Un titre pour mes lettres brésiliennes

Et puisque j’en suis à demander de l’aide à la communauté des lecteurs, ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Je voudrais un titre, un beau titre pour cette correspondance de voyage. Pour savoir de quoi il s’agit, prière de lire le billet précédent.

Voici quelques essais qui ne me satisfont pas :

Lettres brésiliennes

Correspondance brésilienne

Le Brésil pour aider mon père à mourir

Mon cher papa. Lettres d’un voyageur à son père

Voyager pour mourir

Voyager et Mourir. Courrier du Brésil

Terminal samba

L’idéal, ce serait quelque chose de beau et de rigolo. Un titre qui fasse comprendre d’emblée de quoi il retourne, mais qui fasse sourire en même temps. Je ne sais pas pourquoi, je sens qu’en cette occurrence le titre va jouer un grand rôle.

Quelqu’un a-t-il une idée ?

Nouveaux explorateurs et vieilles ficelles

Série de documentaires diffusée sur Canal + depuis 2007, Les Nouveaux explorateurs jouit de l’impunité habituelle des productions liées au voyage. C’est un phénomène curieux : dès qu’on voyage et qu’on relate ses aventures, on devient inattaquable dans les médias. Pourtant, le récit de voyage est un champ de création qu’il faut regarder avec autant de sens critique que tous les autres genres narratifs.

Qu’on me pardonne une légère immodestie, ce blog est un des rares espaces où sont critiqués des voyageurs. Au risque de me faire durement tancé, La Précarité du sage a critiqué Michel Le Bris, la « littérature voyageuse », Christophe Ono-Dit-Bio, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson. Cela m’a valu des volées de bois vert, dont je ne me plains pas. Paradoxalement, on me reproche aussi de dire trop de bien de certains écrivains et plasticiens du voyage : Jean Rolin, Chantal Thomas, Antonin Potoski, Caroline Riegel, Jean-Paul Kauffmann, Raymond Depardon, Catherine Cusset ou Bruce Bégout.

Ce n’est pas que les uns seraient nuls et les autres parfaits, mais il existe une ligne de fracture assez profonde dans la manière d’aborder le voyage depuis la deuxième guerre mondiale. Ceux dont je fais l’éloge savent que le monde a changé, qu’on ne peut plus découvrir le monde comme les anciens explorateurs. Ils explorent donc les banlieues, les bretelles d’autoroutes, les forêts et les fleuves avec prosaïsme et humour.

Ceux que je critique ne manquent pas forcément de talent, mais ils prétendent être des baroudeurs de la même trempe que les grands aventuriers des années 1930, ou imitent un peu bêtement les orientalistes du XIXe siècle. Ils s’autoproclament « explorateurs ». Ceux produits par Canal + mentent d’ailleurs effrontément : ils prétendent nous présenter des peuples indigènes purs de toute acculturation, alors même qu’ils communiquent en anglais, et qu’ils exhibent des costumes traditionnels au sein de réserves d’autochtones subventionnées, et habilitées à recevoir la visite de caméras.

La Nouvelle exploratrice de l’émission, dont j’ai oublié la date de diffusion, traverse le Brésil avec ce sentiment d’impunité : les tribus se laissent photographier en regardant ailleurs, et notre télévision nous vend cela pour de l’aventure nouvelle. Il ne s’agit pourtant que des mêmes vieilles ficelles des images prises par les explorateurs dominateurs, supérieurs, protégés par des puissances colonisatrices.

Deux jeunes écrivains aux antipodes : Julien Blanc-Gras et Blaise Hofmann

Marquises de Blaise Hofmann

En lisant Les Marquises, de Blaise Hofmann, je pense constamment à un autre écrivain de voyage, Julien Blanc-Gras.

Ou plutôt, je pense à un récit spécifique de Blanc-Gras, publié en 2013 : Paradis avant liquidation (Au Diable Vauvert éd.). Les deux livres décrivent la vie et l’histoire d’îles lointaines où il ne fait pas forcément bon vivre, mais qui ont incarné, chacune à leur manière, l’image du paradis. D’un côté les Marquises, qui renvoient aux peintures sauvages de Gauguin et à la voix de Brel. De l’autre les îles Karabati, dans l’océan Pacifique, c’est-à-dire la carte postale du lagon et des cocotiers.

De ce point de vue (le paradis qui est devenu un enfer), le récit de Julien Blanc-Gras est plus convaincant, car il adopte cette question comme axe de narration. Chapitre après chapitre, le lecteur est atterré devant ce qui devrait être un territoire de bonheur simple, et qui se révèle un cloaque abominable.

Blaise Hofmann, lui, ne prétend pas dire la même chose. C’est d’ailleurs un peu le problème de son livre : Les Marquises (Zoé, 2014) n’a pas d’angle d’attaque particulier, il consiste en une narration plaisante et intéressante d’un séjour aux Marquises, sans plus. On passe de personnages en personnages, d’un lieu à l’autre, sans raison apparente, en dehors du fait que l’auteur a bel et bien rencontré ces gens et visité ces lieux.

Je n’aime pas donner de leçons, et je ne juge pas la qualité littéraire du livre d’Hofmann. Ce que j’écris là est seulement une impression de lecture, due au télescopage de deux livres qui sont parus presque en même temps. Si je me permets de dire ce qui est bon et ce qui ne va pas à mes yeux, c’est uniquement pour lancer une réflexion ; je me parle à moi-même, comme dirait Montaigne, et ne cherche aucunement à prescrire quoi que ce soit.

Le récit de voyage est un genre protéiforme et monstrueux, il peut s’adapter à tout. Il n’y a pas de règles auxquelles il faudrait obéir. On fait ce qu’on veut dans le récit de voyage et c’est très bien comme ça. Mais si l’on veut, ce qui est mon cas, que ce genre gagne les lettres de noblesse qu’il mérite, il faudrait peut-être structurer nos récits en leur donnant un axe, un angle ou une problématique. Qu’il y ait un projet de départ, quelque chose comme ça. Celui qui excelle à cela, c’est évidemment Jean Rolin, mais on me reproche de trop parler de Jean Rolin, alors je ferme ma bouche.

On sent qu’Hofmann ne veut pas choisir, car il ne veut rien délaisser. Qu’il veut parler de tout, et qu’il ménage, en quelque sorte, la chèvre et le chou. Le quotidien et les légendes, la nature et les profils Facebook, le renouveau culturel et les poulets aux hormones. Il est vrai que tout cela existe, mais l’impression laissée, à la lecture, est celle d’un témoin qui coche les cases de tout ce qui est important à dire, alors qu’un écrivain devrait nous emporter dans un voyage dont il est le capitaine.

Cette même indécision se retrouve à la quatrième de couverture, quand l’éditeur et l’auteur cherchent à qualifier le ton du livre : « C’est un carnet de route plein d’autodérision, un regard empathique, curieux, critique et généreux ». C’est un peu tout ça à la fois, et pour le coup, aucune de ces postures stylistiques et/ou éthiques ne s’impose.

Une scène m’a beaucoup intéressé, dans Marquises. Le narrateur assiste à un festival de danse traditionnelle, et publie sur son blog les petits reportages qu’il en retire. Grâce aux réseaux sociaux, son blog est lu dans son pays natal, la Suisse, mais aussi par des gens concernés, des Marquisiens furibards. Le billet de blog reçoit des commentaires injurieux et virulents. On l’accuse de ne rien comprendre, d’être un touriste dédaigneux qui juge du haut d’un mauvais complexe de supériorité. L’auteur du livre, et du blog, est évidemment très emmerdé : « Je reçois ma première baffe virtuelle. Virtuelle et anonyme ». Hofmann a raison de dire que les écrivains d’autrefois ne pouvaient pas connaître ce genre de déconvenue, car alors, on écrivait au retour, et exclusivement pour les compatriotes. On se foutait pas mal de savoir ce que ressentait les gens du pays visité.

Cela pourrait introduire à de nombreux sujets de réflexion passionnants, compte tenu des moyens actuels du voyage, de la présence d’internet, de la relative immédiateté que proposent les blogs et les réseaux sociaux. Chemin faisant, c’est effectivement le statut de l’écrivain, du récit de voyage et de sa réception, qui est mis en question. Malheureusement, Blaise Hofmann fait son mea culpa et passe à autre chose. J’aurais aimé qu’il développe, surtout parce que j’ai vécu des histoires similaires, soit avec des lecteurs chinois, soit avec les néo-hippies du festival du Souffle du rêve. Cela aurait pu être une manière d’approche : les marquises connectées, le voyage virtuel, la cyber-écriture et les paysages redéfinis par les nouvelles technologies.

Blanc-Gras paradis

A l’inverse, Julien Blanc-Gras a abordé les îles Kiribati avec un angle d’attaque précis. Comme ces îles vont bientôt disparaître sous la mer, à cause du changement climatique, ce voyage est une sorte de dernier relevé avant disparition. Paradis, avant « liquidation ». Avec les deux sens, drolatiques et tragiques, du mot liquidation : dissolution d’une entreprise, et noyade dans un liquide hostile. L’océan aux couleurs turquoises devient un monstre pollué et toxique qui va tout recouvrir et tout avaler.

La différence entre ces deux auteurs est peut-être que l’un est grand reporter. Blanc-Gras a signé, notamment, quelques reportages pour le magazine M du Monde. Il a peut-être développé l’art et la manière de raconter des choses en fonction d’une question et de s’y tenir. Blaise Hofmann, lui, s’inscrit dans la tradition des écrivains marcheurs, qui écrit un livre comme une promenade, avec un souci du rythme et des détails ; sauf qu’une promenade, par définition, choisit un itinéraire, une route, qui laisse de côté le territoire qui n’est pas traversé, et que Marquises s’occupe de tout un territoire.

Ils sont allés aux antipodes, et ils sont un peu aux antipodes l’un de l’autre.

Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

De passage à Paris pour quelques jours rapides, je me suis trouvé, un matin, à l’église Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Sur la droite, une fameuse chapelle où se trouvent de grandes fresques peintes par Delacroix. La plus belle, la plus étrange, représente un homme baraqué, torse nu, qui lutte contre un ange aux ailes immenses.

Je me suis assis et je me suis laissé prendre par les images, l’ambiance. J’ai écrit à une femme chérie que j’appelle souvent « mon ange », lui ai envoyé une photo de la scène de la lutte avec l’ange. Elle a répondu : « On dirait des Grecs. »

C’est vrai, Delacroix a peint le mythe biblique avec une sensibilité méditerranéenne, ses personnages ont une position de lutte gréco-romaine.

C’est un livre de Jean-Paul Kauffmann qui m’a conduit ici. La Lutte avec l’ange, publié à La Table Ronde en 2001. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est « un livre sur l’origine, la trace, le Mal. » Vaste programme. Je n’ai pas encore lu ce texte mais c’est justement pour m’y préparer que j’ai voulu m’imprégner par avance de l’église et de ses peintures. Il pleuvait sur Paris ce jour-là. J’écrivis un SMS à un oncle pour déjeuner avec lui, il ne répondait pas. Fatigué, les traits tirés, je sortais de l’église pour aller boire un café. Dans la rue Férou, je m’arrêtais pour lire la totalité du Bateau ivre, de Rimbaud, peint sur un long mur aveugle. Encore une fois, j’ai trouvé ça beau mais pas toujours convaincant. J’ai toujours le même problème avec Rimbaud.

Il y a un écrivain, par contre, qui ne me déçoit jamais, c’est Jean-Paul Kauffmann. Je n’ai pas encore lu La Lutte avec l’ange, mais je l’ai acheté et je me le garde au chaud, avec la tendre excitation de celui qui attend le bon moment pour savourer un festin à sa juste valeur. Pour moi, pour mes papilles gustatives, tout livre de Kauffmann est un festin. Personne n’écrit comme lui sur les saveurs et les odeurs. Il sait parler du vin de manière inspirée et enivrante. Ses voyages à Bordeaux et en Champagne, réédités récemment en poche, en témoignent. Dans tous ses récits, il y a des vins et des dégustations tranquilles, seul ou accompagné. Sa capacité à parler des saveurs, il l’applique aux paysages, au vent, aux ambiances. C’est pourquoi son récit de randonnée le long de la Marne est si bon : un vieux fleuve de plaine est le paysage idéal pour développer une expression rigoureuse et imagée. Une « couleur de havane », des « odeurs de mortier », « un mélange frais et acide de chaux éteinte », il faut la trouver cette odeur-là.

9782213654713-XQuelquefois, écrit-il, la Marne sent fort, mais comme un corps qui a transpiré après l’effort, et les mots choisis sont impayables : « Quelque chose d’actif et de remuant qui, sur son passage, aspire aussi le cru et le fermenté, le putride et le végétal. » Et dans d’autres paysages, comme les landes de La Maison du retour, il a une façon de parler des arbres, de leur odeur et de leur mouvement dans le vent, qui est extraordinaire. Il sait rendre les sensations. Il transcrit les émotions muettes qui sont dues aux sensations physiques. En ceci, Kauffmann est le plus grand sensualiste français.

Tout le monde se souvient de l’otage Jean-Paul Kauffmann. Quand j’étais petit, je voyais son visage à la télé, sans comprendre qu’il était otage au Liban. C’est après sa libération qu’il a écrit ses plus grands livres. Des récits de voyage qui ont tous plusieurs choses en commun : territoire éloigné du centre, solitude, confins, sensations pures, pourrissement de la matière, mémoire et histoire. Nul doute que ces thématiques trouvent leur origine dans l’expérience traumatisante de l’enfermement et de la condition d’otage, qu’il a connue de 1985 à 1988.

J’aime voyager avec Kauffmann dans des territoires qui ne m’avaient jamais inspiré le moindre désir de voyager : les îles Kerguelen (1993), l’île de Sainte-Hélène (1997), les Landes (2007) la Lettonie teutonne (2009), les rives de la Marne (2013). On reconnaît un grand écrivain voyageur à sa capacité de rendre à la fois la banalité et la force singulière d’une terre qui n’intéressait personne avant lui.

Je ne sais pas encore de quoi va parler La Lutte avec l’ange, mais j’aime imaginer. Je garde pour moi mes prévisions, mes prédictions, mes pronostics. J’écris dans ma tête mon propre Lutte avec l’ange en procédant à des allers-retours entre l’histoire et le temps présent, l’époque de Delacroix et l’église d’aujourd’hui. Les messes célébrées presque en cachette, de l’autre côté du choeur, lieu de rencontre de la communauté antillaise, et le quartier rempli de librairies pieuses. Et au milieu de tout cela, le combat atroce et épuisant, contre une force infiniment supérieure, un combat qui dure toute la nuit, à l’issue duquel Dieu bénit le combattant :

« On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et contre les hommes, et tu l’as emporté. » Genèse, XXXII, 22-23.

Lettres à mon père

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Je suis sur le point de terminer mon périple américain. J’étais parti pour dix ans, j’aurai tenu quelques mois.

Au moment de quitter la Californie pour m’envoler au Brésil, des nouvelles alarmantes me sont parvenues concernant mon père. Son état de santé s’était aggravé soudainement, je devais me préparer à rentrer d’un moment à l’autre.

Je suis quand même allé au Brésil, et là, lors de mes premiers jours à Rio de Janeiro, entre les mails reçus et envoyés, où les nouvelles étaient souvent contradictoires, je me demandais ce que je devais faire.

Rentrer immédiatement ? Mais je craignais que cela donne un signal épouvantable, un caractère d’urgence que, peut-être, j’étais le seul à ressentir. Car personne ne me disait qu’il fallait que je rentre. Et puis mon retour inopiné aurait pu causer du tracas et de l’encombrement à mes proches.

Je me promenais à Rio en pensant à mon père. Il y a de pires endroits pour penser à son père, surtout quand il fait un froid sibérien en France, et qu’une amie vous accueille dans un appartement d’Ipanéma, à une minute et demie de la plus belle plage de Rio.

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Le matin, avant le café, j’allais courir sur la plage, barboter dans l’océan atlantique, puis seulement je passais du temps sur internet, au café, pour aller aux nouvelles.

Ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai su ce que je pouvais faire pour aider mon père. Lui écrire pour lui parler du Brésil. Essayer de le faire voyager un peu. Tâcher de le distraire, et, pourquoi pas, de le faire sourire en racontant des bêtises.

La seule chose pour laquelle je pouvais, à la rigueur, servir à quelque chose, c’était d’essayer de faire un récit de voyage balsamique. Ce que je voyais, ce que je ressentais, les idées qui me venaient, je mettais tout cela en forme pour mon père, pour faire entrer dans sa chambre d’hôpital un peu du vent océanique qui soufflait langoureusement sur Rio.

Mon père est un voyageur, et je pensais qu’il préférerait me savoir en voyage qu’à l’hôpital. Et puis, on le sait, il a beaucoup aimé l’Afrique. Les pages qu’il a écrites sur sa vie, que j’ai archivées sur ce blog, sont pleines de nostalgie pour sa vie africaine. Alors, je pensais, le Brésil, c’est tropical, c’est un peu africain aussi, cela pourra lui plaire…

J’allais partir de Rio pour le Nord-est, l’état de Bahia et de Pernambouc. J’allais ensuite passer une semaine à Brasilia, la capitale située au centre du pays, avant de retourner à Rio. Cela faisait une boucle dans le paysage qui pouvait être distrayante.

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Tous les jours, j’écrivais à mon père, et quand je le pouvais, quand j’avais un accès à l’internet, je lui envoyais des mails. Ma mère imprimait ces lettres et allait les lui lire à l’hôpital. C’est tout ce que j’ai trouvé pour me rendre utile.

C’est aussi la raison pour laquelle ce blog n’a pas été très vivant ces dernières semaines, mis à part les excellents débats sur la prostitution qui m’ont réjouis. Voilà enfin pourquoi je ne vous dirai rien du Brésil. Pour moi, le Brésil, c’est une communication privée, une confidence de fils à père.

D’autres ont fait des choses analogues avant moi. Bernard Giraudeau a écrit un livre qui avait pour but de faire voyager un ami handicapé. Y a-t-il d’autres tentatives de ce genre ? Je me demande si ce n’est pas un sous-genre du récit de voyage. Je n’ai pas lu le livre de Giraudeau, mais je le lirai dès mon retour en France, car je suis curieux de savoir comment il s’y est pris.

Du déclin des librairies

Faut-il acheter ses livres sur internet ou faut-il soutenir les librairies indépendantes ? Fréquemment, les amoureux du livre disent préférer les vraies boutiques, où de vrais libraires rencontrent de vrais lecteurs.

Il est vrai que ça a son charme, tous ces « vrais » mis bout à bout, ça donne l’impression de vivre dans la réalité, la vérité, la concrétude.

Or, cela me paraît un peu court comme argument. Loin de moi l’idée de nier l’importance qu’ont les librairies indépendantes dans nos villes, et d’amoindrir ce qu’elles apportent de dynamisme ou de culture à nos rues. Mais compte tenu qu’elles ne peuvent rivaliser avec les stocks infinis des librairies en  ligne, les vraies boutiques et les vrais commerçants doivent apporter quelque chose de plus à leur service, un supplément d’humanité, d’échanges et de rencontres. Si elles se limitent à poser des bouquins sur des tables et à attendre le client, nul doute qu’elles vont fermer les unes après les autres.

Dans la petite ville du Vigan, la librairie du Pouzadou est une petite institution qui résiste. Elle joue crânement son rôle de commerce de proximité. Elle jouit donc d’une position assez privilégiée par rapport à celles qui sont mal placées, mal connues, mal desservies. Et pourtant elle incarne à sa façon le déclin inévitable de la librairie indépendante.

On se souvient que l’employé du Pouzadou avait refusé de commander des exemplaires de mon livre sur les Travellers irlandais, au motif qu’ils ne se vendraient pas. Finalement, il en a commandé, mais longtemps après le moment où un certain buzz entourait mon livre. Si bien qu’une dizaine d’exemplaires ont été vendus sur la ville, mais indépendamment de la librairie indépendante. Plusieurs personnes l’ont même acheté sur internet…

L’autre jour, je fais un tour à la librairie pour renifler un peu la rentrée littéraire. Je vois une pile de mes Voyage au pays des Travellers, invendus, embarrassants et encombrants. Je m’adresse à la dame qui tient la caisse et lui exprime ma confusion. Pour écouler ce stock, je fais offre de service. « Si je peux être utile à quelque chose… » Elle propose une séance de signatures. Bonne idée. À mon avis, tout le monde doit un peu mouiller sa chemise pour vendre cette marchandise fragile qu’est le livre. Les auteurs aussi. Alors, aller au mastic, faire le bonimenteur, vendre mes livres à la criée pour aider une petite librairie, je suis d’accord.

Il se trouve qu’en plus, la semaine suivante, un festival de littérature de voyage se tiendra dans le centre-ville. Nous pensons que cela pourrait être l’occasion d’attirer l’attention du lectorat sur cet ouvrage de voyage ethnographique en Irlande.

Ce matin, je viens aux nouvelles. Les employés s’en sont parlé et ont pris la décision de ne pas organiser cette séance de signatures. Ils préfèrent renvoyer les quatre livres chez le diffuseur, au motif qu’ « on en vendra peut-être aucun ».

Ils ont des livres à vendre, et un auteur sous la main qui est prêt à s’investir et ils font le choix de ne même pas essayer. Ils avaient l’opportunité de proposer à leur clientèle une rencontre, un événement humain, ils préfèrent s’en passer. Il paraît que la librairie indépendante apporte un supplément d’âme que ne peut fournir la librairie en ligne. Encore faudrait-il que les libraires eux-mêmes aient envie de jouer ce jeux-là.

Je n’insiste pas car j’avoue que cela me dispense de rester assis derrière un stand des heures durant. J’insiste d’autant moins que la libraire me dit d’un ton désolé que mon livre, désormais, « c’est de l’histoire ancienne ». Je déglutis comme je peux et tâche de garder le sourire. Un peu humilié, je réponds que même pour moi c’est de l’histoire ancienne, car je suis sur d’autres projets. Naturellement, je n’y crois pas une seconde. Pourquoi écrirait-on, et pourquoi lirait-on des livres, si nous pensions qu’ils se périmaient comme des yaourts ?

Savez-vous pour qui mon livre n’est pas de l’histoire ancienne ?

Amazon.

Les « vagabonds métaphysiques » du Figaro

Le vendredi, j’aime bien acheter Le Monde, pour son supplément littéraire qui s’est franchement amélioré depuis peu. Le Jeudi, c’est le jour du supplément littéraire du Figaro, et si je l’achète moins, il m’arrive de le lire quand, d’aventure, je me trouve dans une commune dotée de marchands de journaux. Vivre en France, selon moi, c’est aussi lire la presse française, et particulièrement, suivre l’actualité littéraire.

Le dossier du dernier Figaro littéraire, donc, a tout pour m’intéresser. Il est consacré à la littérature du voyage, avec en première page une grande photo de Thomas Goisque montrant Sylvain Tesson, au bord du lac Baïkal, sautant par-dessus une rivière ou une craquelure dans le lac glacé. La photo est malheureusement annonciatrice de la relative faiblesse du dossier : contemplé par ses deux jolis chiens à l’arrière plan, Tesson porte la barbe et une écharpe négligemment passée autour du cou, une casquette vissée sur le crâne et une paire de jumelles sur le côté. Chaussures de marche légères et gants, son sac à dos ne l’empêche pas d’évoluer dans les airs. Les bras écartés vers l’avant, l’écrivain voyageur fait à la fois figure d’oiseau et d’enfant qui tend les bras vers un nouveau monde. Le visage est impassible, concentré, des rides sur le front marquent le souci de l’aventurier quant à l’endroit où il posera son pied.

(Goisque et Tesson ont fait plusieurs livres ensemble, dont un qui m’avait intéressé, le long des pipe lines de pétrole en Asie centrale. Les deux aventuriers lient leur carrière et s’entraident : le photographe profite de la célébrité de l’auteur pour se faire financer des voyages et obtenir des débouchés éditoriaux, tandis que l’écrivain s’offre, grâce à la présence d’un ami plasticien, une galerie de portraits qui contribuent à ériger une sorte de légende autour de sa personne. La parution, l’année dernière, de Sibérie chérie, un livre de photos et d’aquarelles des deux amis accompagnés d’un troisième compère, à la suite du grand succès de librairie Dans les forêts de Sibérie, participait de cette auto-mythologie des voyageurs.)

Qu’en est-il, alors, du « dossier » sur les nouveaux aventuriers ? En quoi sont-ils nouveaux, d’ailleurs ? En une phrase, la couverture du Figaro littéraire le dit : « Il n’y a plus de contrées à découvrir. Désormais, les voyages au loin se font aussi en profondeur. » Le constat date maintenant d’une bonne centaine d’années. Victor Segalen le disait au début du siècle, Valery et Michaux le disaient dans les années 1920, le Figaro littéraire n’impressionne pas le lecteur cévenol par son sens de l’innovation théorique !

En fait de « dossier », une double page  composée d’un article principal de Sébastien Lapaque, d’une minuscule interview de Jean-Christophe Rufin, de trois courtes critiques de parutions récentes et de quelques brèves qui coiffent la double page. Ces brèves donnent un paragraphe d’introduction, un chiffre, une citation, et trois titres de parutions récentes. Le chiffre, c’est le nombre de visiteurs au festival « Etonnants voyageurs » (60 000 personnes), la citation parle de l’aventure, affirmant qu’elle « ne sert à rien » et que c’est là sa beauté. La phrase d’introduction, enfin, va un peu plus loin que la banalité affichée en page de couverture :

Quelques écrivains français donnent un nouveau visage au récit de voyage. Ces globe-trotteurs ne sont pas en quête d’exploits. Vagabonds lettrés, ils aiment mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de que furent leurs émerveillements mais aussi leurs colères. 

Là encore, le fait que le récit de voyage ne cherche plus sa valeur dans l’exploit, c’est une antienne que l’on rabâche depuis plus d’un siècle. Quand les auteurs, les lecteurs et les critiques vont-ils s’en rendre compte, et quitter cette idée reçue selon laquelle le récit de voyage est, par essence, un ramassis de racontars héroïques et auto satisfaits ? A cause de cette erreur de perspective, due à une ignorance de départ, les bons récits de voyage sont constamment accompagnés de remarques du type : « C’est bien plus qu’un simple récit de voyage », ou même : « contrairement aux apparences, ce n’est pas un récit de voyage », tant il est vrai que le genre a perdu toutes ses lettres de noblesse au cours du XXe siècle.

Deuxième cliché, le terme même de « vagabonds ». Après son occurrence dans le petit paragraphe d’introduction, on en trouve une seconde dans le chapeau de l’article : « Nos globes-trotteurs parcourent le monde en vagabonds métaphysiques et cultivés. » Pourquoi user d’un mot aussi galvaudé ? Ces écrivains voyageurs sont d’ailleurs tout sauf des vagabonds. Ils sont des entrepreneurs, ils travaillent, ils font des projets, ils savent trouver des financements, ils ont des réseaux…  Ils n’ont rien d’errants rêveurs.

Vient alors la thèse de l’article : il existerait une « spécificité » française du récit de voyage qui consiste à abandonner l’exploit pour produire des « aventuriers métaphysiques et des vagabonds instruits ». En quoi sont-ils métaphysiques ? On ne le saura pas. En quoi sont-ils instruits ? En ceci qu’ « ils aiment mettre leur pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de ce que furent leurs émerveillements (et leurs colères). » De quelles colères parle-t-on ? On ne le saura pas non plus. Et de citer le dernier livre de Sébastien Courtois, au titre banal et étonnamment naïf, Éloge du voyage. Sur les traces d’Arthur Rimbaud.

Le journaliste aurait pu en effet rappeler d’autres récits de ce type qui, depuis vingt ans au moins, montre que c’est devenu un sous-genre en soi, avec le récit d’Olivier Weber sur les pas d’Ella Maillart, le film de Priscilla Telmon sur les traces d’Alexandra David Néel, le livre de Sylvain Tesson reprenant l’itinéraire des échappés du goulag à travers l’Asie centrale, ou l’album récent d’Ingrid Thobois sur les chemins de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.

Mais la question qu’on peut se poser est double. En quoi est-ce nouveau et en quoi est-ce spécifiquement français ? Nouveau, je viens de l’indiquer, ce ne l’est peut-être pas tout à fait (mais cela pourrait être quand même un phénomène assez récent, il faudrait chercher…) Et français ? En quoi ces récits « sur les traces de » sont-ils plus français qu’américains, italiens ou russes ? M. Lapaque, l’auteur de l’article, postule que c’est un trait national, mais sans aucune apparence de preuve. C’est la pauvreté de ce journalisme littéraire, qui assène, qui postule et qui statue du haut d’une supériorité autoproclamée, prenant les lecteurs pour une masse inculte.

Ce serait pourtant extrêmement intéressant d’en savoir plus sur le sous-genre des livres « sur les traces de » ! Si cela se trouve, c’est une habitude que l’on retrouve dans les pays latins mais pas chez les autres.

Ou alors dans les pays colonisateurs, qui ont produit davantage d’orientalistes et d’explorateurs.

Ou alors dans les pays qui ont tendance à vouer des cultes aux morts (Chine).

Ou bien c’est une tradition typiquement française, et alors là, je dis que c’est fascinant et que ça mérite d’être creusé. Nous méritons d’être informés, en fait, voilà la simple vérité. Mais le journaliste nous laisse tout seuls avec cette hypothèse, qu’il lance comme une vérité communément admise : « On s’autorise à distinguer une spécificité des écrivains voyageurs français. » Vous vous autorisez ? Mais moi j’ai acheté ce journal plus d’un euro, monsieur, j’aimerais que vous fassiez un peu plus que vous « autoriser » à distinguer.

Il manque au journalisme littéraire de la grande presse le minimum de scrupule intellectuel qui le rendrait digne d’être lu. Il faudrait, je pense, que journalistes et pigistes fassent preuve d’un esprit de recherche, au moins élémentaire. Je ne demande pas qu’ils écrivent des thèses, mais qu’ils s’informent un minimum, dans le champ universitaire par exemple, pour éviter de remplir des pages de poncifs.

On parle toujours de la crise de la presse, mais relever la qualité du journalisme pourrait être une première méthode pour s’en sortir. Demander aux journalistes en charge des pages littéraires de se renseigner avant d’écrire, cela pourrait peut-être aider la presse écrite à trouver des lecteurs, on ne sait jamais.

Pourquoi il faut écouter « Détours », sur la RTS

J’avoue que je ne connaissais pas cette émission de la radio télévision suisse avant d’y être invité moi-même. Diffusée tous les jours de 13h00 à 14h00, « Détours » propose soit un entretien avec un voyageur qui a publié un livre, soit un documentaire sur une destination particulière.

Pour ma part, j’ai eu la chance d’y avoir figuré dans les deux dimensions : invité pour parler d’un livre que j’ai écrit, puis documentariste d’un reportage sur Belfast. Cela fait maintenant quelques mois que je me suis abonné à cette émission et que je l’écoute dans mon I-pod lors de mes longues promenades dans la montagne, mes travaux de jardinage ou mes collectes de pierres blanches.

La voix de Madeleine Caboche, l’animatrice-productrice, est très agréable à entendre, sensuelle et attentive, et sa manière d’intervenir est toujours à propos,  .

Mais surtout, la raison pour laquelle il faut l’écouter, c’est que Détours est très pointue, on n’y croise que des voyageurs, et plus particulièrement des écrivains voyageurs. Et encore plus précisément, des écrivains voyageurs francophones, si bien que l’émission est une fabuleuse vitrine de ce qui paraît dans le domaine du récit de voyage.

Madeleine Caboche ne se limite pas à interviewer les Sylvain Tesson et autres stars des voyages médiatiques. Elle va à la pêche dans des étangs plus rares. Elle n’hésite pas à aller puiser chez des petits éditeurs, à contacter des auteurs confidentiels, et à faire appel à l’espace francophone dans son ensemble. C’est pour moi une véritable cure de jouvance d’entendre un auteur québécois, un documentariste haïtien, une voyageuse suisse parmi les habituels Français.

Car évidemment, de nombreux Français sont invités, qui ne le sont pas forcément sur les chaînes de l’héxagone. Il faut donc écouter la radio suisse pour prendre la mesure de la production viatique dans le champ littéraire français. Malgré tout ce qu’on dit sur le voyage, l’errance par-ci, le vagabondage par-là, il n’existe pas d’émissions comme celle-là sur Radio France.

Je découvre des livres, des projets littéraires intéressants, et même des tendances du livre de voyage. J’aurais dû l’écouter plus assidûment lorsque je faisais ma thèse sur le récit de voyage contemporain. Mieux vaut tard que jamais.

De la robinsonnade

Evidemment, Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson est un livre que je dois lire pour des raisons personnelles et professionnelles.

A titre personnel, mon expérience actuelle de (relative) solitude cévenole peut être mise en parallèle avec son expérience sibérienne. Professionnellement, je dois me tenir au courant de ce qui se passe dans la littérature des voyages, et il me faut, ne serait-ce que pour ma thèse qui est en cours de publication, mentionner ce qui apparaît comme un nouveau sous-genre, celui de la robinsonnade.

Car d’autres livres paraissent qui proposent des récits de séjours solitaires. Solitudes australes. Chronique de la cabane retrouvée de David Lefèvre (Transboréal, 2012), raconte six mois de vie au bord d’un lac chilien (décidément, les lacs ont la cote, après le Baïkal de Tesson).

On assiste bel et bien, en France, à l’éclosion d’un genre littéraire, basé sur des expériences de solitude, d’existence dans la nature, qui fait suite à des livres américains, tels que Winter, ou Journal des 5 saisons, de Rick Bass. On peut faire remonter ces robinsonnades à d’autres textes américains tels que Walden de David Henry Thoreau, qui raconte deux années de vie au bord du lac Walden, près de Concord, dans le Massachusetts (encore un lac !)

La robinsonnade du sage précaire sera moins lacustre et beaucoup moins érémitique. Le terrain de mon frère n’est pas pour moi un lieu de solitude, mais serait plus proche d’un jardin d’Epicure.

Dans les Forêts de Sibérie : Sylvain Tesson nous raconte ses vacances au bord du lac Baikal

Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2013, empruntable dans votre bibliothèque municipale.)

Il faut le lire quand on s’intéresse au genre « Voyage », sinon, on peut passer son chemin. À l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se faire payer une demie année dans un chalet au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Car Tesson a apporté de lourdes provisions. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.

Le journal de Tesson est donc par moments agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires du voyage contemporain

La Pluralité des Mondes, Presses de l’université Paris-Sorbonnes, 2017.

Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.

Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.

En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.

Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.

Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).

Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)

Sur le même sujet : La philosophie dans la littérature de voyage : Sylvain Tesson, Antonin Potoski et Bruce Bégout

G. Thouroude, Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff, Kimé, 2021.

La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.

Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).

Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.