Avez-vous lu Tristes tropiques ?

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Je ne pensais pas que Tristes tropiques me fascinerait autant. Comme tout le monde, je croyais connaître ce livre, pour en avoir lu des extraits, pour avoir vu sa fameuse couverture tant de fois, et pour en avoir entendu parler à la radio et à la télévision.

 

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Pourtant Tristes tropiques est le livre de Lévi-Strauss le moins lu. D’un côté, les gens l’achètent parce qu’il a quelque chose de séduisant et qu’on en dit du bien, mais ils en interrompent la lecture très vite. Loin d’être un livre de baroudeur qui va nous parler de sauvages et de vie au grand air, c’est un projet d’écriture complexe et intriqué, au style classique, tenant certes de l’essai anthropologique, mais tout autant du poème en prose et du collage surréaliste. 

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D’un autre côté, les intellectuels le délaissent pour se pencher sur ses traités d’ethnologie et de théorie. Barthes, par exemple, n’a quasiment jamais cité Tristes tropiques. C’est un paradoxe intéressant, comme tous les paradoxes : l’ouvrage le plus connu du penseur le plus influent de ce dernier demi-siècle est celui que les penseurs utilisent le moins. Les grandes années du structuralisme à la française ont délaissé Tristes tropiques pour se consacrer à L’Anthropologie structurale, La Pensée sauvage ou Les Mythologiques. À part Michel Foucault, qui reprend dans Les Mots et les choses  l’idée que “le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui” (dernière page de Tristes tropiques) mais pour lui donner un sens nietzchéen de “mort de l’homme”. Autre exception : Derrida critique la scène dite de « La leçon d’écriture » dans De la Grammatologie. Sinon, il n’y a pas eu beaucoup d’échanges entre ce grand « voyage philosophique » qu’est Tristes tropiques et toutes les théories des années 60 et 70. 

Et au final, peu de gens font l’effort de s’y coller vraiment. Tout le monde pense le connaître assez, et ne s’aperçoit guère de l’immense richesse littéraire de cet ouvrage. Lévi-Strauss en est partiellement responsable qui a répété à l’envi que c’était un livre raté, écrit rageusement dans la précipitation, plein de défauts et sans intérêt. La vérité est qu’il a fait là une superbe oeuvre d’art, très construite, très savamment composée, dont les correspondances et les échos dessinent un mystère précieux, que je n’ai pas encore, tant s’en faut, percé à jour.

Mais je le lis par plongées, sur le qui-vive et la gorge nouée d’émotion.

 

Voyage chez Lévi-Strauss

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    Ceci est un chant d’amour à la prose de Claude Lévi-Strauss.

    Je passe un temps infini à le lire, depuis que j’ai acquis ses Oeuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, c’est-à-dire depuis que j’ai commencé ma thèse sur la théorie du récit de voyage. Je veux rendre hommage aux jeunes universitaires qui ont édité ce volume de la Pléiade (Vincent Debaene, assisté de Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff) car grâce à eux, c’est un vrai et profond bonheur que de s’y promener. Moi, cela fait deux ans que je ne m’en lasse pas. Le choix des oeuvres est très judicieux et renouvelle l’image que l’on se fait de Lévi-Strauss. Mais aussi les introductions, les notices et les notes sont d’une richesse admirable, et opèrent des passages, des rappels, des retours en arrière prodigieux. Cela ouvre à un art de la lecture hautement ludique et stimulant.

    Cela permet, entre autre, de lire Tristes tropiques en relation constante avec les autres ouvrages de l’ethnologue. Plutôt que d’être isolé comme le seul livre « non-scientifique » de l’auteur, il est ici branché sur les théories philosophiques de La Pensée sauvage, sur les analyses de mythes que l’on suit dans La voie des masques ou Histoire de Lynx, ainsi bien sûr (mais c’est moins étonnant, peut-être) que sur les méditations esthétiques de Regarder, Ecouter, Lire.

    En ce qui me concerne, je reste ébloui par le fait que la structure du récit de voyage, Tristes tropiques, puisse être à ce point éclairée par la théorie de la pensée telle qu’elle se développe dans La Pensée sauvage. En effet, Tristes tropiques est selon moi une expérience d’écriture qui cherche à reproduire dans le champs de l’esthétique ce que les groupes humains mettent en place dans l’ordre du sens pour organiser et classifier le réel.

    Exemple extraordinaire d’un lien entre deux livres, qui me donne des frissons : deuxième chapitre de Tristes tropiques, page 12, Lévi-Strauss raconte son exil de 1941, et sa traversée en bateau de Marseille à la Martinique. À bord, il rencontre André Breton, qu’il admirait depuis longtemps : « Entre nous, une durable amitié allait commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté esthétique et originalité absolue. » Cela, on le savait, mais le lecteur se dit qu’il aimerait en savoir davantage sur ces échanges entre le grand surréaliste et le jeune chercheur. Or, à la fin du volume, dans Regarder, Ecouter, Lire, aux pages 1580-5, Lévi-Strauss revient sur ces échanges et publie les lettres qu’il a échangées avec Breton. Le lecteur se sent alors privilégié, il a le sentiment de faire partie des Happy few mis dans la confidence d’une conversation entre deux grands esprits.

Il y a beaucoup d’autres occurrences, d’échos et de reprises, aussi plaisantes qu’excitantes. Quand il parle de Rousseau ici et quand il relit Diderot là-bas. Quand il rappelle l’exploration de Villegaignon au Brésil en 1556 et qu’il intitule un chapitre d’ Histoire de Lynx : « En relisant Montaigne », dont un paragraphe renvoie encore à une autre page d’un autre chapitre d’un autre livre du même volume. On est en plein hypertexte, en pleine promenade.

Lévi-Strauss est un grand rêveur, un grand joueur qui s’amuse avec les mots, les idées, les théories. Mais c’est un joueur grave, un peu triste, dont l’humour est noir. Il manie l’humour juif des Marx Brothers quand il montre l’absurdité de notre monde. Il joue au pessimiste et au vieux réactionnaire, mais il est toujours à fleur d’émotion, et aime par dessus tout la tendresse dont est capable l’humanité. Le chapitre sur les Nambikwara est à ce titre un chant à la tendresse humaine.

C’est tout cela que j’admire tant chez lui. Je prie les lecteurs de me pardonner pour tous les superlatifs qui ont alourdi ce billet. La prose classique demande que l’on s’en passe.

« Filer la métaphore », de Michel Jeannès

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Juste un petit mot pour annoncer la parution de ce livre dont j’ai vu la couverture sur internet. Michel Jeannès, c’était un commentateur sur ce blog, qui a joyeusement détourné la fonction bloguesque pour en faire un terrain de jeu rhétorique et bordélique. Dieu sait ce qui serait advenu de La Précarité du sage si je n’avais pas mis le holà à toutes ses acrobaties verbales et ses duos d’équilibristes avec François et leurs innombrables pseudonymes ? Il a tenté un coup d’État avec moi, il a échoué, mais qui ne tente rien n’a rien.

Michel a alors solennellement déclaré qu’il ne reviendrait sur ces pages que lorsque je serai devenu docteur. Chiche.

En attendant, il n’a pas chômé, le Jeannès. Vous vous souvenez peut-être de ce billet où je narrais cette histoire de boutons, de dispositif artistiques, et où j’évoquais une piste de recherche concernant le récit de voyage et le commerce mercier.

D’ailleurs, j’y pense, mercier, c’est un nom beckettien! Mercier et Camier, très beau roman de 1946, où les deux amis essaient de sortir de la ville et n’y parviennent pas. Deux amis qui ne cessent pas d’abandonner le voyage, voilà un magnifique sujet de roman, et une idée certainement fertile pour l’étude du récit de voyage contemporain.

Ce billet, donc, dont vous vous souvenez peut-être, parlait de ces fiches sur lesquelles des gens, des anonymes, votre serviteur, devaient coudre un bouton et raconter l’histoire qui les reliait à ce bouton. Le bouton étant lui-même un objet conçu uniquement pour créer un lien entre deux pièces d’étoffe, le dispositif mis en place ouvrait à une prolifération de liens. Liens, unions, accroches et accrochages, noeuds, relations, tout faisait métaphore et entrait en résonnance avec l’objet bouton.

Une de ces fiches compose la couverture de ce livre, que je n’ai pas encore lu. Je l’achèterai à mon prochain retour en France.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien. 

Voyages au Xinjiang : Les archéologues de la Belle Epoque

Quand on lit les récits de voyage contemporains, on note que les auteurs actuels se sentent proche des grands explorateurs médiévaux, Rubrouck et Marco Polo, mais qu’ils ignorent ou dénigrent les grands savants des années 1900. Pourtant, ces derniers font rêver le sage précaire à un point d’intensité proche de l’incandescence.

 pelliotcave2.1272443972.jpg P.Pelliot examinant les manuscrits, 1906.

Profitant de la période de paix dans la région, due en grande partie à la puissance de la dynastie Qing, et à sa volonté de sécuriser les provinces occidentales de l’empire, trois grandes missions explorèrent la région à des fins archéologiques. Quelques noms illustrent cet âge d’or : le Britannique Aurel Stein, l’Allemand Von Le Coq, le Suédois Sven Hedin et le Français Paul Pelliot.

Les écrits et les photos produits par Pelliot et ses camarades donnent une image du Xinjiang assez sino-centrée, peut-être parce que la Chine était à l’époque le garant de la paix à leurs yeux, ou peut-être parce qu’en tant qu’archéologues, ils furent fascinés par les découvertes de documents écrits en chinois datant de l’antiquité. Les manuscrits trouvés et étudiés par Paul Pelliot dans les grottes de Dunhuang, étaient des trésors insondables. La plupart de ces documents ont été achetés si peu cher qu’aujourd’hui, les Chinois crient au vol. 

 aurel-steine28094caves.1272444374.jpg Dunhuang, photo A.Stein, 1906.

La langue la plus répandue parmi les documents trouvés par les archéologues était le chinois, et pour cela au moins, ces derniers pouvaient difficilement considérer ce territoire comme étranger à la Chine. Les théories archéologiques prévalant à cette époque faisaient la comparaison entre les postes avancés de l’armée chinoise antique dans les territoires du Turkestan et les légions romaines aux confins de l’empire romain. Ce parallèle montre, de la part d’hommes formés à une solide culture humaniste et classique, un respect pour la civilisation chinoise : de même que la civilisation latine est vue par la tradition nationaliste de l’historiographie française comme le moyen pour les Gaulois d’entrer dans le monde du droit, de même, une ancienne civilisation du livre, retrouvée dans les ruines et le sable des déserts asiatiques, donne à cette terre une identité antique et civilisatrice. Ainsi, l’impression donnée par la lecture de ces quatre explorateurs est qu’ils attribuent à la Chine les valeurs d’ordre, de culture et de progrès que les historiens français du début du XXe siècle attribuaient au régime de César et de Marc Aurèle.

Depuis, les Chinois autant que les écrivains voyageurs contemporains méprisent Pelliot et ses camarades. Ils les font passer pour des « rôdeurs » qui ont « volé » ces manuscrits à la Chine. Le rejet des archéologues de la Belle époque serait donc seulement moral ? S’ils n’avaient rien volé, ils seraient aujourd’hui célébrés par nos baroudeurs humanitaires ? J’en doute. Mon hypothèse sur ce point, c’est qu’aujourd’hui, la seule attitude mentale qui est acceptée, concernant le Xinjiang, est le sentiment « anti-chinois ». Il faut dénoncer la Chine, et pour la dénoncer, il faut montrer qu’elle est colonisatrice et exterminatrice. Pour prouver cela, il faut s’assurer qu’elle n’est pas chez elle dans le Xinjiang. Or, si des archéologues montrent qules Chinois étaient là depuis deux mille ans, cette mission anti-chinoise est clairement affaiblie. C’est à mon avis une des raisons qui poussent les reporters, photographes et voyageurs actuels à passer sous silence les grandes aventures de Paul Pelliot.

En revanche, pour ceux que cela intéresse, le magnifique Musée Guimet, à Paris, lui rend hommage dans une salle qui expose, entre autres choses, quelques-uns des manuscrits qu’il a rapportés des grottes de Dunhuang.

« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Les livres de mes années 90, (1) : André Dhôtel

Quand je vais chez mes parents, je retrouve dans la chambre d’amis où je dors les livres que j’avais acquis dans mes années d’étudiants. Séjourner à Lyon, c’est donc voyager doublement dans le temps. Les années 1990 se déploient devant moi, incarnées dans les livres qui m’accompagnaient à cette époque.

Il y a par dessus tout la plus belle collection du monde des livres d’André Dhôtel. Si je ne possède pas la totalité de ses oeuvres, j’en ai qui ont un supplément d’âme. La Chronique fabuleuse, par exemple, qui est mon livre fétiche, est non seulement une première édition (1960) mais une édition que j’ai fait relier personnellement par un professionnel d’une vieille rue lyonnaise, en 1995. J’avais choisi la couleur de la peau, sa qualité, la topographie des caractères. J’ai assisté au moment où le relieur a ajouté l’accent circonflexe sur le o de Dhôtel. J’avais choisi le le tampon doré qui orne la tranche. J’avais opté pour un classicisme froid que je croyais élégant. Ma vision de l’élégance était d’ailleurs très proche de celle qu’André Dhôtel développe dans ses récits. Ramper dans les bois broussailleux, pour aller pêcher loin de tous, mais en cravate, au cas où une fille apparaîtrait. Dans les romans de Dhôtel, les femmes ne manquent jamais d’apparaître.

Dans les récits de Dhôtel, des sentiments froids et et parfois hostiles mènent à un amour inconditionnel.

J’étais toujours fourré chez les bouquinistes du Vieux-Lyon, surtout Diogène où j’ai honte d’avouer que j’ai volé pas mal de titres. Chez les bouquinistes, je cherchais les romans épuisés de Dhôtel. Certains m’ont donné beaucoup de mal, car ils étaient introuvables et pourtant très cités dans les thèses et les essais que je lisais pour mes recherches : Les Rues dans l’aurore, par exemple, je ne l’ai jamais trouvé. Aujourd’hui, avec internet, ce serait plus facile sans doute. Mais des ouvrages comme Ce Lieu déshérité, Campements, La Route inconnue, sont de véritables captures de guerre.

Quand j’écrivais mon mémoire de maîtrise sur la notion d’événement chez Dhôtel, je me retrouvais souvent à parler d’amour avec des femmes inconnues. Assez souvent nous avions des conceptions proches, ce qui a beaucoup changé par après.

Je ne passe donc pas un séjour en France sans feuilleter un de ces livres. Je me dis qu’il me faudra lire tel ou tel, que j’avais négligé à l’époque. Et je me demande souvent s’il me sera permis d’éprouver à nouveau les fulgurants enchantements qui étaient les miens au tout début de ma vie d’adulte, lorsque mes rêves et mes désirs étaient réalisés, mais déplacés et rejoués, dans ces livres écrits dans un style sans fioriture.

Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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