Voyage à Genève

Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.

J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.

Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.

Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.

Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.

Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».

Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.

Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.

Voyager à l’oreille

Le visiteur de ce blog remarque que les billets consacrés à mon voyage au Canada sont vides de photos. Les billets de voyage se prêtaient pourtant à de nombreuses illustrations, mais voilà, je n’en vois aucune à mettre en ligne.

Je pourrais invoquer le manque de temps. Après tout, j’ai une thèse à écrire, etc, etc. Mais ce ne serait pas honnête.

La vérité est que je n’ai pas « vu » grand chose au Canada. Je n’ai rien vu car je voyageais à l’oreille. Parfois on évalue les choses à vue de nez, d’autres fois on se repère à l’oreille.

Visuellement, ce qui me reste, c’est le bus de nuit, l’hôtel Walper, les salles de conférence, les chambres d’hôtel où j’ai lu et écrit, les cafés où j’ai lu et écrit. Sur le plan humain, c’est le visage de Chloé (une femme française), celui de Subha (une Montréalaise de Miami d’origine Sri-lankaise), et évidemment de tous les Québécois adorables que j’ai rencontrés : Marie-Pierre, Jonathan, Catherine, Gontran, les cafetiers…

Mais je n’ai pas pris de photo de tous ces gens. Je n’ai pris aucune photo, alors que j’avais mon appareil photo prêt à emploi. Je n’étais pas inspiré ni motivé pour garder des images. Je n’étais pas dans le visuel.

J’étais dans l’auditif.

C’est cela qui m’a fasciné dans ce voyage : les sons, les accents, les paroles. J’ai été à l’écoute du Québec, j’ai cherché à percevoir des variations, j’ai fixé des ondulations. Mesuré des fréquences. Les images de sourire, d’architectures et de rues sans fin se sont en fait transformés en matière sonore.

Pierre qui roule n’amasse pas mousse

Ce proverbe a deux significations possibles.

Soit la mousse est envisagée négativement, comme une moisissure, auquel cas le proverbe encourage au voyage, au déplacement. Bougez, et vous resterez alerte, souple et éveillé.

Soit la mousse est considérée comme une richesse, un beau manteau ou un capital, et alors le proverbe déconseille de voyager. Si vous optez pour une vie nomade, vous ne serez jamais à même de thésauriser, d’amasser suffisamment pour être en mesure d’investir.

Sagesse des proverbes, ils nous tiennent comme il faut dans l’embarras.

Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.

Sage Préc. ch. J. Femme pr Voyage de Rêve

Ce message s’adresse à toutes les femmes non mariées qui ont confiance en moi et en qui je peux avoir confiance.

Mon colocataire pakistanais est revenu à la charge aujourd’hui, il me demande à nouveau si je connais une femme européenne qui serait d’accord pour l’épouser.

Il propose à la gentille Européenne de l’emmener en voyage au Pakistan, à la frontière afghane, là où vivent les Pachtounes. C’est un des endroits les plus beaux de la terre, où les gens ont au coeur l’hospitalité et la fierté d’être généreux.

La femme en question ne serait pas seule dans ce voyage. Je serais là, moi aussi, et je ne me séparerai d’elle que si elle le désire. Je serai là comme garantie que rien ne lui arrivera de funeste. Mon Pakistanais m’a expliqué qu’il ne voulait pas la toucher, ni l’abuser en rien. Elle sera accueillie et fêtée dans sa famille, comme une de mes amies. Moi-même étant l’ami de mon Pakistanais, tout nous sera offert et nous serons traités comme des étrangers, c’est-à-dire comme rois et reines. 

Contrairement aux apparences, je n’ai pas d’intérêt particulier dans cette transaction, car mon voyage à la frontière afghano-pakistanaise n’est en rien suspendue au succès de cette entreprise. Si aucune femme ne veut se marier avec lui, il ne m’en tiendra pas rigueur et m’emmènera quand même dans son pays. Il brûle de me présenter à sa famille, car, me dit-il, tant que je n’aurai pas fait l’expérience de son peuple, je ne saurai jamais ce que veulent dire les mots d' »hospitalité », d’ « accueil », de « générosité ».

Quelque chose en moi, ou dans ma façon de faire et de défaire les choses, l’a conduit à me considérer un peu comme son frère. Or, on ne laisse pas son frère moisir à Belfast, on espère de lui qu’il nous honorera de sa présence à la maison. La jeune femme qui répondra à cet appel sera un peu ma soeur, donc aussi la soeur de mon Pakistanais.

Dans le code de l’honneur des Pachtounes, il existe aussi une règle qui autorise – et oblige – à venger par le sang quiconque a déshonoré un membre de sa famille. Que la jeune femme se rassure donc : si jamais quelqu’un voulait, d’une manière ou d’une autre, attenter à son honneur (ou au mien), nous aurions la joie de voir le triste énergumène pendu par les couilles jusqu’à ce qu’elles sèchent. Ne me dites pas que vous ne trouvez pas l’idée sensationnelle!

Ce voyage de rêve se fera, de plus, dans une des régions les plus chaudes du monde à cette minute. Les armées talibanes, pakistanaises et américaines y jouent à cache-cache continuellement. Aller là-bas, c’est s’assurer de revenir en Europe en comprenant un peu mieux le monde dans lequel on vit.  

Alors chères amies, attrapez au vol cette chance que le hasard vous offre : un beau mariage pour de faux, un beau voyage, des gentlemen tout autour à vos soins, des paysages fabuleux, des aventures palpitantes, des histoires à raconter jusqu’à la fin de votre vie.  

Et pour le sage précaire, qui a si peu à offrir d’ordinaire, vous offririez le plaisir d’avoir été utile à quelqu’un, et l’opportunité de mieux vous connaître.

Crossroad

Les vieilles chansons américaines qui parlent de carrefours, de croisements, de routes que l’on prend ou pas, sont un des beaux apports de la culture américaine. Les voyageurs charrient avec eux un imaginaire sec, une poétique confuse et une éthique fatiguée qui se sont admirablement incarnés dans le cinéma, la chanson et la littérature.

Les voyageurs, dans ce cas, ne voyagent pas pour le plaisir. Ils travaillent, ils cherchent du travail, ils sont en mission, en déplacement, voire, pour certains, ils migrent.

Le voyage ne doit pas être limité au loisir plaisant et cultivé du poète qui va méditer sur des ruines, ou du philosophe qui admire de grands paysages intouchés. Comme loisir, le voyage n’est qu’une pratique récente. Depuis toujours, le voyage désigne l’activité d’être sur la route, la « voie », pour des motifs professionnels. D’ailleurs, l’anglais « travel » a la même origine que le français « travail ».

Cette jeune nation américaine, construite sur un territoire trop grand pour elle, a dû lancer dans la nature des milliers de « routiers » à cheval et à pied pour couvrir et s’approprier le pays. Les Américains ont fondé une mythologie du croisement des routes.

Symbolisant les choix que l’on fait dans la vie, le croisement renvoie aussi à la croix du Christ, donc au Diable. La légende du blues dit que c’est à un croisement que Robert Johnson a rencontré Satan, qu’il lui a vendu son âme en échange du don de la guitare et de la chanson qui fait frémir. Crossroad, lieu de tous les prodiges.

À leur vieille habitude, les Américains articulent leur propre mythologie à l’antiquité la plus prestigieuse. Quand ce n’est pas l’ancien testament, comme dans les romans de Melville et de Faulkner, c’est la mythologie grecque. À un croisement de deux routes, le roi Oedipe a rencontré un vieillard qui lui a manqué de respect, et c’est là qu’il a tué Laïos, son propre père. Croisement, lieu de tous les destins.

« You can run, you can run », chante le bluesman du delta. Tu peux courir tant que tu veux, tu n’échapperas pas à tes fées, qui t’attendent au détour du chemin.

Ce n’est donc pas un hasard si le poème le plus connu de Robert Frost s’intitule « The Road Not Taken ». Publié en 1916, il a marqué les consciences américaines et il est enseigné à l’école comme nous apprenons les fables de la Fontaine :

« Two roads diverged in a wood and I… / I took the one less traveled by ».

Deux routes divergeaient dans un bois et moi… / Moi j’ai pris celle qu’on emprunte le moins.

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Moustache, charité et créolité

Ce mois-ci c’est « Movember ». La moustache de novembre. Une action de charité à la con qui nous vient d’Australie. On se laisse pousser la moustache pendant un mois afin de lever des fonds pour la lutte contre le cancer de la prostate. J’ai demandé à mes camarades, quel est le lien entre la moustache et le cancer de la prostate ? La masculinité, m’ont-ils dit, peu sûrs d’eux-mêmes.

Les hommes de mon bureau ont donc décidé de se lancer dans l’aventure, et je les accompagne. Je me trouve ridicule avec une moustache. De plus, à la fin du mois, je vais donner une conférence où je dois faire bonne figure. Cette connerie de moustache me donnera encore davantage l’air terroriste que les services de sécurité des aéroports européens me prêtent déjà.  

Moi, ce que je propose à mes camarades thésards, c’est qu’on lève des fonds pour quelque chose de plus égoïste. Un voyage pour notre gueule. Je préconise une visite des Caraïbes. Une fille des French Studies fait sa thèse sur des auteurs haïtiens. Une des Spanish Studies rêve d’aller à Cuba avant la mort de Castro. Une autre désire découvrir la Jamaïque. Moi qui suis trop vieux pour plonger dans la mode afro-caribéenne, je serais partant car mon cousin Fred et mon ami Patrice habitent en Martinique. Et je rêve d’Amérique.

On organiserait des concerts et des breakfasts où l’on dirait franchement : rassurez-vous, tout l’argent que vous donnez sera investi scrupuleusement pour servir la cause que nous mettons en avant : prendre du bon temps sur les îles.

Trois langues seraient mises à contribution : le français en Haïti et Martinique, l’anglais en Jamaïque et l’espagnol à Cuba. Que demande le peuple ? Tout cela est parfaitement pertinent du point de vue éducatif, dans le cadre de notre institut de langues étrangères, où ne restent plus que des langues romanes. Enfin, la lourde tendance « postcolonialiste » des recherches littéraires, en pays anglophones, nous invite à baiser le sol de la créolité et du père des écrivains post-coloniaux, j’ai nommé Aimé Césaire. De la première « République noire » (Haïti) jusqu’au dernier penseur glissant, notre temps est venu d’aller faire un tour du coté de la « poétique de la relation » et de la « pensée-archipel ».

Et puis là-bas, au moins, il est possible que porter la moustache soit un peu plus conforme aux goûts des populations locales.

Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Un marin solitaire et fou : la formidable histoire de Donald Crowhurst

En 1969, le Sunday Times lance la course autour du monde en solitaire sans escale, le Golden Globe. Même moi qui n’aime pas la mer plus que cela, je trouve cette course mythique et inspirante. Trois hommes ont marqué les esprits lors de cette course : le gagnant d’abord, Robin Knox-Johnston, le Français Bernard Moitessier, qui a raconté cette aventure dans La Longue route, et le héros shakespearien dont je vais narrer ici l’aventure exceptionnelle, Donald Crowhurst.

C’est le personnage le plus complexe de toute la course, le plus absurde, le plus fragile et le plus tragique. Il faut l’imaginer, ingénieur débonnaire et un peu coincé, avec sa charmante épouse et ses trois enfants. Militaire raté, aviateur raté, businessman au bord du ratage. Cette course, ainsi que les 5000 livres-serling du prix qui récompensera le navigateur le plus rapide, se présente à son esprit comme l’occasion rêvée de sortir de la médiocrité.

Il déploie une énergie folle pour obtenir des sponsors et un soutien médiatique. Son bateau a une forme bizarre, il est anguleux, un peu impressionnant et un peu ridicule. Lui-même, Crowhurst, avec son allure de gentil bureaucrate, on se dit qu’il ne fait pas le poids, mais qu’il cache bien son jeu.

Plus il s’approche du jour J, plus les ennuis s’accumulent pour ce marin d’eau douce qui rêve de gloire et de richesse. Une semaine avant la date limite de départ, les autres participants ont déjà une grande avance : Moitessier a passé le Cap de Bonne Espérance et Knox-Johnston est déjà dans l’océan indien. Une voix intérieure lui demande de ne pas partir, parce qu’il n’est pas prêt. Tout le monde voit que le chaos règne sur son bateau. Sa femme n’ose pas lui demander d’abandonner. Trop d’argent a été investi, trop de fierté est impliquée. Il doit partir.

Les premières heures de navigation sont poussives. Le héros est dépressif, il doit faire face à ses proches, à ses sponsors, à l’Angleterre entière. Son bateau n’avance pas, son bateau est une vraie calamité, son bateau est un échec esthétique, sportif et technologique. Très vite, Crowhurst reste bloqué en plein Atlantique, où il dérive plus qu’il ne navigue. Très vite, son bateau prend l’eau, ce qui interdit d’aller sans escale affronter les flots furieux des mers du sud. Lorsque Moitessier approche de l’Australie, à une vitesse de 120 miles par jour, Crowhurst n’est qu’à quelques encablures de l’Espagne.  

Un jour, il décide de mentir à ses correspondants radio. Il déclare être situé à quelques miles en avant, puis quelques dizaines, quelques centaines de miles. La presse relaie l’événement avec passion. L’ingénieur anglais est en train de prouver son génie : la vitesse de son bateau est inégalée dans l’histoire. Il rattrape son retard sur ses adversaires.

En réalité, il reste près du Brésil et il devient tranquillement fou.

Il se perd dans sa propre identité et il planifie le coup de maître de tout roublard qui se respecte, la pirouette la plus belle de l’histoire sportive : il va attendre sagement que les premiers de la course ait fait le tour de la terre et qu’ils déboulent depuis le passage du Cap Horn dans l’océan atlantique. Quand les trois premiers longeront le Brésil et remonteront vers l’Angleterre, il les suivra à distance respectueuse et arrivera en quatrième position, en espérant que personne ne découvrira la supercherie et ne cherchera les preuves de son exploit.

Tout fonctionne comme prévu. Les trois navigateurs solitaires passent le Cap Horn et Crowhurst se cache derrière eux. Tout ce qu’il faut éviter, c’est d’attirer l’attention. Mais le pire arriva : Moitessier, après sept mois de navigation, et à six semaines à peine de l’arrivée, décide de ne pas retourner en Europe, et reprend sa route en retournant vers le sud-est, pour un deuxième tour du monde en solitaire. Crowhurst est désespéré : cet événement inattendu et ses prises de décisions erratiques rendent son exploit encore plus dramatique, plus excitant pour le public. Le gagnant de la course, Knox-Johnston, est déjà arrivé en Angleterre depuis quelques temps, et le public reste fasciné par la suite de la course, car les deux poursuivants, Tetley et Crowhurst, peuvent encore gagner le prix du marin le plus rapide et empocher la somme de 5 000 livres.

Mais Crowhurst veut seulement rentrer chez lui, il ne veut certainement pas devenir l’homme le plus célèbre d’Angleterre pour un exploit qu’il n’a pas accompli. Il envoie des messages rassurants, où il annonce qu’il va bien mais qu’il ne pourra pas battre Tetley. Son seul espoir de passer inaperçu, depuis l’abandon de Moitessier, est de se cacher derrière Tetley.

Sauf que Tetley coule. Nigel Tetley, deuxième de la course la plus folle de l’histoire de la mer, avait fait le plus dur et échoua à quelques jours du but.

L’échec et l’abandon des autres participants font gonfler l’attention qu’on porte à notre petit ingénieur, à un point de paroxysme. L’Angleterre se prend d’amour pour son rejeton ordinaire. C’en est trop pour le dépressif Crowhurst. Il sait qu’il est attendu en héros national et que l’on va découvrir tôt ou tard son mensonge. On se rendra compte que non seulement il n’a pas fait le tour de la terre, mais qu’il a menti à la face du monde, ce qui, pour un protestant, est pire que tout.

Au mois de juin 1969, il laisse son bateau dériver dans l’océan. Il reprend son journal de bord et commence à écrire ce qu’il appelle sa « Philosophie », qui consiste en un combat entre les forces de Dieu et les armes du Diable. Il développe l’idée que le bien et le mal n’existent pas, mais que seule existe la Vérité. Il se voit comme un « être cosmique », et non plus comme un homme. Crowhurst devient tout à fait schizophrène quand il se voit en être solaire, vivant dans une réalité de molécules, de planètes et de flux. « Le seul péché dont les êtres cosmiques sont capable est le péché de dissimulation. C’est un petit péché pour un homme, mais c’est un terrible péché pour un être cosmique. »

Il disparaîtra. On a retrouvé son rafiot, ridicule assemblage de matériaux modernes, mais on n’a pas retrouvé la trace de l’homme. On a aussi retrouvé le journal de bord qui dit toute la vérité. A sa jeune femme, on dit : « Donald n’a pas fait le tour du monde et il s’est suicidé. » Dans un journal de Londres, on titre : « LONE SAILOR FAKED WORLD VOYAGE ».

Sa femme dit que c’est elle qui a échoué. Echoué à empêcher Crowhurst de partir, échoué à l’aider quand il en avait besoin. Son joli visage de jeune Anglaise est bouleversant. Elle parvient à dire quand même que les gens ont besoin de rêver, et que Crowhurst était du genre rêveur.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.