Le « paravent français » de l’idéologie britannique

Les journaux anglais parlent beaucoup de la loi française de la burqa. L’interdiction de la burqa. Hier encore, dans le Guardian, un article d’une page entière montrait combien ce n’était pas une bonne chose dans une « société ouverte », que d’interdire quoi que ce soit.

Le titre de l’article ne laissait que peu de doute sur l’approche de l’idéologue : « Vous croyez à ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ ? Ne suivez pas les Français, cette fois-ci. »

L’ensemble de la chronique, donc, rappelait les différents arguments contre la burqa, montrait de la compréhension à leur égard, et revenait au principe libéral de laisser les gens s’habiller comme ils le veulent.

Mais l’intérêt de l’article est concentré dans le dernier paragraphe. En quelques phrases seulement, le journaliste glisse des choses qui auraient été choquantes il y a quelques années : évidemment, écrit l’idéologue, il faut s’assurer que les immigrés s’intègrent à la société accueillante, qu’ils fassent les efforts requis pour partager la langue, l’histoire et la culture du pays d’accueil, il faut que notre libéralisme soit « musclé ». Tout cela va sans dire, mais il est contre-productif et liberticide d’interdire la burqa.

Ceci est un des exemples de ce que j’appellerais le « paravent français » dans l’évolution idéologique du Royaume-Uni. C’est un procédé qui consiste à mettre l’exemple français en avant pour le critiquer, puis, à l’abri de cette posture critique, avancer des arguments qui vont dans le même sens que ce qui se fait en France, mais sans courir le risque d’être critiqué soi-même.

Je m’explique : les Britanniques sont en train de mettre en question le modèle multiculturaliste auquel il croyait comme une nouvelle religion dans la période de l’après Thatcher. Remettre en question ses croyances, c’est douloureux. On ne fait pas son deuil facilement de la foi naïve en une société sans culture dominante, où il n’y aurait que des minorités qui se respecteraient mutuellement. Remettre en question le multiculturalisme, c’est obligatoirement exiger une certaine culture commune à tous les citoyens, une certaine éthique de la « citoyenneté ». Cela revient, qu’on le veuille ou non, à se rapprocher du modèle républicain à la française. Or ce serait insupportable de donner raison aux Français, ce serait aller trop loin, ce serait l’assurance de ne plus être écouté. 

Alors on utilise l’exemple français de manière retorse, mais intéressante : premièrement, on le caricature pour pouvoir dire des Français qu’ils sont racistes (je l’ai noté plusieurs fois dans ce blog), donc qu’il faut rejeter ce modèle. Deuxièmement, on avance des éléments de débat en faveur de l’intégration des nouveaux arrivants. Le mot « intégration » était perçu il y a peu comme purement raciste. Pour prononcer le mot, pour avancer sur cette voie, il faut des garde-fous, des paravents, des contre-feux. Il faut trouver des stratagèmes rhétoriques de diversion et de protection. 

C’est la théorie du « paravent français », que j’avais esquissé il y a deux ans, dans un billet qui montrait déjà comment les Britanniques se servaient de l’actualité française. C’était déjà à propos de la burqa, preuve que ce sujet travaille la conscience britannique plus qu’on ne le croit.

Je me demande dans quelle mesure nous utilisons, nous, un paravent britannique, ou anglo-saxon… Sans doute le faisons-nous quand nous libéralisons et dérégulons l’économie (« nous ne sommes pas comme « eux », nous avons un modèle social à protéger, mais abandonnons l’archaïsme social qui pèse sur notre économie…)

Des « chrétiens » au jardin botanique

Je lisais le journal sur un banc du jardin botanique, il faisait beau et les fleurs étaient splendides. Des jeunes filles roumaines, des gitanes de fraîche immigration, faisaient les folles dans les bosquets et les massifs de fleurs.

Un couple d’étudiants est venu s’asseoir près de moi pour faire une enquête sur la religion.

« Pour qui travaillez-vous », demandai-je, avec le moins d’agressivité possible. Ils n’ont pas su me dire, précisément, à part le fait que leur enquête était orientée sur la question : « Different religions, same God ».

Sur tous les choix que j’avais pour répondre à la première question, j’ai coché : « Athée ». Ils ont donc essayé de me convaincre de l’existence de Dieu. La fille, par exemple, me dit qu’alors, si Dieu n’existait pas, il n’y avait aucun but à vivre, aucun but à rien. J’ai réfléchi et dit : « Oui, vous avez raison, il n’y a aucun but. Non seulement nous, notre vie n’a aucun sens, mais la terre entière et les étoiles, tout cela et l’univers en expansion sont des marques d’une vie sans aucun but, sans raison. »

Les autres questions étaient un peu conditionnées au fait d’être chrétien ou musulman, ou autres. Ils m’ont demandé quand même si j’étais d’accord avec l’idée que « Different religions, same God ». Pas du tout, ai-je répondu, je crois que les gens qui croient à autre chose qu’à Dieu ont été majoritaires sur la terre. Qui ? Les bouddhistes, les taoïstes, les Indiens Yanomami ou Nambikwara. Et les sectes qui croient aux extra-terrestres.

La fille : « Mais vous êtes sûr que vous voulez être athée ? Vous ne préférez pas plutôt être agnostique ? Comme ça vous dites « je ne sais pas », mais vous ne prétendez pas savoir qu’il n’y a rien, parce que franchement, pourquoi vivre dans un monde où il n’y a rien… »

Moi : « L’hypothèse de Dieu est aussi rationnelle et démontrable que celle des Raéliens, ou des divinités naturelles des peuples des forêts, donc si je disais « agnostique », il faudrait préciser que « je ne sais pas » si Rael existe, non plus que Dieu ou l’esprit des rivières. »

Le garçon étudiait la médecine et la fille l’histoire. Ils trouvaient que c’était super d’avoir le droit de parler religion, comme ça, dans la rue, d’en avoir la liberté. Ils pensaient que c’était un signe de liberté, car dans d’autres pays (ils pensaient peu-être à la France), ce serait mal vu.  

Ils étaient chiffonnés malgré tout. Mais enfin, si Dieu n’existe pas, pourquoi se forcer à vivre, pourquoi se lever le matin ? « Parce qu’on aime la vie. Parce que la vie est belle, ou que l’on tient à elle. Ceux qui n’en peuvent plus, et qui voudraient en finir, nous devrions leur laisser le choix de se suicider. Nous ne devrions pas les juger, mais au contraire les aider à s’en sortir en se donnant la mort. »

Ce fut la goutte d’eau. Ils déclarèrent que ce fut un plaisir de parler avec moi, me donnèrent une publicité sur une pièce de théâtre à venir sur Marc, et s’en furent. Cela aura lieu lundi prochain, au Snack Bar du syndicat des étudiants.

Casey vs Rigondeaux (2) The Big Fight

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Quand le grand combat était sur le point de commencer, la salle était surchauffée et le public chantait « Your Sex Is On Fire ». C’est la chanson officielle, semble-t-il, de « Big Bang ». Il est apparu sur des escaliers latéraux, comme une étoile tombée du ciel.

La stratégie était assez typiquement irlandaise : il était question d’intimider Rigondeaux par une foule incandescente.

Rigondeaux ne fut pas impressionné par nos efforts et assoma le pauvre Casey de sa toute puissance cubaine. Ses bras sont plus longs que ceux de Casey, de sept centimètres. Il apparut dès les premières secondes, que notre Irlandais n’avait aucune chance de s’en sortir.

Dès la première minute, il toucha le sol de la main, et faillit tomber, mais se reprit. Très vite, “El Chacal” décocha une droite de tous les diables dans le ventre de “Big Bang”, qui perdit alors toute contenance. Rigondeaux ne le laissa pas souffler et voulut tuer le match aussi vite que possible, sans aucune pitié pour le public irlandais, venu en masse de Limerick pour soutenir son rejeton.

Au bout d’une minute trente de combat, Casey tomba à terre, et nous tous, supporters au grand coeur et à la voix tonitruante, nous nous levâmes en poussant un cri d’horreur. Nous pensions tous qu’il était invincible, et le voilà à terre pour la première fois de toute sa carrière professionnelle. Carrière qui a commencé il y a moins d’un an, soit dit en passant.

L’arbitre le laissa se relever, et le spectacle était navrant, désolant. Casey était sonné, il divaguait sur le ring, le public ne savait comment réagir. Quand il eut repris ses esprits, Casey affirma qu’il voulait continuer.

Rigondeaux fondit sur Casey et l’acheva par une pluie de coups mats et silencieux. C’est l’arbitre qui s’interposa et déclara le combat terminé. Willie “Big Bang” Casey fut déclaré “technical knocked out”, KO technique.

J’avais dépensé 70 euros, prix du billet, pour 2 minutes 37 de boxe inégale. C’était excessif, mais la boxe est un passe-temps excessif. C’est un ancien boxeur, reconverti dans le journalisme sportif, que vous le dit.

Casey vs Rigondeaux (1) Un titre mondial en perspective

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Au début du mois de mars, pendant que des gitans irlandais s’entretuaient sur le marché aux chevaux de Dublin, je lisais le journal en sirotant mon thé.

L’Irish Times, annonçait dans un long article un grand combat de boxe à venir, fin mars, à Dublin. Un jeune Irlandais, issu d’une famille de 23 frères et sœurs, venu d’un quartier pauvre de Limerick, allait tâcher de prendre le titre de champion du monde poids plume au Cubain extraordinaire Guillermo « El Chacal » Rigondeaux. Ce dernier, au jeu de jambes étourdissant et au souffle inépuisable, était doté d’une frappe surpuissante capable d’allonger tous ses opposants. Il avait déjà gagné deux médailles d’or aux Jeux olympiques, avant de continuer sa carrière dans le champ professionnel.

L’Irlandais, lui, avait choisi un surnom délicieusement kitsch, comme le veut la tradition : Willie « Big Bang » Casey. Extrêmement populaire car fondamentalement un bon type, honnête et proche de sa famille. On ne lui connaît pas d’anicroche avec la police ni collusion avec la mafia de Limerick (mais comment échapper à ces deux institutions quand on vient de ce milieu, de cette ville, quand on boxe, qu’on a 22 frères et sœurs, dont Paddy, mort d’une overdose d’héroïne ?)

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Samedi 19 mars, je prenais donc la route de Dublin, et la banlieue lointaine de Saggart, dans le sud ouest. Constructions récentes, dues au Tigre celtique. L’hôtel CityWest est doté d’une salle capable d’accueillir quatre mille personnes. Au milieu de celle-ci, un ring comme dans les films, aux cordes colorées en vert, blanc et or (le drapeau irlandais où l’orange de l’Ulster est remplacé par l’or). Six ou sept combats sont prévus avant la grande confrontation.

Chaque combat met aux prises un Irlandais et un étranger, et à chaque fois, c’est l’Irlandais qui gagne.

Un Anglais de Birmingham  a mis KO un Latino, et les femmes du premier rang gloussaient de plaisir, prenaient en photo le joli Anglais, et le draguaient outrageusement. Elles étaient impressionnées par son style de boxe, propre et net comme une lame, et par son physique musclé et élancé.

Puis, ce fut le tour de deux Irlandais, plus lourds. Les coups portaient plus, mais le rythme ralentissait nettement. Le combat était un peu chiant, je me levai pour aller boire une pinte.

Le public était majoritairement masculin, mais il y avait quand même beaucoup de femmes aux couleurs chatoyantes, talons hauts et peau tatouée. Elles s’étaient mises sur leur trente et un, avec force maquillage et pédicure. La communauté des nomades, les Travellers irlandais, était fièrement représentée pour encourager l’un des leurs, le brave petit Casey. On les reconnaît, les Travellers, mais sans pouvoir vraiment dire comment. Les filles, encore, sont repérables par leurs couleurs et leur courte jupe, mais les hommes, à part la coupe de cheveux typique de ceux de Limerick, rasée sur les côtés, l’étranger les confond volontiers avec n’importe quel Irlandais de couche populaire.

Avec mon hot dog à cinq euros et ma pinte de Guinness dans un verre en plastique, j’attirais quelques regards. Il faut dire que j’avais soigné mon look. Pour m’accorder à l’atmosphère, j’avais décidé de me raser le crâne. Cependant, avec ma cravate couleur terre sienne, ma chemise blanche, mon chapeau de musicos et ma veste à carreaux verdâtre, je détonnais dans l’ambiance. J’étais presque le seul à boire de la Guinness, quand tous les autres buvaient une bière blonde, plus moderne et plus cool. Je me promenais l’air de rien, et j’espérais que mon léger embonpoint et mon journal plié sous le bras me donneraient l’air d’un ancien boxeur reconverti dans le journalisme sportif. Physiquement, je pouvais faire illusion.

Comme je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi, j’affectais une concentration de connaisseur, en me confectionnant une mine pénétrée, agrémentée d’une expression du visage légèrement contrariée.

Mon accoutrement me paraissait bon an mal an réussi, car je pouvais aller n’importe où et les gens s’étaient habitués à ce journaliste sportif dont l’attitude et la cravate montraient le respect avec lequel il appréhendait l’événement. J’avais le déguisement idéal pour, sinon passer inaperçu, du moins être toléré et rendre ma présence plus ou moins plausible dans cette atmosphère surchargée de testostérones. De temps à autres, je sortais mon carnet et prenais quelques notes, en dardant ici et là des coups d’oeil suspicieux.

La plus belle rue de Belfast

Je ne l’ai jamais empruntée sans émotion. Elle part de Lisburn road et descend vers Boucher road. Entre les deux, elle remonte sur le pont qui enjambe la voie ferrée.

Depuis Lisburn road, on voit un espace immense s’ouvrir, et devant soi, les Black Mountains. Jaune, ocre, vert, noir, les montagnes forment un bloc lointain qui met la route en valeur, la rapproche. Les montagnes empêchent l’œil de se perdre, encadrent la vision.

Quand je fais mes courses au Tesco’s de Lisburn road, ce qui m’arrive parfois pour deux raisons : ils ont un rayon de poisson frais intéressant, et il y a un maraîcher non loin, où j’achète des betteraves, je ne prémédite jamais de prendre cette superbe route. Je descends Lisburn Road en pensant aller jusqu’à l’hôpital, et tourner à gauche pour rejoindre Donegal road, comme tout le monde.

Mais je tourne la tête vers la gauche au milieu du chemin, je vois ces montagnes, cette descente jusqu’au pont, cette ouverture presque maritime, et je plonge. Je ne sais même pas si c’est un raccourci, et je ne sais même pas son nom. C’est en y repensant, ce matin, que je l’élis « plus belle rue de Belfast ».

Lisa Lowe et le danger médical du postcolonialisme

Je croyais en avoir fini avec le postcolonialisme, car j’avais écrit ma position sur le sujet, m’étais fait critiquer vertement, et avais décidé de retirer toute mention de ce courant sectaire de mes recherches.

C’était en fait impossible. Tout article sur le récit de voyage, du moment qu’il est écrit en anglais, renvoie presque nécessairement à un livre ou un autre article qui semble incontournable, et qui révolte le lecteur, à la fois dans son intelligence et dans son cœur. Le problème n’est pas de voir critiquer la France, ses gouvernements, ses intellectuels successifs, ni même l’Europe et l’Occident. Le problème n’est pas non plus de devoir lire des argumentaires légers et peu cultivés. Le problème est de se sentir englué dans un environnement intellectuel pauvre, qui assène constamment les mêmes approximations, comme si elles étaient la vérité révélée (d’où l’aspect sectaire des Cultural studies.)

J’ouvre donc un livre qui est devenu un classique outre-manche : Critical Terrains. French and British Orientalisms, de Lisa Lowe, publié en 1991. Elle dit que Roland Barthes, dans L’Empire des signes (1970), jette un regard néocolonial sur le Japon en ceci qu’il voit chez cet « Autre », un territoire désiré de pureté ethnique, sémiologique et idéologique. En Chine, de même, Barthes et d’autres perçoivent une altérité radicale, incompréhensible, et dont la pureté révolutionnaire est un objet de désir. Voilà, les mots sont plantés : désir de l’autre, l’autre comme objet du désir de la conscience occidentale, altérité aliénante.

Et voici que Lisa Lowe, à partir de ce constat un peu banal, en vient à conclure en quelques lignes que la France dans son ensemble est restée raciste, colonialiste et impérialiste. Elle évoque Le Pen et le FN, et dit que, depuis les années 1950, la situation des populations issues d’Afrique du nord et des Antilles n’a pas évolué. Que nous entretenons toujours avec eux des relations « colonisateurs/colonisés » (méprisant au passage les millions de Français issus d’Afrique qui sont parfaitement intégrés à la culture, la société et l’économie du pays). Que la colonisation de la France a juste changé de nom, mais pas de nature (niant par là toute autonomie des jeunes Etats africains, et toute évolution historique).
Elle postule tout cela, comme toujours. Elle affirme ces choses sans aucune étude, sans aucune preuve, sans aucune recherche particulière, ni sociologique ni démographique, ni politique, ni économique. Elle ne fait appel à aucun chercheur africaniste par exemple, ni cherche à comprendre l’historicité particulière à chaque groupe. Non, plutôt que tout cela, l’affirmation massive que rien n’a changé en France sous le soleil impérial de la république prétendument racialiste.
Le chapitre se termine là, en disant que pour trouver des discours qui sortent du colonialisme et de l’orientalisme, il faut se tourner vers les discours de décolonisation, des subalternes et des féministes. Eux seuls savent développer une pensée qui échappe aux oppositions binaires ici/ailleurs, nous/eux, bien/mal…
Le personnel universitaire postcolonialiste considère ce livre de Lisa Lowe comme un classique. Une lecture recommandée, jouissant de toute la légitimité sociale, académique, politique, du système dominant à l’intérieur des French studies. Pas étonnant que les étudiants disent que la France est le pays le plus raciste du monde. Ils ne font que refléter les pratiques discursives en place depuis au moins vingt ans dans les courants de pensée les plus hégémoniques du monde anglophone.
Pour ma part, j’ai peine à survivre dans cet environnement intellectuel. C’est étouffant, oppressant. Je ne peux pas respirer dans la prose de Lisa Lowe. En général, la violence aveugle, brutale et ignorante des études postcoloniales est quelque chose qui m’affecte physiquement. Cela provoque chez moi des chutes de tension. Quand j’étais jeune, j’ai lu trop de choses intelligentes. A la moitié du chemin de la vie, je ne peux pas ne pas me sentir accablé et menacé médicalement par un tel amoncellement de conneries.

Saint Patrick à Belfast (3) : La rue est à nous

C’est en me promenant dans les rues du quartier Hollyland que j’ai découvert ce qui était l’un des centres nerveux de la Saint-Patrick à Belfast.

C’est là qu’il y a des problèmes avec la police, des voitures qui ont brûlé, des émeutes parfois, beaucoup d’alcool et les drames qui lui sont associés.

Mais les drames, les émeutes et les violences, ce sera peut-être pour plus tard. Ce qu’il faut célébrer, c’est la journée dans les Hollylands. La façon dont la rue se remplit de jeunes gens habillés en vert, et qui passent d’une maison à l’autre, et s’entassent dans les minuscules cours, où ils installent des canapés, et où ils boivent dès la matinée.

A onze heures du matin, la police est déjà là, qui patrouille par petits groupes, ainsi que des étudiants qui arborent la tunique fluorescente des volontaires pour aider à garder un semblant de contrôle sur la situation. Ici et là, des tables ont été installées avec des thermos de thé et de café, pour abreuver autant que possible les gamins qui vont inévitablement trop boire aujourd’hui. Ces petits rafraîchissements sont une des grandes actions des églises de Belfast. Les volontaires qui servent les boissons chaudes appartiennent à telle ou telle église.

Je marche dans ces rues ensoleillées, et les étudiants me hèlent, se moquent de mon chapeau, ils me crient des choses que je ne comprends pas. Ils me sourient et me font des signes amicaux. Des filles, depuis les fenêtres des maisons, lancent des paroles aux uns et aux autres dans la rue. Dans Fitzroy avenue, des étudiants jouent au football sur la chaussée. Dans Palestine road, des balles de Hurling volent d’un trottoir à l’autre. De certaines maisons sortent des musiques assourdissantes. Un groupe de punks et d’amateurs de métal passe en hurlant des mots, pour impressionner et attirer l’attention sur eux. Ils paradent eux aussi, lèvent le poing pour mimer la fête et l’ivresse, avant même d’avoir bu.

Partout, absolument partout, c’est la fête qui débordent des maisons, et qui investit la rue.

Ce n’est pas tant que les jeunes catholiques ne savent pas se tenir, mais c’est un quartier qui est investi par la fête pendant une journée, et les jeunes ne veulent pas la rater.

Je m’arrête à une « table à café », et me fais servir un gobelet en carton. La dame qui me sert est infirmière, et pour elle, c’est une journée évidemment dangereuse, mais c’est d’abord « great fun ». Elle comprend bien, l’infirmière, que le danger n’est pas contradictoire avec la joie de vivre, bien au contraire.

Nous sommes dans le village d’Asterix, ni plus ni moins. Les étudiants catholiques se sentent vivre dans un ghetto, et aujourd’hui, c’est le jour de leur ghetto. Ils se voient comme des irréductibles Irlandais dans une province occupée par les Britanniques, et ils arborent en criant leur drapeau tricolore, qui est censé représenter toute l’Irlande, et non la république seulement. Comme dans le village d’Astérix, on boit, on chante et on pelote sa voisine. Mais il arrive aussi, et les Gaulois ne pourront le nier, que quelques coups de poings volent par ci par là. Que quelques bouteilles de bière s’envolent aussi, pour s’écraser sur le crâne malheureux d’un pauvre hère.

Sur le toit-terrasse d’une maison basse, des jeunes ont installé un banc et contemplent la rue en contrebas.

Je ne sais pourquoi, j’ai pensé constamment à New York. Un ghetto de New York, Harlem peut-être. Ce n’est pas au Gang de New York, que j’ai pensé, où Irlandais et Italiens se battent (tous deux immigrés de fraîche date), mais aux films de Spike Lee. Les quartiers noirs de New York. Et je me suis dit que je ne pourrais pas circuler aussi librement dans un quartier noir défavorisé, mais que ma couleur blanche et ma gueule de prisonnier me permettent de le faire dans un ghetto blanc. Je me suis donc perçu, pendant une minute ou deux, dans la peau d’un écrivain noir, dans le Bronx, dans les années 1960. Voilà exactement le sentiment dans lequel j’étais.

Saint-Patrick à Belfast (2) : une fête pour qui, finalement ?

Au moment où j’écrivais ces lignes, une amie brésilienne revenait de la parade, organisée dans le centre-ville, par les soins de la mairie, et qui avait pour but de rendre la fête familiale et intégrée à l’ensemble de la population.

L’un des enjeux de la Saint Patrick, en Irlande du nord, est de ne pas la voir confisquée par les catholiques, alors que ces derniers, les jeunes en tout cas, tendent à lui faire prendre une dimension de revendication territoriale.

Dans les esprits, on note – et la presse locale relaie ce sentiment – qu’il y a finalement deux fêtes en Irlande du nord, la saint-Patrick pour les catholiques, le 12 juillet pour les protestants. C’est cette division que le gouvernement et le discours de la bien pensance essaie de contester, en faisant de la Saint Patrick quelque chose de plus rassembleur pour tout le monde.

Or, la parade du centre-ville s’avère très décevante et très peu fédérative. L’amie brésilienne est contente de l’avoir vue, mais il est évident, à l’entendre que cela n’a pas la puissance des événements qui prennent place dans le quartier des Holylands.

Saint-Patrick à Belfast (1) : les « Holylands »

Je rentre d’une longue promenade dans le quartier où il ne faut pas aller le jour de la Saint Patrick.

Pour beaucoup de gens de la bonne société, c’est un quartier où il ne faut jamais mettre les pieds, no matter what. Entre autres conseils, à mon arrivée dans la ville, on m’avait chaudement recommandé de ne pas y prendre un logement, malgré sa proximité avec l’université. On me disait : « C’est plein d’étudiants ».

Dans mon esprit naïf, les étudiants sont des gens qui discutent, qui draguent, qui boivent, qui font l’amour quand ils peuvent, qui lisent et écrivent. Toutes sortes d’activités qui me semblaient propices à l’exercice tempéré de la sagesse précaire.

Il n’en était rien. Il fallait décrypter les messages. Les « étudiants », pris dans le contexte, cela voulait dire des jeunes gens qui vont à la fac, mais qui se comportent comme des malfrats, qui violent des filles ivres, qui brûlent des voitures, qui jouent au sport gaélique dans la rue, au mépris des voitures et de l’ordre public.

Un ami protestant m’explique que les autres quartiers d’étudiants sont beaucoup plus calmes, mais à la question de savoir pourquoi celui-là pose problème, je reçois cette réponse énigmatique : « I don’t want to speculate. »

Quand un Nord-Irlandais dit qu’il ne veut pas « spéculer », c’est qu’il y a du conflit communautaire sous roche. On en vient vite à comprendre que ce quartier est plein de jeunes Irlandais catholiques, et que les autres quartiers d’étudiants sont plus mélangés, avec une majorité d’étudiants protestants (donc, pour caricaturer, plus proches de la bourgeoisie, plus respectueux d’un ordre qui, mutatis mutandis, travaille pour eux).

Mon ami protestant confirme : « Personne ne veut le dire, mais c’est ce que tout le monde pense, oui. » Le quartier des Holylands est un ghetto de jeunes catholiques sans parents, et le jour de la Saint-Patrick est le grand jour de liberté, de fête orgiaque et de revendication confuse de leur identité d’Irlandais.

Le marché aux chevaux, ce que j’ai vu

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