La Liffey en bateau gonflable

Sur cette vidéo, on pourrait croire que j’ai cherché à faire de la publicité pour la marque Adidas. Point du tout, je n’avais pas conscience de filmer cette marque, car je n’avais pas conscience de porter des souliers de cette marque (ils ont été achetés au marché de contrebande de Shanghai, et puent tellement fort que je ne les porte que pour aller dans l’eau). De plus, quand on est sur un bateau gonflable, porté par un courant – fût-il doux -, on ne maîtrise pas grand chose de ce que l’on filme et photographie.

Je regrette d’avoir si peu filmé et si peu photographié, d’ailleurs. Il plut à plusieurs reprises et je dus, la plupart du temps, ranger mon appareil photo dans mon sac, ainsi que mon téléphone portable. Ces quelques images mises bout à bout ne sont donc qu’une sorte d’archive brute, assez peu intéressante pour elle-même, mais qui pourra avoir son importance lorsqu’il faudra se souvenir de la section Kilcullen-Newbridge sur la Liffey.

Je suis allé en voiture à Newbridge, ai trouvé une Guesthouse/piscine/centre-de-loisir près de la rivière, où je pris une chambre pour la nuit : The Gables (50 euros la nuit). Le lendemain, je laissais la voiture sur le parking de la guesthouse, pris mon sac à dos, dans lequel j’avais rangé mon bateau plié, et fis du stop jusqu’à Kilcullen, qui se trouvait à une quinzaine de kilomètres de là. Un militaire me prit et me parla du Congo, de l’Allemagne et du café français qu’il trouvait trop petit et trop fort. Il était irlandais mais il servait dans l’armée anglaise, je crois que cela vaut la peine d’être rapporté. A Kilcullen, je gonflais mon bateau près de l’eau, à l’écart du village, changeais de vêtements et me lançai dans le grand bain inconnu de ce fleuve mystérieux.

J’ai le projet de descendre la Liffey avec mon ami photographe Nicolas. Nous projetons de tirer de ce voyage un petit livre « texte et image ». Mais le pauvre Nicolas vient de mettre au monde, avec l’aide de Derval, un petit garçon, et n’a pas vraiment de temps pour cela en ce moment. Mes petites expériences et ces images peuvent, dès lors, servir de matériaux préparatoires en vue d’un récit de voyage à venir, comme une sorte de repérage.

Souvent, je rageais de ne pas avoir mon appareil photo sous la main car des vues s’offraient à moi, magnifiques et éphémères. Sur un courant d’eau, tout est éphémère car on ne peut guère stopper son propre mouvement.

Les oiseaux par exemple. Je frissonne encore d’émotion devant le spectacle des hérons que j’ai vus sur la Liffey. Debout sur leurs longues pattes, ils attendent que vous soyiez à une trentaine de mètres pour prendre leur envol, et ils le font noblement, lentement, en suivant systématiquement le sens du courant, si bien que le navigateur a le temps de les contempler à son aise, mais jamais celui d’aller chercher son appareil photo, caché dans les replis des sacs.

Et je ne parle pas des cygnes, dont je sais la hargne et le pouvoir de nuisance. J’ai eu peur d’eux quand j’ai dû passer près d’eux : s’ils avaient voulu m’interdire le passage, ou m’attaquer, je sais qu’ils auraient pu me faire au moins autant de mal que j’aurais pu leur en faire. Muni de mes seules pagaies en plastique comme armes défensives, et incapable d’accoster à cause des arbres et de la végétation, dans un endroit où l’eau était assez profonde, ils auraient pu crever mon bateau et me fatiguer au point de m’achever bel et bien. Je me suis donc fait tout petit et suis passé le plus rapidement possible en regardant ailleurs.

Arrivé à Newbridge, j’étais trempé et passablement frigorifié. Les bras quelque peu tétanisés, dû à l’effort dont on ne voit rien sur la vidéo, et pour cause. Mais j’étais tellement heureux que le froid même, les courbatures et les petits bobos m’étaient eux aussi motifs de joie. Je me suis récompensé dans un pub du centre ville, en sirotant une Guinness crèmeuse et en me délectant d’une viande en sauce.

Nankin en douce, les livres

Dans la suite des projets de livres qui traversent mon imagination, j’en ai vu arriver un qui m’a paru grandiose. Un récit croisé de la vie à Nankin (Chine) aujourd’hui et des débuts de la république chinoise, à Nankin eux aussi. Pour le dire autrement, et pour pasticher l’auteur dont je parle dans le billet précédent, je présenterais les choses ainsi :

Le projet vaste et confus d’écrire l’histoire de la république chinoise du point de vue du lac des Nuages Pourpres, ou pour le dire autrement, ce qui reviendrait au même sous l’angle de la confusion et de l’amplitude, de parler du lac des Nuages Pourpres du point de vue présumé du père de la république Dr. Sun Yat Sen.

Cela fait plusieurs fois que des idées de livres, basés sur mes écrits bloguesques et sur ce que je n’avais pas encore écrit, m’apparaissent comme des épiphanies. Une fois, j’avais inventé un plan digne de James Joyce extrêmement ambitieux et, avec le recul, assez faisable pour quelqu’un qui n’aurait pas trop de problème de concentration. Chaque chapitre était construit autour d’une femme, un quartier de la ville, une couleur, un art, etc., ainsi que Joyce l’a fait  pour les chapitres de Ulysses. J’en fis aussitôt la critique.

Un peu plus tard, je songeai à une structure hiératique qui n’aurait consisté qu’en des noms de femmes. Chaque chapitre eût été sous la domination tonale et affective d’une femme, ce qui était fidèle à l’impression laissée en moi par la ville de Nankin. Féminine, sensuelle, intellectuelle, inspirante, nourrissante, douce au contact, Nankin garde dans ma mémoire cette image de femme peu fardée mais qui sait marcher avec élégance.

Or je ne sais pas quelle lecture m’a donné l’envie de faire un autre livre. Soit La Clôture dont je viens de pasticher le début, soit un livre de Lacarrière, soit le dernier Blas de Roblès, soit encore Julien Gracq dont je feuillette inlassablement le tome 2 de ses oeuvres en Pléiade. Je le ressens ainsi, l’une de ces quatre lectures, ou la méditation de l’une de ces lectures, dans le jardin de Tullyquilly, m’a présentée comme une évidence ce nouveau projet.

Nankin étant devenue la capitale de la Chine républicaine, elle regorge de lieux très significatifs pour l’histoire de la Chine. Surtout pour cette période trouble qui s’étend de la chute de l’Empire (1911) à la proclamation de la république populaire (1949). N’oublions pas que c’est parce que Nankin était la capitale du pays (pour la sixième fois de son histoire) que les Japonais se sont livrés à leur fameux massacre, en 1937. D’ailleurs, pour revenir à la notion de féminité, ne dit-on pas en anglais The rape of Nanjing pour désigner ce massacre ?

Quelques lieux fondamentaux de cette période auraient articulé le récit :

Le Palais du Président, où les souvenirs de Sun Yat-Sen sont poignants. Petit bureau charmant, modeste, avec vue sur un mur blanc : métaphore presque trop belle pour être vraie de la véritable puissance qu’avait alors le président. Son action se heurtait à un mur, ainsi que sa perception du pays. Tout lui échappait, et la Chine était en folie pure. Albert Londres le dira, dix ans plus tard, ce pays est si incompréhensible que c’en est hilarant : « aller en Chine, dit-il en substance, c’est comme manger du haschich », car il est impossible de rien comprendre. Tous les régimes cohabitent, la république et son président, mais aussi un empereur, ainsi que des seigneur locaux. Bref c’est l’anarchie, et c’est dans cet affaiblissement de l’unité nationale que les Ouïghours et les Tibétains prennent leur distance avec le pouvoir central. Les Ouïghours déclarent l’indépendance du Turkestan oriental, et les Tibétains ne déclarent rien du tout car ils sont plus ou moins autonomes de toute façon.

C’était un de mes endroits préférés de Nankin. J’y allais souvent. C’est ici, dans les beaux jardins du Palais du Président, que j’ai emmené Mimique et Xu Ning Shu, pour faire des vidéos sur les hommes et les femmes. Et aussi sur l’eau et les pierres.

Le Mémorial Zhongshan Ling, que je n’ai jamais beaucoup aimé, mais qui est un must touristique pour les visiteurs chinois. C’est là que repose Sun Yat-Sen et c’est là qu’on vient se souvenir de lui, tout en haut d’un des sommets des montagnes Pourpres et Or, à l’ouest de la ville.

J’y suis allé avec des écrivains dont le hasard fait que c’était des écrivains que j’apprécie tout particulièrement : Pierrette Fleutiaux, Philippe Forest et Bi Feyu. Cela nous ramènerait à la rencontre ratée des écrivains franco-chinois : un événement d’envergure où un nombre impressionnant d’écrivains français et chinois ont pu se voir et échanger à l’alliance française, grâce à l’entregent et le dynamisme de Myriam, la directrice de l’époque. L’événement culturel était réussi mis la rencontre, en tant que rencontre, était ratée. 

La littérature étant à l’honneur, ce chapitre parlera du poète Zhu Zhu et l’aubergine, ainsi que du passage chez ce même poète avec Petite Biche, lorsque nous pédalions en amoureux en direction du temple bouddhique de Qi Xia Shan.

Le Lac des Nuages Pourpres, qui est vraiment un des centres les plus intenses de ma vie à Nankin. Un centre à l’extérieur de la ville, mais un centre quand même. Si je pouvais je n’écrirais que sur cela. Le lac de mes amours, de mes découvertes, de mes émerveillements. Mon paradis caché, ma passion territorial. Le cri des gens qu’on y entend. Le lieu sur lequel j’ai essayé mainte fois d’écrire, cherchant les mots pour dire l’émotion que j’y trouvais.

Avant d’être un lac où l’on se baigne, c’était un réservoir creusé dans les années 1930 pour approvisionner d’eau la ville. C’est donc un lieu républicain par excellence, c’est-à-dire fait par des techniciens et pour le bien commun. Il faudrait mettre cela en rapport aux autres projets d’ingéniérie qui avaient lieu à l’époque, comme les canaux, les irrigations, les ponts, tout ce que Pierre-Etienne Will étudie au collège de France ces temps-ci.

Le musée du massacre de Nankin. Je n’ai presque rien écrit sur ce musée, tellement je n’avais rien à en dire de plus que ce que tout le monde en sait. J’avais tort, car personne ne sait rien de ce musée, hormis les gens qui viennent à Nankin.

1937, les Japonais décident de mettre la Chine à genoux. Massacre sans précédent dans la « capitale du sud », abandonnée par les autorités au pouvoir, qui sont allés se réfugier à Chongqing dans le sud du pays.

Le livre pourrait se terminer par cet événement, car pour être honnête, je ne connais pas bien le quartier où le musée est situé. C’est un quartier où il n’y a pas grand chose, ni à voir ni à faire. Des quatre lieux symboliques de cette période de l’histoire, c’est le seul qu’il me serait nécessaire de revoir, et d’investir personnellement, par des promenades, des rencontres et des aventures.

En y pensant un peu, je suis certain qu’on trouverait de nombreux autres témoins de la période républicaine, dans la musique, les bâtiments comme ceux des concessions étrangères, des éléments d’urbanisme comme le fameux croisement de Xinjiekou, créé vers 1919 je crois, et toujours considéré aujourd’hui comme un centre vital de la vie économique de la ville.

Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

Aventures en bateau gonflable

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J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

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Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

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Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

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Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.

Lusigny-sur-Ouche, dans le lit de Napoléon

Pourquoi un sage précaire ne pourrait-il pas fréquenter des aristocrates ? Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Ses convictions politiques ? Allons donc, quelles convictions seraient inhumaines au point de mettre à l’index des braves gens qui ont le malheur d’être les descendants involontaires de fainéasses en bas de soie ?

Chez les propriétaires du château de Lusigny-sur-Ouche, d’ailleurs, on ne s’est pas contenté d’affamer la population locale et d’écraser la paysannerie bourguignonne sous des impôts injustes, si tant est qu’on l’ait jamais fait. On a aussi beaucoup oeuvré pour le rayonnement des arts. Des artistes, des écrivains et des politiques s’y rencontraient depuis la création du château, à la fin du 17ème siècle.

Ce à quoi je veux arriver, pour aller au plus rapide et au risque de passer pour un auteur sans rigueur, c’est que j’ai dormi dans le même lit que Napoléon, au vu et au su de tous. C’est une façon de parler, naturellement : Napoléon n’était pas physiquement dans le même lit que moi, et personne ne me regardait dormir, ni n’attendait mon réveil. Ou si peu. Et si l’on attendait mon réveil, c’est que j’étais en retard pour effectuer je ne sais quelle excursion.

Mais s’il est vrai que l’Empereur est bien venu dans le château, entre la campagne d’Egypte et le passage de la Bérézina, alors c’est dans la chambre où j’ai dormi qu’il a été accueilli. Après quelques recherches entreprises dans des bibliothèques de Beaune et de Dijon, un faisceau d’indices et de présomptions m’invite à avancer qu’il y a rencontré le célèbre sculpteur François Rude, bonapartiste échevelé, et que c’est sur une des tables du salon que, tous deux, ils ont décidé de ce qui allait devenir Le Départ de 1792, plus connu sous le titre de La Marseillaise, sur l’arc de triomphe de l’Etoile, à Paris.

Bien entendu, on me dira que l’Arc de triomphe ne fut inauguré qu’en 1836, bien après l’Egypte et la Bérézina. Mais que dire de cette lettre de Rude à sa nièce Cécilia de Warins, datée du 29 mars 1831 : « Ma toute petite, je serai fidèle à l’Empereur malgré que tu en aies, et le serment que je lui fis secrètement, au bord de l’Ouche, la France entière demande aveuglément que je la tienne. » ?

Cette promesse, s’il l’a bien faite à Napoléon sur les bords de l’Ouche, cela ne peut guère être ailleurs qu’au château de Lusigny. Mais surtout, elle n’a pas pu être faite après le 27 septembre 1809, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer.

Je ne ferai pas l’historique du château et toutes les relations artistiques qui le lient au génie français, d’autres le feront mieux que moi, mais il est ironique de noter qu’aujourd’hui, les descendants des propriétaires libéraux du premier empire, restent engagés dans les problématiques des musées et de la médiation culturelle. Ironiquement, ils le sont demeurés dans une approche plutôt critique vis-à-vis de la sanctuarisation de l’art. Hugues de Varine, l’heureux propriétaire du lieu, est même un des deux créateurs du concept d’écomusée, qui opère dans le monde entier une révolution silencieuse dans la manière de mettre en valeur les cultures et les savoir-faire, sans passer par un rapport de consommation entre le visiteur et l’exposant.

Je ne ferai pas l’histoire du château, mais il serait bon qu’on la fît, et sous cet angle si cela était possible : celui d’une réflexion sur l’art et les pratiques d’art, novatrices, subversives et pourtant réalisables. On ne sait jamais : si cela se trouve, c’est un attavisme très ancien, chez les De Varines, de rechercher des alternatives, et de promouvoir des façons de créer qui résistent aux appareils d’Etat. De Napoléon aux altermondialistes, c’est un fait que les châtelains bourguignons suivent parfois des itinéraires aussi opaques qu’aventureux.

Voyage d’une Chinoise et d’un Français en Bourgogne

À Lyon, nous avons loué une voiture au bord de laquelle nous avons traversé le Beaujolais et la Bourgogne. Cinq jours plus tard, nous étions à Paris. Tout cela s’est déroulé à la fin du mois de juillet 2009.

Ce petit voyage nous a permis de nous arrêter chez plusieurs amis, ou de faire connaissance avec de nouveaux amis.

Près de Villefranche-sur-Saône, Martine et Jean-Paul avaient hébergé Huang Bei pendant quelques jours et je venais la leur enlever, comme dans les films. Impressionnante collection d’art contemporain, occidental et africain.

Belle route de Villefranche à Chauffaille, par la crête de je ne sais quelle montagne.

À Mussy, près de Chauffailles, Ben et Agathe nous accueillirent avec leurs enfants. La soeur de Ben était d’une beauté étourdissante. Promenade sous les étoiles après dîner. Huang Bei lisait Les dix petits nègres d’Agatha Christie.

Visite de Cluny avec la famille de Ben. Peintures monumentales de Yan Pei-Ming et pâtisseries rares pour faire goûter à mon amie chinoise les spécialités du coin. Gaspard et Guillaume, les enfants de Ben, pleurèrent à tour de rôle, soit par lassitude, soit par excessive espièglerie. Guillaume se plaignit de ce que son grand frère voulut faire la course, et que nonobstant son refus d’entrer en compétition, ledit Gaspard fit exprès de gagner la course. « Arrêtez de m’embrouiller », protestait le petit Guillaume, excédé de voir tant de cruauté chez les adultes qui riaient. Ben frappa son fils aîné Jacques, et en retira une bien étrange, mais profonde et sincère, joie. Les trois femmes étaient resplendissantes. De mon côté, j’étais heureux et j’avais la boule au ventre de côtoyer tant de beauté concentrée. Il fallait partir.

Je montrai à Jacques des photos de moi à son âge. Sans nous ressembler, la chevelure de nos quatorze ans présentait des similitudes, ce qui souligne l’inanité de la génération, et l’inutilité de faire des enfants.

La ville de Tournus est très surprenante. C’est bien là qu’est la fameuse église romane ? Ou l’abbatiale ? Biscuits au chocolat et voiture garée le long de la Saône.

Au château de Lusigny-sur-Ouche, c’est la famille de Cécilia qui nous accueillit. Je dormis dans la chambre de Napoléon, et je découvrais d’étonnantes histoires concernant le château où nous logions.

Dans les châteaux de Bourgognes, des pierres creusées sont identiques aux pierres des jardins chinois. Il semblerait que ce ne soit pas des chinoiseries, mais bien une tradition bourguignonne. À vérifier. J’aime le château de Barberey (orthographe à vérifier), dont je trouve le parc sobre et « sans prétention ».

Beaune n’a pas son pareil. Huang Bei aime, Cécilia non. Moi, ce que j’en dis. Moi j’aime tout, alors mon avis ne compte guère. Je trouve que Nicolas Rolin en fait un peu trop avec sa femme, et ses déclarations multiples d’amour unique. On l’aura compris, qu’il n’aime qu’une femme. Beaucoup trouvent ça beau. Je trouve ça suspect. Nous admirons le retable de Rogier Van der Weiden, mais comme c’est l’oeuvre maîtresse, on l’oublie trop vite, à moins de l’étudier spécifiquement.

Huang Bei a adoré Dijon, qu’elle considère comme une des plus belles villes de France. Moi, ce qui m’a abasourdi à Dijon, c’est l’histoire du Duché de Bourgogne, la splendeur de la cour des ducs. Assommé par la chaleur et la faim, j’ai visité au pas de course le musée des beaux-arts et me suis envoyé une andouillette à la dijonaise pendant que Huang Bei continuait consciencieusement la visite. Pour justifier mon absence aux yeux de mon amie, j’avais prétendu que je visitais les musées selon mon propre rythme (ce qui est vrai par ailleurs, quand je n’ai ni faim ni chaud). Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons mangé (moi, assez frugalement, et pour cause) et avons devisé doctement sur les oeuvres du musée.

Dijon, l’été, a des airs d’Italie. La place royale (quelle que soit son nom) était éclatante de lumière. Sa forme en demi-cercle et l’étoilement des rues qui partent dans toutes les directions, donnent au centre ville une grande élégance. Mais trop de maisons cossues étouffent un peu la vie collective.

Magnifique boulangerie, dans une petite rue, florentins à la forme triangulaire, bons à tomber à la renverse. Nous vîmes des oeuvres de Rude, le fameux sculpteur d’un des bas relief de l’Arc de Triomphe.

Nous achetâmes des bouteilles de vin, corsé pour certaines et fruité pour d’autres. Le bourgogne perd un peu de son identité sous la pression du commerce international. Il cherche à séduire de nouveaux marchés en devenant moins charpenté, moins reconnaissable, moins puissant. Que va-t-on boire avec le chevreuil, la prochaine fois ?

Près de Sens, nous fîmes notre dernière étape dans une maison excentrique. Une femme centenaire qui fumait clope sur clope, des photos de Chine du XIXe siècle, des histoires de marins ancêtres de nos hôtes. Des histoires de voitures de location.

Huang Bei aimait les paysages de Bourgogne. Je note que beaucoup de gens, dans les villes et les villages, avaient le guide vert à la main, signe de vieillissement de la population touristique. Nous en avions un nous aussi, que Huang Bei avait emprunté dans une bibliothèque de Paris.

Pourtant nous étions jeunes et beaux.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

La « Bataille du Bogside » et le début des Troubles

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Il y a quarante ans exactement, l’Irlande du nord connaissait ses grandes émeutes, à Derry puis à Belfast, qui ont fait de cette province un pays en guerre civile.

On appelle cela la « Bataille du Bogside ». Bogside, c’est le nom du fameux quartier catholique de Derry qui s’est transformé en caserne, en quartier général et en champs de bataille pendant quelques jours en août 1969.Hier, je n’ai trouvé qu’un journal qui commémorait l’événement en première page, le Belfast Telegraph daté du 14 août. Le principal titre de une n’était pourtant pas consacré au quarantième anniversaire des émeutes, mais à la blessure d’un bébé à la suite de l’aggression d’un homme par deux femmes munies d’un club de golf. Il est vrai que l’actualité a ses urgences et ses priorités.Il s’agit pourtant d’un événement considérable pour l’histoire contemporaine du Royaume-Uni et de l’Irlande. La violence et les tensions étaient déjà palpables depuis des mois, mais l’histoire a choisi ces trois jours de bataille, les 12, 13 et 14 août 1969, pour désigner le commencement des Troubles. Les catholiques avaient créé un mouvement dit de « droits civiques », plus ou moins inspiré du Civil rights movement noir américain, destiné à leur garantir de meilleures conditions de vie. De nombreuses raisons présidèrent à la flambée des violences, mais d’après Matthew McCreary, du Belfast Telegraph, c’est le défilé d’une organisation protestante, les Apprentice Boys, prévu aux abords du quartier catholique, qui a mis le feu aux poudres. Les forces de l’ordre furent très vite dépassées, et la violence s’est disséminée dans plusieurs villes d’Irlande du nord, pour aboutir à des scènes invraisemblables de tueries, d’explosions et de vengeances sans fin.Je note qu’on procédait déjà à cette étrange pratique de déloger des habitants. A Belfast, par exemple, plus de mille familles catholiques ont été chassées de leur maison manu militari en août 1969. On retrouve aujourd’hui cette pratique dans les actes racistes commis en direction des Roms et des Polonais, comme je l’ai rapporté en juin dernier.Gerry Adams, le charismatique leader du Sinn Fein, le parti républicain, écrit ses « Souvenirs de 69 » sur son blog. Il avait 21 ans et était déjà un militant très actif. Il raconte la situation de Belfast à cette époque et la manière dont les républicains se sont organisés pour prendre eux aussi part aux événements, et combien tout s’est transformé en « zone de guerre » : « Within a remarkably short space of time, the streets off the Falls Road, and the Falls itself, had been turned into a war zone ». Le 15 août au matin, il découvre, ou il apprend, que « six personne sont mortes, cinq catholiques et une protestante. »Dans un style lyrique, Gerry Adams décrit le paysage de fumée et de désolation qui a marqué la fin de son jeune âge : « A pall of smoke rose over the Falls. The old familiar streetscape was shattered. The environment that I grew up in was gone. »Incidemment, il me semble que ces affrontements de 1969 sont essentiels en ceci que l’opposition communautaire prend alors un nouveau tour. On passe de la revendication pour des droits civiques à la lutte armée pour la réunification de l’Irlande. Ce n’est pas du tout la même chose, et on mesure combien un gouvernement plus souple et plus visionnaire dans les années soixante aurait pu éviter de désastres.Les émeutes ont pris fin avec l’arrivée de contingents de l’armée britannique, qui ont contenu le quartier des émeutiers à Derry, plutôt que de continuer l’affrontement. L’armée de la république d’Irlande, elle, se déployait le long de la frontière, et les unionistes craignaient une invasion militaire de l’Irlande pour accomplir la réunification de l’île par la force. Edward Longwill, spécialiste de questions de sécurité dans Belfast Telegraph, assure qu’il s’agit là d’une guerre d’image et de propagande. En embarrassant les Britanniques et en diabolisant les unionistes, les Irlandais ont clairement gagné cette guerre de la communication.Ces événements sont aussi l’occasion d’une grande libération d’énergie créatrice dans l’activisme politique. En effet, les Irlandais vont utiliser les murs de leurs quartiers pour s’exprimer, pour se raconter, s’intimider ou se mobiliser. A côté des violences réelles, les Irlandais ont aussi investi le terrain symbolique pour entrer dans une lutte des images très complexe et très subtile.

Un mariage, un enterrement et un anniversaire

Les hasards du calendrier m’ont fait assister à un mariage d’amis deux jours avant l’enterrement d’un de mes cousins.

Autant avouer que je me suis sorti de cette période sensiblement diminué. Ou sensiblement remué. Ou même augmenté, finalement…

Mais si l’on peut trouver un point positif à ces événements funestes, c’est naturellement l’occasion de retrouver des membres de sa famille qu’on n’a pas vus depuis vingt ans.

Quand on a une famille nombreuse, comme c’est mon cas, plus de vingt oncles et tantes, des cousins qui vont finir par atteindre la centaine, des frères et des soeurs qui ont tous des enfants, on ne sait plus où donner de la tête et cela devient impossible de garder contact avec tout le monde. Par ailleurs, mon père, qui est un charmant bonhomme, n’est pas très « famille » et n’a pas aidé à ce que nous fréquentions assidûment ses propres frères et soeurs, leur progéniture et leur maison. (Aurait-il été plus « famille », rien ne dit que nous eussions eu assez de temps pour voir tous ceux qui méritaient d’être connus.)  

Alors quand j’ai appris que ce cousin venait de mourir d’une crise cardiaque, à quarante ans, j’avais beau ne pas avoir de souvenirs nets le concernant, j’ai pris le train pour Tours et me suis retrouvé comme un étranger dans la cathédrale, où une foule nombreuse était venue pleurer cet homme qui semblait avoir été très aimé et avoir beaucoup aimé. Plus tard, l’idée coupable m’a traversé que si demain je devais mourir, jamais mes funérailles ne pourraient remplir une cathédrale. Je suggère dès à présent, si cela devait arriver tantôt, qu’on invite les clochards et les squatters du quartier, pour faire masse.

Ma mère était là et, malgré le fait que ce n’était pas sa famille directe, elle me présenta à mes oncles et tantes que j’avais du mal à reconnaître. Certains se plantaient devant moi et me regardaient en souriant : « C’est vraiment un Thouroude, lui. » Certes. « Il a le front de son père, il a les yeux de je ne sais qui. » C’était plaisant de se savoir appartenir à une famille, de se savoir ressembler à des gens. Depuis mon arrivée à Tours, je voyais à tort des Thouroude partout. Pourtant, ce n’est pas un nom qui renvoie à la Touraine, mais bien à la Normandie, et ce depuis des générations. Mon père était là aussi, débarqué d’un vieux camion : c’était peut-être la dernière fois qu’on le verrait à une réunion familiale, car il m’annonça qu’il venait d’acheter un aller simple pour une île lointaine, dans l’ocean indien.

La messe était longue, ce qui était très bien pour avoir le temps de prendre la mesure de l’événement. La mort d’un proche, même si le proche n’a jamais été très proche, provoque un complexe de sentiments difficile à démêler. On se retrouve à pleurer sans vraiment savoir pourquoi, puisqu’on ne connaissait presque pas l’homme que l’on pleure. On a beau ne pas être très sentimental ni tout à fait conformiste, on est bel et bien uni par les liens mystérieux de la famille.  

Nous finîmes la journée chez les parents du défunt, une jolie maison à double terrasse dans le centre de Tours. J’y ai bu et mangé avec excès, mais sans outrance. J’aurais pu boire, ce jour-là, toutes les bouteilles à moi tout seul, je n’aurais pas atteint le stade de l’ivresse. J’ai renoué, par quelques conversations, avec quelques cousine, cousins, tantes et oncle. Des enfants passaient en trombe par moments, une bande d’enfants joyeux qui avaient fait un travail de deuil au préalable. Des enfants de mes propres cousins, on appelle ça comment ? Petits cousins ? Demi neveux ? Les enfants chantèrent en choeur, nous applaudîmes. Mes oncles et tantes répondirent par l’éternel Mi cyclo vidam, en canon s’il vous plaît.

Mi cyclo vidam rouli rouli rou
Mi clo clo vidam vidam froum froum
Tchoumga tchoumga biz biz birette
Ta ka ta ka fao
fao fao fao
Boum boum boum

Une chanson que je suis toujours très surpris d’entendre chantée par d’autres gens que mon père, mes frères et soeur et moi. Mon père m’a demandé des conseils à propos des blogs car il aimerait peut-être en monter un, intitulé Aller simple. Un cousin voulut échanger ses coordonnées avec lui. Mon père lui donna un petit bout de papier, sur lequel traînait déjà un numéro de téléphone, dit au revoir à tout le monde et partit vers d’autres aventures. Le bout de papier resta dans la main de mon cousin. « Faut pas lui en vouloir, il est un peu sauvage. »

Je rentrai en train à Paris avec ma mère. Chez un de ses frères à elle, nous nous enfilâmes une autre bouteille de rouge. Le lendemain, c’était l’anniversaire de ma mère. J’étais heureux de pouvoir le fêter en lui offrant un livre sur les voyageuses du XIXe siècle, avant de prendre l’avion pour l’Irlande.