Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

« Disgrace » de J.M. Coetzee : la vie mystérieuse des chiens et des hommes

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Voilà un roman extraordinaire. Il a fallu une ascèse rare de la part de l’auteur pour le concevoir et l’écrire.

C’est un roman qui rend justice à la fiction et à l’intrigue. Kundera disait que le roman abordait des réflexions qui n’étaient pas ou mal prises en charge par l’écriture factuelle. Coetzee met ce principe en application. Sur des sujets comme l’animal, l’animal en nous et la vie des animaux, des chiens en particulier, il nous guide vers des territoires de sensations et de réflexions que, pour ma part, je n’avais jamais imaginés.

Un professeur de 52 ans, doublement divorcé, couche avec une étudiante, ce qui provoque sa « disgrâce ». Renvoyé de la fac, il va chez sa fille qui vit seule dans une ferme. Elle s’occupe de chiens, dans des cages, et est en relation avec la SPA locale qui s’occupe de faire mourir les animaux le plus paisiblement possible. Tout cela est très sec, comme une terre désertique, très peu sentimental.

Tout ce beau monde est blanc, et nous sommes en Afrique du sud, il fallait bien que des Noirs apparaissent. La fille du héros est aidé par un Noir, qui, petit à petit, rachète l’ensemble de la ferme, grâce à des aides de l’Etat qui favorisent l’installation des Noirs dans l’agriculture du pays, depuis la fin du régime d’Apartheid. Le roman fait croiser ces deux thématiques (Noirs/Blancs et animaux/humains) d’une manière tellement intriquée qu’elles s’intervertissent et se décroisent, comme une belle fugue, jusqu’à nous faire penser que le genre humain se transforme en s’incarne en ce grand Noir triomphant, à la sagesse cruelle, qui aide la fille du héros mais qui va tout posséder. On en vient à penser que l’ « homme blanc », quant à lui, tombe en disgrâce, avec ses instincts de chiens qu’il essaie de spiritualiser, et sa morale abstraite qui ne touche plus terre.

Ce livre n’a rien d’une leçon. Les conflits ne sont pas résolus, le lecteur est laissé désemparé devant des oppositions indépassables. La fille du narrateur est violée par trois Noirs, sans doute des proches de son propre voisin/ouvrier. Comme par hasard, le grand Noir était absent quand elle se fait violer, et il est possible que ce crime soit une machination pour la faire vendre sa ferme et partir. La fille sombre dans la dépression, sans vouloir partir et sans vouloir se révolter non plus. Elle se découvre enceinte et veut garder l’enfant du viol. L’un des violeurs continuent même de fréquenter la maison du grand Noir. La fille est prise dans un sentiment contradictoire qui est trop grand pour elle. Elle sent que tout cela est inacceptable mais que c’est en même temps inévitable : les Noirs reprennent leurs terres, ils ensemencent leurs terres et les femmes blanches qui y sont. Ils réoccupent le terrain et elle ne veut pas fuir devant cet état de fait. Le grand Noir – sans doute instigateur de ce viol collectif – propose même de l’épouser (il a déjà deux femmes) pour la protéger et devenir le gérant de toute la ferme. Elle accepte. Son père, le héros du roman, est ulcéré car il voudrait la voir partir en Europe, recommencer sa vie. Il dit : « C’est humiliant. »

Sa fille : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.
– Comme un chien.
– Oui, comme un chien. »  

L’idée de la dignité des animaux n’est jamais abordée de manière explicite, mais on sent, par degrés, la présence de ces êtres mystérieux et muets. Une fascination s’empare du lecteur, une sidération devant leur vie, devant la gratuite cruauté des hommes. C’est un roman étrange.

Curieusement, la seule chose très mal faite dans ce roman, ce sont les scènes de sexe. Quand le quinquagénaire baise l’étudiante, on n’y croit pas une minute. Même chose quand il baise la repoussante responsable de la SPA, dont le corps n’a même plus de forme. Coetzee traite ces scènes comme des formalités, comme si le sexe était une activité normale, comme de faire des courses. Pourtant, le roman tourne autour de ça, de l’instinct sexuel, de la pudibonderie absurde de nos sociétés « blanches », du viol comme impôt et réparation des spoliations passées, de la torture que fait endurer le désir, le sien propre et celui des autres. Du désir comme chose humaine ou inhumaine, ou animal.

Alors pourquoi ces scènes incompréhensibles, où une belle jeune femme se laisse aborder par un prof qui n’est même pas charmant, qui n’a aucun charisme sur ses étudiants, et pourquoi se laisse-t-elle aller jusqu’à faire l’amour par terre, un après-midi d’orage ? La chose est décrite sans même qu’on comprenne que peut-être la fille ne s’appartenait plus, qu’elle était sous influence, sidérée et donc, virtuellement violée elle aussi. L’absence de tout érotisme dans la prose de Coetzee me paraît intéressante, car c’est le signe d’une sexualité sans désir, mécanique, qui est devenue seulement un signe. L’impression donnée est que même les chiens sont plus doués pour le plaisir que nous.

La vie des chiens semble être un sujet de grande ampleur pour nos écrivains contemporains. Disgrace a été écrit quelques années avant Un chien mort après lui de Jean Rolin. Une oeuvre fictionnelle, une oeuvre factuelle, aucune des deux ne cherchent à donner de réponses définitives à des questions de société ou à des questions philosophiques. Les deux cherchent, à mon avis, à entrer dans des régions de notre vie, des régions d’animalité si l’on peut dire, que le commun des mortels oublient de visiter ou occultent tout bonnement.

Donner voix au chien en nous, au mouton en nous, à l’inhumain qui est la part la plus grande de notre vie, c’est certainement une des nobles tâches de la littérature.

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

D’autres vies que la mienne

d’Emmanuel Carrère, se lit d’un coup, le temps d’une journée pluvieuse. Ou même une journée ensoleillée, car on ne peut pas lâcher le bouquin. C’est l’art de Carrère. Même quand on est un peu déçu, il sait ferrer son lecteur.

Ce dernier fera date pour la raison suivante. On dira de lui qu’il a opéré un tournant dans l’autofiction française des années 2000. Plus tard, les universitaires diront : « il n’est pas indifférent de noter que c’est un écrivain qui n’était pas autofictionniste à l’origine, qui a donné un nouveau souffle au genre. En 2009, il a sorti un livre au titre programmatique : D’autres vies que la mienne, qui se sert de l’écriture du moi pour mettre un coup de projecteur sur des destins de gens ordinaires. »

Et comme il sait rendre une situation tendue, comme il sait dramatiser, il nous fait vibrer et trembler devant des existences réelles, factuelles, sises dans des pavillons de banlieue ou des villa de zone rurbaines.

Il va même jusqu’à inclure la relecture que les personnages ont faite du manuscrit. Il incorpore ce que le juge Etienne a mis en marge, mais bizarrement, on ne sait rien de ce qu’ont pensé sa propre femme, et d’autres personnages. En tout cas, dans ce livre, il ouvre un peu la littérature livresque à l’interactivité qui fait rage sur internet. Et c’est une des innovations de D’autres vies.

Je crois que jamais encore on n’a tissé des existences de personnages de cette manière. Toujours liées à « soi », à un auteur/narrateur assez lointain par rapport à ces gens-là, omniprésent dans la narration mais inventant une nouvelle posture d’auteur. Celle d’un scribe qui rapporte, qui rappelle, et qui partage ses propres doutes et ses espoirs avec les lecteurs.

BNF : Architecture fin de siècle

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Cela commence par du gris et des lignes droites. Des lignes presque contondantes, tranchantes. Gare à vous, vous entrez dans un sanctuaire.

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Une esplanade surélevée comme un podium majestueux, et battue par les vents, en bord de fleuve. Pour aller à la bibliothèque, il faut donc gravir des marches, sur du bois glissant. Etudier, c’est d’abord avoir conscience d’un risque physique, d’un certain nombre d’obstacles à franchir. Une vénérable professeure d’université irlandaise, s’est, paraît-il, cassée les deux bras sur ces escaliers, il y a quelques années.

Cela commence donc par du gris, des lignes droites, des risques physiques, de la froideur.

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Pendant les mois d’hiver et d’automne, les chercheurs se gèlent sur cette esplanade, et c’est une des belles choses qui montrent l’orgueil de la France éternelle. « Venez chez nous étudier, semble dire l’Etat, mais attention, cela ne sera pas de tout repos. » 

Soudain, des arbres!

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Etonnamment, la verdure et la forêt sont jetées dans un trou immense. Pour les protéger du vent, sans doute, mais aussi pour créer un contraste, pour créer un mouvement dans l’esprit des usagers. Après le gris, le vert ; après les lignes orthogonales qui affrontent la ville, les lignes mouvantes qui viennent réchauffer le coeur de l’édifice.

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Le visiteur croit que les salles seront dans les grandes tours que l’on voit depuis la rue. Il n’en est rien. Dominique Perrault, l’architecte, y a mis les livres. Le chercheur doit, au contraire, descendre de longs escalators, ce qui génère un petit sentiment d’appréhension. L’idée d’aller dans un sous-sol, lorsqu’on étudie à Paris, n’est pas ce qui excite le plus – j’imagine – les étrangers venus de loin pour quelques mois. L’architecte leur dit : « Tant pis pour vous! Descendez donc dans mon antre, et ne dérogez pas aux innombrables règles qui encadrent le privilège que l’on vous accorde de venir étudier ici. »

Et quand les dernières portes s’ouvrent, de lourdes portes coupe-feu, hautes et sombres comme dans un cauchemar gothique, on se retrouve de plein pied avec la forêt. Elle était là pour cela, pour nous, pour les simples usagers.

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C’est alors qu’on s’aperçoit que cette monumentalité inhumaine était en fait entièrement tournée vers les individus, les chercheurs du monde entiers, qui ont besoin de calme, de silence, de lumière, d’efficacité dans la consulation des documents nécessaires. Les arbres ne sont pas là que pour faire joli, ils ont une utilité absolue pour les humains : ils apaisent les lecteurs, ils sont visibles depuis les tables de travail et ils libèrent la respiration qui avait été un peu oppressée lors de la descente par les escalators.

La BNF représente magnifiquement l’architecture de notre temps, ou du temps qui vient de terminer. Si une bombe n’est pas jetée au milieu de la forêt, on pourra visiter ce monstre dans cent ans et on se dira : « c’était la fin du XXe siècle. Les architectes créaient des espaces paradoxaux qui provoquaient des sentiments contradictoires. On passait du métal au bois, du chaud au froid, on fixait des vertiges et on faisait des correspondances. Ils nous faisaient entrer dans leur monde, dans leurs rêves, dans leur conception du monde. »

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nb: Toutes les photos sont de moi, sauf la première, prise sur le site Wikipedia.

Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.

Exceptionnalité du beauf qui lit Pamuk

 Oui, si j’ai dit que je n’étais qu’un beauf, qu’un touriste ordinaire, c’est parce qu’emporter Istanbul d’Orhan Pamuk lorsqu’on se rend à Istanbul, c’est un peu beauf, comme réflexe. C’est un peu comme lire Ulysse de Joyce à Dublin, Le château de Kafka à Prague, Danube de Magris lors d’une croisière sur le Danube, ou Nankin en douce à Nankin.

On imagine que tout le monde aura le même réflexe un peu grégaire et qu’il y aura plein de touristes avec le même livre, sur les terrasses des cafés, dans les parcs, dans les auberges et près des bordels musées. Erreur, grave erreur. Personne ne lisait Istanbul à Istanbul à part moi. Et personne ne lisait Pamuk non plus, en règle général.

Plusieurs fois, en revanche, des gens m’ont abordé en parlant turc et étaient surpris que je ne les comprenne pas. Ils s’excusaient et disaient avoir vu le nom de Pamuk sur la couverture de mon livre, sans avoir remarqué qu’il s’agissait de la traduction anglaise (par Maureen Freely, soit dit en passant, qui a fait un travail très fluide, très agréable à lire).

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Etant donné que Pamuk a eu des problèmes avec les nationalistes turcs, lorsqu’il a déclaré qu’il fallait que la Turquie reconnaisse le génocide des Arméniens, qu’il a reçu des menaces de mort et qu’il aurait déménagé à cause de cela aux Etats-Unis, j’aurais pu aussi rencontrer des manifestations d’hostilité, mais au contraire, le livre a souvent été remarqué par les Turcs, le nom de Pamuk claironné avec bienveillance.

Tout cela n’enlève rien à l’aspect élémentaire de mon réflexe de départ, qui consistait à lire un Turc au moment de partir en Turquie. Je ne regrette vraiment pas, du reste, je recommande même chaudement à chacun d’aller passer un grand week-end dans cette vieille ville et d’y découvrir en même temps un texte magistral.

L’art d’Orhan Pamuk

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Dans Istanbul, Pamuk prétend avoir voulu être peintre avant d’être écrivain, mais c’est comme musicien que je le vois plutôt. Son livre est construit et écrit de manière symphonique et c’est la reprise des thèmes, ainsi que leurs entrelacements, qui font tourner les pages.

On pourrait dire que le thème central du livre est l’enfance de l’auteur. Istanbul est la basse continue, l’accompagnement constant. La tonalité fondamentale, c’est la mélancolie. Ce livre est un essai de définition d’une mélancolie turque. C’est pourquoi on passe par des clichés comme les photos noir et blanc, des images du passé, mais combinés à d’étranges réflexions qui finissent pas vous envoûter.

Le livre commence par l’idée que l’enfant croyait, ou voulait croire, qu’il y eût un « autre Orhan » qui vivait quelque part dans la ville, dans une autre maison. Le thème du dédoublement sera ainsi omniprésent dans tout le livre, et on comprend petit à petit qu’il y a un lien profond entre « dédoublement » et « mélancolie », car cette dernière est juste un joli mot qui recouvre des réalités plus froides comme la dépression, la crise de nerf et la crise de démence. Il ne s’agit donc pas d’une douce tristesse, mais d’une difficulté à vivre que connaît toute la ville.

Il appelle ce sentiment Hüzün. Mot d’origine arabe, il le distingue de la mélancolie, de la nostalgie, pour le rapprocher de la « tristesse » exprimée par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Sentiment causé par la chute des civilisation, le spectacle de la décrépitude, la mémoire d’une splendeur passée qui redouble la présence des ruines.

Le dédoublement de la personnalité vient sous la plume de l’auteur à propos des photos qu’il y avait chez lui. Les potos sont en effet des représentations du monde, des doubles imparfaits. Et en effet, le lecteur ayant sous les yeux du texte et des images, le dédoublement est bien au coeur du projet littéraire de Pamuk. Si bien qu’à mon avis, ce n’est pas la mélancolie qui est l’essence du livre, mais le double, l’idée de dédoublement, qui est présent de manière formelle, mais aussi thématique et méthodologique. Dédoublement entre textes et images, dédoublement entre le « moi » et la ville qui se reflètent l’un l’autre, dédoublement des figures parentales (avec la présence de la mère et les absences du père), mais aussi double image renversée de la ville qui était magnifique et qui est aujourd’hui (années cinquante) dévastée. Duplication des vocations d’Orhan (peintre/écrivain), et bien sûr, omniprésente, la double appartenance à l’Occident moderne et à un Orient difficile à délimiter. 

Pamuk revient plusieurs fois sur cet « autre Orhan » qui vit ailleurs. C’est peut-être une chose habituelle en psychologie, je ne sais pas. Pour moi, cela reste étrange, car je pensais qu’on avait plutôt tendance à se créer des amis imaginaires, des frères, voire des amoureuses. Lui, il imagine un autre lui-même. Or, à la fin du livre, c’est son père qui réalise son rêve d’être double et d’avoir deux maisons, en ayant une maîtresse dans le quartier de Beyoglu.

Tout cela finit dans un chapitre où il s’engueule avec sa mère, à répétition, car il veut arrêter ses études, et, exaspéré par les paroles de sa mère, il va décharger sa colère dans les rues de la ville. C’est au retour d’une de ses dérives nocturnes qu’il décide de ne pas être peintre, mais de se lancer dans l’écriture.

« Istanbul » d’Orhan Pamuk

Je ne prétends pas être autre chose qu’un beauf, moi, qu’il n’y ait pas d’ambigüité entre nous. J’ai emporté Orham Pamuk dans mes bagages, écrivain turc, prix Nobel de littérature 2006. De plus, comme je suis un touriste avec de petites attentes, j’ai emporté Istanbul, Memories and the City, qu’il a publié un an avant de recevoir le Nobel.
Si aucune page de ce livre n’est géniale, le livre dans son ensemble se lit merveilleusement bien, en particulier à Istanbul (cela dit sans vouloir frimer, c’est juste une évidence). Ulysse par exemple, se lit moins bien à Dublin, je pense, car au fond, peu de choses sont dites sur Dublin dans Ulysse.

Or, j’ai lu quelques chapitres de Pamuk sur le Bosphore alors que j’étais sur un bateau qui remontait le Bosphore, et là, j’avoue que ce fut une belle expérience. Comme, en outre, le livre est rempli de photos noir et blanc, et de reproductions de peintures, on lit sans ressentir le besoin de prendre des photos soi-même.
Pamuk dit que le Bosphore passe en plein centre de la ville. Je suis un peu réservé devant cette assertion car la rive asiatique d’Istanbul est beaucoup moins centrale que la partie européenne. Quasiment tout ce qui se visite, quand on ne fait que passer, se situe à l’ouest.
Le livre de Pamuk se lit formidablement car il passe avec grâce de ses souvenirs d’enfance, de sa famille, à la ville, à l’histoire et à l’histoire culturelle.
Exemple :
Chapitre 6, « Exploring the Bosphorus », parle des excursions avec sa mère et son frère, et parle de la mélancolie qu’il y a, quand on est Turc, à voir les demeures ottomanes magnifiques au bord de l’eau, sur des kilomètres. Il réalise combien d’autres Turcs, autrefois, avaient une vie tellement « extravagante ». Nostalgie du passé qui mène au 
Chapitre 7, « Melling’s Bosphorus ». C’est une promenade dans les peintures de Melling, peintre allemand d’origine française qui a beaucoup rerésenté la ville au XVIIIe siècle.

Après quoi il revient sur des souvenirs familiaux, et en particulier les disparitions de son père. Les absences de son père sont au coeur de la tristesse de l’écrivain qui analyse et généralise cette tristesse dans le
Chapitre 10, « Hüzün ». Hüzün, c’est le nom d’origine arabe qui désigne la mélancolie spécifique à la ville d’Istanbul. Cela amène l’écrivain à évoquer de grands intellectuels stanbouliotes mélancoliques dans le
Chapitre 11, « Four Lonely Melancholic Writers ». Ces écrivains ont cherché à créer une littérature turque moderne, tous les quatre inspirés par la littérature française : le poète Kemal, le mémorialiste Hisar, le romancier Tanpınar et l’historien Koçu. La thèse de Pamuk est que ces grands créateurs de la modernité turque ont pu trouver leur voix propre en se consacrant à la dériliction d’Istanbul, la chute de la civilisation ottomane, et à la sombre poésie du Bosphore.
Après quoi il consacre un petit chapitre à sa grand-mère, qui était contemporaine de ces quatre écrivains et qui était elle-même historienne. C’est ainsi que chaque chapitre pourrait se lire indépendamment les uns des autres, mais qu’ils résonnent les uns dans les autres, s’appellent, se relaient.
C’est un fait, tout cela devient une lecture prenante. Le lecteur a envie d’en savoir plus à chaque fin de chapitre, alors qu’il n’y a pas d’intrigue, pas de fiction, pas de suspens, pas d’énigme à résoudre. Le genre général et accueillant de l’essai me correspond de plus en plus, et celui-ci est un modèle du genre autobiographique.
Chacun devrait écrire son Istanbul à soi.

L’heureuse solitude du reporter raté

Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.

Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

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A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.

J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.

Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

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Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.

Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.

C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.

Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.

O Heaven what content is mine
To see those trees which have appear’d
In the nativity of time
And which have survived
To look today as fresh and green
As when their beauties first were seen.

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