Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.

Pêcheurs de la nuit

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La nuit et le jour, sur le pont Galata, on pêche. Je ne suis pas sûr que ce soit seulement pour le plaisir, surtout quand il fait mauvais, comme ce soir.

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On peut arrêter sa voiture sur le bord de la route, un peu comme les camionettes qui bloquent les petites rues le temps d’une livraison. Ici, c’est juste le temps de remplir son seau de fritures. 

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Les poissons viennent de la mer Marmara. Peut-être certains viennent-ils de la mer Noir et ont traversé le Bosphore pour venir s’aventurer sur le véritable rideau de lignes qui se dresse au début de la Corne d’or.

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Les poissons ne sont pas énormes, mais cela nourrit une famille, à n’en pas douter, et cela se vend aux marchés.

Pont sur la corne dorée

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Le pont Galata ne traverse pas le Bosphore, mais le « bras d’eau » qui pénètre dans la ville (rive européenne). On appelle cela un estuaire, tout simplement. Cet estuaire là se nomme la « Corne d’Or ». D’après moi, ce nom vient de ce que ce plan d’eau ressemble un peu à une corne, et la référence à l’or vient du fait que dans l’antiquité, un tel estuaire était une bénédiction pour une ville de marchands. Les bateaux pouvaient arriver, ou accoster tranquillement (choisissez votre verbe), quelle que soit l’agitation de la mer. C’est la corne d’or qui a fait de la rive européenne la partie la plus riche et la plus développée de Bysance. Mettez un tel port naturel sur la rive asiatique et c’est elle qui se développe, non seulement grâce au commerce mais aussi aux chantiers navals que l’on pouvait aménager sur plusieurs centaines de mètres.

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Le pont Galata est l’un des trois ponts qui enjambent la corne d’or, à son extrémité, à l’entrée du Bosphore. Il a la particularité d’avoir deux étages. Un pour les voitures, le tram et les pêcheurs, et en dessous, un autre pour les cafés, les restaurants et les promeneurs.

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C’est en buvant un café turc ici-même que j’ai eu l’idée formidable concernant l’architecture des mosquées ottomanes. L’idée déjà exprimée sur ce blog qu’elles étaient « amas de bulles » comme de la mousse, ou de l’écume. Comme j’avais bien réfléchi, je me vidai l’intelligence en regardant passer les bateaux qui, depuis Eminönü et Karakoÿ, partaient sur le Bosphore ou en direction de la mer Marmara.

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Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

Idées pour sortir de la crise

N’achetez pas de voiture! Contrairement à ce que nous disent les journaux et les politiques, il ne faut pas sauver l’industrie automobile. Nous avons aujourd’hui une chance historique à saisir. Laissons les industries polluantes et dangereuses s’effondrer d’elles-mêmes et reconstruisons-les sur de meilleures bases.

Les engins automobiles, nous avons maintenant de nombreuses possibilités techniques, artistiques et sociologiques pour en construire de nouveaux, moins gros, moins accidentels, moins pollueurs, moins consommateurs. Ce qui nous empêchait de les mettre en oeuvre étaient principalement les industriels eux-mêmes, et la politique qui allait avec, qui faisaient tout pour que le business aille toujours croissant. Aujourd’hui que tout s’effondre, profitons-en.

Mais les emplois, allez-vous dire ? Les emplois doivent être trouvés, protégés, subventionnés.

Précisément, puisque c’est le politique – l’Etat – qui va soutenir l’emploi et donner la direction de l’activité, c’est le moment de réorienter les travailleurs d’une industrie à l’autre pour se lancer dans des grands travaux dignes de ce nom et qui nous ouvriront à ce beau siècle qui nous tend les bras.

Quels grands travaux ? Construisons des FORETS DE TOURS !!! Nous avons déjà parlé de cette question de forêts de tours dans des villes françaises qui donnent aujourd’hui une image d’endormissement. Les nouvelles tours magnifiques vont réveiller nos villes. Certes, elles vont faire exploser le budget, mais comme on entre dans une période où l’endettement de l’Etat devient vertueux, allons-y gaiement, nom de Dieu.

Qui va construire ces tours ? La France regorge d’architectes de talent qui n’ont pas grand chose à faire : mettons-les à profit immédiatement. Le cabinet Poitevin & Renaud, par exemple, qui a conçu le Pavillon élémentaire, pour l’Expo 2010 à Shanghai, leur projet n’a pas été retenu par Sarkozy : qu’ils le réalisent en France, pays de Jules Verne, de Gaston Leroux, et des grands timbrés de la Belle époque!

J’ai entendu dire que 10% de la population française vivaient directement ou indirectement de l’industrie automobile. Réunissons ces 10% dans un stade, et parlons-leur franco : Mesdames et messieurs, on vous propose d’arrêter avec la bagnole et, pour le même salaire, de vous lancer avec nous, en avant-garde de la France et de l’Europe entières, dans le projet le plus extravagant du XXIe siècle: une forêt de tours qui se verra depuis la lune. Il y aura des tickets restaurant et le Comité d’entreprise rest inchangé. Que ceux qui veulent continuer dans la bagnole lèvent la main.

En ce jour de la Saint-Guillaume, je lance l’appel du 10 janvier. Dans les livres d’histoire précaire, on nommera ce jour : L’appel de la forêt.

De la singularité de Belfast

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Les historiens du temps présent sont confrontés à deux positions, concernant Belfast.

Première position : c’est une ville exceptionnelle, à cause des conflits ethnico-religieux dont elle a été le théâtre. La ségrégation des quartiers et les murals politiques en sont des signes indiscutables.

Deuxième position : Sous ce caractère exceptionnel, la réalité de la ville est à la fois plus complexe et plus banale. Belfast est en fait traversée par d’autres conflits prenant en compte des facteurs tels que le sexe, l’âge, la race, et les inégalités sociales.

Pour Debbie Lisle (dans l’article que je cite dans le précédent billet), les murals ne sont qu’une manière pour les groupes extrémistes de recouvrir, et de « dépolitiser » les autres points de divergences, les autres problématiques urbaines (pauvres/riches, femmes/hommes, étrangers/autochtones, jeunes/vieux) que le conflit protestants/catholiques avaient éclipsés. D’après elle, Belfast serait confronté à des questions et des problèmes sociaux qui la rapprochent de Barcelone ou de Seattle.

D’un autre côté, si on enlève à Belfast son identité de ville fortement marquée par son antagonisme religieux, ne lui enlève-ton pas en même temps de sa singularité (« exceptionnalité ») et de son charme ?

La question n’est pas que rhétorique, ni seulement historique. Elle fait intervenir un grand acteur des relations internationales : le tourisme. Comment fera-t-on venir les touristes ? En effaçant les traces du conflit, ou en les mettant en scène ?

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Quelques « murals » de Belfast

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 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

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Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

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Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

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Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

Ma rue

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Quand je sors de chez moi, je regarde à gauche et je vois les collines de Cavehill. Sur la photo, la nature paraît loin, mais en réalité, et surtout par beau temps, elle est très proche.

En descendant un peu ma rue, le voyageur découvre un mural protestant.

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Je dis protestant pour aller vite. Je reviendrai sur les murals, ces fresques partisanes qui recouvrent des murs aveugles des maisons de quartiers populaires. Ce mural fut commandité par un groupe armé, pour commémorer des combattants.

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Sous l’étoile, le sigle UFF : Ulster Freedom Fighters, groupe paramilitaire très présent dans mon quartier, si j’en crois les nombreux graphitis et autres messages qui ponctuent mes promenades.

Autour, un petit parc pour enfants, entouré de grilles, et un petit parc mémorial pour adultes, où personne ne se repose jamais.

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En remontant ma rue vers Donegal road, c’est-à-dire en tournant à droite en sortant de chez moi,

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le voyageur verra des trottoirs et des poteaux peints en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau britannique. Dans les quartiers protestants, on marque ainsi son attachement au Royaume-uni, par opposition aux quartiers catholiques qui envoient des messages pour l’indépendance irlandaise.

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En haut de la rue, à l’angle de Donegal road, le Conseil de la ville a commandité des oeuvres d’un artiste apolitique : des couchers de soleil, des ciels mordorés, qui contraste avec le ciel de Belfast et les couleurs des trottoirs.

Conflit des couleurs et brouillage des messages.

C’est une des problématiques de Belfast : comment faire évoluer l’art des fresques vers quelque chose de moins violent, de plus culturel ? Et en même temps, faut-il exploiter ces murals en en faisant des attractions touristiques ? Au fond, les murals donnent-ils une bonne ou une mauvaise image de la ville ?

Big Fish

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A Belfast, on a dépollué la rivière Lagan il y a quelques années. Pour fêter le retour du poisson (des saumons, je crois, tant qu’à faire…), John Kindness a été commissionné pour réaliser cette oeuvre d’art en céramique. Kindness travaille la céramique, c’est son truc à lui. Comme les néons pour James Turell, la graisse et le feutre pour Joseph Beuys, la chirurgie esthétique pour Orlan, on reconnaît l’artiste nord-irlandais par ces constructions rigolotes en céramique. 

Le voyageur ne sait qu’en penser, car le voyageur n’est pas là pour penser. Le voyageur est là pour passer, pour regarder, pour enregistrer. C’est déjà un gros boulot, regarder. Les gens ne se rendent pas compte, je crois.

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Si, de loin, les morceaux de céramique font penser à du carrelage de salle-de-bains (je demande pardon à Kindness et à tous les lecteurs un peu férus d’art pour cette observation), en se rapprochant, on voit qu’ils racontent une toute autre histoire.

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L’histoire de la ville, vraiment. Des extraits de journaux anciens, commes des plus récents. Des images datant des Tudor, croyez-le, croyez-le pas. Des personnages importants, et d’autres moins connus. Moins connus du voyageur, that is to say.

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Les glorieux chantiers navals qui ont fait naître le Titanic.

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Et des actions de toutes sortes. Des actions de violence, des actions de lutte, la grande rumeur des peuples qui cherchent à se faire entendre. La grande recherche des villes qui cherchent à se définir, à se comprendre elles-mêmes.

Ici, tous ces symboles de l’histoire de la ville se retrouvent dans un poisson, un gros poisson bleu ciel.