De l’ethnicité

Mon colocataire pakistanais et moi parlons beaucoup de l’histoire des peuples. Il reste profondément fasciné par les origines des peuples et par leurs vicissitudes.

Il dit souvent que les Pachtounes sont issus des Hébreux, qu’ils forment la fameuse « tribu perdue » mentionnée dans la bible. Il parle beaucoup aussi de l’histoire de l’Inde, qui le fascine autant qu’elle le rebute.

Souvent il me demande d’où viennent les Français, et les Allemands, et les Anglais. Il n’a jamais pu tout à fait imprimer le fait que les Anglais, comme peuple, comme langue et comme culture, sont issus d’un mélange entre Celtes débonnaires, Saxons brumeux, Français de Normandie, fiers et courtois, et vieux Angles rassis et irascibles.

Souvent je suis obligé de lui dire que les Français n’existaient pas avant l’an mille, que les Français sont un mélange de races et de cultures. Lui qui pense en termes de « vrai » Pashtoune et de Pashtoune qui se prétend tel, c’est une information qu’il n’intègre pas. Il voit les peuples comme des organismes vivants qui proviennent de la plus haute antiquité, et qui se développent selon leur propre entéléchie. Il croit à l’ethnicité biologique des peuples.

Au Ferryman de Dublin

 dublin-docks-10-feb-11-074.1298227085.JPG

Je voulais un pub sur la Liffey, mais le plus proche possible de la mer. Idéalement, je voulais un pub duquel il était possible de voir la mer et de regarder le fleuve. Turns out it’s impossible : le plus proche de la mer, c’est le Ferryman, qui porte un nom évoquateur de docks, donc de mer, mais qui se situe près du Samuel Beckett bridge. Quand il fut construit, au XIXe peut-être, il était sans doute plus près de la mer que du centre ville, mais avec la transformation des docks en centre financier, le Ferryman est devenu le rendez-vous des banquiers et des avocats.

Mon père au Maroc

Exactement au moment où le Maghreb s’embrase, où le monde arabe s’exprime collectivement, en faveur de la liberté politique, de la dignité du peuple et contre la corruption des dirigeants, mon père a choisi d’aller dans le sud du Maroc.

A sa vieille habitude, il a pris un aller simple. Quand le reverrons-nous ?

Il se sait atteint d’une maladie grave. Il marche, dort, écrit des choses drôles à lire. Ses projets sont à court terme, un peu comme ceux des dirigeants des pays du Maghreb.

Le faux billet

Barra est passé me rendre visite l’autre jour. Nous sommes allés voir jouer Lyon contre le Real Madrid dans un pub d’Ormeau Road, qui acceptait de diffuser ce match sur une de leur télé. D’ordinaire, les pubs ne diffusent que les matchs auxquels participent des clubs britanniques. Jusqu’à présent, c’est le « Royal bar » qui me permettait de voir Lyon, Bordeaux ou Marseille. Mais Barra, avec son accent du sud, ne pouvait pas aller dans un pub aussi unioniste que le Royal.

L’Errigle, sur Ormeau road, a l’avantage d’être mixte, du point de vue communautaire.

A la fin du match (un partout), il pleuvait. Nous prîmes un taxi pour rentrer chez moi. Le chauffeur était un républicain de la première force. Un accent très fort, un maillot vert, clamant qu’il jouait au hurling (un des sports gaéliques, faisant partie des symboles nationalistes irlandais).

Barra s’autorisa alors à poser une brève question. « Qu’est-ce que c’est que cet accent de Dublin ? » dit le chauffeur. « Et qu’est-ce qui vous prend d’habiter Roden street ? Doit pas y avoir beaucoup de Dublinois, down there… » Nous rions. Non, il n’y a pas d’Irlandais dans mon quartier, c’est vrai. Je rappelle qu’une femme de ma connaissance vient de la république, et qu’elle ne se sent pas en sécurité. « La république, dit le chauffeur, pourquoi tu dis la république ? C’est l’Irlande, point final. » Il se lança dans un réquisitoire contre la république, qui avait abandonné le nord aux Anglais, qui avait volé le drapeau de l’Irlande unie pour se l’appliquer à elle, qui n’avait cure du sort des catholiques et des républicains de l’Ulster. Barra n’en menait pas large, et préférait ne rien répondre.

Arrivé chez moi, je lui donnai un billet de 10 livres. « Donne-moi deux livres, et je te rends un billet de 5. » Ce que je fis.

Le lendemain matin, dans la supérette du coin, je voulus acheter des œufs, des haricots, du pudding et des champignons pour faire le petit déjeuner. On me refusa le billet de 5 livres. « Forgery », me dit la caissière. Contrefaçon. Le chauffeur de taxi s’était vengé des Irlandais du sud, des Français qui habitent chez les protestants, et du monde entier.

Ocean Bar, Dublin

 dockland-dublin-4-fevrier-2011-148.1297905438.JPG

Donnant sur le bassin du Grand Canal, le bar était pionnier dans ce quartier. Il est bien placé, mais l’intérieur n’a ni les avantages de la modernité ni le charme des vieux endroits.

Un homme qui ressemble à Hugh Grant vient retrouver son vieux copain le serveur. Le serveur est irlandais, peut-être un des propriétaires, et prétend qu’il est très busy alors que le pub est vide. Hugh Grant est un étranger, peut-être allemand, nordique en tout cas, ayant cette chaleur humaine que les Irlandais trouvent intrusive. Je me dis qu’il doit bien s’emmerder dans la vie, Hugh Grant, pour avoir comme compagnon de Friday night un barman qui nettoie le bar en lui parlant de son boulot.

dockland-dublin-4-fevrier-2011-145.1297905491.JPG

Un autre étranger entre, habillé d’une chemise à carreaux. Il semble avoir plus d’atomes crochus avec le barman, être moins lourd dans son affection, moins dans le besoin d’amitié. Hugh Grant, lui, se trouve mis de côté. Quand le mec à la chemise à carreaux s’éloigne, Hugh Grant essaie de renouer avec le barman, qui lui fait répéter tout ce qu’il dit, comme si son anglais n’était pas clair. Il répète ses phrases, mais le barman se détourne avant la fin. Hugh Grant réagit en payant une tournée. Quinze euros pour trois pintes.

Fenton et les langues

Il me dit que je devrais traduire mes textes en anglais. « Tu fais quelques erreurs que font les étrangers mais à part ça tu parles couramment. Les étrangers font quelques erreurs par arrogance. »

Moi si je vivais en France, dit Fenton, je regarderais les films de Depardieu, écouterais comment il dit « suce ma bite », et je répèterais, jusqu’à ce que je parle parfaitement le français. Mais les étrangers ne font pas ça, ils résistent à l’anglais correct parce qu’ils tiennent à leurs erreurs. C’est l’arrogance des étrangers, ça rejoint ce que je te disais tout à l’heure sur leur invasion de Dublin. »

L’aide mémoire de Fintan

Fintan sortait de chez Tom pour aller fumer chez lui, et pour boire quelques canettes de bière. A chacune de ses réapparitions, il était un peu plus bourré, un peu plus bavard, un peu moins attentionné. Nous ne l’écoutions guère.

Je m’étonnais du fait qu’il sortait de sa poche un bout de papier, constamment, et le remettait dans sa poche. Il parla des affiches artistiques qui parsemaient la ville de Dublin, en contrepoint des affiches électorales des prochaines élections générales du mois de mars. 

Fintan parla aussi du cinéma Rotonda, ainsi que d’un chanteur, possiblement français, dénommé Red.

Il parlait, il parlait, pendant que j’écrivais sur mon ordinateur portable, et que Tom lisait son magazine mensuel préféré, Mojo. Fintan parlait sans cesser de sortir de sa poche son bout de papier, et de le remettre dans sa poche. 

Mais il parlait dans le vide car il avait perdu le Mojo, il n’avait pas la grâce.

Plus tard dans la soirée, il me montra son bout de papier. Il y était écrit les sujets de conversation qu’il voulait passer en revue avec Tom.

Je déchiffrais :

Art posters

– Rotunda cinema

Red

etc.

Je n’en croyais pas mes yeux. J’avais écrit autrefois une nouvelle intitulée « Le carnet de conversation ». C’était l’histoire d’un pauvre homme qui, pour surmonter son émotion devant les femmes, avait mis au point un carnet qui lui permettait de divertir son interlocutrice en passant logiquement d’un sujet à un autre. Mon histoire se passait à Dublin, à quelques rue de là où nous étions.

Et je voyais devant moi Fintan devenir l’incarnation du personnage de ma nouvelle.

Tom, Fenton et les étrangers

Un soir chez Tom, à Dublin. La veille, Fenton n’était pas apparu car il errait dans la ville et la boisson. Mais ce soir, il est venu chez Tom pour raconter quelques histoires.

J’en profite pour demander à Tom et Fenton à quel âge ils ont vu une personne noire de peau pour la première fois. Je voulais le savoir car j’avais écrit une histoire sur des matches de football entre Irlandais et immigrés. Nous savons que l’Irlande est une terre d’immigration depuis les années 1990. Mais je voulais en savoir plus sur le ressenti de quelqu’un comme Tom, grandi dans les années 60 à la campagne dans l’ouest, étudiant dans les années 80 dans la ville de Limerick.

Fenton est né à Londres, donc il a vu des gens du monde entier dès le plus jeune âge. Tom, en revanche, a rencontré un Noir dans la ville de Limerick, dans une institution religieuse, où il fut logé avec sa classe. L’homme d’origine africaine, était un prêtre et travaillait dans le gîte. C’était dans les années 70. Tom avait dix-sept ans et ça l’a beaucoup marqué. Tous les jeunes se poussaient du coude et le pointaient du doigt. C’était un véritable événement.

Fenton rigola et m’expliqua ce qu’il en était à ses yeux. L’Irlande est passée rapidement d’un état homogène à une situation d’invasion. Il utilise des mots comme « flooded » (inondé). Des étrangers partout dans les rues, et des étrangers outrageusement arrogants. Ils veulent écraser les Irlandais. Bientôt un parti nazi viendra et emportera la mise.

Tom dit qu’en 1996, il partit de Dublin, vécut à Prague. Quand il revint en 1998, tout avait changé, la ville avait été « inondée » d’étrangers.

Vitesse et description

Une amie m’avait d’un texte qu’il était extrêmement « rapide ». C’était un texte que j’avais écrit pour rire, plus ou moins une commande, et surtout une occasion de connivence avec mes compagnons de pub, puisque j’habitais à Dublin à cette époque. « Connivence », si je ne me trompe, c’est le thème du numéro de la revue Lieu-dit qui l’avait publié six mois plus tard.

Mon amie avait été la seule à parler de rapidité dans le style, et cela m’a marqué depuis ce jour. Personne d’autre ne m’avait dit cela, sauf la Japonaise à qui mon amie avait parlé : « Ah, Liam, il paraît que tu n’écris pas si mal ? On m’a dit que c’était très rapide ! »

C’était très mystérieux car mon texte ne comportait pas de phrases courtes, qu’il était très musical à mes oreilles, comme une chanson populaire. Comme mon texte était une forme d’hommage à mon amie Hélène avec qui nous chantions des tubes parisiens des années 30, mon phrasé était volontairement balancé, comme une valse.

De plus, c’était largement un texte descriptif. En rien une nouvelle d’action. C’est pourquoi j’étais très charmé à l’idée que mon amie y perçût de la vitesse.

Charles Forsdick

Le meilleur connaisseur de la littérature du voyage française du XXe siècle est un Anglais !

J’aime ces phrases à la fois vraies et percutantes. Provocantes, agaçantes, désarmantes.

Charles Forsdick, j’ai déjà parlé de lui à propos du Cercle de Liverpool. Il en est la pièce maîtresse, car sa pente naturelle est de canaliser et regrouper les énergies.  

Il a d’abord publié un livre sur Victor Segalen, en l’an 2000. Il a continué sur sa lancée et a critiqué ce qu’il appelle le « mouvement Pour une littérature voyageuse », du nom du livre-manifeste de 1992 dont j’ai déjà parlé ici. Il est le premier, sinon le seul, à avoir développé une théorie de ces agitations paratextuelles animées par Michel Le Bris, comprenant un festival, des éditions, des manifestes, etc.

Ainsi, spécialiste à la fois d’un écrivain de la Belle époque et d’un mouvement post-89, Forsdick tenait le XXe siècle par les deux bouts et pouvait faire une étude sérieuse sur le voyage français au XXe siècle dans son ensemble. Ce qui fut fait avec Travel in Twentieth-century French and Francophone Cultures. The Persistence of Diversity (Oxford, 2005). Il y aborde la question du voyage sous l’angle postcolonial, ou à travers le prisme du fait colonial : plutôt que de structurer ses chapitres en fonctions des deux guerres mondiales, par exemple, il propose un mouvement qui va d’une « fin de siècle » à l’autre. Du colonialisme de l’époque de Loti et Segalen, au postcolonialisme actuel, analysant des textes progressistes, et des productions néocoloniales.

Il a aussi écrit un livre sur Ella Maillard (Zoé, 2008), et d’autres articles sur les femmes voyageuses, ce qui le fait entrer en écho avec les études féministes sur le récit de voyage, qui est un champ très vivant chez les anglophones.

Ce qui est très original chez Forsdick, c’est qu’il fait correspondre les approches des Cultural studies et les aspects littéraires des textes, leur aspect formel. Il occupe donc une place centrale, incontournable, lorsqu’on s’intéresse au récit de voyage comme genre littéraire.