Mais d’où vient cet argent ? Et cette misère noire ?

Souvent, dans les rues américaines, le sage précaire est éberlué par tant d’argent dépensé partout, pour tout, tout cet argent qui coule à flots. Les voitures énormes, les maisons fragiles qui coûtent la prunelle des yeux, le prix exorbitant de la scolarité, des assurances maladie, les pourboires mirobolants qu’il faut donner aux serveurs (20% de l’adition est un minimum qui vous fait encore passer pour un radin, ou pour un Français, ce qui doit s’équivaloir).

Bien sûr, les gens vivent à crédit, mais malgré tout, il y a un mystère que je ne m’explique pas. Ce n’est pas exactement un confort, mais une espèce de dépense constante et massive qui me frappe, et dont je ne vois pas la source.

Et puis, quand je prends le bus pour me rendre dans des endroits moins visités, moins touristiques, les gares routières par exemple, je passe par des quartiers qui font froid dans le dos.

Je n’oublierai jamais le soir où j’ai pris l’autocar Greyhound, à Los Angeles. Le bus qui me conduisait là-bas a soudain emprunté un boulevard où il n’y avait plus de lumière, et je vis des tentes igloo montées à même le trottoir. D’abord quelques unes, puis des bidonvilles entiers. Des clochards un peu partout qui entassaient leurs affaires plus ou moins personnelles.

Les premières minutes, le sage précaire trouvait cela presque charmant ; il se sentait un peu chez lui. Cette pauvreté et ces habitats légers lui étaient une respiration, par rapport à la pression de l’argent qu’il ressentait dans les quartiers plus cossus.

Mais le temps passait, les minutes s’écoulaient, et le bus mangeait les kilomètres, et la misère noire s’épaississait au coeur de Los Angeles. Ce n’est pas la banlieue, mais l’hypercentre de la ville. Une zone décrépite, abandonnée par les services sociaux. Une ville dans la ville, détruite et insondable. Une catastrophe s’était passée ici. Je me croyais en territoire de guerre. Et ça n’en finissait pas.

Je n’avais jamais vu autant de misère entassée, dans une telle continuité urbaine. Il faisait nuit et le sage précaire ne souriait plus du tout. Il était parcouru de frissons. Pourquoi ces gens ne stoppent-ils pas notre bus et ne nous attaquent-ils pas ?

La soirée des poètes

Après quelques jours autour de Los Angeles, j’ai pris la route pour le nord de la Californie. Il est une grande baie, où l’océan Pacifique glisse un orteil. Autour de cette baie, les colons américains ont bati des villes portuaires où ils pouvaient construire des bateaux, accueillir des bateaux, faire partir des bateaux.

La plus connue de ces villes : San Francisco. La plus ouvrière : Oakland. La plus universitaire : Berkeley. La plus googlisée : Mountain View. La plus cybernétique : Palo Alto.

Des amies qui habitent près de Berkeley m’accueillaient chez elles. Une nuit de bus était suffisante pour aller de Los Angeles à la Bay Area.

J’étais invité à une fête d’anniversaire le jour même de mon arrivée à San Francisco. La fatigue due au décalage horaire était augmentée d’un épuisement dû le voyage en car : une nuit passée sur un siège peu confortable, à côté d’un immigrant mexicain qui ronflait.

J’aurais pu ne pas y aller, et me coucher tôt, comme l’aurait fait n’importe qui pour sa première nuit dans la capitale de la coolitude Californienne. Mes amies ne m’obligeaient nullement à y participer. Mais la fête se déroulait chez un poète, et je ne voulais pas manquer l’opportunité de passer une soirée chez un poète.

Ce n’est pas en France qu’on trouverait des gens qui se désignent ainsi. Quand ils le font, c’est justement parce qu’ils sont connus pour autre chose. Mon ami Jean Lambert-Wild, par exemple, dramaturge et metteur en scène, directeur de la Comédie de Caen, se définit comme poète. En Amérique, les poètes écrivent et publient de la poésie. Ils se connaissent et forment une communauté.

Toute la compagnie est serrée dans la cuisine. Ne connaissant personne, je vais me réfugier dans le salon. Une femme est assise sur un fauteuil, et comme personne ne l’accompagne sur le fauteuil jumeau, je m’y assois et initie la conversation.

Pendant toute cette conversation, je ne saurai pas si j’ennuie cette femme ou si c’est elle qui parle naturellement d’une manière traînante. Elle ne comprend pas pourquoi je trouve piquant qu’on se présente comme poète. « Moi-même je suis poète », dit-elle. Elle me pointe du doigt plusieurs individus, qui passent du salon à la cuisine, qui se trouvent être poètes également. « Tout le monde est poète, ici », dit-elle en riant.

Il est possible qu’elle se foute de ma gueule. J’ai trop de sommeil en retard pour en juger.

Juliana a publié des recueils de poèmes expérimentaux qui comptent sur la scène californienne. Car il y a une scène de la poésie, en Californie. Chaque année, elle est invitée en Europe, en Amérique du nord et du sud, pour faire des lectures et donner des conférences. Elle ne croit pas un seul instant qu’en France la poésie soit devenue marginale. Aux Etats-Unis, il y a encore des écrivains qui sont plus connus pour leurs poèmes que pour leurs romans, ce qui n’existe plus en France depuis Louis Aragon.

La grande poètesse finit par me planter là, en prétendant revenir dans une minute. Mes amies viendront de temps en temps parler avec moi sur un des fauteuils du salon que je colonise. Je n’ai pas la force de me lever et de me faire de nouveaux amis. Je ne dois pas être d’une très bonne compagnie, avec ma barbe de sept jours et mon air de Mexicain qui ronfle dans les autocars.

Après un temps assez long où tous les invités, je dis bien tous les invités, étaient dans la cuisine, les gens ont immigré hors de la cuisine, et alors la cuisine s’est retrouvée parfaitement abandonnée. Mon fauteuil du salon est en fait un très bon poste d’observation des mouvements humains. Des migrations massives s’effectuent entre le salon et la terrasse, et entre la cuisine et le salon.

Les filles, qui toutes écrivent de la poésie, se mettent à danser sur du hip hop californien. C’est très émouvant de voir ces jolis corps bouger sur cette musique-là. Elles écrivent ici, participent à un mouvement, une communauté de poètes, et la musique qu’elles écoutent parlent de la Californie du nord.

Je ne saurai dire pourquoi, je suis profondément touché par leurs mouvements de danse. L’une d’entre elles reprend les déhanchements des années 80 (ça, je saurais faire, pensé-je, les paupières lourdes). Une grande blonde joue à l’homme qui encule et fesse une petite blonde, sur des airs de rap mélodieux. Parfois, des garçons se joignent à elles, et ils retournent fumer des joints dehors.

Ces jeunes gens donnent finalement une merveilleuse image de la poésie. C’est ce que je me suis dit avant de m’endormir lamentablement, un verre de whisky à la main.

 

Silicon Valley (6) Public Library

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Saratoga, une petite bourgade de la Silicon Valley, au sud de San Francisco. On imagine les Américains indifférents aux livres, tournés exclusivement vers les nouvelles technologies, et pourtant leurs bibliothèques sont des havres pour les amoureux du livre et de la presse.

On imagine aussi les Américains individualistes et ultra libéraux, et pourtant leurs bibliothèques ont demandé beaucoup d’argent public, et les habitants semblent en faire bon usage. Les salles sont grandes, il y en a beaucoup, et de nombreux habitants viennent y lire, faire des recherches, passer le temps. C’est très étrange.

Saratoga, c’est l’équivalent d’une petite ville rurale du Beaujolais, adossée à des monts et centrée autour du raisin. Une toute petite ville de 30 000 âmes, dont on peut imaginer que la plupart des actifs travaillent soit dans le vin, soit dans les entreprises informatiques de la Silicon Valley. C’est une des villes les plus riches (par tête de pipe) et les plus diplômées du monde. C’est aussi l’une des plus chères.

Je suis frappé par ces bibliothèques construites dans les années 2010, spacieuses, connectées à internet en libre accès, pleines de revues de gauche et de publications de haute tenue. Tout cela ne correspond pas avec l’image de nation fast food qu’on se fait des Américains. La bibliothèque de Saratoga est immense, un parking s’étend devant elle pour accueillir les habitants qui ne se déplacent pas à pied? C’est parce qu’il y avait un parking que je m’y suis arrêté, alors que je revenais, en voiture, d’une promenade en montagne.

Depuis que j’ai découvert la Public Library de Santa Monica (à Los Angeles, donc), je ne rate plus une occasion de me rendre dans une de ces institutions. J’y goûte une paix certaine, et j’ai l’impression de me rapprocher d’une certaine Amérique, plus sociale, moins intéressée par l’argent, et en même temps profitant de l’argent presque infini qui coule dans l’économie locale.

Rendez-vous à Hollywood

Ma grosse voiture de location trouve une place près du Château Marmont, et je ne sais pas dans quel horodateur il faut enfiler les pièces. C’est encore un système à quoi il faut s’acclimater. Au hasard, je mets quelques dollars dans une fente et remonte le boulevard vers la café où j’ai rendez-vous.

Sara m’attend en terrasse. Elle est actrice, mais aussi productrice et réalisatrice à Hollywood. Elle a produit récemment une websérie qui a eu un petit succès, et est en train d’en écrire une nouvelle avec des amis.

Sara est une grande plante, plus grande que moi. Comme tous les gens du « film industry« , elle occupe un emploi alimentaire, au sein du syndicat de la profession. La plupart des agents de cette industrie sont serveurs. Les rôles qu’elle a tenus, et les films qu’elle a réalisés, voire produits, ne lui ont pas rapporté d’argent. A Hollywood, l’immense majorité des travaux effectués le sont à titre bénévole.

Nous mangeons des salades, des fruits et des légumes. Elle n’a qu’une heure à m’offrir, car elle doit retourner au boulot. Je branche mon micro et nous lançons l’interview pour mon reportage radio sur Los Angeles.  Sara représente le monde du cinéma.

Selon elle, c’est un monde extrêmement difficile mais qui n’empêche pas d’être heureux. Les loyers étant ce qu’ils sont, elle connaît beaucoup d’acteurs qui dorment sur des canapés, chez des amis, et qui abandonnent après un an passé à Hollywood. Mais elle, elle dit qu’elle « vit le rêve », du fait même qu’elle travaille dans l’industrie du film. Elle ne s’ennuie jamais car Los Angeles est un endroit où il y a toujous mille choses à faire.

Je lui demande ce qui se cache derrière son nom grec : c’est le  nom d’un homme qui fut son mari pendant deux ans. Le nombre d’Américains qui se marient pour une courte période est étonnant. Sa grand-mère lui a dit qu’elle était irlandaise et qu’un de ces ancêtres aurait été dans le fameux Mayflower, le bateau de pèlerins anglais et hollandais devenu mythique dans l’histoire des Etats-Unis.

Je me demande combien de familles américaines prétendent encore remonter au Mayflower.

Conduire en Californie

Après plusieurs jours de bus et de métro à LA, j’ai craqué : j’ai loué une voiture pour deux ou trois jours. Il me fallait partir de Santa Monica, retrouver une actrice/cinéaste à Hollywood, aller chez Robert dans la lointaine banlieue, faire des choses qui nécessitaient de parcourir des dizaines de kilomètres.

L’agence de location n’avait plus de voiture « premier prix ». Pour le même prix, ils m’ont donné un énorme véhicule blanc, une Dodge qui me donnait un air de gitan richissime.

Je me suis installé et, voyant la boîte à vitesse, je suis retourné à la boutique pour demander une petite formation expresse. Ce fut rapide, en effet. Faire coulisser la manette à D (pour Drive) quand on veut conduire, à R (pour Rear) pour la marche arrière, et N (pour Neutral) pour le point mort. Quand on a terminé, il suffit de recoulisser la manette en haut, à la lettre P (pour Parking) qui fonctionne comme un frein à main.

J’ai alors conduit sur les grandes avenue de Los Angeles, puis sur la magnifique route côtière, et enfin sur les autoroutes à cinq voies, et je dois avouer que c’est un plaisir sans nuance de conduire en Californie.

Sunset Boulevard, Pacific Palisades, Pacific Coast Highway, Malibu Canyon Road, Mullholand Drive, conduire ici, c’est évoluer dans la mythologie de notre culture populaire.

Surtout, conduire ici est infiniment plus doux, plus simple, plus aisé et plus confortable que prendre le bus. Pour aller de Thousand Oaks au Musée d’art moderne, il fallait étudier les systèmes de transports en commun, prendre son mal en patience et être prêt à passer cinq heures dans les bus. Pour faire une route équivalente en voiture, il suffit de regarder l’initnéraire sur Google map, et, quasiment, de laisser la voiture conduire toute seule.

Et on se laisse porter dans des paysages sublimes, des déserts, des montagnes, des canyons, des vallées. Et soudain, l’océan étincelant.

En ville, les rues sont longues, elles sont reconnaissables et nommées de manière très rationnelle. Je suis arrivé à l’heure au café de Hollywood où j’avais mon rendez-vous, alors que je ne connaissais cette ville que depuis trois ou quatre jours.

Si je pouvais dire une chose qui explique pourquoi le transport américain s’est construit autour de la voiture individuelle, je dirais ceci : il est plus facile de se perdre à Nîmes, au Vigan ou à Saint-Basile-de Putois, qu’à Los Angeles.

La jetée de Santa Monica

Quand on parle de Los Angeles, on parle en fait de plusieurs villes, qui constituent une mégapole très étendue et très variée. Santa Monica est, donc, une ville qui jouxte LA, mais qui fait partie de LA, d’une manière analogue à Montreuil par rapport à Paris. Ou Villeurbanne par rapport à Lyon.

Ou Saint-Priest, enfin, vous prenez les villes qui font sens pour vous.

Santa Monica est endroit très plaisant, ouvert sur l’océan Pacifique. Son coeur se situe d’ailleurs sur l’océan : une jetée, ou un ponton. Tout le monde connaît ce lieu sous le nom de « Santa Monica Pier ».

Là-bas, au-dessus des vagues de l’océan, ce devait être un lieu portuaire, qui participait à l’industrie de la pêche ou à tout autre industrie maritime. Très vite, c’est devenu un lieu de promenade et d’amusement.

Les amuseurs les plus nases d’Amérique se sont donnés le mot pour venir travailler sur la jetée de Santa Monica. On y voit de vieux clowns lamentables, des prestidigitateurs qui manipulent des balons d’air, des autos tamponneuses, des montagnes russes qui semblent sorties des années 60.

J’y suis allé avec Steevie, un surfeur né à Hawaii. Je l’interviewe pour un reportage radio. Il m’emmène voir les latinos qui, en contrebas de la jetée, s’adonnent à la pêche à la ligne. Steevie lui-même ne mangerait pas de ces poissons.

Angoisse du matin

A mon arrivée en Amérique, je me réveillais le matin dans un état de malaise et de dégoût insondable. Je dormais bien, sans aucune insomnie, sans cauchemar, puis je me réveillais en assez bonne forme physique, mais torturé par un sentiment de malheur et d’oppressante tristesse.

C’était une torpeur très profonde, un sentiment envahissant qui donnait envie de mourir. L’autre jour, quand j’ai appris que Lou Reed était mort, ma réaction fut de me dire qu’il avait de la chance. Je suppose que c’est ce que vivent les gens atteints de dépression nerveuse.

Comment est-ce possible que je ressente une telle détresse alors même que je suis en voyage, ce que j’aime par-dessus tout, et que je réalise un de mes rêves, celui de découvrir l’Amérique ? Il suffit d’ailleurs de quelques instants pour que l’angoisse se dissipe. Il suffit de la moindre activité pour que mes idées se remettent en place.

Je mets ces sautes d’angoisse sur le compte du décalage horaire, qui détraque profondément les équilibres internes.

Je m’empresse de prendre tout cela en notes avant que l’angoisse disparaisse. Bientôt il n’y paraîtra plus rien et j’oublierai jusqu’au souvenir de ces matins blêmes.

Robert, le gentleman

J’ai quitté il y a peu la superbe maison de banlieue de Rob, un Anglais nord-irlandais expatrié en Californie. Cet homme est la quintessence de ce qu’on entend par « gentleman ».

Avec le football, Henry Purcell et les Monty Pythons, le concept de gentleman est le plus grand apport des Anglais à la civilisation européenne. Un équilibre savant de chaleur humaine, de générosité, de distance polie, de respect fanatique pour la vie privée, de retenue et d’humour. Un mélange de modération et de passion, qui fait du gentleman, non un homme tiède, mais un aventurier téméraire qui ne cherche pas à se la raconter.

Le gentleman est un homme passionnant qui préfère écouter les autres plutôt que parler de lui. Il ne se limite pas à être poli, il sait aussi être intéressant et chaleureux.

Robert m’a invité à  venir chez lui alors qu’il ne me connaissait pas. J’étais seulement un ami de ses parents, que j’ai connus à Belfast, et revus dans les Cévennes. Par solidarité familiale, Robert m’a donc ouvert la porte de sa maison pour autant de temps que je le souhaitais. J’ai essayé de ne pas abuser de sa gentillesse, et pour cela suis parti avant la date prévue. Il est des gentillesses qui sont si désarmantes que le sage précaire les trouve incandescentes.

Il est venu me chercher à l’aéroport de Los Angeles et m’a emmené dîner avec ses amis, dans un des restaurants bio de la plage de Venice. J’ai pris un Burger d’agneau. Quelques jours plus tard, il m’a conduit, avec d’autres amis, au concert du supergroup Atoms for Peace, à Santa Barbara.

(Un supergroup, c’est un groupe formé par des membres de groupes déjà connus ; en l’occurrence il s’agissait du chanteur de Radiohead et du bassiste des Red Hot Chilli Pepper.) (Et Santa Barbara, c’est une ville balnéaire à une heure, au nord de LA, et non le titre d’un soap opera.)

Robert vit dans une grande maison, dans une ville de banlieue de Los Angeles. Le nom de sa bourgade est beau comme un mythe : Thousand Oaks (mille chênes). On imagine tout de suite des tribus amérindiennes y fumer le calumet. Les colons européens y ont fait pousser une ville de lotissements et de centres commerciaux extérieurs. Des maisons hors de prix, construites à la va vite, et que le moindre ouragan fera voler en éclats.

Ingénieur dans une grande entreprise de haute technologie, Robert s’est rendu indispensable et s’est vu offrir un job dans la capitale du XXe siècle. Il a choisi cette maison pour une raison étonnante : le sol est couvert de moquette, ce qui est préférable pour ses chiens.

Tous les matins et tous les soirs, les deux chiens (un labrador et un bâtard) sautent dans le coffre de la voiture et vont s’amuser dans un « dog park », à quelques centaines de mètres de la maison. En bordure d’autoroute, dans un lieu trop bruyant pour les humains, la municipalité a cerné par une grille un territoire double, pour les chiens assez gros d’un côté, et pour les chiens tout petits de l’autre. On y croise de magnifiques chiens de race, des dalmatiens, des levriers, des bergers blancs, et autres saint-bernard (celui-ci je l’invente, mais il me fallait un nom de race, et je n’en connnais pas tant que cela).

La communauté des amoureux des chiens se rencontrent ici, et taillent des bavette de gentlemen en atttendant que leurs animaux aient terminé de se renifler le cul.

Et c’est ainsi que se déroule la vie de Robert, au soleil de la Californie, entre ses amis, sa chère et tendre, et ses chiens, dont il sait apprécier les moindres nuances psychologiques.

Jim

Jim est un chauffeur de bus. Cheveux blancs, il est encore très bel homme, grand et souriant.

Il s’occupe de la ligne verte, la n°2, qui fait le tour de Thousand Oaks, une ville de banlieue huppée de Los Angeles. Dans son véhicule, se croisent les vieilles dames avec qui Jim discute et rigole. Il est très serviable et fait son travail avec une grande conscience professionnelle.

Il n’est chauffeur que depuis deux ans. Son vrai métier c’est ingénieur. Il sort une carte de visite qu’il me tend : « JSC Engineering, Inc. », dont il est le président. Cette compagnie a un autre nom : « Droptail », et entre les deux noms, une ligne explicative succinte : « Innovative Performance Controllers ». Autant dire que je n’ai aucune idée de ce dont il est question. Jim m’explique un peu, il dit qu’il est un inventeur, mais je ne saurais pas dire ce qu’il a inventé.

Son entreprise a souffert de la crise, dans les années 2010. Il a dû trouver un job alimentaire. Il est donc devenu chauffeur, et il confesse en être heureux. Je ne crois sincère : autant certains Américains se forcent à paraître optimistes et positifs, autant Jim est authentiquement heureux d’avoir une occupation routinière et rassurante. Il me parle avec confiance et calme. Il n’y a aucune aigreur dans sa voix et dans son visage. Dans une culture où l’on a la hantise de l’échec, où lê rêve de réussite préside à toute production imaginaire, le premier pas du succès est d’être dajà satisfait de sa situation présente. Jim garde confiance dans la vie et dans sa capacité à rebondir.

Etre chauffeur lui plaît car il développe un lien affectueux avec la communauté. Ingénieur, c’est plus rémunérateur et plus prestigieux, cela demande plus de compétences, mais le métier de chauffeur donne plus d’opportunités de communication, et apporte plus de chaleur humaine.

Plus tard, il me confie qu’il aimerait aller en Irlande, s’installer là-bas et peut-être trouver une femme. Un de ses grands-pères était irlandais, grâce à quoi il possède lui-même un passeport irlandais, comme des millions d’Américains et d’Australiens. Ce qui le fait rêver en Irlande, par dessus tout, c’est une population « haute en couleur, et moins obsédée par l’argent » que les Américains.

Je suis touché par cette réflexion, et c’est elle qui m’a poussé à écrire sur Jim. D’abord son illusion sur le Irlandais, qu’il imagine modestes et purs de toute cupidité. Ensuite et surtout, la fatigue face à la course à l’argent. Jim, comme tant d’autres, en ont plein le dos de cette pression constante, qui rend la vie insupportable.

Les piétons de Los Angeles

Il est ironique que mes premiers pas aux Etats-Unis furent dans la ville où l’on ne peut pas marcher.

Los Angeles, tout le monde le clame, n’est pas fait pour les piétons. La chanson le reprend dans son refrain : « Nobody walks in LA« . D’où l’idée de m’intéresser justement à celles et ceux qui n’ont pas de voiture.

L’ami qui m’héberge habite dans une lointaine banlieue, donc il était intéressant de se débrouiller avec les transports en commun. Je demandais autour de moi, dans les magasins, personne ne savait. Il semblait que les êtres humains avaient tous une automobile. Ils avaient entendu parler de bus, de trains et de métropolitains, mais cela ne les concernait pas directement.

Je ne sais plus comment j’ai fait pour trouver mes renseignements. Internet, sans doute. Un arrêt de bus se trouve tout près de la maison, où passe un bus qui peut vous mener à la gare routière de la ville, d’où un autre bus pourra vous conduire à une autre gare, puis encore une autre gare et encore une autre, pour vous retrouver à l’endroit désiré de Los Angeles.

En Europe et en Asie, attendre et prendre le bus m’ennuient tellement que je me déplace à vélo la plupart du temps. Ici, dans la culture de la voiture, prendre le bus devient grisant, excitant à bien des égards.

D’abord c’est compliqué. Ces sont des systèmes de pensée à part. Il faut étudier la chose, jongler avec des brochures, comprendre qu’il y a plusieurs compagnies, plusieurs systèmes, plusieurs logiques. Intellectuellement, c’est assez stimulant. Réussir à se rendre d’un point A à un point B apporte une réelle satisfaction d’ordre narcissique. On y est arrivé et on n’en est pas peu fier.

C’est tellement complexe que les compagnies de bus proposent des cours pour se familiariser avec la technique. La brochure le stipule : « Prendre le bus pour la première fois peut être intimidant« , d’où la nécessité d’une session de cours intensifs, adaptée à l’âge et au niveau de l’usager désireux d’en savoir davantage.

Ensuite, les bus sont des lieux passionnants à observer. On y voit des vieux, des handicapés, des femmes de ménage latinas, des gens qui n’ont plus de permis, des gens qui n’en ont jamais eu. Peut-être aussi des gens qui prennent le bus par choix environnemental.

Une dame de Salvador m’a parlé pendant tout un trajet. Elle est divorcée, ses deux enfants sont grands et mariés quelque part aux Etats-Unis, elle fait des ménages dans les banlieues huppées et elle retourne chez elle dans le sud de LA.

Un Latino lit le Los Angeles Times (très bon journal) un crayon à la main, et souligne des mots, met des croix un peu partout. Sans doute apprend-il l’anglais par ce moyen, pendant ces longs trajets qui le mènent à ses chantiers d’ouvrier en bâtiment.

Beaucoup de gens dorment. Peut-être sont-ils sous le coup du décalage horaire, comme moi. Car mes yeux commencent à me bruler vers 4 ou 5 heures de l’après-midi.