Jan Karski quitte le camp sans problème

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Des films asiatiques en Europe

Rencontré un universitaire, spécialiste du cinéma asiatique. Un verre de vin chaud à la main, je le lance directement sur ce sujet et le fait parler. Moi, God forbid, je n’ai pas cette politesse anglo-saxonne qui interdit de parler de choses sérieuses. J’interroge les gens. Je les branche, pour ainsi dire, et les questionne. Sans les ennuyer, j’aime les écouter parler sur ce qu’ils connaissent. Les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, en revanche (si c’est un domaine que je connais, bien entendu), m’ennuient et m’irritent.

L’universitaire anglais dit qu’il y a une forme d’hypocrisie chez les cinéastes coréen, chinois ou japonais, qui financent leur film avec l’argent européen et qui savent très bien que leurs films ne seront pas distribués chez eux. « Tout ce qu’ils veulent, c’est aller au festival de Cannes; à Berlin, à Venise. Leur propre peuple, ils s’en foutent. »

Il précise que ce phénomène varie selon les pays européens. Il dit qu’au Royaume-uni, le public pense que le cinéma coréen est violent, sexuel et radical. Or, la Corée produit surtout des comédies romantiques, mais les Britanniques n’en savent rien. Bon. De la même façon, les Français croient que le cinéma asiatique est lent et méditatif, alors que ces films-là, ceux que les Français peuvent voir dans leurs salles, ne sont en aucun cas diffusés dans les salles chinoises, et ne sont même pas faits pour les Chinois. Ce sont des produits destinés au public de « French cinephiles« , dit mon chercheur. Moi, intérieurement, je bois du petit lait : parmi les stéréotypes qui nous collent aux basques, j’aime autant celui selon lequel nous sommes des cinema goers.

J’avais écrit, il y a deux ans, un billet sur le blog Chines à propos de quelques films chinois, que je trouvais étrangement adaptés à certaines prédispositions esthétiques françaises. J’en parle à mon chercheur anglais qui confirme mon impression. Comme j’étais intelligent, il y a deux ans.

Cela me ramène aux films de Gao Xingjian que j’ai visionnés récemment. Gao lui-même nous a envoyé trois DVD de ses oeuvres filmées, en prévision du colloque qui aura lieu à Belfast en février. Un film comme La Silhouette sinon l’ombre pourrait bien faire partie de ce genre de productions arty farty. C’est de l’art video, donc en effet, il n’intéressera pas beaucoup de gens. Mais je serais très fâché qu’on accuse Gao d’avoir voulu plaire aux intellos français plutôt que de faire des films pour son propre peuple. 

Investir pour l’université : union sacrée

J’avais écrit, il y a deux ans, que l’argent perdu causé par le bouclier fiscal aurait dû être investi dans les universités et la recherche. Dans ce billet d’avant-crise, j’étais très en colère contre le président français. Un fameux commentateur me reprochant d’être de parti pris contre le président, je promettais, la main sur le coeur, de juger Sarkozy en fonction de ses résultats. J’écrivais qu’à la fin de son quinquennat, « si le chômage est passé sous la barre des 5%, que la dette est largement diminuée, que le pouvoir d’achat des Français est augmenté, que la paix règne dans la société, je reconnaîtrai que c’était un bon président ».

A cette époque, ces objectifs n’étaient pas irréalistes, c’est sans doute le plus drôle dans cette histoire. Arrivés à la mi-mandat, on peut dire que la seule chose qui n’ait pas trop bougé est l’ordre (ou le calme relatif) social. Les autres critères se sont dégradés, mais Sarkozy n’est bien sûr pas le seul responsable. Au contraire, tout le monde reconnaît que le président a plutôt bien géré la crise. Par conséquent, comme je l’ai promis, je modère mon jugement, alors même que les conditions que j’avais posées ne sont pas réunies.

Car ce que je dois reconnaître, c’est que malgré la mauvaise direction prise par la politique fiscale (manques à gagner énormes avec le bouclier fiscal et la baisse de la TVA dans la restauration), et malgré l’endettement très inquiétant de la France, le pouvoir a décidé d’investir massivement dans l’université et la recherche, et que c’est ce que j’appelais de mes voeux. Le sage précaire apprécie quand on l’écoute.

Je ne peux que reconnaître, et écrire noir sur blanc, que je soutiens à peu près, et en dépit du flou dans lequel je suis, cette mesure. Avoir profité de la crise pour lancer un grand emprunt, et affecter une large proportion de cet emprunt à l’université n’est pas mal du tout, et cela me paraît être l’exact envers de la grande mesure fiscale du début de mandat. Au fond, aujourd »hui, je vois l’action de Sarkozy définie, et comme équilibrée par ces deux grands gestes : aberrations fiscales et cadeaux aux plus riches d’un côté, endettement pour investir dans la recherche de l’autre.

De plus, la réforme de l’université marchait sur la tête. Quand on veut que les gens changent, qu’ils travaillent autrement, il faut au moins leur donner quelque chose, il faut investir matériellement, sinon, on n’arrive à rien. C’est ce que l’on s’apprête à faire, après avoir longtemps fait le contraire. Maintenant, quoi qu’il arrive et quoi qu’on dise à l’avenir, il faut au moins savoir reconnaître les bons mouvements d’un pouvoir déplaisant quand il s’en présente.

Les études postcoloniales et la France

On s’étonne que le « postcolonialisme » n’ait pas pris en France, alors qu’il en est à sa troisième ou quatrième génération de chercheurs dans les universités anglophones. On lance des débats là-dessus, on essaie de comprendre pourquoi les Français sont aussi « en retard ».

L’autre jour, M. Lannes, diplomate français, venait nous rendre visite à l’université Queen’s. Il voulut voir les doctorants en français, alors ces derniers se fendirent d’un petit exposé sur leurs recherches en cours. C’est dans ce contexte que le diplomate français nous parla du « retard » français. Pourquoi sommes-nous en retard sur le postcolonialisme ? Et si c’était le contraire ? Si la recherche française faisait la fine bouche devant les études postcoloniales pour de bonnes raisons ? Et si c’était les postcolonialistes qui étaient en retard ?

Edward Said écrit Orientalism à la fin des années 1970. Or, la pensée de Said est très proche de celle de Michel Foucault, à qui il rend hommage en préface : il s’agit de percevoir, à travers les œuvres littéraires des romantiques, mais aussi à travers la constitution d’un corpus scientifique donné (l’orientalisme du XIXe siècle), les ressorts profonds de notre société et ses motivations politiques et culturelles, cachées par des discours écrans. Dans cette optique, l’artiste romantique, le voyageur ou l’écrivain, croit faire œuvre intellectuelle, désintéressée et progressiste, alors qu’ il se retrouve en fait acteur d’un système politique oppresseur qui définit l’Autre (l' »Oriental ») et qui le modèle à sa convenance.

Ce que faisait Foucault dans le domaine de l’épistémologie de l’époque moderne (Les Mots et les Choses, 1967), Edward Said le fait dans une situation beaucoup plus visible socialement, et aux implications politiques immédiates, puisqu’il s’agit de la relation coloniale, et donc de l’identité actuelle de millions d’individus appartenants à des territoires ayant été colonisés. Deuxième différence, Foucault écrit depuis la philosophie, et dans les sciences sociales, alors qu’Edward Said écrit depuis la littérature comparée, et dans un contexte universitaire très pluridisciplinaire : les Cultural studies.

Alors pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme un des pères, n’a pas pris en France ? Certains disent que cela fait peur, entre autres parce que les Français ne voudraient pas regarder en face leur passé colonial et leur présent néo-colonial. Cet argument ne tient pas une seconde, et on y reviendra si le cœur nous en dit. La raison est plutôt à chercher dans l’évolution parallèle du monde de la recherche français et anglo-saxon.

D’abord, quand on lit Orientalism, on trouve cela très bien, mais après avoir lu Foucault, Deleuze, et même Lévi-Strauss et Sartre, on a du mal à s’enthousiasmer. C’est un peu du réchauffé, si l’on me permet cette grossièreté, ou du moins, cela ressemble à un cas pratique de la pensée poststructuraliste, appliqué à l’orientalisme. Pour enfoncer tout à fait le clou, Edward Said, c’est Michel Foucault en beaucoup moins bien écrit. Ce que je dis là est très incorrect politiquement, je le sais, mais enfin, si je ne peux pas dire ce que je veux sur mon blog, où pourrai-je le faire ?

Enfin, il y a le décalage historique entre le monde de l’intelligence français et anglo-américain. Dans les années 50, 60 et 70, les grands « perdants » de la guerre (en tout cas ceux qui n’ont aucune raison d’être fiers de leur comportement pendant la guerre), Allemagne, Italie et France, connaissent un bouillonnement intellectuel ahurissant, tandis que les Britanniques et les Américains s’enlisent, soit dans un conservatisme chiant, soit dans un activisme politique radical sans grande théorie. En France, le bouillonnement intellectuel constitue même une période miraculeuse. Ce qui deviendra en Amérique The French theory crée des concepts qui explosent de toute part. Philosophie, psychologie, ethnologie, histoire, critique littéraire, Paris est alors le théâtre de la plus grande concentration de talents théoriques du monde occidental.

Or, cette explosion de créativité a besoin, à partir des années 1980, d’être digérée par le monde de la recherche français, et c’est la raison pour laquelle la génération des Boomers ne crée pas grand chose de nouveau à part les « nouveaux philosophes » qui sont justement une réaction centriste aux expérimentations radicales des années 50 et 60.

Et c’est justement dans les années 1980 que les anglophones se réveillent et prennent à bras le corps ce qu’ils voient comme un nouveau champ d’études complètement révolutionnaire : la critique postcoloniale, avec ses branches indianistes des études « subalternes », à quoi s’ajoute le féminisme qui prend de l’envergure avec l’appellation plus inclusive de Gender studies (études du genre sexuel).

Pendant ce temps-là, les théoriciens francophones n’ont pas brillé par un renouveau puissant. Aujourd’hui, depuis quatre ou cinq ans, le grand public français s’aperçoit que les universités anglophones ont énormément travaillé, et il faut bien reconnaître qu’on a du mal à penser sereinement ce qui se passe.

Un légume magique

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Mon colocataire pakistanais, lorsqu’il ne mange pas de la viande ou des beignets, se mijote de ces petits plats de légumes qui baignent dans l’huile. Lui et l’huile, c’est une belle histoire d’entente harmonieuse. Il m’a initié à ce légume vert qu’il nomme « Okra ». Quand je lui redemande le nom, il me dit que les Américains appellent cela ladies fingers. « Mais vous, au Pakistan, vous appelez cela Akra ou Okra ? » Il me dit qu’en Ourdou, on dit « Bhendi », et que ce sont les gens d’ici qui disent quelque chose comme « Okra ».

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En regardant sur internet, je m’aperçois que tous les peuples des zones subtropicales et tropicales en mangent, et qu’ils l’appellent différemment. En Afrique de l’ouest, on dit « Okuru », et en Bantu « Kingombo ». L’arabe penche pour « Bamyah », ce qui a servi de base au nom qu’on donne à ce légume au Proche-Orient, à Chypre, dans les Balkans, et même en Russie! Il semble qu’aucun nom n’ait prévalu. En France, on dirait plutôt Gombo, mais on peut dire aussi « corne grecque » ou Ganaouïa.

Du Japon à Haïti, en passant par le sous-continent indien qui en est le plus gros producteur et consommateur, on cuisine ce légume miraculeux qui s’accommode de tout et de toutes les formes de cuisson. Ses graines, ou ses pépins, appelez cela comme vous voulez, possèdent des propriétés étonnantes : elles sont gélatineuses, et épaississent sauces et soupes ; mais grillées, elles peuvent remplacer le café!

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Ce que j’aime par dessus tout, moi, c’est que ce légume me paraît avoir un goût de viande. Un peu comme l’aubergine. Enfin, c’est le légume des légumes, le légume universel. Comme dit mon colocataire pakistanais, on pourrait mettre dans une balance tout le meilleur de la nourriture du monde, ça ne vaudrait pas l’Okra, ou le Gombo, ou le Ganaouïa. Ou le Bhendi. Ou l’Okuru.

Le sexisme présumé des Français

 300px-abraham_bosse_salon_de_dames.1260200249.jpgSalon du XVIIe s., par A. Bosse

De la même manière que nous sommes vus comme nationalistes, colonialistes et égoïstes, nous sommes vus comme macho. Tranquillement, nos amis étrangers nous renvoient cette image sans penser qu’ils sont insultants. Sur beaucoup de points, nos femmes ne sont pas assez les égales des hommes, c’est certain. Nos amies étrangères, quand elles reviennent de France, témoignent parfois de s’être senties infériorisées, du fait que, par exemple, tout ce qu’elles faisaient devait être relié à un homme. Soit. Mais cela ne doit pas faire oublier d’autres aspects de la culture française où les femmes jouent un rôle plus grand qu’ailleurs, et où les relations entre hommes et femmes sont plus intéressantes qu’on ne l’imagine.

 madame-recamier.1260200402.jpgMadame de Récamier

Il arrive que des Anglo-saxonnes nous disent que nous aimons, nous les hommes, être « entre mecs ». Je ne me suis jamais reconnu dans ce genre d’expressions. « Entre mecs » ? J’ai mieux compris quand j’ai vu traîner un bouquin qui s’intitulait Between Men, un truc des « Gender studies » sur la culture masculine britannique.

Il y a malentendu. Ce sont les Anglais qui aiment être entre mecs, et ce sont eux qui ont inventé le Club de Gentlemen, où les hommes jouissent d’un havre de paix, boivent leur brandy en lisant le journal et en fumant un bon cigare, loin des emmerdements de la vie familiale. Aujourd’hui encore, et loin des images diffusées par la télévision, la majorité des pubs de quartier sont pleins d’hommes. Les femmes apparaissent dans certains pubs seulement, et certains soirs seulement.

Les hommes français, votre serviteur en premier lieu, mais tous les Français que je connais, apprécient la compagnie amicale et intellectuelle des femmes. Ils aiment être entre copains, mais le terme de « copains » n’excluent en rien la compagnie des femmes. Et cela remonte dans l’histoire, contrairement aux idées reçues de nos amis étrangers : ce que la France a inventé, ce n’est pas l’exquis club de gentlemen, mais le salon, tenu par une femme, et où les meilleurs esprits d’une ville se réunissaient, où l’on rencontrait une compagnie variée, des deux sexes, et où les idées circulaient. Cette tradition du salon est tellement ancrée dans la tradition française que la révolution elle-même doit beaucoup à ces réunions informelles, libérales, où l’art de la conversation était soutenu, et où les sentiments et les désirs physiques n’étaient jamais occultés.

Aujourd’hui encore, les Français restent attachés aux cafés, moins confortables, moins cosy que les pubs, mais plus féminisés, et dont l’origine est d’ailleurs directement liée aux salons des XVII et XVIIIe siècle.

  flora_tristan.1260200274.jpg Flora Tristan

Dans ses Promenades dans Londres, Flora Tristan notait déjà que la femme anglaise était très intelligente et très douée pour l’écriture, mais qu’elle était cloîtrée chez elle et ne bénéficiait d’aucune vie socialement intellectuelle (ou intellectuellement sociale).

Je me souviens d’une conférence sur Flora Tristan, donnée l’année dernière au département de français de mon université, et ce genre de remarques n’était accueillies que par des rires et des sarcasmes. On n’imaginait pas encore une seule seconde, que Flora Tristan aurait pu observer les choses avec justesse. Il est encore trop tôt, l’image des Français comme irrespectueux des femmes est encore trop hégémonique dans l’imaginaire de ceux qui font profession de diffuser la culture française à l’étranger.

Nos origines étrangères

La France est le pays le plus « multiculturel » d’Europe. Cela fait des siècles que c’est un pays d’immigration. Des siècles que des étrangers viennent pour trouver du travail, des mécènes, de la terre ou des droits. Des siècles qu’on naturalise à tout va car on a besoin d’hommes pour faire la guerre, pour faire tourner l’industrie, la construction, l’agriculture. Des siècles qu’on naturalise des femmes pour mettre au monde des Français.

Si l’on en croit l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, c’est une politique qui remonte au moins à Louis XIV. Mais c’est devenu massif au XIXe, avec les guerres napoléoniennes et l’industrialisation.

Quel autre pays européen est constitué d’autant d’influences étrangères ? Il n’y en a aucun. Les Anglais s’inventent depuis peu une essence multicurelle. Dans leur naïveté arrogante, qui fait une partie de leur charme, ils pensent que la France est un pays à l’identité monolithique, et qu’eux-mêmes se définissent par une sorte de melting pot européen. Mais depuis quand le Royaume-Uni est-il une terre d’immigration ? Depuis l’après-guerre, puis depuis Maragret Thatcher. Allez en Angleterre et promenez-vous, vous verrez peu de noms qui ne soient pas proprement anglais, ou écossais, ou irlandais.

En France, nous avons tous des origines étrangères, ou des copains qui en ont. C’est une chose qui paraît évidente à tous ceux qui lisent ce blog, mais qui est ignoré par le monde entier : le nombre incroyable de Français qui disent, au détour d’une conversation, avoir un père espagnol, une grand-mère arménienne, un grand-père algérien, un père italien, des origines polonaises, allemandes, serbes, turques. Et je ne parle ni de nos anciennes colonies, ni de nos amis ultramarins.

J’en parlais à une amie nord-irlandaise, qui en fut très surprise. Elle avait l’idée que les Français était un peuple assez homogène et très cocardier. Elle me dit que dans ce cas, la France était une vraie réussite, car toutes ces populations s’étaient bien assimilées les unes aux autres.

Ce n’est pas faux, et c’est une donnée importante à ne jamais oublier dans ces temps de débats fumeux sur l’identité nationale.

Tullyquilly (4) Du verger et de la tombe

Je devais aider Daniel à planter des arbres fruitiers. Il en avait acheté dix, et nous pensions les planter dans la région du parc qui me fait penser à un jardin chinois en déserrance et que j’avais qualifiée de jachère. L’expérience s’est soldée par une impression d’absurdité, un sentiment d’inutilité, un usage outrancier du parasitisme, un mal de dos et des jambes courbaturées.

Avant l’arrivée de femmes et enfants, il fallait chauffer la chaumière et commencer le noble verger qui allait permettre à la famille et aux amis de Daniel de circuler en mangeant des pommes et des poires, dans quinze ou vingt ans. Je travaillais sur mon ordinateur pendant qu’il creusait la terre. Lorsque je le rejoignis, je vis trois trous dans la terre qui étaient inutilisables d’après Daniel. Trop rocailleux.

Je me mis alors en devoir de venir à bout de ces pierres et d’appronfondir la recherche. Fidèle à moi-même, je mettais en doute ce que pensait et disait mon prochain, prouvais par l’action que je faisais tout mieux que tout le monde, et m’obstinais à attaquer à la pelle ce qui n’était rien d’autre qu’un rocher souterrain.

Lorsqu’il fut tout à fait indéniable que mon entreprise était vouée à l’échec, j’en changeai l’ordonnancement et les objectifs. Puisqu’on ne peut pas creuser, mettons au jour cette grosse pierre afin d’agrémenter le « verger » en cours d’une belle rocaille. La mousse et des fleurs mettront tout cela en mouvement.

Après plusieurs heures de travail, je dus me résoudre à reconnaître que je faisais n’importe quoi. Qu’il n’y aurait jamais plus de jardin de rocaille que de beurre en branche, car le rocher était trop enfoncé dans le sol pour être exploité. La nuit était sur le point de tomber quand je me fis la réflexion que ce trou, qui m’avait occupé toute la journée, ressemblait à une tombe. Je creusais ma propre tombe, moi qui étais parti dans l’idée de planter des arbres fruitiers. On ne fait pas plus ironique, comme dimanche brumeux : renversement malin du symbole de la vie à venir en symbole de la mort.

Daniel vit cela, se ficha un peu de ma gueule et m’autorisa à abandonner, non sans recombler le trou de la terre et des pierres que j’avais exhumées avec patience toute la journée. Pendant ce temps-là, les arbres furent plantés sans moi. Cela ne nous empêcha pas de manger la nourriture que d’autres que moi avaient préparée, et de profiter d’une belle soirée où mes hôtes jouèrent du piano pendant que je lisais Peter Fleming. Tout ceci fait de moi, je ne crains pas de le dire, un specimen assez achevé et presque parfait du parasite voyageur. 

Le Xinjiang des années 1930 : Ella Maillart et Peter Fleming

Il faut relire les récits de voyage d’Ella Maillart et de Peter Fleming. Ils ont traversé ensemble la Chine en 1935 pour aller voir « ce qui se passait » dans le Xinjiang, sur quoi couraient toutes sortes de rumeurs. Un Anglais et une Helvète, bel attelage pour traverser les déserts et essayer d’approcher les seigneurs de la guerre turcophones.

Les deux livres sont disponibles en français sous les titres de Courrier de Tartarie pour Peter Fleming, et d’Oasis interdite pour Ella Maillart.

Oasis interdites d’Ella Maillart

Ce que je voudrais mettre en lumière aujourd’hui, c’est le chapitre qu’ils consacrent tous deux à la situation géopolitique de la région. Prenons-en de la graine, nous qui prétendons écrire de la littérature du voyage. Qui fait encore l’effort de comprendre, de chercher, de mettre en ordre, de mettre en perspective ? Chacun à sa manière, ils rappellent l’histoire ancienne et la présence de la Chine dans cette région depuis plus de deux mille ans. Ils rappellent rapidement les invasions, les révoltes, les empires, les républiques auto-proclamées, les intérêts des grandes puissances entourant la région.

Cela me paraît à des années lumière de ce que nous lisons depuis, dans les récits de voyage et dans les reportages de journalistes. Aujourd’hui, la tendance est à la simplification pour raison humanitaire. On veut défendre les droits des Ouïghours, et on décrit une situation claire comme de l’eau de roche, comme sur le blog de Sylvie Lasserre, consacré à l’Asie centrale :

« Depuis 1949, date de l’occupation de leurs terres par la Chine communiste, les Ouïgours assistent impuissants à la colonisation han. »

 L’image est simple et fausse : autrefois les turcophones vivaient libres sur « leurs terres », et soudain, en 1949, la vermine communiste est venue envahir tout cela.

Tous les récits de voyage dans la région que j’ai lus vont dans ce sens. Ce n’est pas la dénonciation de la politique de Pékin qui me choque, mais l’alliance étrange qui y est déployée entre l’absence de toute description historique et le rejet pur et simple des Chinois, comme s’ils étaient définitivement des étrangers.

Ella Maillart et Peter Fleming, quand ils parlent de la Chine, ne voient pas d’horribles colons. Et quand ils appréhendent le Xinjiang, ils voient une terre stratégique qui attire l’attention des grandes puissances que sont la Chine, l’Angleterre, l’URSS et même le Japon. Ils voient aussi des chefs de guerre Ouïghours ou Hui, dont les armées et les révoltes sont aussi romanesques que dangereuses. On est loin des images d’Epinal.

Il faut relire Maillart et Fleming pour nous nettoyer l’esprit de l’atmosphère humanitaire et larmoyante qui envahit l’écriture du voyage et du reportage.

Pakistanais et Chinois sous mon toit

Mon colocataire pakistanais se repose en Angleterre. Il a dû s’y rendre il y a près d’un mois pour ses problèmes de visa, et depuis, il a trouvé refuge chez un « cousin », et il n’a pas remis les pieds en Irlande du nord. J’espère qu’il va nous revenir, sa gentillesse et son sens du contact manque à ma maison.

Cela fait déjà deux mois que la chambre du grenier a été prise par un Chinois. Le Pakistanais aime bien les Chinois, théoriquement, mais il n’a pas une grande confiance en eux individuellement. Lui qui aime bavarder, et qui, par sa situation locataire du rez-de-chaussée, aime échanger avec ceux qui descendent à la cuisine, il a tendance à ignorer un peu le Chinois, ou à le traiter avec une politesse distante.

Le Chinois m’impressionne par sa connaissance technique du monde. Au moment de la réinstallation du paquet internet-téléphone-tv, il a accueilli avec flegme les difficultés rencontrées et contourné brillamment les obstacles mystérieux de la connexion broadband. A chaque fois qu’il m’explique un truc, je m’exclame qu’il est un génie, ce qui le fait rire. Avec le temps, son sourire s’est mis à signifier autre chose. Il m’explique encore mais avec un ton de modestie qui me fait penser qu’il commence à douter de mes capacités intellectuelles.

Le Pakistanais, lui, me reproche de faire trop confiance au Chinois. Rendez-vous compte : le code d’accès à la connexion internet a été créé par lui, depuis son ordinateur et avec son nom à lui. Cela me paraît sans intérêt mais le Pakistanais y voit une espèce de crime, ou du moins, je ne sais quel non-sens hiérarchique.

Heureusement, ils sont tous les deux d’accord sur les grandes questions géopolitiques. Tous les deux pensent que les désordres du monde sont dus aux Américains, et que l’Asie centrale se porterait mieux si les troupes anglo-américaines rentraient chez elles. Le Pakistanais dit des Chinois que ce sont de bons partenaires, et de fait, les conversations de mes colocataires me font mieux comprendre les relations stratégiques que Pékin entretient avec le Pakistan : tous deux ont l’Inde comme adversaire commun. 

Le Chinois parle avec haine de Rebiya Kadeer, la présidente du Congrès mondial des Ouïghours qui défend le droit des habitants du Xinjiang. Le Pakistanais, quant à lui, parle avec fierté de la puissance du peuple afghan : « Jamais ils n’ont été conquis, jamais ils n’ont perdu une guerre sur leur territoire. » Croit-il que les Américains vont perdre la guerre en Afghanistan ? « Bien sûr qu’ils vont perdre, répond-il. Les Américains n’ont aucune chance. Aucune. Les Afghans se battront jusqu’à la mort. Tu sais, aujourd’hui, les Américains les appellent des terroristes, mais quand ils luttaient contre les Russes, ils les appelaient des Moudjahidin. Ce sont les mêmes, Guillaume, ce sont les mêmes. »

Quand je lui demande s’il se sent un peu plus afghan, lui-même, que pakistanais, il me dit oui : « Je suis Pachtoune. Les Pachtounes ne sont pas de vrais Pakistanais. Je n’aime pas beaucoup les Pakistanais. Oui, je suis plus proche des Afghans. »   

En attendant, désespéré de ne pouvoir défendre son cas devant les autorités britanniques, il a trouvé à Nottingham un cousin chez qui il retrouve un peu d’Asie centrale.