Débouler à Istanbul

J’avais décidé sur un coup de tête de partir à Istanbul. Mon premier voeux était d’aller à Athènes puis en ex-Yougoslavie, mais les vols étaient soient chers soient indirects, ils prenaient un temps fou, bref, Istanbul s’est avérée facile d’accès depuis Dublin (4 heures de vol) et bon marché (220 euros l’aller-retour).

J’ai quitté ma maison de Belfast dans la nuit de mercredi à jeudi pour me trouver à l’aéroport de Dublin assez tôt. Dès le petit matin, il neigeait. L’avion prit du retard, puis de plus en plus de retard, puis on l’annula. Turkish Airlines me logea à l’hôtel Jurys de Parnell street. J’avais peu dormi la veille, j’allai dîner dans un restaurant chinois de Parnell Square, et je me couchai tôt. Réveil à 3h00 pour être à l’aéroport à 4h00 afin de décoller à 6h00. A cause de la glace, l’avion prit du retard à nouveau. Nous attendîmes une bonne partie de la journée, et c’est à la nut tombante ce vendredi que j’arrivai à la Ville des villes.

Je sortis du tram sans savoir où j’étais. J’ai vu de l’animation dehors, des gens, du commerce, de la bouffe servie dehors. Je me suis dit que c’est là que j’allais satisfaire ma faim, il serait ben assez tôt pour chercher une auberge. A cette saison, il ne peut y avoir  grand monde, et les  grandes villes, de nos jurs, ont toutes un quartiers pour touristes, aux logements peu chers et aux connections internet, avec de belles vues sur des mosquées, ou sur le Bosphore, ou sur Sainte-Sophie.

Je mangeai quelques trucs délicieux et je m’aperçus, en marchant un peu, que j’étais en fait au Grand Bazar, autant dire le centre touristique par excellence. Et moi qui avais cru faire preuve d’audace.

A pied, je descendis au hasard et vis les silhouettes ce qui devaient être Saint-Sophie et la Mosquée bleue. Derrière, le fameux quartier touristique méprisé par les touristes qui ne veulent pas être des touristes, et animé de la vie du commerce. Ces jours-ci, les visiteurs ne sont pas foule, le quartier est un peu vide.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

Prends garde à la douceur des choses

On dit que c’est un poète délicieux, mais qu’il a raté sa vie.

On se demande un peu… Il aurait passé trop d’années à ne rien faire,  jouer aux boules, à se promener, à dilapider son pécul. C’est vrai qu’il a dû vivre la bohême, et qu’il est mort sans le sou, il y a bientôt cent ans. Mais à mes yeux, sa vie vaut plus d’être vécue, si l’on peut dire, que bien d’autres vies. Si on a fait un seul poème qui vaut quelque chose, ce n’est déjà pas mal. Ecoutez celui-ci :

Dans Arle, où sont les Aliscams, 
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,                 
Et clair le temps,  
 
Prends garde à la douceur des choses. 
Lorsque tu sens battre sans cause                 
Ton cœur trop lourd ;   
 
Et que se taisent les colombes : 
Parle tout bas, si c’est d’amour,                 
Au bord des tombes.
 

Le dernier conseil est magnifique. Il faut déjà avoir une vie qui vous amène à imaginer un jour qu’on puisse parler d’amour au bord des tombes.

Le sage précaire se demande souvent comment exprimer des émotions qui viennent de scènes vécues et disparues. Il y a mille façons d’exprimer le bonheur présent d’une vie passée, sans que cela soit teinté de malheur. Toulet en propose quelques une particulièrement jolies, et tellement incorrectes qu’on ne peut plus faire cela : c’est estampillé Belle époque et doit le rester:

Longtemps si j’ai demeuré seul,
Ah ! qu’une nuit je te revoie.
Perce l’oubli, fille de joie,
      Sors du linceul.

D’une figure trop aimée,
Est-ce toi, spectre gracieux,
Et ton éclat, cette fumée
      Devant mes yeux ?

Ta pâleur, tes sombres dentelles,
Le bal qui berçait nos pieds las,
Un corps qui plie entre mes bras :
      Je me rappelle…

Oui, parce qu’il s’agit de Paul-Jean Toulet, né en 1867, mort en 1920. Il n’a pas le talent de Rimbaud ou de Verlaine, pas la modernité d’Apollinaire. C’est un sorte de glorieux raté, une icône de la sagesse précaire.

Il y a cette ironie de gros dur, qui explique comment et pourquoi il rudoie sa blonde. La poésie du malfrat, du mauvais garçon:

Quelquefois, après des ébats polis,
J’agitai si bien, sur la couche en déroute,
Le crincrin de la blague et le sistre du doute
    Que les bras t’en tombaient du lit.

Après ça, tu marchais, tu marchais quand même,
Et ces airs, hélas, de doux chien battu,
C’est à vous dégoûter d’être tendre, vois-tu,
    De taper sur les gens qu’on aime.

Enfin cette suite de poèmes paresseux et sublimes. On y sent l’odeur enivrante de l’orientalisme de ces salauds d’Européens. Toulet à vécu à l’île Maurice (île de France), il a voyagé en Afrique et jusqu’en Indochine. Il n’a pas la perinence d’un Segalen, pas la pugnacité et la lourdeur d’un Claudel, il est un merveilleux débris de la littérature française:

Jardin qu’un dieu sans doute a posé sur les eaux,
Maurice, où la mer chante, et dorment les oiseaux.

Alger, ville d’amour, où tant de nuits passées
M’ont fait voir le henné de tes roses talons,
Tu nourrissais pour moi, d’une vierge aux doigts longs,
L’orgueil, et l’esclavage, et les fureurs glacées.

Salut, Côte-Rotie, et toi, rouget trilibre,
Qui remplissez le ventre, en laissant le cœur libre.

Mais pour ma part, ce qe je vais garder par devers moi, ce que je vais me tatouer sur le biceps, ou à la place du coeur (il y aura plus de place) pour charmer les dernières aventurières qui s’approcheront de mon corps finissant, ce sont ces vers qui semblent interrompus et qu’il a écrit peu avant sa mort:

 

Ce n’est pas drôle de mourir

et d’aimer tant de choses

La nuit bleue et les matins roses

Les fruits lents à mûrir…

La crise tombe bien

A titre personnel, j’ai plusieurs raisons d’être satisfait de la crise actuelle.

D’abord, elle tombe pile – en Europe – en plein dans ma première année de thèse. Un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas pu bénéficier de la bourse qui me permet d’étudier à l’abri du besoin. Et surtout, j’ai le privilège d’avoir devant moi deux ans et demi de thèse qui me permettront d’observer l’évolution de la situation sans craindre pour ma survie. Si ma bourse n’est pas très élevée, au moins mon logement est très modéré et mes besoins très frugaux. Je peux tenir sur trois ans avec une inflation de 50%, d’après mes calculs.

Ensuite je me réjouis de voir -de mon vivant, Inch’Allah – les grands changements qui vont s’opérer dans le monde. Qui dit crise, dit mouvement, transformation, réorientation, révolution. Je compatis avec tous les gens qui vont tomber (et qui sont déjà tombés) dans la misère, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une réelle excitation, à l’idée que tout va être chamboulé, que le système injuste et irrationnel sur lequel nous vivions risque de s’écrouler. Mais pour donner quoi ? Une nouvelle barbarie ? Des îlots d’utopie ? Une anarchie de fin du monde ? Une guerre multiple et interminable ? Je n’ai jamais été un lecteur de science-fiction, mais c’est bien ce domaine de pensée et d’esthétique -l’anticipation- qui est sur le point de s’imposer comme ce qui se fait de plus intéressant dans notre histoire récente.

Enfin il me semble qu’il n’a jamais été plus pertinent qu’aujourd’hui de se déclarer précaire, et d’adosser à cette précarité une sagesse pour rire, pour voir les choses venir.

La chaussure de Wen Jiabao

 

La diplomatie française se réjouit, en cette minute. Espérant que les médias chinois passent en boucle les protestations anti-chinoises que le premier ministre chinois a subies en Angleterre, elle se dit que la Chine va peut-être oublier la France. Après tout, s’il met en balance ce que les Britanniques et ce que les Français ont fait, un nationaliste chinois devrait penser que la Grande Bretagne est plus à punir que la France. Faites le compte :

Le Dalai Lama y a été accueilli officiellement, le Prime Minister a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin, une chaussure a été lancée à la face de Wen Jiabao à Cambridge, on l’a traité de dictateur, quelques manifestants se sont réunis pour « libérer le Tibet ».

Ce qui m’amuse dans la vidéo amateur du lancer de chaussure, c’est l’attitude de la salle. Presque que des Chinois, qui applaudissent longuement lorsque Wen reprend la parole, et qui arrêtent les applaudissement lorsque le premier ministre fait signe de la main. Tous ces étudiants ont une habitude bien ancrée des cérémonies officielles de leur pays, qui se déroulent comme sur du papier à musique. Le calme de Wen, d’ailleurs, s’explique par le fait que ce genre d’imprévus lui est tellement étranger qu’il n’a aucune idée de la manière avec laquelle réagir.

Ce qui m’amuse aussi, ce sont les accents des gens qui s’expriment dans le public. Le manifestant qui crie : « Comment cette université peut se prostituer en invitant un tel dictateur ? » est un Anglais, et ceux qui lui répondent : « Honte à toi! » sont tous Chinois. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y a que des futurs cadres de la Chine autoritaire pour penser que c’est une honte de manifester contre un chef.

Affaire à suivre.

L’heureuse solitude du reporter raté

Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.

Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

carrickfergus-2-fevrier-2009-007.1233604289.JPG

A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.

J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.

Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

carrickfergus-2-fevrier-2009-004.1233604236.JPG

Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.

Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.

C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.

Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.

O Heaven what content is mine
To see those trees which have appear’d
In the nativity of time
And which have survived
To look today as fresh and green
As when their beauties first were seen.

carrickfergus-2-fevrier-2009-008.1233604346.JPG

Propagandes européennes

Nous sommes face à deux grands types de propagandes.

La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.

La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.

Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.

Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.

Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.

Qui a raison, qui a tort ?

Précarité à Dublin

dublin-fireplace-004.1233416777.JPG

Quelques jours chez Tom et Barra, dans les beaux quartiers de Dublin, c’est une pratique très particulière de la sagesse précaire. Ils colouent un appartement de grande classe. Tom ne travaille presque pas et on se demande comment il fait financièrement. Barra est professeur polyvalent, il enseigne toute sorte de choses dans un lycée professionnel, et se plaint de la chèreté de la vie en Irlande.

dublin-fireplace-009.1233416803.JPG

La crise se fait sentir de manière très aigüe en Irlande. Barra qui lit l’Irish Times tous les jours est déprimé par l’amas de mauvaises nouvelles quotidiennes. Dépôts de bilan, chômage, scandales, il n’a plus confiance dans ses dirigeants.

Tom aussi parle désormais politique. Allongé sur un de ses canapés, il blâmait les banquiers et tous les spéculateurs, quels qu’ils soient. Lui qui n’a jamais emprunté un euro à personne, il est outré que des gens aient acheté des maisons sans avoir d’argent au préalable, que des banques aient pris des risques inconsidérés.

Etonné de voir que mes amis ne faisaient pas de feu, j’ai proposé d’aller chercher du bois, ou des briquettes de tourbe. Sur le chemin, je me suis arrêté à des bennes qui contenaient pas mal de planches, de poutres et autres solives. Barra m’a vu revenir avec ces déchets sans grand plaisir. Il n’aime pas beaucoup qu’on se distingue aux yeux du voisinage. Tom, lui, était ravi. Les déchets ça le connaît, il s’en fait des meubles.

Se chauffer avec des détritus procure une vraie joie. D’abord celle d’avoir chaud et s’être dépensé pour cela. Mais aussi la joie d’être dans la gratuité des choses, dans la richesse des poubelles, dans l’écologie des glaneurs. Nous ressentions une satisfaction de gens bizarres, peu fréquentables. Une satisfaction de précaires qui savent qu’il y a moins de plaisir lorsque le feu prend d’un seul coup, sans faire aucun effort. Il y avait enfin le plaisir d’avoir fait oeuvre de nettoyage naturel.

Le feu de cheminée a tout de suite réchauffé l’atmosphère. Nous pensâmes beaucoup moins à la crise. Tom se préparait pour aller à une soirée en l’honneur du poète écossais Robert Burns. C’était le 250ème anniversaire de sa naissance et une jeune Américaine avait invité des amis à manger et à réciter chacun un poème de Burns. Tom choisit par hasard et refusa catégoriquement de répéter devant nous.

dublin-fireplace-013.1233416852.JPG

Le lendemain de sa soirée, il eut envie de dépenser de l’énergie : il sortit une petite scie qu’il avait gardé dans ses armoires et scia quelques planches de la façon la plus baroque qui se puisse imaginer: sur la table basse du salon, agenouillé sur les planches.

Je retournais aux bennes et rapportais assez de planches pour tout mon séjour.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »