Je viens d’entendre que Potoski sortait un livre chez Gallimard, dans la collection « Le sentiment géographique ». Cela me rappelle un billet que j’ai écrit il y a quatre ans, le 24 juillet 2007, sur le même auteur, plus jeune que moi et bien plus talentueux. Je l’avais mis en ligne sur un autre blog consacré à la Chine, ce qui n’était pas sa place puisque Potoski voyage en Afrique. Sa place est ici.
J’ai découvert cet auteur chez Mathieu qui m’hébergeait. Mathieu a beaucoup de livres publiés chez P.O.L., sa bibliothèque est donc un bon laboratoire pour rester en contact avec les créations contemporaines en littérature française. Au milieu de recherches formelles qui me laissaient assez froid, et à côté des auteurs que je connaissais déjà, je vis Hôtel de l’amitié d’Antonin Potoski. De la littérature de voyage mais un peu déstructurée, qui évite les clichés du voyage et de l’exotisme pour faire un portrait du monde complexe et pessimiste. L’auteur, la petite trentaine, vit au Mali et a une proximité avec les Dogons qui lui permet de voir d’un oeil étranger l’action des touristes. Il développe des idées provocatrices sur l’Afrique, sur les effets du tourisme, sur ceux des O.N.G. et sur les gens qui cherchent à tout prix à aider les Africains, à préserver la culture Dogon, à ne pas « bronzer idiot ». Il aime l’Afrique et les Africains, mais il est sans complaisance avec eux, et il écrit des paragraphes terribles sur eux.
Dans ce livre très court, il passe de l’Inde à l’Afrique, au Japon (Kyoto où il a profité d’une résidence d’écrivain! C’est un des avantages à être écrivain ailleurs que sur le net : sans gagner sa vie avec la vente de ses ouvrages, on est résident, on voyage aux frais de la Princesse, on vous loge en vous promettant de vous foutre la paix quelques mois.) Il commence même par dire qu’il va en Inde sans l’avoir jamais vraiment désiré. L’Inde est un peu un passage obligé quand on se prétend voyageur. C’est ce type d’ironie qui est distillé tout le long d’ Hôtel de l’amitié.
Comme toujours avec la littérature, les idées et les théories ne doivent pas être prises pour elles-mêmes, mais commes des propositions locales et temporaires, en réactions à des visions, des émotions. S’il se moque des Occidentaux, qu’ils soient beaufs ou « éthiques », qu’ils soient travaillés par la culpabilité ou satisfaits de leur position dominante, le but du livre reste poétique et incertain du point de vue de la pensée. Mona Cholet, dans un article du site « Périphéries », admet que Potoski a beaucoup de talent mais lui reproche sa facilité théorique, comme si un roman était critiquable de la même manière qu’un essai. Elle, Mona Cholet, critique l’excision des Africaines, et rejette l’idée que la différence culturelle puisse justifier les actions les plus inhumaines. Elle a raison. Mais Potoski est dans la position intenable, donc poétique, de celui qui s’est laissé envahir par une culture, toucher par un groupe humain, et qui ne peut pas, sans s’exclure d’une communauté où il se sent bien, leur parler le langage des droits de l’homme, du respect des femmes, etc. Je m’en rends compte souvent en Chine, où simplement évoquer les droits de l’homme (ou le respect du droit en vigueur en Chine), peut être très mal pris et considéré comme une arrogance d’étranger. Il faut pourtant trouver le style, le ton littéraire qui passe entre les gouttes et qui refuse à la fois la bonne conscience éthique de l’intellectuel engagé, et la défense aveugle de traditions mortifères pour la seule raison qu’elles sont différentes, donc présumément enrichissantes. Mona Cholet termine ainsi son article : « Trouver une réponse sereine et nuancée à l’autosatisfaction occidentale autant qu’aux excès de l’autoflagellation : c’est peut-être ça, le grand défi à relever, pour un écrivain-voyageur du XXIe siècle ? »
La littérature du voyage, on le voit, a un certain nombre de chats à fouetter. Il faut donc la sortir totalement et de l’exploit sportif et de l’hébétude touristique. Potoski travaille à cela. Son écriture est agréable et amère, son livre se lit d’une traite, comme on boit un grand verre de lait de brebis. Aux côté de son génial aîné Jean Rolin, le jeune écrivain indique que P.O.L. est aussi un éditeur du voyage, chose que l’on sait peu.
La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Etre hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir.
Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1859.
Parmi les types de récits de voyage contemporains, la flânerie urbaine a une place à part et doit faire l’objet, au moins une fois dans son histoire, d’un billet de blog précaire. Car la figure du flâneur, depuis la description de Charles Baudelaire et la théorisation par Walter Benjamin, ne s’est jamais éteinte à Paris.
Des esprits malins diront que c’est Edgar Alan Poe, non Baudelaire, qui a inventé la flânerie. Les esprits malins se trompent car L’Homme de la foule de Poe (traduite par Baudelaire avec des mots similaires à ceux de la citation ci-dessus!) décrit un comportement déviant, « le génie du crime profond », alors que le flâneur est un producteur. L’homme de la foule de Poe est un homme qui ne dort pas, qui respire et ne vit que dans le trafic, c’est un fantôme qui ne voit pas le narrateur qui le suit à la trace (même quand celui-ci se poste en face de lui). C’est un personnage de conte à dormir debout, magnifique, profond, mais ce n’est pas un flâneur. Baudelaire se sert de l’oeuvre de Poe pour élaborer cette figure de l’art moderne qu’est le flâneur : une autre façon d’être « de la foule », une autre façon d’ « épouser la foule ».
Et cela nous mène à établir tout de suite que « flâner » ne signifie pas « se promener, errer de-ci de-là sans but ». Ou plutôt, ceci est une définition courante, mais n’est pas celle que nous utiliserons dans un contexte littéraire. Pour nous, la flânerie signifie un déplacement citadin réfléchi, qui a pour but de couvrir un certain territoire et d’expérimenter des états de perceptions variés. Je l’avais abordée brièvement dans une typologie des récits de voyage.
Du Spleen de Paris (commencé en 1855) à Zones de Jean Rolin (1995) et même Un livre blanc de Philippe Vasset (2007), les essais de littérature ne manquent pas, depuis 150 ans, pour décrire une action de déplacement individuelle dans la ville, mêlant méthode stricte et incertitude téléologique, scientificité et désordre mental.
Le triptyque surréaliste Le Paysan de Paris de Louis Aragon (1926), Nadja d’André Breton (1928) et Les dernières nuits de Paris (1928) d’André Soupault, ainsi que Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue, sont autant de récits de déplacements dans la capitale française, qui constituent explicitement des tentatives littéraires pour déconstruire une forme bourgeoise de littérature. Walter Benjamin voyait dans la flânerie, si j’ai bonne mémoire (mais il faudrait vérifier), une lutte inégale de l’individu moderne pour restaurer un rapport créatif à la ville, et ne pas laisser la marchandise et le commerce dicter les logiques de déplacement et de pratiques urbaines.
C’est cette association entre déplacement et résistance qui est au centre de la « psychogéographie » mise en avant par Guy Debord, dès 1955. L’année même où fut publié Tristes tropiques, qui se voulait une somme définitive sur le temps des voyages, un mouvement d’avant-garde parfaitement obscur prenait déjà une voie tangentielle pour concentrer le voyage dans un périmètre restreint et lui donner un objectif presque clinique, et quasi politique : « La psychogéographie, écrit Debord dans Les Lèvres nues, se proposerait l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu , consciemment organisés ou non, sur les émotions et les comportements des individus. »
S’il n’y a pas de définition définitive du flâneur, et pour la raison avancée par Rebecca Solnit qu’il n’existe pas, il n’en reste pas moins que quelques paramètres descriptifs simples sont constants : « the image of an observant and solitary man strolling about Paris. » (Solnit, Wanderlust. A History of Walking.)
On peut ajouter à cela que s’il est seul, le flâneur entretient un rapport intense avec le collectif, auquel il se sent appartenir ; il observe la population et les bâtiments, mais son point d’observation n’est pas de surplomb (il est un « homme de la foule »). Il entre donc dans un rapport dialectique avec ses contemporains, tantôt s’en distanciant pour prendre du recul, tantôt y fusionnant pour apprécier les changements d’ « atmosphères psychiques » (Debord). Ainsi, s’il « flâne » dans une ville, le déplacement du flâneur n’est pas une promenade de pure détente, mais plutôt un art de la marche qui cherche à subvertir les modalités utilitaristes des flux humains planifiés par l’urbanisme officiel.
Le situationnisme (d’où procède la psychogéographie, ou plutôt qui a fusionné avec elle) est généralement considéré, sous l’angle de la pratique des villes, comme un mouvement successeur du surréalisme, et un moment important de la théorie de la flânerie, mais il n’a pas nécessairement produit un ensemble de textes qui pourraient être considérés comme des récits de voyage. L’ensemble de sa production textuelle, branchée sur l’espace urbain, l’exercice de la « dérive » et les productions audio-visuelles centrées sur les territoires et leurs usages, forment cependant des composantes narratives et théoriques qui influent sur l’évolution du récit de voyage. De surcroît, l’importance de l’approche situationniste est considérable dans l’écriture du voyage des décennies suivantes, et c’est la raison qui me fait m’arrêter sur ce mouvement.
Un auteur comme Jean Rolin reprend la figure du flâneur dans les années 90 et rend hommage à Guy Debord à plusieurs reprises dans Zones. Plus généralement, la psychogéographie doit à ceux qui s’en sont revendiqués, ces dix dernières années, d’être étudiée dans le champ de la littérature des voyages. Paradoxalement, c’est surtout à Londres qu’elle a été reprise en considération, par la génération d’écrivains anglais de la fin du XXe siècle, comme le grand James G. Ballard (Concrete Island), Iain Sinclair (London Orbital), Will Self (Psychogeography) ou Peter Ackroyd (London: The Biography) redonnant à Londres le statut de haut lieu de la flânerie, reconnu comme tel depuis les travaux de Blake, De Quincey et Stevenson (selon le critique anglais Merlin Coverly, Psychogeography, 2005.)
A leur tour, ces écrivains anglais ont inspiré de jeunes auteurs français qui, dans les années 2005-2010, reprennent la ville de Paris comme territoire d’intervention, pour des récits qui sacrifient à une pratique géographique, géométrique, et cartographique, de l’écriture et des déplacements. Je pense par exemple à Un livre blanc de Philippe Vasset, qui explore les zones de Paris laissés en blanc sur la carte IGN. (Vasset paie clairement sa dette aux grands écrivains anglais). Je pense aussi au travail de Mathieu Bouvier dont le travail sur les terrains vagues et les zones herbeuses a déjà été décrit ici.
On assiste ainsi, à travers la figure du flâneur, à un aller-retour entre Londres et Paris qui nécessitera une étude à part, mettant en lumière ce que ces deux villes ont produit comme récits de flânerie urbaine.
Le voyageur est sans arrêt dans une situation de déchiffreur de signes. Son rapport aux signes (langue étrangère, pancarte, plan de ville, cartes, coutumes, manières, visages), fait lui-même partie du contenu du récit de voyage.
Les signes sont à la fois les instruments du voyage mais aussi un thème d’écriture, une des composantes thématiques et poétiques des textes littéraires viatiques. Le voyageur doit apprendre à lire un paysage et une ville, à en saisir la logique, mais aussi, d’après Bouvier, à être capable de recevoir une forme d’enseignement, dispensé par la cité. Dans la capitale de Ceylan, il confesse ne rien comprendre « à la leçon de la ville ». L’île, où il séjourne six mois, se révèle être un « non lieu », comme le suggère Jean-Xavier Ridon dans son livre sur Le Poisson-scorpion, mais aussi dans une certaine mesure un « non signe », puisqu’elle abrite selon Bouvier des « fantômes de lieu » qui « ne méritaient pas de nom » (Routes et Déroutes, p.1341).
Dans Le Poisson-Scorpion (récit de ce séjour à Ceylan vécu en 1954, fini d’écrire et publié en 1981), Bouvier fait un usage extrême – et même, pourrait-on dire, un usage-limite – de la sémiologie, pour faire du récit de voyage une expérimentation littéraire du signe narratif.
De fait, derrière la construction chronologique apparente du texte, Bouvier établit un ordre plus discret, qui permet une deuxième lecture, alternative et complémentaire. L’ensemble du livre s’agence autour d’un seul signe. Il s’agit d’un écriteau sur lequel sont écrits ces mots : « Zone de silence ». Là encore, la description que je fais ici est élémentaire, et pourtant, nulle part dans la critique on n’y trouve la mention. Cela fait partie du mystère bouviéresque : ce qui crève les yeux est en même temps ce qui aveugle. (Dit comme cela, ça a l’air plus absurde que dit autrement.)
N. Bouvier à Ceylan. Photo T. Vernet, 1955
Le signe « Zone de silence » structure tellement Le Poisson-scorpion que cela devait être le titre du livre, avant que Bouvier décide au dernier moment le titre définitif. Voyons tout cela en trois temps, car le signe revient à trois reprise dans le récit.
1.
L’écriteau se situe près de l’hôpital de la ville où le voyageur loge pour la durée du récit. La mention de cette « Zone de silence » apparaît d’abord comme un signe topographique qui annonce au voyageur qu’il entre en zone hospitalière, mais joue en même temps un rôle de signe funeste, introduisant la narration dans un monde inquiétant. Bouvier interprète cet écriteau a posteriori comme un signe annonciateur des turbulences à venir : « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence » (PS, 737), prémonitoire d’une folie sourde qui allait le posséder, un silence dans lequel il allait sombrer, comme ces « calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut » (PS, 737).
Bouvier ne cherche pas tant à créer un suspens qu’à parsemer son récit, dès le début, d’un signe fort qui indique qu’il va devenir fou : « Il est plus rare qu’on prenne la peine de l’en avertir », termine-t-il le chapitre. Il a donc été averti par l’écriteau qu’il entrait dans une forme de silence dont le récit se proposera de trouver, ne serait-ce que par des procédés mythologiques ou fabuleux, un dénouement.
2.
L’expression « Zone de silence » revient sous forme du titre du chapitre VII, au premier tiers du livre, mais sans renvoyer à la zone hospitalière où était planté l’écriteau. Enigmatiquement, ce chapitre traite de deux lieux de restauration, où le narrateur aime s’attabler. Le premier, l’ « échoppe du témoin », est une gargote où une population modeste joue aux courses, et où le narrateur se trouve « si bien pour écrire, pour convoquer mes fantômes et mes ombres » (PS, 752). Il y fait la rencontre de la petite bourgeoisie sri-lankaise, jeune, masculine, célibataire et sur-jouant une modernité occidentale.
Le deuxième lieu décrit est l’opposé du premier ; il s’appelle « Oriental Patissery », et constitue le quartier général d’un mouvement d’extrême-gauche, animé par des intellectuels qui ont opté pour des habitudes vestimentaires traditionnelles, et qui promeuvent, sur le modèle de Gandhi, une rencontre entre le marxisme et une forme de rejet de l’Occident.
Or, ni « l’échoppe du témoin », ni l’ « Oriental Patissery » ne sont des lieux silencieux. Alors, pourquoi avoir intitulé ce chapitre « Zone de silence » ?
Dans les deux cas, il semble que Bouvier veuille signifier que c’est précisément dans les espaces de convivialité, de chaleur humaine, de parole libre et de débats politiques, que le narrateur se rend compte de son incapacité à entrer en relation avec la population locale. Ces boutiques semblent plutôt figurer un espace de solitude où le voyageur prend conscience de son inexistence : « Le calme plat : je pourrais m’effondrer, le nez dans ma soucoupe sans que personne en dehors des blattes s’en avise de longtemps » (PS, 752). C’est dans ces circonstances qu’il perçoit pour la première fois que les apparences sont creuses et ne cachent qu’une absence terrifiante de vitalité : la chaleur humaine n’est qu’une « jovialité funèbre » (PS, 757), les discussions des « péroraisons spectrales » (PS, 758), et ces faux-semblants restent malgré tout le dernier rempart devant la suite logique que Bouvier entrevoit à toute vie dénuée du minimum de divertissement pascalien : « nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge » (PS, 758). La zone de silence, dans ce chapitre, semble donc désigner le monde extérieur dans son ensemble, comme étant fantomatique et essentiellement illusoire. Le silence, ici, figure l’épisode dépressif du voyageur incapable de se mouvoir, assistant atterré à son propre effondrement dans la perte de l’usage de la parole.
3.
Finalement, Poisson-scorpion se termine sur un troisième mouvement, incarné par l’écriteau lui-même, celui qui est apparu dès l’entrée dans la ville, qui apparaît à la fin du livre pour dénouer la crise qui accable le narrateur.
La « Zone de silence » devient symbole actif, puisque le narrateur se cogne la tête contre la pancarte et ce choc provoque le réveil, ou l’annulation, du sortilège dans lequel il était emprisonné.
Dans ce vingtième chapitre, intitulé « Le dernier enchanteur », le narrateur assiste à un spectacle de fakir qui lui fait ressentir un effroi panique et profond. Cette panique vient d’une anomalie sémiologique produite par une « inversion du geste » : le gymnosophiste sort des couteaux de leur fourreau, mais plutôt que de les lancer sur une cible, comme on s’y attend, il se les enfonce dans la gorge et la nuque « sans faire sourdre une goutte de sang », puis fait le tour de l’assemblée en mimant le mort-vivant. Bouvier voit dans ce sinistre fakir une « menace à peine déguisée » et décide de s’enfuir. Sur le chemin du retour, il voudrait pleurer, mais n’y parvient pas, et c’est alors qu’il va « donner du front contre l’écriteau rouillé et tordu qui annonce l’hôpital » (PS, 809), ce qui lui ouvre l’arcade sourcilière.
Le sang coule, et pour Bouvier qui le boit dans sa paume, ce sang est « délicieux et salé » : le voyageur est en train d’effectuer une mue, une catharsis physique qui le guérit de sa torpeur. Signe de cette mue, il laisse derrière lui « une trace gluante comme les insectes moribonds » (PS, 809), mélange de sang, de larme et de morve, « épanchement miraculeux », par quoi il sera sauvé :
De retour dans ma chambre j’ai commencé à faire mon bagage en répandant du sang partout. Cette plaie n’avait pas d’importance en regard du grondement d’allégresse qui montait autour de moi. A présent je pleurais pour de bon et jamais larmes ne m’ont paru meilleures. (PS, 809)
Il n’est donc pas étonnant, en définitive, que le titre que Bouvier comptait donner à ce livre, pendant toute la période de rédaction, était « Zone de silence » plutôt que Poisson-scorpion.
Et cet écriteau, signalétique contondante, ouvre à la possibilité d’une sémiologie propre au récit de voyage. Si l’on suit l’hypothèse de David Scott selon laquelle la littérature du voyage constitue un système sémiotique à trois membres (le voyagé, le voyageur et le récit) apparenté à la triade de Charles Peirce, « indice », « icône » et « symbole », alors Bouvier a créé avec l’écriteau « Zone de silence » un agencement complexe capable de faire passer le récit sur des lignes tantôt symboliques, tantôt narratives, et tantôt descriptives.
Il s’agit d’un signe qui permet à la fois de déterritorialiser le récit en lui faisant échapper aux noms et aux lieux, et de le re-territorialiser sur des indices corporels très précis, tels que la « tête », la « carapace », la métamorphose du corps et la libération des fluides (sang et larmes).
N ‘ayant pas le permis de conduire, mes premiers pas d’hydrologue en Afrique se sont effectués sur une mobylette ! Les Noirs regardaient d’ un oeil étonné et les Blancs d’ un air condescendant, ce jeune homme sillonner hardiment les pistes de brousse et la tôle ondulée. D’autant plus que mon prédécesseur , comme tous les chercheurs ( c’est ainsi qu’on appelait les employés de l’ Orstom), était équipé d’une land rover avec des tas d’accessoires qui le faisaient ressembler à un coureur du Paris – Dakar !
Mon lieu de travail se situait à quelques kilomètres de Korhogo , plus précisèment à Waraniéné , charmant petit village sénoufo . Pour les besoins du service , les habitants avaient construit une petite case en pisé avec toiture en tôle. Un luxe ! Je pouvais y déposer le matériel nécessaire et y dormir éventuellement en cas de forte pluie , car la mobylette n’ est pas l’engin idéal pour transporter du matériel ou pour s’abriter . Ce village avait été choisi parce qu ‘à proximité du versant du bassin sur lequel portaient les études . Une station météo avait été édifièe à côté de la case . Mon rôle était de gérer cette station , c’est à dire de relever la quantité d’eau tombée dans le pluviomètre après chaque pluie , et de veiller au bon fonctionnement des autres appareils enregistreurs de température , de vitesse du vent , d’ ensoleillement , etc. Je devais récupérer et changer les bandes enregistreuses chaque semaine. Périodiquement , j’envoyais ces données à l’ agence d’Abidjan , où elles étaient exploitées par les ingénieurs . Il était aussi prévu dans mes attributions la réalisation de mesures de débit sur le fleuve Bandama blanc. Cependant , outre le fait qu ‘on ne m’avait pas encore appris comment pratiquer ces opérations , le fleuve se situait à une cinquantaine de kilomètres, et malgré la vaillance de ma motobécane…
Il devenait urgent de passer le permis de conduire. Deux ans après l’indépendance , les Français tenaient toujours les rênes du pays . On commençait à rencontrer tout de même quelques Ivoiriens ayant des postes à responsabilités . Mr Coulibaly était l’un de ceux là . Il était examinateur des permis de conduire à Korhogo. Après avoir fréquenté le temps qu’il fallait une auto école , je me présentai donc à l’examen assez sûr de moi . Je ne fus pas admis . Dès que cela fut possible, je me représentai sans plus de résultat . La troisième fois ne fut pas la bonne non plus ! A la quatrième , je compris la raison de mes échecs lorsque monsieur Coulibaly me déclara que je n’aurais jamais le permis à Korhog , tant qu’il serait en poste. Il me reprochait de lui avoir manqué de respect , en l’éclaboussant d’une eau boueuse , alors que , par une nuit sans lune et par forte pluie , je fonçais avec ma mob vers mon lieu de travail , sans pouvoir éviter les flaques! Je n ‘avais aucun souvenir que cela se fût passé. Je le lui dis et me confondis en excuses les plus plates. Mais rien n’y fit. Il restait persuadé que j’avais agi intentionnellement. Nous nous quittâmes en froid !
Mon chef me fit descendre à Abidjan où j’obtins sans coup férir le précieux document, ce qui me permit , après quelques jours de fête dans la capitale , de remonter vers le nord au volant d’ un land rover ancien modèle , mais land rover quand même ! Maintenant , j’avais l’impression de devenir quelqu’un de sérieux…
La saison des pluies touchait à sa fin et j ‘allais découvrir à quoi sert un hydrologue quand il ne pleut pas !
Il n’existe, à ma connaissance, aucune indication que Deleuze ait lu Bouvier, ni que Bouvier ait pris connaissance de la pensée de Deleuze, mais sur un certain nombre de points, la proximité entre eux deux m’apparaît évidente.
Il semble que les deux hommes, nés à trois ans d’écart (1925 pour Deleuze, 1929 pour Bouvier) et morts presque au même âge (70 ans pour Deleuze, 69 ans pour Bouvier), aient développé, sur des chemins très différents, une même conception de l’écriture et de la santé, perçues comme une esthétique paradoxale, où l’extrême fragilité rende possible une extrême puissance.
Deux brefs exemples de cette convergence, qui peut paraître incongrue à première vue, pour indiquer des pistes de recherches. D’abord la problématique du visage, qui est omniprésente chez Bouvier et qui, à mon avis est plus proche d’une théorie constructiviste à la Deleuze que de l’approche éthique d’un Lévinas. Ensuite les devenirs-animaux, qui sont très célèbres chez Deleuze mais que l’on utilise rarement dans les théories littéraires et philosophiques, car je crois qu’on les trouve trop métaphoriques.
Les textes de Bouvier que je vais citer ci-dessous, proviennent tous du volume unique de l’édition de ses Oeuvres (Quattro-Gallimard, 2004).
La tête et le visage
A la fin du Poisson-scorpion (PS), Bouvier raconte comment il se blesse à la tête, et comment cette blessure le guérit de la torpeur qui l’avait cloué sur l’île de Ceylan pendant six mois.
Mais il ne parle pas simplement de blessure, ou d’écorchure ; ce qui fait sens pour lui, ce n’est pas tant le sang que l’ouverture de la tête : « Cette tête enfin ouverte se vidait comme en songe de tout le noir mirage qui y pourrissait depuis trop longtemps » (PS, 809). On voit apparaître ici un couple de notions connu dans la philosophie et la psychologie : la tête et le visage. La tête est le support du visage, mais peut-être la tête et le visage sont-ils des opposés conceptuels ? La tête enferme alors que le visage est ouverture vers l’extérieur. Le visage est humain et la tête animal. On peut continuer ainsi longtemps.
N. Bouvier, années 90
Dans le final du Poisson-scorpion, le visage est « ruisselant » alors que la tête est « ouverte ». Le visage apparaît comme une paroi vivante qui réagit au contact de l’extérieur alors que la tête est une sorte de prison qu’il faut tâcher d’ouvrir pour vidanger le « noir mirage », ou la bile malfaisante, qui y est contenu.
Selon Deleuze et Guattari, la tête renvoie à un système « volume-cavité » qui le relie au corps, alors que le visage est branché sur un système « surface-trou » qui fait de lui une pure surface, non liée intrinsèquement à la tête : « Même humaine, la tête n’est pas forcément un visage » (Mille plateaux, « Visagéité »). Cette séparation entre tête et visage est de première importance pour l’analyse de Bouvier car, dans ses trois récits (L’Usage du monde, Chronique japonaise et Le Poisson-scorpion), la question du visage et de la tête dans leurs dimensions esthétiques, éthiques et pathologiques est omniprésente.
La doctrine « schizo-analytique » (c’est le nom de méthode de Deleuze et Guattari), de son côté, élabore justement le concept de « visagéité » pour expliciter la constitution de cette surface complexe et contradictoire qu’est le visage : à partir d’une opposition « trou noir-mur blanc », Deleuze et Guattari développent une théorie qui permet de rendre compte de l’apparition et de la disparition possible des visages : « si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage », écrit Deleuze dans Dialogue. Or, Bouvier prend soin de rendre compte lui aussi de ces phénomènes de visagéité, et ce dès L’Usage du monde, où le couple jardin/désert s’agence au couple tête/visage : les « barbes soignées » des musulmans « dans les jardinets qui ceinturent la ville » (UM, 134) contrastent avec « ce lieu désert qu’est devenu ma tête » (UM, 379).
Il y a en effet dans l’écriture de Bouvier une attention extrême portée aux visages, non seulement parce que le voyage lui permet d’en voir de nombreux, mais, plus philosophiquement, parce qu’il sait qu’un visage peut apparaître et disparaître, et que ce qui se joue à la surface du visage dépasse la seule identification de l’individu. L’exemple le plus frappant se trouve à l’arrivée sur l’île de Ceylan ; le voyageur se rend au dispensaire de la ville pour soigner un état de fatigue et de fièvre :
« J’ai rasé ce matin la barbe que je portais depuis l’Iran : le visage qui se cachait dessous a pratiquement disparu. Il est vide, poncé comme un galet, un peu écorné sur les bords. Je n’y perçois justement que cette usure, une pointe d’étonnement, une question qu’il me pose avec une politesse hallucinée et dont je ne suis pas certain de saisir le sens. » (PS, 748).
Ce visage « poli », avec ses deux grands yeux interrogatifs, voilà mise en pratique indiscutable de la théorie du « trou noir sur un mur blanc ». Bouvier, par le voyage, fait involuer son visage pour le ramener à une situation indéterminée.
Ce « visage vide » se tient à l’opposé des visages observés sur le chemin, « tannés, cicatrisés, labourés par la barbe, la variole, la fatigue ou le souci. » (UM, 134) Dans les deux cas, trop plein ou vide, ces deux types de visage s’opposent toujours à un tiers, le non-visage européen qui n’a rien actualisé encore : « Jamais on ne voit, comme chez nous, de ces visages lisses, ruminants, inexistants à force de santé et sur lesquels tout reste à inscrire. » (UM, 134). Il faut « se faire » un visage, il faut se faire un nom. Mais on peut aussi rester en deça de l’individuation et avoir le visage de tout le monde, de la même manière que Deleuze dit que l’on peut vivre « la vie de tout le monde ».
Ce qui est drôle c’est que cette typologie des visages rejoint la typologie des espaces selon Deleuze et Guattari. « Espace lisse/espace strié » dans Mille plateaux, « visage poncé/visage cicatrisé » chez Bouvier. Ce « vide » qui surprend le voyageur dans son miroir, c’est le vide angoissant de son identité, qui le fait vasciller (dépression), mais c’est aussi la désorganisation des lignes, la confusion des traits qui permet au visage de s’ouvrir à de nouvelles expressions, d’incarner de nouvelles perceptions (euphorie).
Nicolas Bouvier, visage ridé
Une prose de la métamorphose : les devenirs-animaux
Bouvier ne sort pas de ces deux extrêmes de la dépression et de l’extase, le lisse et le strié, et on le voit, de chapitre en chapitre, se chercher un corps à la limite de ses capacités sensorielles. Il oscille toujours entre le trop plein, « prêt à éclater », et l’évidement, le ruissellement cathartique. Il ne cherche à aucun moment la « guérison », notion problématique qui souligne la collaboration des institutions sanitaires avec l’ordre social. Mais plutôt que de demeurer dans l’aller-retour entre l’euphorie et la panique, Bouvier trouve une issue dans une porosité entre le genre humain et le non-humain. Autrement dit, entre le visage et la tête.
L’investissement de Bouvier dans le monde animal peut à nouveau être éclairé par la théorie deleuzienne des « devenirs », des concepts de « devenir-animal », « devenir-fou », ou « devenir-imperceptible » qui parcourent son oeuvre.
Dès Logique du sens (1969), Deleuze place le « devenir » en situation alternative de l’ « être » et cherche à penser le sens comme un « événement » plutôt que comme « état de chose ». Le devenir est à cet égard ce qui ne peut être fixé et qui permet les passages d’un état à un autre, mais sans se confondre avec les états. Du point de vue de l’identité, le devenir est ce qui nous fait changer, et ce qui conteste les identités fixes (plus tard, dans Mille Plateaux notamment, Deleuze parlera de « sujet larvaire » pour évoquer une individuation ouverte aux devenirs). Tout sujet est parcouru de « devenirs » auxquels il prête attention ou, au contraire, qu’il tente d’occulter. Comme on devient toujours autre chose que ce que l’on est, l’homme devient quelque chose d’inhumain, d’où l’importance du concept de « devenir-animal ». Devenir animal est donc un phénomène réel, depuis toujours travaillé par le mythe, la fiction et l’art, mais sans que cela ne signifie « imiter » les animaux. Il s’agit de penser une identité en mouvement, en transit entre plusieurs identifications possibles, ou pour le dire autrement, une identité nomade :
« Les devenirs-animaux ne sont pas des rêves ou des phantasmes. Ils sont parfaitement réels. Mais de quelle réalité s’agit-il ? Car si le devenir-animal ne consiste pas à faire l’animal ou à l’imiter, il est évident aussi que l’homme ne devient pas « réellement » animal, pas plus que l’animal ne devient « réellement » autre chose. Le devenir ne produit pas autre chose que lui-même. C’est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien l’on imite, ou bien l’on est. Ce qui est réel, c’est le devenir lui-même, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquelles passerait celui qui devient. » G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, p.291.
Selon Bouvier, les hommes ne sont pas séparés des animaux : il y a une « parenté avec le monde animal que je ressens profondément », écrit-il dans Le Hibou et la baleine (HB, 1201), une parenté qui lui fait pressentir un jumeau animal à tous les visages rencontrés. Tout homme a, selon lui, un jumeau animal et un ou deux animaux tutélaires. Son jumeau est un lémurien de Madagascar, appelé « Tarsier spectre », mais ses animaux protecteurs sont le hibou et la baleine. « Jamais je n’entends son cri sans nostalgie et gratitude » (H.B., 1202). Il y a dans ce texte tardif tous les éléments fondamentaux de ce qui pourrait être désigné comme le « devenir-animal » de l’écrivain voyageur : nostalgie et origine, visage et expression du monde, culture et sauvagerie. Un refus du « divorce », non seulement entre les règnes, mais entre la pensée humaine et l’activité animale, entre la nature et la culture.
Dès son premier récit, le voyageur n’hésite pas à se décrire comme devenant chat : « Je m’étirais, enfouissant l’air par litre. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat : j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième » (UM, 82), ou chien : « Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté », (UM, 133).
Le désir sexuel, même, passe par de tels devenirs, comme lorsque une pouliche, suivie lors d’un marché, provoque des rêveries érotiques : une belle bête « haute sur jambe, les yeux comme des marrons dans leur coque entrouverte, et une robe sans défaut (…) Nous nous étions littéralement rincé l’œil. » (UM, 133-4).
Mais c’est sans doute dans Le Poisson-scorpion que les devenirs-animaux prennent leur forme la plus aboutie, avec une transformation qui démarre dès l’arrivée sur l’île, annoncée comme un « paradis pour les entomologues » (PS, 728) et qui rompt la « continuité continentale » qui avait présidé à son itinéraire depuis Genève : « Ce qu’on apporte dans une île est sujet à métamorphose » (PS, 733). Cette métamorphose ira jusqu’à la crise finale où le devenir-insecte du voyageur rencontre un état de santé supérieur au lieu de l’enfoncer dans la démence.
A travers ces devenirs (devenir-fou, devenir insecte, devenir-galet), l’écrivain voyageur revendique un des plus vieux motif de la littérature : la métamorphose. Le récit de voyage apporte sa façon bien à lui à cette tâche littéraire.
Cet été en France, il sera difficile de rater la prose et la personne de Jean Rolin. Non seulement son dernier livre sortira à point pour participer à la rentrée littéraire 2011, mais le journal Le Monde va publier tout le mois d’août une série de reportages sur Los Angeles signé du prix médicis 1996.
C’est ce qu’on appelle un plan bien pensé. Le livre était écrit fin décembre. Il est fabriqué et prêt à la vente dès le mois de juin. Et l’éditeur attend son heure pour le lancer dans le grand bain. Avant de le mettre en vente, il envoie des exemplaires à des journalistes, des personnes influentes, des gens qui pourront jouer un rôle dans la médiatisation possible de ce nouvel opus.
Pendant l’été, même en vacances, on peut supposer que les organes de presse préparent les différents dossiers qui feront l’actualité littéraire dès la fin du mois d’août. Rappelez-vous l’agitation autour de Houellebecq avant qu’il ne devienne une star, de Grozdanovitch et son Traité de désinvolture, ou le remue-ménage autour des Bienveillantes. J’aime cette fièvre française autour de la rentrée littéraire. Tout le monde s’en plaint mais c’est une très bonne chose, qui met des auteurs et des livres – pas forcément ceux qui le méritent le plus – en pleine lumière pendant quelques semaines. Aucun autre pays ne connaît cette fièvre annuelle, alors profitons-en.
L’histoire du dernier livre de Jean Rolin se déroule à Los Angeles, comme ses reportages du Monde, sur les traces de Britney Spears. Cela faisait longtemps que Jean Rolin voulait écrire sur cette star de la chanson. Il me l’avait déjà confié lors d’une promenade que j’ai faite avec lui il y a deux ans. Il m’en a reparlé au salon du livre 2010, juste avant son départ pour la Californie. On lira donc Rolin dans ses reportages, on le verra dans les interviews réalisés pendant l’été et publiés au moment de la sortie du livre, puis à nouveau dans les librairies, et dans les critiques qui ne manquent jamais un de ses livres. Comme il parle – au moins passagèrement – de Britney Spears, cela va attirer l’attention de la presse musicale, des émissions branchées, etc.
Je vous le dis, l’été sera rolinesque. Pour moi il l’est déjà car j’écris un chapitre de thèse sur ses textes viatiques.
La littérature est un sport de combat. Une lutte pour la survie où il fau jouer des coudes. La rentrée littéraire est un champ de bataille où il règne une grande tension. Un livre se doit d’y figurer s’il veut obtenir un prix, et en même temps, s’il y figure il a plus de chance de passer inaperçu, tant il y a de livres qui sortent. Alors il faut jouer serré, il faut calculer, faire preuve de stratégie et évaluer les rapports de force pour tenter sa chance en fonction de ses forces. Je crois que le calcul de l’éditeur P.O.L. est le suivant : Rolin est déjà immensément reconnu par la critique et par un lectorat varié, mais peu nombreux. Beaucoup le confondent encore avec son frère Olivier. Il faut profiter d’un contenu décalé et potentiellement « people » (mais faussement people, car bien sûr il ne s’agit pas d’un livre sur Britney Spears) pour lancer une opération marketing. Il faut élargir le champs de reconnaissance afin de vendre dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, faire en sorte que la base du lectorat fidèle s’élargisse.
Comme après chaque bataille, on y laisse des plumes. A la fin de l’automne, on comptera ses morts et ses butins.
S’il est vrai que Nicolas Bouvier se sent proche des grands voyageurs romantiques, même et surtout lorsqu’ils sont politiquement incorrects (comme Gobineau, célèbre orientaliste et inventeur du racisme), il n’en reste pas moins que sur certaines lignes de son écriture, il développe des idées qui sont à l’opposée de ces grands voyageurs héroïques et conquérants. Ce qui m’intéresse chez Bouvier, ce n’est pas ce qu’il a à nous dire des Yougoslaves et des Iraniens, car il reste prisonnier de clichés ethnocentrés, et tout ce qu’on nous dit sur son ouverture aux autres est con comme la pluie. Il faut le dire une fois pour toute, et passer à autre chose : ces histoires de « regard respectueux », de « désir de rencontre », de « respect des différences », qui hantent la critique depuis des années, c’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.
Au contraire, là où Bouvier est intéressant, c’est quand il parle de lui. Car il ne parle que de lui. Je l’ai déjà dit, le portrait qu’il fait des « autres », ce n’est que l’image inversée de ce qu’il croit être des Suisses. En revanche, le portrait qu’il fait de son corps et de ce qui lui arrive est plus intéressant car il rejoint sur bien des points des mouvements de pensée et d’écriture qui émergeaient au même moment, dans les années 50-60. Pour schématiser, quand il parle des « autres », Bouvier reste engoncé dans les années 30 (sa jeunesse), mais quand il parle de lui, il se rapproche de Deleuze, de Tournier, bref des gens de sa génération.
Une tension littéraire parcourt les textes de Bouvier et fait du voyage une ascèse qui met à l’épreuve le voyageur et révèle ses faiblesses. Le narrateur tombe fréquemment malade, se trouve alité, hospitalisé, diminué, et cet état de faiblesse physique l’oblige à abandonner tout idéal de contrôle des événements et des péripéties. Dès l’avant-propos de L’Usage du monde, Bouvier se positionne comme passif, ou patient du voyage : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait et vous défait » (UM, 82). A l’opposition « voyageur/voyagé » qui structure selon Marie-Louise Pratt le récit de voyage victorien, Bouvier substitue un rapport vitaliste où le voyage se confond avec la vie de l’homo viator, et le « voyageur » ainsi que le « voyagé » se trouvent emportés dans une même expérience. Le voyageur, à la limite, devient lui-même un voyagé, qui ne maîtrise plus ni l’itinéraire, ni la durée des escales (Bouvier et Vernet se trouvent bloqués à Tabriz pendant six mois). Chez Bouvier, le voyageur se distingue par sa faiblesse, qui n’est pas à la hauteur des caprices mécaniques des corps et des véhicules. Mais, comme par enchantement, ces pannes et ses maladies crèent le mouvement plutôt qu’elles ne provoquent l’abandon du voyage.
La fameuse Fiat Topolino et ses "pannes"
Pour comprendre cette passivité active, on peut faire appel à ce que Gilles Deleuze nomme « le pouvoir d’être affecté ». Reprenant la philosophie de Spinoza, Deleuze rappelle que les deux affects fondamentaux sur le corps sont la « joie » et la « tristesse », définies respectivement comme ce qui « augmente la puissance d’agir » et ce qui la diminue. La puissance passe donc par une forme de passivité, c’est-à-dire une capacité à accueillir des affects, à se laisser transformer par eux, et ce sont leurs effets qui détermineront s’ils sont joyeux ou tristes, propices à l’action ou au contraire au ressentiment. De ce point de vue, l’art de Bouvier consiste alors à trouver la rhétorique qui rende compte de cette acceptation de la fragilité maximale, et de l’intensité des affects dont son corps peut être affecté, même et surtout quand ils sont trop puissants pour lui. Ainsi pour des sensations reçues au Japon :
Mais justement, créer en soi l’hospitalité à ce qui vous est supérieur demande un apprentissage très ardu. C’est comme laisser entrer un géant dans votre petite maison : on a peur qu’il se mette à tout fracasser. Il y a donc en nous une certaine réticence à l’égard des forces dont on a pourtant besoin pour exister. (Routes et Déroutes, 1305)
On entend l’écho de la voix de Deleuze, quand il dit à propos des écrivains alcooliques, qu’ils ont « vu quelque chose de trop fort pour eux » (Abécédaire).
Les phrases de l’écrivain-voyageur n’ont plus pour but de décrire des paysages et des hommes vus de l’extérieur, mais de rendre vivant un système de perception. Celui qui accompagne la faiblesse de son corps pour évaluer ce dont il est capable d’endurer ; un exemple d’une telle évaluation est donné lorsque Bouvier est cloué au lit en Iran et jauge le rapport de force entre son corps et la maladie : « Depuis plusieurs jours, je cherchais le point faible de la maladie, sa fissure, pour enfoncer un coin » (UM, 204). L’une des scènes cruciales de L’Usage du monde est certainement celle où le narrateur rend les armes et accepte la fièvre comme un affect aussi légitime qu’un autre, lui permettant de percevoir ce qu’il y a de positif dans la souffrance :
Je carrai prudemment mon dos contre le mur de pierre et, tout en regardant tomber la neige, je me mis à pleurer, méthodiquement, comme on nettoierait une cheminée ou un chaudron. Ainsi pendant une heure. C’était ça. Je sentais tous les barrages de la maladie céder et se dissoudre, et finis par m’endormir, assis au cœur de l’hiver comme dans un moelleux coton. (UM, 205)
Le ramoneur que je suis a toujours beaucoup goûté ce passage, que j’ai lu d’ailleurs à l’ombre des temples d’Angkor.
L’écriture du voyage de Bouvier fait le lien entre les états de son corps et les perceptions du voyage. Ainsi, le voyage est une expérience potentiellement dangereuse, et la mise à l’épreuve du voyageur, son humiliation par les maladies, les pannes et arrêts, se révèle être une condition de possibilité des émerveillements qui en constitueront éventuellement le récit.
L’Usage du monde représente d’abord un bricolage sanitaire où les pannes de la voiture font écho aux fièvres du corps. La maladie y est perçue positivement car elle force le voyageur à s’adapter toujours un peu plus à un contexte extérieur qui l’éloigne de son état de santé initial.
Le deuxième récit de ce long voyage vers l’Asie, Le Poisson-scorpion (publié en 1982), est une plongée dans un malaise plus grave, une forme d’envoûtement généralisé où Bouvier craint de devenir fou, et qu’il appelle lui-même « mon petit enfer » (PS, 805). Loin d’être une ouverture vers l’extérieur, le mal dont il souffre à Ceylan l’enferme dans une série de séquestrations : l’île, la ville, sa chambre, et même son crâne (que Bouvier essaiera de fissurer pour se libérer).
Enfin, le Japon incarne le lieu d’une cure globale, sinon d’une renaissance. Le Japon est un lieu pour guérir (PS, 801), mais c’est une guérison qui ne passe pas par un renforcement de l’individu. Au contraire, le voyageur a recours à une méthode néo-bouddhiste : la célèbre « disparition de l’ego » dans la « fusion » avec l’environnement. On parle souvent de cette « effacement de soi » à propos de Bouvier, mais sans expliquer ce que cela signifie. Ce dont il est question, c’est d’une forme d’épuisement qui affaiblit la volonté et le désir de vivre. C’est un affaiblissement de la puissance d’agir, mais qui peut coïncider à un accroissement de la puissance d’être affacté (pour reprendre les termes de Spinoza). Il s’agit donc d’un épuisement qui confine au plaisir, et qui définit l’état de santé itinérant : « C’est pour ça que j’ai tant aimé voyager. J’ai connu ces moments grâce au mélange de fraîcheur et de fatigue que procure la vie nomade » (RD, 1305).
Il y a ici l’ébauche d’une définition de ce qu’on pourrait appeler la « santé nomade », comme Nietzsche parlait d’une « grande santé ». Il n’y a pas de « disparition du moi » à proprement parler, mais un accent mis sur la capacité à jouer de ses faiblesses, à accepter la passivité du moi.
Il y a donc deux niveaux d’écriture chez Bouvier, qui font coexister l’ethnocentrisme décrit en premier lieu et la « santé nomade » abordée dans un second temps. Ce deuxième niveau d’écriture concerne les flux, les éléments météorologiques, les devenirs, les passages, les variations de perception, et vise la création d’une rhétorique des affects.
Je voudrais ici expliquer un aspect du problème Nicolas Bouvier. L’écrivain-voyageur suisse est célébré à juste titre et La Précarité du sage en a toujours fait une de ses mascottes. Or, comme je lis tout ce qui se publie sur la littérature de voyage contemporaine, j’ai cru découvrir un complexe de problèmes concernant la réception des grands livres de voyage de Bouvier. La critique journalistique tend à paraphraser l’écrivain, la critique universitaire tend à faire fausse route et faire de Bouvier un auteur de gauche, ce qui conduit tout le monde à être aveugle sur le charme indicible qui se dégage de L’Usage du monde.
Tout s’est révélé à ma conscience quand j’ai lu les lettres qu’il écrivait dans sa jeunesse. Il convient de se faire chercheur et de lire les choses avec soin, car il n’écrit pas de la même manière, ni la même chose, à 18 ans, à 28 ans et 48 ans.
La publication de la correspondance entre Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet mettent en lumière l’éducation et les influences littéraires qui sont celles de l’écrivain, en dehors des réécritures auxquelles il procèdera à la fin de sa vie. Ce qui étonne le lecteur contemporain, c’est combien Bouvier reste profondément attaché à la littérature des années 1930, et combien peu concerné il se montre par les auteurs marquants de la modernité, que ce soit les Français (Sartre, Camus) ou les traductions étrangères (Kafka, Faulkner, Joyce, Hemingway). Les positionnements existentialistes sur l’engagement en littérature sont ignorés au point qu’il faut attendre 1961 pour que Bouvier découvre et lise Simone de Beauvoir, et peut-être aussi Jean-Paul Sartre.
De la même façon, tout porte à croire qu’il reste indifférent aux grands événements politiques et internationaux de l’après-guerre. La décolonisation passe inaperçu dans la correspondance autant que dans L’usage du monde. Seule une mention y sera faite dans Le poisson-scorpion, écrit dans les années 1980. Cela seul tord le cou à la tendance critique qui veut voir en Bouvier un auteur anti-impérialiste. Dans l’ensemble de son œuvre, Bouvier donne l’impression qu’il traverse des pays qui n’ont jamais été colonisés, et c’est une illusion qui fonctionne jusque chez les critiques postcolonialistes (cf. Siobhan Shilton : « Bouvier seems to avoid zones associated directly with colonialism », Studies in Travel Writing, 13, 4, p.353. Comment peut-elle écrire cela alors qu’il s’agit de l’Afghanistan, de l’Inde, de Ceylan et du Japon ? Ces pays ne sont-ils pas associés directement avec le colonialisme ?)
En revanche, le jeune Bouvier est émerveillé par le lyrisme des années 1930, que ce soit celui de Claudel ou celui de Céline, et il est très influencé par le récit colonial d’Henri Fauconnier, Malaisie (prix Goncourt 1930), auquel on doit en partie l’aspect « aphoristique auto-suffisant » (dixit Charles Forsdick) qui caractérise le style de L’Usage du monde. Il serait intéressant de faire une étude comparative de Malaisie et de L’usage du monde, tant il y a de similitudes dans les thèmes, les dispositifs narratifs, l’idéologie et le style même. Le couple d’amis voyageurs et le rapport à l’Asie « mère de l’Europe » ne sont pas les moindres. La présence des Européens en Asie, dans les deux cas, est perçue comme un mouvement vers le berceau de l’humanité, plutôt qu’en termes d’expansion économique, politique et militaire. Bref, le lecteur attentif perçoit une association avec Fauconnier qui montre chez Bouvier une fibre « année 30 » un peu consternante.
L’ « ailleurs » que cherchait Bouvier était informé par une littérature qui lui a inspiré des scènes et des commentaires où l’on reconnaît l’écho de sa tendance « anarchiste de droite ». Il donne voix à la tradition misogyne de cette tendance, au début de sa vie de voyageur dans son rapport aux féministes serbes : « j’aurais souhaité voir les femmes militer un peu moins et se soucier de plaire un peu plus » (Usage du monde, 92) et ce jusqu’à un colloque nord-américain, à la fin de sa vie, où il affronte « un groupe de bas-bleus dont le saphisme… rendait tout dialogue impossible » sur des questions d’éducation à propos desquels Bouvier se démarque « des auteurs aussi démodés que Frantz Fanon ou obscurs que Derrida » (« Histoires d’une image », in Œuvres, Gallimard, 2004). On ne fait pas moins progressiste.
Son absence d’engagement politique, alliée à son expérience de la guerre en pays neutre et à sa fréquentation assidue d’écrivains tels que Marcel Aymé, le conduisent à adopter une attitude vis-à-vis des victimes de la guerre qui confinent à la désinvolture : dans une auberge de Macédoine, une servante en haillons, que Bouvier compare à une « grosse truie », lui dit en allemand qu’elle a passé trois ans au camps de Ravensbrück. Cela inspire au voyageur une sentence littéraire de moraliste désabusé : « Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage » (UM, 131-2). Il est vrai que les récits de déportation peuvent être considérés dans le cadre de la littérature des voyages, et qu’ils peuvent former une catégorie à part avec les récits de captivité et d’évasion, mais ce passage de L’Usage du monde ressortit visiblement à une provocation digne de celles des « hussards », qui partageaient avec Bouvier une même admiration pour Aymé, pour Fauconnier, pour Morand et pour Gobineau.
Pour ce qui est de son rapport à l’ « autre », et plus particulièrement les peuples rencontrés sur la route, Bouvier se révèle néo-orientaliste, ce qui contredit l’idée qui prévaut dans la critique, qu’il est un auteur de « l’anti-exotisme» (cf. Jacques Meunier, Le Monocle de Joseph Conrad, 1987). Sa grande pérégrination vers l’Asie ne constitue pas seulement un déplacement spatial mais se situe aussi dans le domaine des représentations. Par son voyage, l’ambition de Bouvier est de retrouver une forme de continuité entre l’est et l’ouest, utilisant la figure de la « mère orientale », origine de l’Europe. La figure de « l’Orient » comme « mère de la civilisation » est précisément un topos de l’écriture des voyages depuis au moins Chateaubriand, et ramène Bouvier à l’orientalisme européen romantique. Or, Bouvier ne déroge pas à la règle non écrite des voyageurs orientalistes (tels qu’ils sont analysés par Edward Said), qui dressent, dans de nombreuses scènes hautes en couleur, un portrait de l’ « autre ». Chez Bouvier le « voyagé » s’oppose point par point à l’image que se fait Bouvier de l’ « Occidental », avec les risques d’essentialisation que cela comporte : « l’Asiatique assume son visage avec beaucoup plus de naturel que nous », écrit-il dans un texte tardif.
Il serait injuste et incorrect de désigner la littérature de Bouvier comme coloniale, mais il n’est sans doute pas erroné de relever en elle ce que François Hartog appelle une « rhétorique de l’altérité ». Si l’on s’en tient au premier chapitre de L’Usage du monde, consacré aux Balkans, cette rhétorique se déploie de manière à dépayser le lecteur francophone d’Europe de l’ouest, à le faire entrer dans un espace parallèle, qui soit à la fois un « monde neuf » (UM, 84) et une vie qui nous renvoie à un passé révolu, dont on a la nostalgie. Intitulé « Une odeur de melon », le chapitre commence à Belgrade et se termine à la frontière grecque. Le voyageur nous introduit dans une société non corrompue par l’industrialisation, préservée de notre morale étroite, une « civilisation dans sa fleur » (UM, 107), décrite et mise en scène comme l’inversion des sociétés ouest-européennes : alors que le chez-soi de Bouvier est une Suisse riche, propre, puritaine, où le plaisir est comptabilisé et le corps dévalué, le pays « voyagé » est pauvre, frugal, syncrétique et casuiste, opportuniste et généreux. A Belgrade, la « colline de l’Ukrainien » gravie « par des pieds nus, sondée par des regards brillants » (UM, 88), montre combien la pauvreté des Yougoslave est proportionnelle à l’intensité de leur valeur spirituelle. C’est cette frugalité qui permet aux voyageurs de faire des rencontres apparemment désintéressées : « les amis sortaient de terre sous nos pieds » (UM, 90), et c’est la même « indigence » qui fait considérer l’art avec « gravité », comme un « culte », ou un « exorcisme », à la différence de « chez nous », où l’art se réduit à de la « culture en pot », à du « jardinage intellectuel » (UM, 92). L’opposition binaire du type « nous et eux » est ainsi constamment reproduite, ce qui m’autorise à penser que Bouvier et Vernet veulent délibérément remettre au goût du jour l’orientalisme romantique dont ils sont de fervents lecteurs : « Sur le chemin du retour, j’ai acheté une grosse pâte d’amande, rose et huileuse. L’Orient quoi ! », ainsi s’exprime Vernet dans une lettre que Bouvier inclut dans L’usage du monde. Cette façon de s’exprimer, « L’Orient, quoi! », nous ramène en plein XIXe siècle, où les voyageurs européens étaient confiants, conquérants et inconsciemment colonialistes.
Réac, anar de droite, orientaliste, le tableau n’est pas fameux. Il a fallu que ça tombe sur moi, d’être le porteur d’un tel message. Je vais être critiqué pour cela mais j’ai l’habitude. Ce qu’il reste à faire, en l’occurence, c’est peut-être à déterminer dans quelle mesure ces élément réactionnaires sont à l’origine du charme indéfinissable du style de Nicolas Bouvier. Comme la truffe, si j’ose faire cette comparaison, qui tire son exceptionnelle étrangeté du fait que son goût rappelle des zones érogènes. Ou l’andouillette, qui n’est jamais si délicieuse que lorsqu’elle sent ce que l’on sait. Il y a quelque chose d’inavouable, parfois, à la base de ce qui nous fait rêver.
Ce qui frappe dans les publications critiques qui traitent de Nicolas Bouvier, c’est la résistance que sa prose semble exercer à la critique et à l’analyse. Dans les études qui lui sont consacrées, on constate que de nombreux critiques désirent rendre hommage plutôt que de rendre raison. Le numéro de la revue Europe dédié à Bouvier fait le constat de cette lacune critique : « de nombreuses lectures de Bouvier finissent par s’apparenter à une manière de paraphrase améliorée, comme si, presque par définition, les récits du Genevois se suffisaient à eux-mêmes ». Paraphrase améliorée, la formule de Daniel Maggetti est douloureuse car elle est très juste, et presque trop bien observée.
Critiquer l’œuvre de Bouvier semble donc tenir de la gageure, tant la parole critique se trouve désarmée, et doit résister à une tendance à l’exercice d’admiration, comme en témoigne cette autre préface, d’Hervé Guyader : « L’écriture de Bouvier est extrêmement travaillée, ciselée, superbement écrite. Maîtrisée, tendue, musicale. Elle nous reconduit au silence de sa lecture et de sa contemplation. » On baigne dans l’approximatif de la vénération, sans rien apprendre ni rien penser de nouveau (Bouvier écrit bien, bon.)
Il existe dès lors un risque de paralysie de la critique. Guyader parle avec raison d’un risque « de voir Bouvier transformé, défiguré, en une sorte de démiurge et de mythe », à quoi Christiane Albert fait écho en faisant de L’usage du monde un « livre-culte », une « Bible du voyageur », un « modèle du genre ». N’en jetez plus!
Nicolas Bouvier, 1987, par Erling Mandelmann
Il existe aussi de très bons articles, entendons-nous, mais à ma connaissance, rien qui éclaire vraiment les livres de Bouvier pour ceux qui, comme votre serviteur, les ont tous lus plusieurs fois, et les apprécient avec précision, si l’on peut dire. La bonne critique littéraire devrait expliquer les oeuvres de manière à faire atteindre au connaisseur un plan d’intelligibilité supérieure. Or, pour ce qui est de Bouvier, rien qui vous fasse voir ses écrits de manière neuve tout en étant indiscutable (comme Deleuze le fait avec Proust), rien qui vous en explique la substance de manière à vous faire comprendre tout un pan de la littérature (comme Todorov le fait de Jan Potocki). Bref, n’accablons pas trop les collègues, car non seulement sont-ils mes supérieurs hiérarchiques, mais en outre, il est peu probable que je sois jamais capable moi-même de faire mieux qu’eux.
Mon but n’est pas de contester l’admiration qu’inspire l’œuvre de Bouvier, bien au contraire. Je me vante plutôt de savoir admirer. Mais je crois qu’il faudrait trouver le moyen de comprendre ce qui déstabilise à ce point le discours critique dans la prose de Bouvier, afin d‘exprimer notre admiration de façon à rendre vraiment justice aux textes. Si on y parvient, alors il sera envisageable de proposer des axes d’analyse utilisables par la critique.
Il convient d’emblée de nuancer une certaine tendance de la critique (surtout là où règnent encore les cultural studies) qui consiste à faire de Bouvier un auteur exagérément progressiste. Autour du cercle de Liverpool, des universitaires de grand talent comme Charles Forsdick, Siobhan Shilton ou Margaret Topping ont pu faire passer les récits de voyage de Bouvier pour des alternatives à la litérature dominante en France, elle-même perçue comme binaire et néocoloniale. C’est à mon avis une grande erreur : Bouvier n’a rien d’un auteur alternatif (j’y reviendrai).
En fait, une autre division doit être décelée à l’intérieur même du travail de Bouvier. Il s’agit d’une tendance réactionnaire d’un côté, et d’un autre côté, d’une créativité ouverte à ce que Gilles Deleuze appelle des « flux » et des « devenirs ». L’écriture de Bouvier explore des expérimentations littéraires qui exigent, pour les expliquer, la convocation de doctrines philosophiques contemporaines telles que la « visagéité », ou le « devenir-animal », alors même que ses modèles littéraires sont dépassés au moment où il écrit (sur cela aussi je reviendrai).
Il semble que la difficulté critique face à Bouvier provienne de cette paradoxale rencontre, dans le style même et le contenu de ces récits, d’un tropisme « vieille France » et d’une tendance, disons, révolutionnaire. Le lecteur a pourtant l’habitude de ces écrivains à la fois inouïs sur le plan stylistique et conservateurs sur le plan politique (on pense à Céline, que l’auteur de L’Usage du monde admirait), mais il y a chez Bouvier si peu d’outrance, et tant d’empathie pour les personnes et les territoires « voyagés », que le critique tend à occulter ce qui est pourtant récurrent dans l’ensemble de son œuvre : le fait que Bouvier soit un « écrivain de droite ».
Je sais que cette expression va choquer et peut-être même peiner certains lecteurs fervents de Bouvier, mais faites-moi l’honneur de m’écouter, et je ne désespère pas de vous convaincre et de le sauver à vos propres yeux.
Ce n’est pas pour déprécier cet écrivain que je dis cela, car j’adore ses livres, et ne me lasse pas de les relire. Mon but est de le débarrasser d’une aura de candeur et d’angélisme qui traîne autour de lui et qui est une des causes de l’aphasie critique à l’égard de son oeuvre.
Mon père n’était pas un mécréant, il s’adressait à Dieu toute la sainte journée , et la maison retentissait de ses appels tonitruants : « Nom de dieu de nom de dieu! » Et pour être sûr d’être bien entendu, il ajoutait : « Cré nom de dieu de bordel de merde! » Sans doute à cause de son extraction modestement agraire, il était plein d’admiration pour les gens qui avaient « réussi » et, en dehors de Dieu , il vénérait les notables , les ingénieurs , les patrons. Il parlait de ces gens là avec déférence et non avec familiarité comme il le faisait avec Dieu. Il était entré à la SNCF où il s’était épanoui. Je me demande s’il n’avait pas honte de ses origines paysannes, car lorsqu’il avait un contentieux avec l’un ou l’autre de ses enfants , ce qui n’était pas rare , il menaçait ainsi le fautif : « Si tu continues , tu finiras au tchu des vacs » ( comprenez : au cul des vaches ). Comme le font encore aujourd’hui les immigrés avec leur langue d’origine , mes parents avaient tendance à parler patois à la maison.
La SNCF était sa seconde famille. Il en parlait beaucoup, il connaissait le nom de toutes les gares et des embranchements , les horaires des trains , et plein de détails concernant la vie ferroviaire. Il nous racontait des anecdotes savoureuses , comme celle du père Vivi l’un de ses collègues cheminot à la gare d ‘Isigny , qui , non prévenu de la présence d’un grand chef dans les toilettes , et ayant besoin de la place , le presse de sortir en lui criant : « Alors t’es constipé , t’as bouffé du chocolat ? » Cette histoire, très moyennement drôle , mille fois répétée , faisait rire aux éclats mon père et ma mère ! Et cette autre qui provoquait l’hilarité générale : un voyageur Arabe entendant le contrôleur annoncer au micro : « La Roche Migennes , 3 minutes d’arrêt » , se lève et , très serviable propose ses services pour enlever la roche qui gêne. Ah ! , on savait rire à cette époque ! J’entendais dire que le train avait des problèmes en arrivant à Irun ( ce nom me faisait rêver ) , à la frontière espagnole , car l’écartement des rails était plus petit que chez nous . Je n’osais pas poser la question de peur d’être ridicule , mais je me demandais si c’était le train qu’on raccourcissait ou les rails qu’on allongeait pour que les voyageurs puissent continuer leur route.
C’est en me souvenant de tout cela avec une certaine émotion , que l’occasion me fut offerte au printemps 1962 de devenir cheminot comme mon père et peut-être , comme lui , faire carrière et regagner ainsi son estime.
La gare d’Austerlitz recrutait plusieurs personnes , niveau bac , libérées des obligations militaires. Réunion d’information et sélection des candidats. Vu ma filiation et mes quelques connaissances du milieu, (j’étais un des rares postulants à connaître le nom du directeur général : Louis Armand), je fus admis pour une période d’essai au service des renseignements téléphoniques. Je reçus un chaix tout neuf . Le chaix était notre bible . Ce gros catalogue contenait tous les horaires des trains en France et même en Europe , avec les tarifs selon que le voyage s’effectuait en 1ère , 2ème ou 3ème classe , ainsi que des tas de détails comme les correspondances , les temps d’arrêt , la restauration (wagon restaurant ou vente ambulante) , les réductions possibles , etc. Toutes ces informations correspondaient à des petits logos et des renvois en bas de page. Pas évident de s’y retrouver! Il m’aura fallu quelques jours avant d’être vraiment opérationnel.
Pour venir au travail à Austerlitz , je me déplaçais à pied , en prenant selon mon humeur , les quais rive droite ou rive gauche , après avoir traversé l’île de la cité ou l île St Louis. J’aimais changer de pont pour traverser la Seine ,mais celui qui avait ma préférence , c’était le pont d’Austerlitz car il me conduisait directement au jardin des plantes où je passais beaucoup de temps à flâner et à bouquiner.
Je ne trouvais ce travail ni enthousiasmant ni amusant , sauf à prendre des libertés avec les renseignements comme , par exemple suggérer à un voyageur dont la destination était Lille , d’aller plutôt , pour le même prix , vers une ville du sud où la météo était plus clémente. Quelque fois cela faisait rire , d’autres fois, non ! Contrairement à mon père , je ne m’épanouissais pas à la sncf , ni elle avec moi d’ailleurs . Ce qui devait arriver arriva : un jour , un client totalement dénué d’humour dénonça ma méthode à mes chefs , et pour la seule fois de ma vie , autant que je me souvienne , je fus viré.
Mon père n’en a jamais rien su , je pense qu’il en serait mort de honte !
Depuis mon arrivée à Paris, j’étais à l’affût d’une offre d’emploi en Afrique. Ce continent m’attirait : tout petit , je voulais être missionnaire au Congo, puis explorateur, ethnologue, etc. Hélas ! Je n’avais aucune qualification ni diplôme susceptibles d’intéresser un employeur. Et puis , miracle des miracles, quelques jours aprés mes exploits ferroviaires, me voilà embauché en tant qu’ hydrologue pour la Côte d ‘ Ivoire !
J’ai raconté dans un blog intitulé : « Drôle de bonhomme« , les circonstances rocambolesques dans lesquelles cela s’est passé. Je n’y reviendrai donc pas. Je ressens encore 50 ans après, des moments d’intense émotion , de liberté totale , de joie profonde liés à ce départ! Mon prochain métier sera donc hydrologue , métier que nous découvrirons ensemble , si vous le voulez bien.
Mais , quand même , quelle drôle d’idée d’envoyer un hydrologue dans une région où il ne pleut presque pas !