Mon colocataire anglais se marie

C’est pourquoi il nous a quittés aujourd’hui.

C’était un jeune homme discret. Je n’en parlais jamais car je ne le voyais jamais. Il venait dormir chez nous deux ou trois nuits par semaine, et ne descendait dans la cuisine que lorsqu’il était sûr de n’y voir personne.

Fiancé à une Irlandaise de Letterkenny ou de Donegal town, il rentrait chez elle toutes les fins de semaine, plus les mercredi soir.

Il n’entrait en contact avec moi qu’en début de mois, pour me verser son loyer.

Samedi, il va se marier avec cette jeune Irlandaise. L’Angleterre jouera contre les Etats-Unis le même jour, mais une ou deux heures après la cérémonie. Il n’en a pas vraiment parlé avec sa promise, mais il pense qu’il pourra voir le match. 

Dès la fin du ouikennde, les mariés partiront au Kenya pour une lune de miel bien méritée. L’année prochaine, il terminera son dîplôme universitaire et cherchera un travail. Il compte, à terme, monter son propre business, et partir jouer au golf en France et en Afrique (!) tandis que des gens prendront soin de ses affaires.

Et me voilà à nouveau avec une chambre libre sur les bras.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Les voyageurs de Saint-Malo

Il fallait que j’y aille au moins une fois. Le festival « Etonnants voyageurs » fait figure de lieu incontournable pour ceux qui étudient le récit de voyage contemporains. (Mais sommes-nous nombreux ?)

Il se trouve que j’ai de la famille qui habite à Saint-Malo. Trop de cousins et d’oncles, d’ailleurs, pour que je puisse tous les voir. S’il y en a qui ont appris que j’étais passé à Saint-Malo et qui n’ont pas eu l’honneur de me voir vider leur frigo, boire leurs bières fraîches, je leur en demande pardon par la présente.

Pour ce qui est du festival, j’ai pu assister à quelques cafés littéraires qui mettaient en scène des écrivains haïtiens. Mon plus beau souvenir sera d’avoir entendu Frankétienne : le vieux poète a ouvert et clos une table ronde. Pour l’ouverture, il fit une invocation vaudou à une déesse « qui apporte la lumière ». C’était d’une beauté poignante, et cela valut tout ce qu’on a pu dire sur l’art narratif des habitants de cette île unique.

Pour clôre la séance, Frankétienne a chanté une chanson populaire de Haïti qui, là aussi, m’a pétrifié de plaisir. Mais, c’est connu maintenant, rien ne me fait autant vibrer que les chansons populaires. Frankétienne, qui, de son propre aveu, fut autrefois un chanteur d’opéra, a une voix au timbre extrêmement souple et le souvenir de ses chants laisse une impression de grave et d’aigu mélangés, de tremblement et de transe chaleureuse. Moi qui ai peu voyagé, cela m’a littéralement mis par terre d’émotion.

J’ai moins apprécié la pièce de théâtre du même, que je voulais voir absolument. Je ne voudrais pas me faire passer pour un critique de théâtre, alors je ne dirais qu’une chose : je me suis endormi.

L’honnêteté doit me pousser à avouer que je me suis beaucoup endormi à « Etonnants voyageurs », et je crois avoir inventé une méthode de repos alternatif : la micro-sieste. Des périodes de dix minutes où ma tête repose sur n’importe quoi, mes mains par exemple, mes yeux se ferment, et mon esprit s’échappe. Quelques minutes sans rêve.

Entre deux séances d’écrivains, je rejoignais ma cousine Sarah et nous nous trempions les pieds dans la mer.

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Mon cousin Jacob

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A l’aube de nos vies, quand nous étions des petits garçons sages et prometteurs, Jacob et moi faisions beaucoup les cons. Nos parents étaient amis en plus de faire partie de la même famille, et nous passâmes de nombreuses vacances ensemble, soit au bord de la mer, au camping de Collioure, soit dans nos maisons respectives.

Et c’était connerie sur connerie.

J’ai peu de souvenirs précis, mais celui, général, de grosses rigolades, depuis un âge innocent jusqu’à un début de puberté, où l’avenir de la France commence à voler des magazines de cul chez les vieilles buralistes de la Sarthe. Tout le monde passe par là, je suppose (les rigolades et les marchands de journaux du Mans), avant de faire l’expérience de l’angoisse métaphysique causée par la contingence et la solitude existentielle. Jacob, pour moi, c’est la vie avant la philosophie, ou, pour le dire autrement, la Sarthe avant Jean-Paul Sartre. Mmouais.

Au fond, en y repensant, Jacob représente et incarne le pôle sain de la sagesse précaire.

Jacob fait aussi partie de ma légende personnelle, lorsque j’étais vraiment petit, autour de 6 ou 7 ans d’âge. Un jour d’hiver que nous étions à Dinard, et que nous évoluions pensivement sur la jetée (ou sur une digue, sais-je seulement comment ces trucs s’appellent ?), à faire les singes et à provoquer la mer en furie, je fus emporté par une vague et, donc, faillis mourir noyé. (C’est la légende qui dit cela, n’est-ce pas ? Mais en effet, je faillis mourir noyé, c’est ainsi.) Mon frère JB et mon cousin Jacob vinrent à ma rescousse, et cela fit d’eux des héros, aux yeux de ma mère. A mes yeux à moi, il n’y avait pas de héros qui tînssent, à part mon père et Michel Platini. (J’étais un dur à cuir, sous mon visage fragile, et j’avais la tête dure, en plus d’être un petit garçon sage et prometteur).

Dans les années 80, quand nos voix muèrent pour enchanter les oreilles des adultes émerveillés, nous développâmes des trésors de bon goût et de spiritualité. Nous riions énormément aux films de Pierre Richard et d’Aldo Maccione, qui passaient à la télé, les soirs d’été où, toutes fenêtres ouvertes, les odeurs de méchoui se mêlaient à celles des déjections des chats. Mais je préfère ne pas expliciter ce qui nous faisait rire, car même aujourd’hui, cela risquerait de nous faire passer pour de singuliers hurluberlus. Il suffit de rappeler que les années 80 produisaient assez d’humour gras pour remplir d’aise les pré-ados distingués que nous étions.

Puis la famille de Jacob partit vivre en Afrique, et nous nous vîmes moins. De mon côté, la ville de Lyon, la philosophie et les belles lettres m’apprirent à rire de manière plus fine. A moins que ce ne fût la présence des filles, qu’il fallait bien, à un moment donné, cesser de faire fuir. Jacob grandit en Afrique noire, de Djibouti à Abidjian. Jeune adulte, il se lança dans des affaires grandioses. Il monta un commerce qui consistait à acheter du poisson dans les villages de pêcheurs et à aller le vendre au grand marché d’Abidjian. Puis des mecs du coin l’en ont chassé. Il a monté une autre affaire en Côte d’Ivoire, à base de pièces détachées de voitures Peugeot, mais cela ne put tenir très longtemps non plus.  

L’Afrique est un peu une affaire de famille. Mes parents y ont vécu une dizaine d’années et y ont conçu mes deux frères aînés. Plus tard, mon père et le père de Jacob partirent avec mon frère Hubert pour une traversée du Sahara avec une camionette totalement inadaptée aux sables du désert. Les multiples récits de ce voyage familial ont fait rêver mon âme d’enfant à un point qu’il est difficile d’évaluer. J’étais devenu un voyageur et plus rien d’autre n’aurait d’importance pour moi que de partir, ou au moins de m’égarer dans une spatialité disparate. Plus rien ne me ferait peur dans la vie.

Jacob a fait des voyages étonnants, avec des copains aussi inconscients que lui. Des voyages en stop d’Abidjan à Dakar, ou de Djibouti jusqu’à Tamanrasset, en se cachant pour passer les frontières en clandestin. C’est un peu un miracle, à mon avis, s’il n’est pas en train de croupir dans une geôle d’un groupe révolutionnaire lumumbiste. Ou proto-islamiste.

Les hasards de la vie l’ont amené à rencontrer une femme dont l’apparence tient un peu du soleil qui se lève. Jacob, qui est un poète qui s’ignore, a réussi à se l’attacher. C’est peut-être son coeur en or massif qui est venu à bout de cette jeune personne, et il est arrivé ce qui devait arriver : à force de se fréquenter, tous deux finirent par fauter et bricoler une espèce de famille, des enfants magnifiques, et une maison que Jacob a construite de ses mains, ou presque.

Fin avril 2010, je suis allé à Saint-Malo pour assister au festival « Etonnants voyageurs ». C’est là que j’ai revu Jacob, après l’avoir perdu de vue depuis vingt ans. Peut-être davantage. J’ai revu Sarah, aussi, sa soeur, ainsi que son frère Pierre-Emmanuel, sa mère Marie-Christine. Xavier, quant à lui, avait préféré rester dans la Sarthe, à cultiver son jardin en vieux philosophe. Mais on ne peut pas parler de tout le monde, n’est-ce pas, car on n’a pas quatre bras.

Précarité de mon colocataire letton

Mon colocataire letton veut encore changer de travail. Les supermarchés Tesco lui demandent de travailler six jours par semaine avec des horaires difficiles à tenir, même pour un jeune homme qui en veut : parfois de 03h00 à 11h00, parfois de 13h00 à 21h00, parfois entre les deux, et il est rarement prévenu à l’avance de son planning.

Même chose pour son jour de repos. Il ne sait pas à l’avance quand il pourra se reposer.

Cela fera trois fois qu’il quitte un employeur, en moins d’un mois. Les autres exigeaient de lui qu’il fasse du stop, la nuit, pour rentrer à la maison.  

Si un jeune Letton refuse ces jobs, vers qui les employeurs vont-ils se tourner ? Des Asiatiques ? Des Africains ?

Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

L’immigration en France et le sens historique des migrants

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En ces temps d’examens de fin d’année, j’ai fait passer les oraux de français à des étudiants de deuxième et troisième année. Beaucoup d’entre eux ont choisi de faire une présentation sur l’immigration en France.

Ce qui m’a frappé, c’est l’image qu’ils se font de l’histoire de France. En gros, ils voient un pays qui fut homogène tout le long de son histoire jusqu’à la décolonisation. Il a alors vu l’arrivée en masse de nord-Africains. Personne ne semble s’apercevoir que l’immigration a été constante en France, dans le passé, et cela est d’autant plus symptomatique que les Britanniques voient leur pays comme multiculturel. La tendance lourde, dans les conversations comme dans la presse (mais aussi dans les recherches universitaires des French Studies) semble être que les Français sont racistes, peu tolérants, car ils ont un sens très aigu de la Frenchness (l’identité française, ou la « francité »).

Quelqu’un m’a dit : « La chose nouvelle avec les musulmans, c’est que c’est la première fois qu’une immigration pose problème. » C’est ainsi qu’on oublie la souffrance des Italiens et des Espagnols, combien ils ont connu le racisme. C’est oublier le calvaire des Arméniens qui, pour certains, étaient quasiment réduits en esclavage dans les fermes. Oublier le sort des juifs d’Afrique du nord et d’ailleurs. Beaucoup de ces gens se sont mariés avec des Français ou avec des immigrés venus d’un autre pays. Tous les enfants, petits enfants et descendants de ces immigrés sont aujourd’hui Français, et ont souvent un rapport assez nationaliste à la France, sans renier leur héritage.

La seule étudiante qui a rappelé l’origine étrangère de nombreux Français était une fille dont le père est italien. Elle-même disait se sentir plus italienne qu’irlandaise ou britannique. En revanche, des cousines à elle vivent en France et se disent françaises. Elle savait que l’immigration italienne avait été massive en France, et qu’elle fut difficile pour beaucoup de gens. Elle révéla le chiffre, corroboré par les historiens de l’immigration, que 40% des Français ont un parent ou un grand-parent étranger.

Gérard Noiriel, historien de l’immigration, le martèle depuis des décennies : « Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est le pays industrialisé dont la population doit le plus à l’immigration. » (article de 1986!) C’est pour cette raison que nous avons développé un sens historique (parfois à la limite de la propagande) qui permette d’intégrer tous ces étrangers et d’en faire des concitoyens à part entière. Le mythe, ou la légende, des phrases du type : « Nos ancêtres les Gaulois », enseignées à des Africains, ne doit pas nier la réalité d’un discours républicain qui enseignait aux enfants de toutes les origines que ce qui les unissait n’était pas une race, ni une religion, ni une origine ethnique, mais un projet commun. Il faut lire les souvenirs de François Cavanna, immigré italien dans les années 1930, et comprendre comment la France a su développer à la fois une identité forte et un accueil incessant d’étrangers.

Ce sens de l’histoire, c’est ce qui permet de comprendre pourquoi un Juif alsacien, accusé à tort de traîtrise contre la patrie, alors qu’une partie de la population suinte l’antisémitisme, n’a eu qu’une parole au moment de la dégradation de son statut : « Vive la France ». Ce n’est pas une parole chauvine, ce n’est pas du respect pour un pays, mais c’est une forme de fidélité à un message, à une promesse de vie commune.

Si les Britanniques nous voient comme racistes, c’est entre autre parce qu’ils ont distendu leur rapport à l’histoire. D’ailleurs, l’histoire est une discipline scolaire qui n’est obligatoire ni pour l’équivalent du bac, ni pour l’équivalent du brevet des collèges, au Royaume-Uni. En ces temps de fortes migrations, je trouve cette indifférence à l’histoire presque dangereuse.

« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien. 

Stade de Liverpool : la participation du public dans la culture populaire

Je voulais juste visiter le stade de Liverpool pour la même raison qui nous pousse à visiter des demeures d’écrivains : pour que le lieu m’inspire. Les gens sont cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir ; ils voyagent pour, d’un coup, prendre la mesure d’un lieu.

Pour ce qui est du stade de Liverpool, j’aurais aimé regarder, écouter, sentir, seul dans mon coin. En un mot, j’aurais aimé qu’on me foute la paix. Mais non, les guides touristiques ont mis la chanson You Will Never Walk Alone dans le haut parleur, et ont demandé à ce que nous nous levions, et que nous chantions. J’étais horriblement gêné et ne savais que faire. Fuir, peut-être. Mais on allait me prendre pour un rabat-joie.

Fuir, là-bas fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux.

Un guide a vu ma gêne et m’a dit « sorry sir« . Il n’avait pas appelé les autres « sir ». Je devais dépareiller sans même m’en apercevoir. Je ne pouvais décemment pas balancer mes bras et chanter cette chanson que je ne connaissais pas. Mais que faire ? Je gênais tout le monde, c’était clair, les gens voulaient juste passer un bon moment ; communier dans l’amour du FC Liverpool en chantant. Qu’est-ce que je foutais là, moi ?

Je suis parti, mais un des guides m’a demandé, devant tout le monde, d’où je venais. J’ai dit : « Belfast! » et je sais qu’ils ne m’ont pas cru.

Dans une demeure d’écrivain, personne ne vous demande de vous trémousser, ni dans un opéra, ni dans un musée, et c’est là la différence fondamentale entre la culture populaire et la culture considérée comme légitime. La participation du public. Le blog, c’est aussi un art populaire, car les gens peuvent participer, mais au moins ils le font s’ils le veulent et quand ils le veulent. Et surtout, ils le font de manière individuelle, à leur rythme, à leur convenance. Moi, à chaque fois qu’on me demande de me fondre dans le groupe, je trouve que c’est une invasion de mon espace propre. Et donc on me traite de snob.

J’y ai repensé tout à l’heure, en écoutant France musique. Moi, je dis zut à ceux qui voient là du snobisme, j’écoute France musique (rien ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe). Il y avait une émission sur l’Olympia avec des extraits de chansons de Nougaro, Aznavour, les Beatles et Clo-Clo. Je me dis que c’était bien la peine de se brancher sur France musique pour entendre débouler la triomphante variété des baby boomers. Clo-Clo demandait à son public de faire La la la, avant d’entonner Si j’avais un marteau. Et le public était ravi de participer.

Les visiteurs du stade de Liverpool étaient ravis de participer aussi. Ils étaient contents de leur visite. Moi aussi j’étais content de a visite, mais en bon voyageur arrogant, l’émotion qui me reste est le tissu urbain qui enserre le stade. Les maisons ouvrières partout, et l’hisoire collective que tout cela encapsule.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.