Pornographie et nouvel ordre amoureux

S’aimer avant de mourir sous un train. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Vous êtes nombreux à demander quelle est la position de la sagesse précaire sur le désordre amoureux et l’impact de la pornographie sur l’éducation sentimentale de notre jeunesse. Voici brièvement les grandes lignes de notre réflexion sur la question.

Un petit film d’amateurs m’a relativement choqué lorsque je faisais mes recherches. Je n’avais pas vu de pornographie depuis longtemps et, en la matière, j’ai toujours préféré les productions du temps jadis, où les couples s’ébattaient joyeusement. Que l’on songe par exemple aux films de Jean Rollin mettant en scène une Brigitte Lahaie guillerette.

Quelle ne fut pas ma surprise en voyant cette scène d’une pornographie presque surréelle! Je résume, si vous voulez bien. Le jeune homme, d’abord, possédait un pénis d’une dimension inimaginable, tellement gros et grand qu’il est douteux que ce soit un organe naturel. La jeune femme se laissait pénétrer de différentes manières sans souffrir, mais sans prendre plus de plaisir que lors d’un exercice sportif intense. Elle avait son attribut physique elle aussi : une technique pour bouger les fesses et l’anus qui lui permettait d’avaler par le cul l’énorme appendice du jeune homme. Une vraie scène de cirque, qui donnait envie d’applaudir, à la rigueur, mais pas de lui faire la cour, ni de reproduire leurs exercices. Après plusieurs positions, comme il fallait en finir, la fille se mit à crier, sans doute pour signifier le plaisir. Sauf que le cri était un vrai hurlement de bête. Des hurlements brefs et ne laissant pas la place au doute ni à la rêverie.

Alors j’ai pensé aux adolescents qui verraient de telles scènes. Comment ne pas se former des idées fausses sur la sexualité ? Imaginons un jeune homme qui croit que la dimension normale d’un pénis est en effet quarante centimètres de long et cinq centimètres de diamètre… Tout cela n’est pas nouveau, on connaît les problèmes que cela pose dans les relations entre filles et garçons, le respect de l’autre, les violences induites.

La question se pose alors : que faut-il faire ? Serait-il préférable de limiter l’accès à ces sites, d’interdire la pornographie ? Je crois que la solution est dans l’attitude inverse. Plutôt que de chercher un frein, il me semble qu’il serait préférable de donner aux adolescents les possibilités d’avoir une vie sexuelle active suffisamment tôt pour qu’ils ne soit pas corrompus par des images violentes. Et pour qu’ils aient une expérience saine, je dis qu’il leur faut (entre autres) des partenaires plus âgé(e)s qu’eux. Réorganisons la société et nous générerons du mieux-être pour tout le monde.

1- Les jeunes hommes de 15 ans rencontreront des femmes trentenaires et quadragénaires qu’ils pourront entretenir ardemment de leur fougue débordante. Le gouvernement mettra à disposition des « Love hôtels » comme au Japon. Après l’amour, les couples parleront poésie et économie mondiale. Les jeunes retourneront au lycée le corps reposé et l’esprit alerte : ils réussiront leur bac et le niveau intellectuel du pays augmentera grâce aux femmes expérimentées qui auront su éduquer notre jeunesse.

2- Les jeunes femmes suivront la même éducation – si elle le désire, naturellement – avec des hommes mûrs. Faisons une grande enquête et mettons-nous à l’écoute pour savoir ce que voudraient les filles en question. On ne sait jamais, elles peuvent nous surprendre.

3- Chacun pourra dédoubler sa vie amoureuse. Passion sentimentale avec des gens de son âge, pratique dépassionnée avec plus jeune ou plus âgé que soi. Ou l’inverse, c’est selon. Lire pour cela La vie est ailleurs de Milan Kundera, où une adolescente est amoureuse d’un jeune poète et fréquente un amant de quarante ans.

Le Quadragénaire libertin selon Milan Kundera

La Précarité du sage, 2023

Ce dédoublement est essentiel car il répond par avance aux objections des femmes expérimentées : certes vous ne voulez pas d’une vie amoureuse uniquement basée sur le sexe, mais, outre que les adolescents sont aussi des gens avides de conversation et de connaissances, rien ne vous empêche, le soir, de partager votre vie avec un homme grisonnant, rassurant et charmant.

4- Femmes et hommes mariés pourront donc – sans obligation – participer à ce grand programme d’éducation sentimentale.

Qui ne voit, mais qui ne voit qu’il y a là les germes d’une solution à la crise des banlieues, aux errements de notre jeunesse, aux problèmes de la drogue et de la prostitution ? Qui ne voit que c’est par la pratique qu’on éradiquera la pornographie et la marchandisation des corps ?

Le voyage thérapeutique de Nerval

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Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

Ruines sur le Bosphore

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Le billet pour la croisière sur le Bosphore coûte moins de 10 euros. Peut-on parler de croisières ? Le ferry vous transporte de rive en rive, vous passez de côte européenne en côte asiatique jusqu'à l'embouchure de la mer noire, au bout du détroit. Peut-on parler d'embouchure ? 

Il s'agit donc d'aller de la mer de Marmara à la mer Noire, et de passer quelques heures au village d'Anadolu Kavaghi.
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Sur ce site, village fringant où l'on peut manger des poissons passables, la hauteur est habitée par les ruines d'un château qui ressemble bien aux châteaux des XIIe et XIIIe siècles. 

Sans être spécialiste, je crois qu'il suffit de comparer ces deux tours, qui devaient constituer l'entrée du château, avec celles de Carrickfergus construites par Hugh de Lacy, pour se convaincre qu'il s'agit d'un vestige du temps des croisades. 
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Le paysage proposé depuis le Bosphore a définitivement quelque chose de normand. On se croirait sur la Seine, apercevant le Château Gaillard des Andelys. 

A l'aller comme au retour, le ferry vous promène le long de quelques unes des demeures que les Ottomans fortunés se sont fait construire en dehors de la ville depuis le XIXe siècle. Pamuk dit qu'il n'y avait aucune possibilité pour les étrangers de venir les déranger, car il n'y avait aucun chemin carrossable qui y menait.
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Les Turcs d'aujourd'hui sont assez fiers de ces jolies maisons. Ils ne semblent pas en vouloir à la classe dominante de cette époque d'avoir fui la ville plutôt que de la défendre d'une manière ou d'une autre.
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La croisière part de l'embarcadère d'Eminonü à 10h30 et revient autour de 16h30. Inutile de préciser que je recommande à tous les visiteurs qui restent plus de deux ou trois jours de faire cette excursions. Pour ceux qui ont plus de temps et d'argent, l'idéal serait de passer quelques nuits sur l'une et l'autre des étapes où le bateau s'arrête.

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La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.

Le pénis de Flaubert à Istanbul

Le séjour de Flaubert à Constantinople est marqué par deux phénomènes centraux : une randonnée à cheval, et des chancres sur son gland. Nous parlerons du cheval plus tard. La question du sexe à Istanbul est essentielle car elle concentre sur elle des sentiments contradictoires du sage précaire. Ce dernier ne voudrait pas émettre de jugements moraux, et en même temps, il ne peut pas dissimuler sa gêne devant une attitude générale révoltante.

Il a attrapé une syphilis avant son arrivée en Turquie, mais c’est à Istanbul qu’il va en parler dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, pour faire le point :

« Il faut que tu saches, mon cher monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth (je m’en suis aperçu à Rhodes, patrie du dragon) VII chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. – J’ai fait avec ça la route de Marmorisse à Smyrne à cheval. Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vi. Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la Chrétienne, qui des deux ? problème ? pensée !!! voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux-Monde. – Nous avons découvert ce matin que le young Sassetti a la chaude-pisse (de Smyrne), et hier au soir Maxime s’est découvert, quoiqu’il y ait six semaines qu’il n’a baisé, une excoriation double qui m’a tout l’air d’un chancre bicéphale. Si c’en est un, ça fait la troisième vérole qu’il attrape depuis que nous sommes en route. Rien n’est bon pour la santé comme les voyages. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

L’humour de la lettre ne doit pas nous illusionner. A mon sens, cette manière d’écrire en chiffre romain, d’archaïser la langue avec des « y » et des « vi », est une manière d’éloigner l’angoisse que cela lui cause. Il a beau être informé des choses médicales, et il a beau connaître cette maladie depuis des années (voir les lettre que lui adresse Du Camp en 1844, de Rome: « Comment supportes-tu l’hiver ? Et ta vérole ? » ; et en 1845, d’Alger : « Et ton état nerveux ? Et ta vérole, cette bonne vérole dont tu étais si fier ? Comment tout cela va-t-il ? » etc.), je ne crois pas à la thèse d’un Gustave léger et insouciant.

Je pense que Flaubert est angoissé, au moins par moment, et que cette angoisse est un carburant à son écriture crâneuse. Ses maladies vénériennes ne sont pas les seules choses qui le préoccupent pendant son voyage : il se voit grossir et perdre ses cheveux. En un ou deux ans, il devient chauve, et à 29 ans, c’est un événement contrariant. Il se plaint beaucoup d’enlaidir. A sa mère, depuis Athènes : « Décidément, j’enlaidis; J’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans ». Un mois plus tard, il écrira à Bouilhet : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (de Patras, 10 février 1851). Son voyage en Orient est donc le passage sinistre où il quitte la jeunesse pour entrer dans une maturité haïe. Or, il n’a encore rien écrit qui le satisfasse. Il se voit raté, vieillissant avant l’âge, diminué, on peut supposer que son humour est un mécanisme de défense.

C’est dans ce contexte qu’une scène abominable se déroule à Constantinople. Dans le quartier de Galata, il se rend dans un infâme bordel « pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le coeur m’en a failli. » (A Bouilhet, 19 déc. 1850.) C’est drôle, bien sûr, ne boudons pas notre plaisir de lecture, mais franchement, faut-il vraiment que Flaubert soit l’affreux bourgeois merdeux qu’il était pour se permettre de tels commentaires ? Non seulement il est prêt à contaminer toutes les femmes du monde avec son gland induré par les chancres, mais il fait la fine bouche encore. On comprend que les études postcolonialistes aient pris les écrits de Flaubert pour dénoncer un certain rapport de l’Occident aux pays du sud. Les écrits de Flaubert n’étant pas promis à la publication, ils nous présentent une peinture encore plus vraie, semble-t-il, de ce qui se passe dans la tête des grands voyageurs du XIXe en général. Le style en plus.

La scène du bordel continue. Il veut s’en aller, mais alors, la maîtresse du lieu impose à sa propre fille de se prostituer, dans une chambre beaucoup plus propre : il la trouve à son goût, mais alors qu’il est bien avancé dans les préliminaires, « je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle s’en apreçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, » et voilà notre grand écrivain qui fait une scène et qui s’en va, un peu humilié.

« Dans un autre lupanar, nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables » poursuit-il dans la même lettre. Dans ce dernier lupanar, il voit sur les murs des gravures qui lui paraissent trop européennes, ce qui lui arrache ce cri d’esthète : « Ô Orient, où es-tu ? »

Assurément, pour Flaubert comme pour de nombreux voyageurs, l’Orient est dans l’accès facile au sexe, à la différence de nos villes natales où règne un climat de répression qui contraint les corps et les esprits. Voilà toute la contradiction du lecteur. On ne peut pas approuver moralement ce qu’on lit (non qu’il aille voir des putes, – qui ne l’a pas fait ?- mais le fait que sa jouissance, esthétique et sexuelle, soit à ce point le résultat d’une série d’inégalités fondamentales) et on ne peut pas non plus s’empêcher d’admirer ces chefs d’oeuvre littéraires.

Chant de la prière. Comment j’ai fêté mes trente ans

Tous les matins, le chant du Muezzin mérite son nom. C’est un vrai chant, rien d’agressif ni de perçant. Une voix grave qui part en de longues vocalises suaves et mélancoliques.

Le seul souvenir d’appels à la prière musulmans qui me revient à la mémoire, ce sont ceux que j’entendais à Tozeur, dans le sud tunisien. J’y étais seul, à l’hôtel, très heureux je ne sais pourquoi. Tout ressemblait à un film. J’étais un vrai héros de film, ma barbe poussait un peu, je devenais un aventurier. Je célébrais mes trente ans dans un voyage qui devait m’acheminer dans le désert. J’avais donné rendez-vous à tous mes amis, le dernier week-end de mars, dans un village encore plus reculé dans le sud. Je savais que personne ne serait là. Que je fêterais mes trente ans tout seul, ou plutôt avec des gens rencontrés sur la route, comme ces deux Américaines francophiles qui ne me lâchaient plus à partir du moment où elles ont compris qu’être en présence d’un homme, un vrai, leur économisait beaucoup de temps et d’énergie.

A Tozeur j’étais encore seul, sans Américaines, mais j’allais les rencontrer le lendemain. Le matin, le chant du Muezzin me paraissait très perçant, peu attirant. Un son de sono pas chère qui ne donnait pas envie de prier.

(Dieu, cela semble si ancien, alors que c’était il y a six ou sept ans. J’ai l’impression que c’était quelqu’un d’autre, et surtout je me revois comme un adolescent alors que je devenais trentenaire. Tant de choses se sont passées depuis. Nos vies sont courtes mais elles sont incroyablement remplies. Un tel fatras nous habite.)

A Istanbul, l’appel est sans aggressivité, endormant, extatique. Il fait sortir du sommeil pour faire entrer dans une autre forme de sommeil. Le fidèle ne doit pas quitter entièrement le sommeil, il n’a pas besoin que l’ensemble de ses facultés soient éveillées. La prière est une activité du corps et de la conscience qui s’accommode de la rêverie, de la somnolence.

Flaubert à Istanbul

Pour Flaubert comme pour Nerval quelques années avant lui, Constantinople est un peu la fin du « voyage en Orient ». Souvent, ces grands touristes du XIXe revenaient par la Turquie et prenaient le bateau à Athènes pour l’Italie ou pour Marseille.

Flaubert est donc moins fasciné par la Turquie que par l’Egypte, et surtout il est fatigué. Il a choppé des maladies déguelasses, il a perdu ses cheveux, il s’ennuie de sa mère et de ses amis, il voit fondre sa fortune et sent l’Orient partir en fumée. Déjà à l’époque, novembre 1850, Istanbul s’européanise à toute vitesse.

Bien sûr, il ne peut s’empêcher d’admirer le paysage d’Istanbul, le panorama urbain qui a fasciné tous les « orientalistes ». Voici deux extraits de lettres, qu’il a écrites le lendemain de son arrivée dans la Ville des villes :

« Constantinople est éblouissant. Figure toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières; certains quartiers rappellent des vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons; » Lettre à sa mère, 14 novembre 1850.

« C’est réellement énorme, comme humanité…. Du haut de la tour de Galata, …, les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

En fait, ma théorie est qu’à la fin de son voyage, il a besoin de moins de temps pour percevoir l’essentiel d’une ville. Il est moins dans le cliché. Très vite, par exemple, il note les cimetières qui, à l’époque, étonnait tous les visiteurs. Mais Pamuk dit que Flaubert est le premier à remarquer le destin des pierres tombales elles-mêmes (alors qu’il est arrivé la veille seulement, je le rappelle) :

« Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent s’y faire baiser par les soldats. Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement. Point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ca se trouve à propos de rien dans la campagne, ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles. Elles ne diffèrent que par l’ancienneté seulement. A mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfoncent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts (comme dirait Chateaubriand). » Ibid.

C’est lorsqu’il imagine librement, et lorsqu’il pastiche le grand homme de lettres français qu’il dit les choses les plus singulières de cette ville. C’est normal, il a déjà l’habitude des paysage orientaux et peut voir d’un coup d’oeil ce qui diffère de l’Europe et ce qui diffère de l’Orient. Il ne sera d’ailleurs pas déçu par Istanbul. Plusieurs fois, il écrira qu’il est triste de partir, et cette formule revient, dans des lettres et dans ses propres notes :

« Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !… » Voyages (texte établi par René Dumesnil, 1948, tome II, p.348)

Pêcheurs de la nuit

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La nuit et le jour, sur le pont Galata, on pêche. Je ne suis pas sûr que ce soit seulement pour le plaisir, surtout quand il fait mauvais, comme ce soir.

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On peut arrêter sa voiture sur le bord de la route, un peu comme les camionettes qui bloquent les petites rues le temps d’une livraison. Ici, c’est juste le temps de remplir son seau de fritures. 

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Les poissons viennent de la mer Marmara. Peut-être certains viennent-ils de la mer Noir et ont traversé le Bosphore pour venir s’aventurer sur le véritable rideau de lignes qui se dresse au début de la Corne d’or.

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Les poissons ne sont pas énormes, mais cela nourrit une famille, à n’en pas douter, et cela se vend aux marchés.

Pont sur la corne dorée

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Le pont Galata ne traverse pas le Bosphore, mais le « bras d’eau » qui pénètre dans la ville (rive européenne). On appelle cela un estuaire, tout simplement. Cet estuaire là se nomme la « Corne d’Or ». D’après moi, ce nom vient de ce que ce plan d’eau ressemble un peu à une corne, et la référence à l’or vient du fait que dans l’antiquité, un tel estuaire était une bénédiction pour une ville de marchands. Les bateaux pouvaient arriver, ou accoster tranquillement (choisissez votre verbe), quelle que soit l’agitation de la mer. C’est la corne d’or qui a fait de la rive européenne la partie la plus riche et la plus développée de Bysance. Mettez un tel port naturel sur la rive asiatique et c’est elle qui se développe, non seulement grâce au commerce mais aussi aux chantiers navals que l’on pouvait aménager sur plusieurs centaines de mètres.

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Le pont Galata est l’un des trois ponts qui enjambent la corne d’or, à son extrémité, à l’entrée du Bosphore. Il a la particularité d’avoir deux étages. Un pour les voitures, le tram et les pêcheurs, et en dessous, un autre pour les cafés, les restaurants et les promeneurs.

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C’est en buvant un café turc ici-même que j’ai eu l’idée formidable concernant l’architecture des mosquées ottomanes. L’idée déjà exprimée sur ce blog qu’elles étaient « amas de bulles » comme de la mousse, ou de l’écume. Comme j’avais bien réfléchi, je me vidai l’intelligence en regardant passer les bateaux qui, depuis Eminönü et Karakoÿ, partaient sur le Bosphore ou en direction de la mer Marmara.

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Un club turc francophile

Je me suis dit, tant qu’à être à Istanbul, autant aller voir un de leurs grands clubs jouer. Les amateurs de football ont l’habitude de voir jouer en Ligue des Champions (coupe européenne), chaque année, des clubs comme Galatasaray, Besiktas, Fenerbahce. Eh bien ces trois clubs sont tous stanbouliotes, et leur stade est distant de quelques kilomètres l’un de l’autre. En ceci, les Turcs sont plus proches des vrais pays de football où les grandes villes possèdent au moins deux clubs rivaux, évoluant dans l’élite de leur pays. A Manchester, il y a Manchester United et Manchester City ; à Liverpool, Liverpool FC et Everton ; à Milan, l’Internazionale et l’AC Milano, etc. Il n’y a qu’en France qu’on voit un club par ville, ce qui force les Lyonnais à détester les Stéphanois plutôt que d’autres Lyonnais. Or moi qui ai une grande affection pour Saint-Etienne et ses administrés, je n’aime pas les jours de derby. Mon rêve serait qu’à Gerland, joue un club lyonnais quelconque, et que dans le nouveau stade en construction (à Saint-Fond, je crois) joue l’Olympique lyonnais. Les deux clubs s’affronteraient dans des derbys de folie qui mettraient la ville sous une tension extraordinaire. La bonne ville de Lyon appartiendrait au football pendant deux jours, ce serait la fête et la bagarre.

J’ai choisi Galatasaray par chauvinisme, parce que la France est en lien indirect avec la création de ce club. Historiquement, le Galatasaray Spor Kulubü (fondé en 1905) est une émanation du Lycée de Galatasaray, qui, depuis 1868, dispense un enseignement en français et en turc, par des professeurs français et des professeurs turcs. Ce n’est pas un « lycée français de l’étranger », notez bien ; c’est un lycée turc, fondé par les Ottomans au XVe siècle, mais que le sultan Abdülaziz a voulu transformer en un lieu d’élite scientifique en le mettant délibérément sous l’influence française. C’était l’époque où l’ingéniérie française était la plus performante du monde, mes amis, où le mot « France » n’évoquait pas un pays charmant et déliquescent, mais une nation moderne, crainte et éclairée (ce qui ne nous a pas empêché de perdre la guerre contre les Prussiens deux ans plus tard.)

L’influence de la culture française parmi l’élite turque est d’ailleurs une chose qui frappe le voyageur. Pamuk lui-même ne parle que d’auteurs français et turcs, comme si pour lui, l’Occident tout entier était concentré dans notre pays. Or, il vit aux Etats-Unis, paraît-il, cela ne vous fait-il pas honte ? A moi, si. Je dis que nous aurions dû lui offrir une bourse, un emploi à vie à la Sorbonne ou à la fac de Lyon, un appartement avec vue sur le confluent d’où il aurait contemplé l’union du Rhône et de la Saône.

Autour du stade de Galatasaray, on me vend un billet pour une dizaine d’euros, et on me refuse à l’entrée. On me dit d’aller plus loin, toujours plus loin. A chaque fois que je montre mon billet, on me fait signe d’aller encore plus loin. Je fais donc le tour du stade, jusqu’à ce je trouve une entrée où personne ne fait la queue. Je m’y présente humblement, montre mon billet. On me fouille soigneusement, avec gêne car on voit très vite que je suis un étranger. Les policiers rigolent et se foutent de leur collègue qui est obligé de me fouiller comme si j’étais un éventuel terroriste. Il s’excuse du regard et répond aux rigolades de ses collègues par une vraie dignité. Il fouille mon sac, sort le livre de Pamuk qu’il contemple quelques secondes, et qu’il montre avec à ses collègues avant de le remettre à sa place, puis me fait signe d’y aller.

Je comprends pourquoi j’étais seul : c’est la tribune des supporters adverses. Enfin, la tribune, le carré, l’angle de tribune, encagé du sol au plafond. Nous serons donc Une petite cinquantaine de pelots à supporter, pour l’occasion, le club de Kayserispor. L’ambiance est bonne. C’est un match sans enjeu, le temps est pluvieux, et pourtant, le stade est presque plein. A l’attaque de Galatasaray, je suis bien aise de voir jouer Milan Baros, meilleur buteur pour la Tchéquie de l’Euro 2004, qui a joué à Lyon pendant quelques années (et qui n’a rien donné.) Il ne donnera pas grand chose ce soir non plus. D’ailleurs je suis plutôt impressionné par les visiteurs. Kayserispor défend extrêmement bien et leurs contre-attaques sont intelligentes et toujours dangereuse.

Il y aura match nul, 1-1, ce qui est très décevant pour le club du lycée de la splendeur française.