« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Les livres de mes années 90, (1) : André Dhôtel

Quand je vais chez mes parents, je retrouve dans la chambre d’amis où je dors les livres que j’avais acquis dans mes années d’étudiants. Séjourner à Lyon, c’est donc voyager doublement dans le temps. Les années 1990 se déploient devant moi, incarnées dans les livres qui m’accompagnaient à cette époque.

Il y a par dessus tout la plus belle collection du monde des livres d’André Dhôtel. Si je ne possède pas la totalité de ses oeuvres, j’en ai qui ont un supplément d’âme. La Chronique fabuleuse, par exemple, qui est mon livre fétiche, est non seulement une première édition (1960) mais une édition que j’ai fait relier personnellement par un professionnel d’une vieille rue lyonnaise, en 1995. J’avais choisi la couleur de la peau, sa qualité, la topographie des caractères. J’ai assisté au moment où le relieur a ajouté l’accent circonflexe sur le o de Dhôtel. J’avais choisi le le tampon doré qui orne la tranche. J’avais opté pour un classicisme froid que je croyais élégant. Ma vision de l’élégance était d’ailleurs très proche de celle qu’André Dhôtel développe dans ses récits. Ramper dans les bois broussailleux, pour aller pêcher loin de tous, mais en cravate, au cas où une fille apparaîtrait. Dans les romans de Dhôtel, les femmes ne manquent jamais d’apparaître.

Dans les récits de Dhôtel, des sentiments froids et et parfois hostiles mènent à un amour inconditionnel.

J’étais toujours fourré chez les bouquinistes du Vieux-Lyon, surtout Diogène où j’ai honte d’avouer que j’ai volé pas mal de titres. Chez les bouquinistes, je cherchais les romans épuisés de Dhôtel. Certains m’ont donné beaucoup de mal, car ils étaient introuvables et pourtant très cités dans les thèses et les essais que je lisais pour mes recherches : Les Rues dans l’aurore, par exemple, je ne l’ai jamais trouvé. Aujourd’hui, avec internet, ce serait plus facile sans doute. Mais des ouvrages comme Ce Lieu déshérité, Campements, La Route inconnue, sont de véritables captures de guerre.

Quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur la notion d’événement chez Dhôtel, je me retrouvais souvent à parler d’amour avec des femmes inconnues. Assez souvent nous avions des conceptions proches, ce qui a beaucoup changé par après.

Je ne passe donc pas un séjour en France sans feuilleter un de ces livres. Je me dis qu’il me faudra lire tel ou tel, que j’avais négligé à l’époque. Et je me demande souvent s’il me sera permis d’éprouver à nouveau les fulgurants enchantements qui étaient les miens au tout début de ma vie d’adulte, lorsque mes rêves et mes désirs étaient réalisés, mais déplacés et rejoués, dans ces livres écrits dans un style sans fioriture.

Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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Le Xinjiang des années 1930 : Ella Maillart et Peter Fleming

Il faut relire les récits de voyage d’Ella Maillart et de Peter Fleming. Ils ont traversé ensemble la Chine en 1935 pour aller voir « ce qui se passait » dans le Xinjiang, sur quoi couraient toutes sortes de rumeurs. Un Anglais et une Helvète, bel attelage pour traverser les déserts et essayer d’approcher les seigneurs de la guerre turcophones.

Les deux livres sont disponibles en français sous les titres de Courrier de Tartarie pour Peter Fleming, et d’Oasis interdite pour Ella Maillart.

Oasis interdites d’Ella Maillart

Ce que je voudrais mettre en lumière aujourd’hui, c’est le chapitre qu’ils consacrent tous deux à la situation géopolitique de la région. Prenons-en de la graine, nous qui prétendons écrire de la littérature du voyage. Qui fait encore l’effort de comprendre, de chercher, de mettre en ordre, de mettre en perspective ? Chacun à sa manière, ils rappellent l’histoire ancienne et la présence de la Chine dans cette région depuis plus de deux mille ans. Ils rappellent rapidement les invasions, les révoltes, les empires, les républiques auto-proclamées, les intérêts des grandes puissances entourant la région.

Cela me paraît à des années lumière de ce que nous lisons depuis, dans les récits de voyage et dans les reportages de journalistes. Aujourd’hui, la tendance est à la simplification pour raison humanitaire. On veut défendre les droits des Ouïghours, et on décrit une situation claire comme de l’eau de roche, comme sur le blog de Sylvie Lasserre, consacré à l’Asie centrale :

« Depuis 1949, date de l’occupation de leurs terres par la Chine communiste, les Ouïgours assistent impuissants à la colonisation han. »

 L’image est simple et fausse : autrefois les turcophones vivaient libres sur « leurs terres », et soudain, en 1949, la vermine communiste est venue envahir tout cela.

Tous les récits de voyage dans la région que j’ai lus vont dans ce sens. Ce n’est pas la dénonciation de la politique de Pékin qui me choque, mais l’alliance étrange qui y est déployée entre l’absence de toute description historique et le rejet pur et simple des Chinois, comme s’ils étaient définitivement des étrangers.

Ella Maillart et Peter Fleming, quand ils parlent de la Chine, ne voient pas d’horribles colons. Et quand ils appréhendent le Xinjiang, ils voient une terre stratégique qui attire l’attention des grandes puissances que sont la Chine, l’Angleterre, l’URSS et même le Japon. Ils voient aussi des chefs de guerre Ouïghours ou Hui, dont les armées et les révoltes sont aussi romanesques que dangereuses. On est loin des images d’Epinal.

Il faut relire Maillart et Fleming pour nous nettoyer l’esprit de l’atmosphère humanitaire et larmoyante qui envahit l’écriture du voyage et du reportage.

Robert McLiam Wilson, une star littéraire de Belfast

Pour moi, Belfast est avant tout la ville d’un jeune écrivain que j’ai lu il y a dix ans, quand j’ai décidé de tenter ma chance en Irlande. Je l’ai lu sans avoir une idée très claire de ce qui distinguait Dublin de Belfast. A mes yeux, tout cela c’était l’Irlande, un petit pays humide et froid, où les bières noires réchauffent le coeur et où l’esprit de la castagne palpite. C’était mes préjugés de l’époque. C’était encore l’époque où l’avion coûtait assez cher, où l’on achetait ses billets dans des agences de voyage, où l’on faisait quelques lectures avant de partir pour une destination aussi lointaine que l’outre-manche.

Je venais de perdre, dans la même semaine, mon travail et ma petite amie. La découverte d’un auteur provocateur, écorché vif et cultivé ne pouvait que m’être réconfortant.

Robert McLiam Wilson fut une introduction roborative à « l’île des saints et des savants » pour le candide voyageur que j’étais. En m’installant dans la province d’Irlande du nord, l’année dernière, je pensais qu’il serait une star absolue, ses deux romans ayant marché du tonnerre, surtout le premier, Ripley Bogle (1989), qui donne de Belfast et de Londres une image très puissante, à la fois burlesque et infiniment poétique. A mon grand désappointement, je n’entends personne me parler de lui, et quand je questionne, je n’obtiens aucune réponse indiquant qu’il soit aussi fameux qu’il ne l’est en France.

Ripley Bogle devrait pourtant être lu car il fait souffler une sacrée bourrasque dans les lettres irlandaises. Il s’agit de l’éducation d’un garçon, né dans les années 60 dans un quartier populaire de Belfast, et qui grandit pendant la guerre civile (the Troubles), developpant des défenses assez baroques pour résister à l’horreur de son quotidien. Jeune homme, il devient bon à l’école et obtient de faire des études de lettres à Cambridge, en Angleterre. Au passage, il parle de Queen’s, l’université de Belfast où j’ai l’honneur de faire ma thèse présentement, en des termes plus que désobligeants. Puis son naturel prend le dessus et il abandonne ses études et devient clochard à Londres. C’est depuis cette situation de clochardise qu’il raconte son histoire, d’où une vision du monde noire et sans concession.

Son deuxième roman, Eureka Street (1996) est d’une facture un peu plus classique, dans le style et la construction, mais les personnages restent épatants, les ressorts dramatiques truculents, et les fils narratifs sont très drôles. On y voit des parodies d’hommes de lettres (Seamus Heaney) et d’hommes politiques (Gerry Adams) d’Irlande du nord, pastiches dont l’irrévérence fait du bien, en ces temps de discours lénifiants sur la réconciliation, l’acceptation de l’autre, le multiculturalisme. L’auteur montre de manière drôlatique comment les efforts pourt la paix se font grâce aux Américains arrosant à vannes grandes ouvertes les mafieux les plus sordides, tout en développant des discours grandiloquents. On y lit le destin de gentils escrocs qui font fortune en profitant de ces fonds tombées du ciel.

McLiam Wilson n’a rien publié depuis 1996, cela explique peut-être qu’on le connaisse moins en ce moment. A l’époque de la publication de ces deux livres, il a reçu de nombreux prix littéraires, en Irlande, au Royaume-Uni et en France. Il préparerait un roman qu’il repousse année après année. On le verrait bien ne pas plus terminer ce roman qu’il n’a terminé ses études.

Hérodote aujourd’hui : Lacarrière et Kapuscinski

Bizarrement, les écrivains voyageurs des siècles passés ne mettaient pas Hérodote au centre de leurs préoccupations. Ils en parlent peu, ne le citent presque pas.

Je suis peut-être le seul bloggeur sur la planète qui voit dans ce non-événement un problème. Ou même une question. Il m’arrive assez fréquemment, depuis toujours je crois, de m’étonner de choses dont tout le monde est en droit de se foutre. Je suis sincère, cependant, et je me demande comment tous les grands auteurs de voyage ont pu lire, voyager et écrire, sans s’imprégner du routard d’Halicarnasse.

A partir de mes étonnements, je me lance dans des hypothèses pour répondre à des questions qui, de toute façon et pour l’éternité, n’ont pas de réponse. Je ne résous donc jamais rien, mais dans le processus de ce questionnement, je me cultive un peu et j’en sors avec un peu plus de connaissance que j’y étais entré.

Hérodote revient en force chez les auteurs de voyage contemporains. Je pense bien sûr à deux des auteurs les plus importants dans l’Europe de la fin du XXe siècle: Jacques Lacarrière et Ryszard Kapuscinski. Le Français a sorti En cheminant avec Hérodote (1981) et le Polonais Mes voyages avec Hérodote (2004). Deux titres étonnamment proches l’un de l’autre, et pourtant, leur contenu est assez éloigné l’un de l’autre.

Pour Lacarrière, il s’agit d’une traduction accompagnée de commentaires. Pour Kapuscinski, de souvenirs de voyage, lorsque, jeune journaliste, il devait couvrir des pays dont il ne savait rien, avec dans ses bagages, la première traduction polonaise d’Hérodote.

Pourquoi ces deux auteurs là ? Pourquoi personne avant, et pourquoi si peu de gens chez les plus jeunes ? Il semble y avoir un lien assez fort entre Hérodote et cette génération de lettrés née dans les années trente. A l’époque même de leur naissance, l’archéologie et l’hellénisme connaissent de profonds bouleversements; on découvrait en Asie d’anciennes civilisations et on s’aperçut qu’Hérodote avait dit beaucoup de choses vraies, alors qu’il traînait jusqu’alors une réputation d’affabulateur et d’arracheur de dents. Lacarrière et Kapuscinski deviennent adultes après la guerre et c’est justement après la guerre qu’on enseigne à l’université ces nouvelles connaissances sur l’histoire, l’antiquité et le style des anciens.

C’est précisément à cette époque qu’on retraduit le grand livre d’Hérodote par L’Enquête, plutôt que par Histoires. C’est-à-dire que c’est à cette époque qu’on voit chez lui un voyageur et un explorateur, un géographe et un précurseur de l’ethnologie, plutôt qu’un historien. Plus généralement, c’est à cette époque qu’on réévalue les mérites respectifs de l’histoire et de la géographie, au profit de la géographie, comme les philosophes de cette même génération en témoignent (Deleuze le dit on ne peut plus clairement).

On comprend dès lors qu’il était seulement temps pour les écrivains du voyage de faire d’Hérodote un compagnon de lecture et de pensée. Je cite Kapuscinski : « L’auteur grec commençait en effet à m’intriguer, il suscitait ma sympathie. Je lui étais reconnaissant de m’accompagner et de m’aider dans mes moments d’incertitude et de désarroi. » (Trad. Véronique Patte, Plon/Pocket, p.60). Il ne se limite pas à en faire un confident et un ami, ce qui est déjà beaucoup. Il voit en lui une source incontournable pour établir le genre littéraire qui est le sien : « Comment travaille-t-il ? Qu’est-ce qui le captive ? Comment s’adresse-t-il aux gens ? Que leur demande-t-il ? Comment écoute-t-il leurs récits ? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. » (p.220) Pour la raison qu’Hérodote obtient ses informations et décrit le monde à partir de ses rencontres avec les gens. D’Hérodote à Kapuscinski, un genre littéraire est tributaire du contact avec autrui, de l’écoute et de l’échange.

Lacarrière en fait, dans ces traductions, un auteur vivant et théâtral. Il redonne au style des aspects oraux qu’il n’avait pas avec les traductions académiques d’autrefois. Mais surtout il en fait un métèque, un Grec d’origine asiatique, entre deux cultures, apte à comprendre les barbares car à moitié barbare lui-même. Il est Grec par choix et non par naissance. La Grèce pour Hérodote c’est avant une langue, une culture et une certaine appréhension des choses, une capacité d’empathie et de compréhension des autres. Ce faisant, Lacarrière ramène Hérodote à la situation de tous ces gens qui sont entre deux cultures, comme les enfants de l’immigration chez nous, ou comme les voyageurs, les expatriés comme nous, ou comme lui-même, Lacarrière, qui avait décidé un jour de faire de la Grèce sa patrie intime.

C’est ainsi que je m’explique qu’on ne trouve nulle trace d’Hérodote chez Lévi-Strauss, Michaux ou les romantiques, alors qu’ils auraient tous dû lui tresser des couronnes de fleurs. Modestement, je me permets de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme qui n’aurait jamais dû s’éteindre entre Hérodote et nous.

Hérodote, le vrai père du récit de voyage

 788px-herodotus_world_map-fr_svg.1253363531.pngLe monde d’Hérodote

Il n’est pas exactement le premier. Avant lui, on connaît la Périégèse d’Hécatée de Milet (qui a inspiré Hérodote), et surtout le Périple d’Hannon de Ctésias de Cnide, écrit en langue punique au VIe siècle avant J.-C., et qui serait le tout premier récit de voyage. Il faut se méfier de ces informations.

Mais c’est Hérodote, grand voyageur grec du Ve siècle avant J.-C., qui fixe la plupart des formes de ce que nous appelons un récit de voyage.

La provocation de cette affirmation ne doit pas nous faire oublier qu’Hérodote a longtemps eu la réputation d’être un historien, et de s’occuper surtout des tenants et des aboutissants de la guerre qui a vu s’affronter Grecs et Perses (Les guerres médiques). Réputation d’historien due aussi aux traductions anciennes de son grand livre. Pendant des siècles on l’a traduit Histoires, et ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’un nouveau courant d’hellénistes l’a traduit par Enquêtes. Car le mot même d’ « histoire », au sens classique, ne dénote pas seulement une recherche de vérité sur le passé, mais aussi une exploration géographique afin de vérifier, d’aller voir sur place et de témoigner. L’idée que l’espace et le temps sont intrinsèquement liés est une histoire aussi longue que la plus longue des routes.

Hérodote a énormément voyagé, on ne sait pas encore exactement pourquoi. Pour faire du commerce ? Pour faire des repérages payés par sa famille, son clan ou sa patrie ? Il connaît mieux le monde que quiconque à son époque, et se propose de témoigner de ses explorations et de ses recherches. La première phrase est à cet égard cruciale :

Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. (Traduction d’André Barguet, Folio).

Il se présente en son nom propre et propose un pacte au lecteur ou à l’auditeur, un pacte de référentialité : je dis ce que je sais, ce que j’ai vu et je cite mes sources. Il dit en substance : je suis allé moi-même dans ces contrées, j’ai vu et j’ai enquêté, et voici ce que je peux en dire. Ceci est essentiel puisqu’il rompt avec les récits épiques de la tradition homérique et remplace les grands héros et les dieux par un homme simple, vivant, limité, curieux et observateur.

Autre attitude révolutionnaire : il met sur un pied d’égalité les Grecs et les étrangers (qu’en grec on appelle « barbares », sans connotation xénophobe chez Hérodote). Je reviendrai sur ce point, qui fait de lui un auteur quasi ethnologue. Jacques Lacarrière de lui : « Dix siècles avant eux, il était moins raciste qu’un conquistador espagnol et moins borné qu’un jésuite de la Renaissance. »

Sur les deux tomes que les éditions « Folio classique » mettent à disposition du public, le premier est entièrement consacré à une description du monde, des pays, des peuples. Il rapporte des coutumes, des croyances, et décrit d’incroyables monuments. C’est du récit de voyage pur et simple, et non de l’histoire, ni tout à fait de la géographie ; c’est le récit de ce qu’un homme a pu voir et analyser. Il captive son auditoire en parlant au plus près de ce qu’il ignore, « à la pointe de son savoir » (Deleuze). Là où il n’a pas pu aller, trop au nord ou trop à l’ouest, il avoue qu’il ne peut que rapporter ce qu’en disent les gens les plus proches. Il y a donc chez Hérodote, comme chez tous les grands auteurs de voyage, une double exigence de scrupule face au réel et d’enchantement par le style.

Il captive son auditoire car il écrivait pour être lu à haute voix. Il faut imaginer les Grecs, à l’ombre des portiques, écouter avec passion ces récits de voyageurs qui leur racontaient comment on vivait ailleurs. Il faut imaginer leur surprise, leur fascination au récit des moeurs et des paysages étranges. Il était rare, à l’époque de savoir de qui on était environné. La lecture d’Hérodote est donc d’abord quelque chose de dramatique, de poétique, tout en étant documentaire. C’est le récit du réel qui crée le sentiment esthétique de l’auditoire, mais c’est le sentiment esthétique qui est visé à part égale avec la recherche de la vérité. Hérodote pourrait tout à fait avoir sa place dans un spectacle vivant, des metteurs en scène devraient s’intéresser à son texte car il est conçu, à certains moments, pour faire dresser les cheveux sur la tête.

Vive la rentrée littéraire!

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Je le rappelle si on ne le savait pas : La rentrée littéraire est spécifique à la France, et je suis chagriné d’entendre chaque année des gens se plaindre du « cirque médiatique », de « l’avalanche des romans », de « la pantalonnade des prix littéraires », et j’en passe.

Moi qui habite à l’étranger, dans un des pays les plus riches de la planète en histoire littéraire, le Royaume-Uni pour ne pas le nommer, je note qu’on n’y parle jamais de livres, est-ce mieux ? Les médias britanniques donnent une place très maigre aux livres, une place constante tout le long de l’année, dans les suppléments culturels de leurs formidables quotidiens. Les seuls moments où le livre leur devient objet d’information, c’est, comme aujourd’hui, lorsque Dan Brown sort un nouveau thriller, ou lorsque le nouvel Harry Potter inonde les librairies. On monte alors en épingle un phénomène économique, médiatique, un phénomène de culture de masse, mais ce n’est pas une rentrée littéraire.

En France, chaque année, les émissions les plus populaires de la télévision et de la radio invitent des écrivains, font des comptes rendus des livres-dont-on-parle. On dit que c’est toujours les mêmes, mais c’est faux. Houellebecq a déchaîné les passions il y a trois ou quatre ans, et depuis plus rien. Je suppose qu’il travaille à un nouveau roman, et quand il sortira, on en fera derechef tout un foin. Et alors ? Certaines années c’est Houellebecq, d’autres c’est Millet, d’autres c’est BHL, d’autres c’est Sollers, d’autres c’est Moix, ou Beigbeder, ou Fargues, ou Despentes, ou Angot, zut quoi, ce n’est pas tous les ans la même chose! Et ce n’est pas toujours médiocre non plus, alors plaignons-nous, mais en savourant ce que nous avons.

Soyons honnête. Sans rentrée littéraire, auriez-vous entendu parler, auriez-vous acheté, auriez-vous eu envie de lire des énormes pavés comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là où les tigres sont chez eux de Blas de Roblès, ou Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig ?  

Prenons conscience d’une chose très simple. On publie en France le même nombre de livres qu’ailleurs, on traduit peut-être un peu plus qu’ailleurs, et d’un plus grand nombre de langues (je ne sais pas il faudrait vérifier), et on connaît les mêmes phénomènes de ventes et de succès qu’ailleurs (montage marketing, bouche à oreille, critiques dans les journaux et magazines, modes passagères, etc.) ; la seule chose que la France possède en plus, c’est cette rentrée littéraire qui donne aux livres, pendant quelques semaines, une place qu’ils n’ont jamais d’habitude, et qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Profitons-en plutôt que de râler. Bien sûr que l’on se contrefout de ce que peut dire Amélie Nothomb, mais franchement, quand on entend Ségolène Royal ou Brice Hortefeux, on peut se dire qu’il n’y a pas lieu d’être trop dur avec ces auteurs de best-sellers, qui non seulement ne font de mal à personne mais en plus sont de bons tremplins vers la littérature pour beaucoup de gens.

Pour ce qui est du nombre de romans qui paraissent au même moment, je me permets de conférer à un billet vieux de deux ans où je prouvais par la raison algébrique que ce nombre était en fait trop faible.

Nankin en douce, les livres

Dans la suite des projets de livres qui traversent mon imagination, j’en ai vu arriver un qui m’a paru grandiose. Un récit croisé de la vie à Nankin (Chine) aujourd’hui et des débuts de la république chinoise, à Nankin eux aussi. Pour le dire autrement, et pour pasticher l’auteur dont je parle dans le billet précédent, je présenterais les choses ainsi :

Le projet vaste et confus d’écrire l’histoire de la république chinoise du point de vue du lac des Nuages Pourpres, ou pour le dire autrement, ce qui reviendrait au même sous l’angle de la confusion et de l’amplitude, de parler du lac des Nuages Pourpres du point de vue présumé du père de la république Dr. Sun Yat Sen.

Cela fait plusieurs fois que des idées de livres, basés sur mes écrits bloguesques et sur ce que je n’avais pas encore écrit, m’apparaissent comme des épiphanies. Une fois, j’avais inventé un plan digne de James Joyce extrêmement ambitieux et, avec le recul, assez faisable pour quelqu’un qui n’aurait pas trop de problème de concentration. Chaque chapitre était construit autour d’une femme, un quartier de la ville, une couleur, un art, etc., ainsi que Joyce l’a fait  pour les chapitres de Ulysses. J’en fis aussitôt la critique.

Un peu plus tard, je songeai à une structure hiératique qui n’aurait consisté qu’en des noms de femmes. Chaque chapitre eût été sous la domination tonale et affective d’une femme, ce qui était fidèle à l’impression laissée en moi par la ville de Nankin. Féminine, sensuelle, intellectuelle, inspirante, nourrissante, douce au contact, Nankin garde dans ma mémoire cette image de femme peu fardée mais qui sait marcher avec élégance.

Or je ne sais pas quelle lecture m’a donné l’envie de faire un autre livre. Soit La Clôture dont je viens de pasticher le début, soit un livre de Lacarrière, soit le dernier Blas de Roblès, soit encore Julien Gracq dont je feuillette inlassablement le tome 2 de ses oeuvres en Pléiade. Je le ressens ainsi, l’une de ces quatre lectures, ou la méditation de l’une de ces lectures, dans le jardin de Tullyquilly, m’a présentée comme une évidence ce nouveau projet.

Nankin étant devenue la capitale de la Chine républicaine, elle regorge de lieux très significatifs pour l’histoire de la Chine. Surtout pour cette période trouble qui s’étend de la chute de l’Empire (1911) à la proclamation de la république populaire (1949). N’oublions pas que c’est parce que Nankin était la capitale du pays (pour la sixième fois de son histoire) que les Japonais se sont livrés à leur fameux massacre, en 1937. D’ailleurs, pour revenir à la notion de féminité, ne dit-on pas en anglais The rape of Nanjing pour désigner ce massacre ?

Quelques lieux fondamentaux de cette période auraient articulé le récit :

Le Palais du Président, où les souvenirs de Sun Yat-Sen sont poignants. Petit bureau charmant, modeste, avec vue sur un mur blanc : métaphore presque trop belle pour être vraie de la véritable puissance qu’avait alors le président. Son action se heurtait à un mur, ainsi que sa perception du pays. Tout lui échappait, et la Chine était en folie pure. Albert Londres le dira, dix ans plus tard, ce pays est si incompréhensible que c’en est hilarant : « aller en Chine, dit-il en substance, c’est comme manger du haschich », car il est impossible de rien comprendre. Tous les régimes cohabitent, la république et son président, mais aussi un empereur, ainsi que des seigneur locaux. Bref c’est l’anarchie, et c’est dans cet affaiblissement de l’unité nationale que les Ouïghours et les Tibétains prennent leur distance avec le pouvoir central. Les Ouïghours déclarent l’indépendance du Turkestan oriental, et les Tibétains ne déclarent rien du tout car ils sont plus ou moins autonomes de toute façon.

C’était un de mes endroits préférés de Nankin. J’y allais souvent. C’est ici, dans les beaux jardins du Palais du Président, que j’ai emmené Mimique et Xu Ning Shu, pour faire des vidéos sur les hommes et les femmes. Et aussi sur l’eau et les pierres.

Le Mémorial Zhongshan Ling, que je n’ai jamais beaucoup aimé, mais qui est un must touristique pour les visiteurs chinois. C’est là que repose Sun Yat-Sen et c’est là qu’on vient se souvenir de lui, tout en haut d’un des sommets des montagnes Pourpres et Or, à l’ouest de la ville.

J’y suis allé avec des écrivains dont le hasard fait que c’était des écrivains que j’apprécie tout particulièrement : Pierrette Fleutiaux, Philippe Forest et Bi Feyu. Cela nous ramènerait à la rencontre ratée des écrivains franco-chinois : un événement d’envergure où un nombre impressionnant d’écrivains français et chinois ont pu se voir et échanger à l’alliance française, grâce à l’entregent et le dynamisme de Myriam, la directrice de l’époque. L’événement culturel était réussi mis la rencontre, en tant que rencontre, était ratée. 

La littérature étant à l’honneur, ce chapitre parlera du poète Zhu Zhu et l’aubergine, ainsi que du passage chez ce même poète avec Petite Biche, lorsque nous pédalions en amoureux en direction du temple bouddhique de Qi Xia Shan.

Le Lac des Nuages Pourpres, qui est vraiment un des centres les plus intenses de ma vie à Nankin. Un centre à l’extérieur de la ville, mais un centre quand même. Si je pouvais je n’écrirais que sur cela. Le lac de mes amours, de mes découvertes, de mes émerveillements. Mon paradis caché, ma passion territorial. Le cri des gens qu’on y entend. Le lieu sur lequel j’ai essayé mainte fois d’écrire, cherchant les mots pour dire l’émotion que j’y trouvais.

Avant d’être un lac où l’on se baigne, c’était un réservoir creusé dans les années 1930 pour approvisionner d’eau la ville. C’est donc un lieu républicain par excellence, c’est-à-dire fait par des techniciens et pour le bien commun. Il faudrait mettre cela en rapport aux autres projets d’ingéniérie qui avaient lieu à l’époque, comme les canaux, les irrigations, les ponts, tout ce que Pierre-Etienne Will étudie au collège de France ces temps-ci.

Le musée du massacre de Nankin. Je n’ai presque rien écrit sur ce musée, tellement je n’avais rien à en dire de plus que ce que tout le monde en sait. J’avais tort, car personne ne sait rien de ce musée, hormis les gens qui viennent à Nankin.

1937, les Japonais décident de mettre la Chine à genoux. Massacre sans précédent dans la « capitale du sud », abandonnée par les autorités au pouvoir, qui sont allés se réfugier à Chongqing dans le sud du pays.

Le livre pourrait se terminer par cet événement, car pour être honnête, je ne connais pas bien le quartier où le musée est situé. C’est un quartier où il n’y a pas grand chose, ni à voir ni à faire. Des quatre lieux symboliques de cette période de l’histoire, c’est le seul qu’il me serait nécessaire de revoir, et d’investir personnellement, par des promenades, des rencontres et des aventures.

En y pensant un peu, je suis certain qu’on trouverait de nombreux autres témoins de la période républicaine, dans la musique, les bâtiments comme ceux des concessions étrangères, des éléments d’urbanisme comme le fameux croisement de Xinjiekou, créé vers 1919 je crois, et toujours considéré aujourd’hui comme un centre vital de la vie économique de la ville.

Bref, il y aurait mille choses à dire et à tisser dans ce beau récit un peu moite, un peu mélancolique, et qui pourrait soutenir une réflexion sur la difficile démocratisation d’un pays comme la Chine.