la coque d’un bateau et dont la couleur dorée doit faire oublier tous les malheurs de la ville.

Le journal insiste pesamment sur le fait que le nouveau musée sera la « tour Eiffel de Belfast », et qu’il symbolisera la ville au même titre que le Colisée symbolise Rome, et Big Ben Londres.

Non.

Je ne veux pas être désagréable, mais non, le musée ne symbolisera pas Belfast. Ce qui symbolisera Belfast, pour quelque temps encore, ce sont les violences entre catholiques et protestants. Comme c’est le cas pour Verdun, pour Beyrouth, pour Guernica, pour Hiroshima, pour Omaha Beach, quand on prononce le nom de Belfast, les gens pensent d’emblée à des images de guerre. Les gens pensent « bombe », « IRA », « guerre civile ».

Cela changera bien sûr, avec le temps, mais rien ne sert de se précipiter comme le font les idéologues d’Irlande du nord.

Quelques pages plus loin, le même journal consacre une double page à ceux qui sont encore dans les cadres mentaux des Troubles, ceux qui n’ont pas encore tourné la page de la guerre civile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il y a encore 88 murs de séparations entre quartiers, alors qu’il y en avait moins de la moitié en 1974. La ségrégation est donc en situation croissante. Le mur le plus important est d’une longueur de 5 kilomètres. Et les dernières élections en date ont montré un net recul des partis non-communautaires. Quoi qu’en disent les idéologues, le peuple a encore voté massivement pour les « unionistes » (plutôt protestants, pour l’union avec la Grande Bretagne) ou pour les républicains (plutôt catholiques, en faveur d’une réunification de l’Irlande). Ils n’ont été attirés ni par les verts, ni par les socialistes, ni par les trucs multiculturels.

Alors les idéologues se tournent vers l’architecture grandiose. Des millions de livres sterling pour un gros monument à la gloire de Belfast. C’est ici que le célèbre Titanic a vu le jour, alors célébrons-le, chantons-le.

On n’a pas encore osé mettre en avant le fait que le Titanic est surtout célèbre pour avoir coulé, et qu’il est, pour toujours, le symbole de l’échec technologique naval, et d’une grande catastrophe humaine. On veut faire un gigantesque bâtiment pour que l’histoire récente paraisse toute petite à côté, mais ce que l’on risque de faire, c’est de redoubler la réputation de Belfast comme ville-catastrophe.

Ou comment inventer un urbanisme de la fêlure, de la blessure et de l’échouage en pleine mer.

L’écrivain de Lyon

André Chamson écrit sur les Cévennes, Pagnol sur la Provence, Dhôtel sur les Ardennes. J’aime bien ces écrivains qui ancrent leur style et leur imaginaire sur un territoire avec lequel ils recherchent une communion intense.

James Joyce et Dublin. William Faulkner et Lafayette County (dans le Mississipi).

C’est un type d’écrivains à part, car la plupart des autres n’ont pas élu un territoire en particulier. Victor Hugo par exemple, parle davantage de Paris que de son lieu d’origine, Balzac parle admirablement de la Touraine mais a écrit sur tous les territoire possibles.

Même Proust, je serais tenté de ne pas voir en lui l’auteur d’un territoire en particulier, car il a profondément fictionnalisé Illiers, Cabourg et Paris. Alors que lorqu’on lit Chamson, on est dans les Cévennes, on ressent physiquement ces sensations tranchées du soleil et de l’air chaud, de l’eau froide des gouffres.

Si j’étais un écrivain, je tâcherais moi aussi d’élire un territoire et de le chanter. Je serais le chantre de Lyon.

Lyon mérite d’être reconnu sur la carte de la littérature mondiale, je ne comprends pas que ce ne soit pas déjà fait. Tous les écrivains lyonnais, et ils sont nombreux, ont préféré partir et parler d’autre chose. Qui se souvient que Saint-Exupéry était lyonnais ? Tout le monde l’imagine dans un désert avec son avion, ou au-dessus des Andes, quel ennui.

Lyon est la nouvelle terre élue de mon coeur. Sa géographie est magique. Verticalement et horizontalement, cette ville inspire un grand effroi : la colline de Fourvière était déjà un lieu de culte pour les Gaulois avant l’arrivée des Romains (Lug-Dunum, « le mont du Dieu Lough »). Horizontalement, au niveau des cours d’eau, Lyon est à un croisement cardinal : la confluence des deux rivières lui amène le nord par la Saône, la Suisse et les Alpes par le Rhône, et la vallée qui en descend souffle sur tout un couloir qui trace jusqu’à la mer méditerranée.

Je pourrais raconter tout un tas d’histoires drôles et mélancoliques dans ce décor mythologique. Des histoires d’amour puériles, des bandes de copains à la dérive, des métiers variés.

Je raconterais des histoires de ramoneurs. Qui mieux qu’un ramoneur connaît une ville ? Il la perçoit depuis les toits et depuis les sous-sols! J’ai des souvenirs magnifiques de ces journées passées avec mon père, où nous allions de chaudière en chaudière. Adolescent, étudiant, je découvrais ma ville natale par ses conduits de cheminées. Parfois j’avais le droit d’aller sur le toit d’une maison, d’une usine ou d’un immeuble, quand c’était nécessaire, et que mon père s’était assuré que je ne courais aucun danger.

Je me souviendrai toute ma vie de ce collège (ou était-ce un couvent ?), qui surplombait la Saône, à Saint-Just. Pendant que mon père cherchait la clé de la chaufferie, moi je me roulais une cigarette et je fumais sur le talus en regardant la vue splendide de fleuve, et de la ville de Lyon qui étincelait au soleil d’un matin d’hiver. Le travail de ramoneur est un des métiers les plus poétiques que l’on puisse imaginer.

Vers l’âge de 17 ou 18 ans, j’étais sur un toit d’usine, et voyais mon père marcher sur la crête du toit. Il avait dû me dire de rester là et de surveiller quelque chose. J’étais tout à ma contemplation esthétique : les lignes du toit, les nuages blancs, la silouhette en ombre chinoise, et soudain la fumée de suie noire qui éclatait de la cheminée à chaque sortie de hérisson. Je me disais que la scène valait d’être filmée, sans même qu’il y ait d’histoire ni d’intrigue. Il fallait faire un film de contemplation pure. Je sortis mon carnet de note pour dessiner la silhouette de mon père qui marchait sur le toit. Les lignes que faisaient les plaques de tôle ondulée donnaient une architecture expressionniste à cette scène. Sur fond de ciel bleu, c’était beau à pleurer.

A cette époque, j’avais commencé un roman pour enfant qui mettait en scène un ramoneur, et un enfant qui fuyait je ne sais qui sur les toits. Mais j’étais encore trop enfant et je n’ai pas poursuivi mon roman.

Quand je suis tombé amoureux de F., j’étais encore ramoneur à temps partiel, et elle, sa peau était si blanche. Son appartement était en haut des pentes de la Croix-Rousse, et avait une vue dégagée sur le centre-ville. Quand je revenais de mes journées de ramonage, même lavé et savonné, mes mains avaient conservé de la suie dans les jointure. Ma vie était à cette époque très contrastée, entre le noir des chaufferies et la blancheur éthérée de F.

Je travaillais aussi au Musée d’art contemporain de Lyon, tout de blancheur lui aussi. Après avoir été viré, j’ai déboulé dans les bureaux habillé en ramoneur. La tête effarée, effrayée de mes anciens supérieurs hiérarchiques en me voyant. Un ouvrier, ils n’avaient jamais vu cela. Eux qui se croyaient de gauche, et qui lisaient Les Inrock le matin, en buvant du café.

Une image m’obsède : ma main noirâtre sur le visage pur et abandonné de F.

Je ferai un livre autour de cette image là, non parce qu’elle est intéressante, mais parce qu’elle concentre toutes les lignes narrratives qu’il y aura dans mon roman : l’amour, le travail, le musée et les toits.

Il y aurait beaucoup de choses à dire, si un écrivain voulait se donner la peine de prendre Lyon pour centre de ses intrigues et de ses errements. En plus, Lyon, quel nom!