Viol de Nankin (5). Du nom

Comment faut-il appeler cet événement ? Viol ? Massacre ? La question est très importante, en Chine surtout. Comme je m’en aperçus en 2006, mes étudiants de Shanghai utilisaient des mots différents des nôtres pour les mêmes événements :

Eux, « Grand massacre des juifs ». Nous, « Génocide ».

Eux, « Grand massacre de Nankin ». Nous, « Viol ».

Eux, « Evénement d’avril-juin 1989 ». Nous, « Massacre de la place Tiananmen ».

Mon billet de cette époque s’intitulait donc « Massacres, viols et événements« , mais cherchait surtout à dénoncer le silence des autorités concernant le souvenir de la place Tiananmen. A cette époque, ce qui me troublait, c’était surtout la capacité du gouvernement à faire oublier l’histoire récente, sa capacité à en réduire la gravité. Et pour ce qui concernait mon quotidien, je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller dans la discussion de ces sujets sensibles. La réponse est : je pouvais aller aussi loin que je le voulais, je ne faisais l’objet d’aucune pression, d’aucune censure à l’université.

Mais voilà, le mot même de « viol » n’est pas repris par les Chinois, et je serais assez d’accord avec eux. On ne se relève pas facilement d’un viol, car, à la différence d’un massacre, y est attachée une honte fondamentale. Dans un viol, la victime est doublement victime : elle a subi l’assaut d’un agresseur, et elle se sent coupable d’avoir été impuissante. Dans un viol, il y a toujours la suspicion que la victime était peut-être, à un certain niveau, consentante.

Et puis l’idée de viol ouvre à des notions qui dépassent complètement le domaine de la politique, des relations internationales et des lois de la guerre. On touche à la masculinité de la population (« vous n’êtes pas des vrais hommes, vous ne vous êtes pas battus jusqu’à la mort comme des kamikases »), à sa dignité (« vous n’avez pas été capables de protéger vos femmes »), enfin à des notions plus psychologiques que politiques.

Avec le mot « massacre », on insiste sur la barbarie de l’ennemi. On évite de juger la victime, et celle-ci peut tenter de se reconstruire, dans l’opposition symbolique à l’ennemi. Au contraire, les victimes de viols, comme on le voit avec les gens qui furent victimes d’abus sexuels au sein de l’église catholique, ne politisent pas leur combat. Ils demandent des réparations et cherchent à oublier.

Oui, mais Nankin, c’est justement le souvenir, la ville-memoriale, et certainement pas l’envie d’oublier. Inversement, l’opposition aux Japonais n’est vraiment pas constructive, si j’en crois ce que j’ai vu. Alors que faire ?

Religions et nationalité parmi mes colocataires

J’ai un nouveau colocataire, indien ceui-là. Je savais que mon Pakistanais ne tenait pas dans son coeur les gens de cette nationalité, mais je ne pouvais pas attendre toujours.

Au total, la maison compte quatre nationalités, et, en termes religieux, à part moi qui suis athée, nous avons un chrétien, un musulman et un hindou. Comme c’est le ramadan, le musulman est un peu sur les dents. Hier, dans la cuisine, il avait l’air profondément dégoûté : « Le nouveau a craché dans l’évier. » L’Indien avait bu au robinet, en effet, et avait certainement recraché un peu d’eau. C’en était trop pour le Pakistanais. Il ne pouvait plus toucher ni l’évier, ni les tasses qui étaient autour, ni même l’éponge. Il lui fallait un tout nouvel attirail. Les choses avaient été souillées par le crachat de l’Indien. 

Quand j’étais en France, l’Indien m’a écrit pour relever des « problèmes d’hygiène » dans la maison. Je me suis dit qu’il allait me causer des emmerdes. A mon retour, j’ai marqué mon territoire pour qu’il sache qui était le patron : j’ai fait le ménage dans la cuisine. Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose. Il voulait instaurer je ne sais quel système de financement pour les produits collectifs de nettoyage, ce à quoi j’ai mis fin fermement, et calmement. Moi, les systèmes de financement, je ne leur fais confiance que si je ne m’occupe de rien. Dans mon système à moi, tout le monde achète à sa mesure, selon ses moyens, et contribue au jugé.

Le colocataire letton, lui, ne sort jamais de sa chambre. Il ne contribue en rien et paie ses loyers avec retard.

Et à neuf heures du soir, le Pakistanais fait une prière et vient déguster dans la cuisine les petits plats qu’il a préparés en fin d’après-midi. Des choses délicieuses qu’il partage avec moi. Je lui demande s’il n’a pas envie d’aller rompre le jeûne avec d’autres musulmans, quelque part dans la ville. Il ne dit pas non, mais je n’ai pas encore compris pourquoi il ne le faisait pas. 

Peut-on oublier « Bloody Sunday » ?

Je n’ai jamais été un fan du groupe U2, mais cette chanson a bercé mon enfance et une partie de mon adolescence, bien avant que je ne songe même à aller en Irlande. Cette chanson était surtout remarquable pour son « rif », les quelques notes d’arpège du début. A mon époque, tous les jeunes s’entraînaient à la guitare avec ces quelques notes. Et puis en ces jours d’actualité, où la tuerie du « dimanche sanglant » de 1972 revient sur le devant de la scène, cette chanson est incontournable. Elle a pourtant été produite plus de dix ans après les faits (1983), mais c’est le propre de la variété de capturer des émotions et d’accompagner des événements qu’elle n’a pas connus. On reparle du Bloody Sunday à la faveur d’une commission d’enquête qui avait pour but de faire la lumière sur la mort de treize catholiques de Derry, tués par les forces armées britanniques. La hiérarchie militaire prétendait que les militants avaient ouvert le feu et que l’armée n’avait fait que se défendre. Officiellement, aujourd’hui, la commission reconnaît que les hommes n’étaient pas armés. Le gouvernement a donc reconnu hier qu’ils étaient innocents, et le premier ministre David Cameron a déclaré que l’armée britannique avait failli, et a présenté ses excuses. bloody_sunday_mural_bogside_2004_smc.1276768459.jpg Ce jour-là, donc, 30 janvier 1972, les catholiques de Derry manifestent au nom des « civil rights », inspirés en cela des mouvements américains, et se font charger par les forces de l’ordre. Comme le montre la carte interactive qu’a mise au point le très bon site du Guardian, les manifestants furent tués alors qu’ils étaient en plein repli, loin, très loin, de présenter une quelconque menace pour l’ordre et la sécurité du pays. Visiter Derry, aujourd’hui encore, c’est se souvenir de ces actions fondamentales. La ville est comme un chant aux luttes du passé, et une incarnation de l’Irlande du nord dans son ensemble. J’aime Belfast, mais Derry représente l’histoire de la province d’une manière plus poignante, plus radicale et plus imaginative. Cette fresque murale, avec l’homme à la calvitie qui marche en se courbant, un mouchoir blanc à la main, est l’image stéréotypique du Bloody Sunday. Tirée d’images filmées par la BBC, elle montre le prêtre Edward Daly qui escortait un groupe de manifestants pour porter à l’hôpital un jeune homme abattu. Ils arriveront trop tard, l’homme mourut et le prêtre lui donna l’extrême onction (c’est comme ça qu’on dit ?) sur le trottoir. Sur les images d’archives de la BBC (voir la première vidéo ci-dessu), le mouchoir est maculé de sang. les peintres de la fresque ont préféré transférer le sang, du mouchoir, à une bannière blanche, piétinée, sur laquelle sont écrits ces mots : « CIVIL RIGHTS ». Ce prêtre est, par la suite, devenu évêque de Derry. A la retraite aujourd’hui, il jouit d’un prestige et d’une aura inégalables. Hier soir, à la télévision, l’ancien premier ministre nord irlandais, Peter Robinson, déclarait que le dossier était clos et qu’il fallait maintenant cesser de parler de cela pour que la nation (la nation nord irlandaise, s’entend) avance ensemble. Aujourd’hui, jeudi 17 juin 2010, les lycéens français qui planchent sur le bac de philosophie, peuvent réfléchir sur le sujet suivant : « Faut-il oublier le passé pour se donner à l’avenir ? » Peter Robinson répondrait par l’affirmative.

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Le catholicisme, les pervers et les Français

Il n’y a pas de pays qui souffre davantage du scandale des enfants violentés par des membres de l’église catholique.

l’Irlande avait développé une image de soi réconfortante, une image de gens simples, sains, de bonne constitution et de bonne humeur. Le fait que des dizaines de milliers d’enfants se soient fait agresser, violer, en toute impunité, est bien sûr difficile à supporter pour n’importe quelle communauté. On comprend la colère de la population quand elle s’aperçoit que le clergé, ainsi que les autorités politiques, étaient au courant mais n’ont rien fait pour protéger les enfants. Non seulement la nation est traumatisée par le mal que l’on a fait à ses enfants, mais l’image idéale de l’Irlandais prend dans le même temps un coup très dur. Nous nous pensions purs et durs, et voilà de quoi nous sommes capables.

Si je me permets d’avancer que ce pays en souffre plus que les autres, c’est que l’identité irlandaise s’est construite sur la fidélité au catholicisme, et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes. Précisément ceux en qui les mères de famille avaient confiance, des hommes de Dieu, des intercesseurs intouchables. Ces bourreaux et ces pervers étaient, en quelque sorte, doublement irlandais : une fois par le corps et la terre, par l’accent, la langue, et une fois par le spirituel, la relation aux papes et aux saints. Il est donc malaisé de mesurer la profondeur de la douleur et de la révolte que ce scandale a causé dans les consciences de ce pays unique.

Or, je vais au théâtre avec Tom et son amie Lorna, tous deux originaires de l’ouest le plus rural, le plus dévot. Tous deux catholiques non pratiquants. Nous allons voir une pièce « documentaire » sur ledit scandale. Dans le légendaire théâtre de l’Abbaye (Abbey Theatre), nous assistons à No Escape, une mise en espace de témoignages et de comptes rendus d’audience liés à ce scandale. Tom n’a pas été convaincu par la scénographie et le résultat artistique de la chose. Moi, cela m’a plu et intéressé car j’aime le documentaire, le récit factuel, j’ai aimé les acteurs. Lorna a été passablement bouleversée. Quand je suis sorti de la salle pour aller aux toilettes et m’asperger d’eau fraîche, une charmante ouvreuse m’a interdit de reprendre place, et m’a offert un café à la place. « Non, c’est pour moi, a-t-elle dit. Je ne vais pas faire payer un café ou un thé après avoir vu un tel spectacle. Vous en avez bien besoin, pas vrai ? » Ah, le personnel de l’Abbey Theatre de Dublin.

Au début de la pièce, on annonce que l’anonymat des témoins est respecté. A cette fin, on a donné aux membres de l’église incriminés des noms français.

Nous voici embarqué dans une pièce documentaire avec des « brother Didier » et des « father Benoît ». Il y avait même un « brother Guillaume » qui n’était pas un tendre ; si j’ai bien compris, il a obligé des gamins à manger leur merde. Autant dire que mes amis m’ont chambré après le spectacle, dans le pub du coin. Je leur ai demandé pourquoi. Pourquoi des noms français ? Ils n’ont pas su me répondre, et ils étaient surpris de ma question.

On a un peu cherché. On m’a dit que ce procédé a été utilisé dans les rapports officiels, que les noms français ne sont pas apparus au théâtre, et que ce dernier n’a fait que refléter la commission chargée de l’affaire. Cela ne change rien à mon interrogation. Alors mes amis m’ont dit que des noms anglais auraient donné une image trop « anti Anglaise », que des noms allemands eussent été trop « anti-nazis » et que tout cela n’était pas le sujet. Ils me dirent aussi que la France est à la fois étrangère et proche, que tout le monde avait appris le français à l’école, que les professeurs de français étaient souvent détestés, qu’il y avait quelque chose de familier quand même. Familier dans la terreur, la perversité et la violence faite aux enfants ?

La question reste posée : pourquoi a-t-on désigné ces pervers, les Irlandais les plus embarrassants de toute l’histoire de l’Irlande, par des noms français ?

Des signes mystérieux en pleine fête de la Saint Patrick

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Lorsque tout le monde était déguisé en vert pour la Saint Patrick, une bande d’activistes se tenait sur l’esplanade de l’hôtel de ville de Belfast avec des pancartes jaunes. Sur les pancartes, un seul message écrit en noir :

JOHN 3:7

Rien de plus.

Une dizaine de pancartes et plus du double d’activistes pour les porter, certains portant un t-shirt jaune frappé du même message.

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Je pensais à un happening. Je vais voir une femme qui porte une pancarte. Elle me dit que c’est une référence de la bible. Evangile selon Saint Jean, 3,7. Elle parle très vite, je ne comprend pas bien la citation biblique, alors elle résume en me disant : « C’est là que le Christ dit que nous pouvons renaître. »

Born again ? dis-je. Moi aussi, qui ne crois ni en Dieu ni en Diable ? Elle répond que oui, que tout le monde peut renaître. Mais il faut passer un examen, dis-je ? Non, répond-elle, c’est juste entre vous et Dieu, personne ne peut vous dire si vous êtes né de nouveau ou non.

Chez mon copain Mathieu, je consulte la seule bible qu’il possède, celle traduite de manière un peu funky, aux éditions Bayard (2001), celle qui a fait appel à des écrivains pour rendre le Livre plus proche de nous. Aux côtés des Frédéric Boyer, Marie Ndiaye, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz, François Bon, Olivier Cadiot (dont le Cantique des Cantiques a été mis en musique par Bashung), Florence Delay s’est chargée de l’Evangile selon Saint Jean. Voilà ce qui est écrit à la section 3,7 :

« Ne sois pas surpris que je te dise Il faut être né là-haut. »

Cela ne m’éclaire pas tellement, et je me dis que ces activistes chrétiens ne savent plus ce qu’ils font. Je cherche sur internet et je vois des traductions grecques moins polémiques :

μὴ θαυμάσῃς ὅτι εἶπον σοι· δεῖ ὑμᾶς γεννηθῆναι ἄνωθεν.

Là d’accord, je comprends mieux. Florence Delay a voulu traduire de manière singulière (pour faire funky, n’en doutons pas), mais toutes les traductions françaises depuis des siècles optent pour un sens plus constant : Jesus prévient de ne pas être surpris d’entendre qu’il faut naître de nouveau. La traduction qui nous intéresse en l’occurrence, c’est celle qu’utilisent les Anglo-Saxons, et voici celle de la New American Standard Bible (1995) :

Do not be amazed that I said to you, ‘You must be born again’

Ah, il faut naître de nouveau. Cela ne suffit pas de le pouvoir. Moi, dans mon esprit obstiné et chercheur de noises, je demande à la dame si elle est en lien avec les fameux évangélistes « Born again » qui entouraient George W. Bush, et qui étaient vus, en Europe, comme de furieux extrêmistes, obscurantistes protestants prêts à toutes les guerres pour faire gagner l’axe du Bien. La dame me dit que non, elle dit qu’elle n’est qu’une chrétienne. C’est typique des sectes protestantes, paraît-il, de se dire seulement chrétiens, et de n’avoir aucun nom particulier. Car un nom identifie et distingue, sépare, alors qu’eux se veulent réunificateurs.

Moi, dans mon esprit d’observateur emberlificateur, je pense que ces évangélistes choisissent la Saint Patrick pour intervenir comme un coup de poing symbolique en plein centre de la ville, sans couleur verte, uniquement du noir et du jaune. Un coup de poing visuel dans le ventre de la ville. Sans discours autre que JOHN 3:7, afin de faire réfléchir ces idolâtres papistes que sont les catholiques irlandais. « Buvez tant que vous voulez, petits hommes verts, mais n’oubliez pas qu’il vous faut renaître un jour ». Je lui demande pourquoi ils se réunissent ici, le jour de la Saint Patrick. Elle dit que Patrick était chrétien. Ce n’est pas faux. D’autres camarades m’auront dit la même chose, de manière plus ou moins contrite : « Techniquement, Patrick n’est pas catholique puisque à son époque, le protestantisme n’existait pas encore, c’est donc un saint que tout le monde peut revendiquer… »

Il y a bien du happening chez les activistes chrétiens. Ce sont eux, peut-être, les plus funky, finalement.

La Saint-Patrick en Irlande du nord : un avenir très incertain

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Hier, c’était la saint Patrick, un jour où les Irlandais célèbrent je ne sais trop quoi. Ils se célèbrent eux-mêmes peut-être. Dans la république d’Irlande, c’est la grosse bringue, la fête nationale, l’occasion rêvée d’aller boire des bières, comme s’il n’y avait pas assez d’occasions pour cela.

En Irlande du nord, c’est aussi un jour à peu près chômé, et une parade est organisée dans certaines villes, dont je ne ferai pas le reportage car j’ai raté le carnaval qui eut lieu dans le centre de Belfast, de midi à 13h30. J’eus le tort de ne pas me précipiter, pensant bêtement que les festivités dureraient une bonne partie de la journée.

Célébrer la Saint-Patrick en terre britannique, cela pose la question de l’appartenance de l’Irlande du nord. Elle appartient aujourd’hui officiellement à la couronne de la reine d’Angleterre, mais qu’en est-il dans les consciences ? Et qu’en sera-t-il demain ?

Ce sont les questions qu’a posées le journal Belfast Telegraph, daté du lundi 15 mars 2010. Il a publié les résultats d’un sondage intéressant à cet égard, en différenciant les réponses selon l’appartenance communautaire des personnes interrogées. A la question de savoir ce qu’ils voteraient à un référendum sur l’Irlande réunifiée, 85% des protestants disent « non » et 69% des catholiques « oui ». Il y a quand même 26% de catholiques qui voteraient « non », ce qui n’est pas négligeable.

La question suivante est piquante : « L’Irlande du nord ayant été établie en 1921, quel sera d’après vous son statut en 2021 ? » Deux possibilités sont données par les sondeurs :

« L’irlande du nord sera toujours britannique » (Protestants : 57%. Catholiques : 28%)

« Elle fera partie de l’Irlande unie » (Protestants : 24%. Catholiques : 64%)

Le fait même que ces questions soient posées, dans un journal modéré à tendance unioniste, est un signe que les divisions communautaires sont loin d’être dépassées, et qu’elles auront plutôt tendance à augmenter avec le temps. En tout cas, c’est cette question qui a fait la une du journal ce jour-là :

Un protestant sur quatre pense que l’Irlande sera unie en 2021

J’ai posé cette question autour de moi, mais j’ai reçu trop de réponses variées pour pouvoir me faire une idée générale. Un ami d’origine catholique regrette qu’on ne propose que ces deux options, car lui verrait bien l’option d’une espèce d’indépendance de l’Irlande du nord dans une Europe des régions. C’est une idée que j’ai déjà entendue chez des catholiques non républicains.

Une autre question m’a paru très éclairante, à moi qui suis un simple touriste et qui entends constamment des sons de cloches différents : « Comment décririez-vous votre nationalité ? » Trois possibilités :

« I am British » (Protestants : 71%. Catholiques : 8%)

« I am Irish » (Protestants : 4%. Catholiques : 83%)

« I am Northern Irish » (Protestants : 24%. Catholiques : 9%)

On voit dans la question elle-même le souci d’identifier une culture qui prenne son autonomie vis-à-vis de l’Irlande et du Royaume-Uni. Contrairement à ce que disent les chiffres ci-dessus, le voyageur a parfois le sentiment que les gens d’ici ont développé une culture qui leur est commune, et qu’un catholique de Belfast se sentira peut-être plus de points communs avec un protestant de Belfast qu’avec un Irlandais du sud.

Mais enfin les chiffres sont là, la plupart des catholiques se sentent irlandais et rien d’autre. Comme l’écrit David Gordon dans son analyse des résultats, l’impression générale est celle « d’une Irlande du nord qui n’est pas en paix avec elle-même ».

Vivre en quartier dangereux : The Village

A Belfast, mon logement répond certainement au meilleur rapport qualité prix de la ville, et même peut-être du pays tout entier. A dix minutes de l’université Queen’s, dans une rue calme et dégagée, avec vue sur les montagnes de Cave Hill, non loin de centres commerciaux, de supermarchés importants, ma maison avait tout pour plaire aux habitants d’une ville occidentale. Et les prix sont extrêmement bas car personne ne veut y habiter. Il s’agit d’un quartier à la sinistre réputation. Il a pourtant un joli nom : The Village. A 90 pourcent protestant, le quartier comporte en effet des rues désaffectées, aux immeubles murés, d’autres rues pimpantes, aux maisons couvertes de fresques murales agressives et/ou commémoratives. Sur ces fresques, à deux pas de ma maison, des hommes tiennent en joue les passants ; un portrait de la Reine est légendée par un solennel : This We Shall Maintain ; des scènes historiques rappellent des combats politiques passés et autres exploits sportifs, dont le moindre n’est pas la présence d’un champion du monde de boxe. Le Village a la réputation d’être risqué, d’être un repaire d’activistes et de mafieux.  Ma rue est néanmoins relativement aimable. Je m’y sens en sécurité, aucun bruit ne me réveille jamais, des femmes seules y rentrent chez elles la nuit, les magasins n’y sont jamais braqués en ma présence. A part quelques bris de verre, le matin, des querelles de voisinage entre mégères qui se gueulent dessus, des tatoués qui bricolent dans leur voiture, c’est calme. Mais mes amis de Belfast pensent que j’ai fait exprès d’habiter là, pour faire le malin et le téméraire. On croit que je recherche le danger, la vie électrique des zones sensibles. Peut-être est-ce vrai inconsciemment. Peut-être veux-je faire croire que je suis courageux. Je crois plutôt, mais cela revient peut-être au même, que je ne suis pas conscient du danger qui m’entoure, et que j’évolue légèrement dans un univers de crime, d’églises méthodistes, d’extrémisme assumé, de sectarisme délibéré, d’organisation paramilitaire.

Ibn Battuta et les femmes africaines

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Dans les années 1350, le grand voyageur Ibn Battûta accompagna une caravane pour se rendre dans ce qu’il appelle le « Pays des Noirs ». C’est la fin de son immense récit de voyage, intitulé Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages, que la tradition nomme la Rihla. Quand il se rend chez « les Noirs », il est déjà très expérimenté, il connaît le monde mieux que personne à son époque. Il est allé jusqu’en Chine, il a fait tous les pèlerinages, a occupé de nombreux emplois extravagants : il est allé jusqu’à administrer certaines région d’Asie, les voyageurs attirant parfois la confiance des peuples indigènes au point d’être sollicités pour être leur chef !

En français médiatique, on dirait que, plus qu’un autre, Ibn Battûta est « ouvert d’esprit ». Il a appris à comprendre et admirer des cultures, des techniques et des religions très éloignées des pratiques du monde musulman.

Pourtant, il n’aime pas les Noirs, qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs ». Les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens, qui sont inexistants dans l’histoire universelle de cette époque.

Peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libre. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qui sont des « amis ». Contrairement à ce que semble recommander la sourate XXXIII du verset 55 du Coran, les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent un « ami ». Il résume cela dans une phrase qui avait pour but de faire horreur, ou de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise. » (Voyageurs arabes, Bibliothèque de la pléiade, p.1027.)

Ibn Battûta en est outré et refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques.  

Je me demande malgré tout s’il ne faut pas relire tout cela avec un peu de recul. A mon avis, il y a chez le voyageur une sorte de double langage, ou plutôt un langage qui oblige le lecteur à opérer une double lecture. Certes, en bon musulman, il est choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais il me semble que son ton est là pour amadouer son lectorat, c’est-à-dire les lettrés, les dirigeants et les clercs arabes. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent. Loin de peindre ces moeurs libérales sous d’horribles couleurs, il montre l’harmonie, le calme et la concorde qui semble en découler. Il met dans la bouche d’un de ces massûfites ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays ! » (p.1028)  

Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire en prenant son temps, avec les valeurs de n’importe quelle religion. Mon hypothèse (mais ce n’est qu’une idée que je lance, sans y rien connaître au fond), est qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait (Présent à ceux qui aiment à réfléchir, dit le titre de son ouvrage) de ses compatriotes.

 D’ailleurs, au paragraphe suivant, il dit que le pays est tellement sûr qu’il n’y a pas de nécessité à voyager en caravane. Je déforme sans doute la pensée de cet Arabe du XIVe siècle, mais je ne peux m’empêcher de voir une relation de cause à effet entre la paix entre les hommes qu’il décrit parmi ce peuple africain, et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains sont censé développer avec leurs femmes, amitié basée sur la franchise et le respect.

La résilience mélancolique du Pakistanais

Voilà des jours que mon colocataire pakistanais traîne une mélancolie qui fait peine à voir. Il dort mal, il rentre à la maison le soir en faisant la gueule. Il est stressé à cause de ses problèmes de visa.

Il n’a plus beaucoup d’espoir de trouver une femme à marier dans ce pays, et il ne compte plus sur moi pour lui en trouver une. Il n’arrive plus à se concentrer sur ses études.

Tous les jours, quand je le vois, il me dit qu’il ne se sent pas bien. Il a beau faire froid, il évolue en chemise ouverte et pieds nus. Je l’exhorte à se couvrir, mais il n’a plus le goût. Il me dit que c’est Dieu qui veut le punir de quelque chose. « A chaque fois qu’un espoir apparaît, Dieu l’anéantit, il ferme la porte, comme si quelqu’un me claquait la porte au nez. » Je lui dis que Dieu cherche peut-être à le ramener près de ses parents et de ses soeurs. « Oui, dit-il, peut-être bien ». Mais cela ne le convainc pas. Sa mère prie pour lui, pour qu’il trouve une solution et reste à Belfast.

Lorsque internet a cessé de fonctionner dans notre maison, ce fut la goûte de poison qui fit déborder le calice. « Mais sans internet, je ne peux pas vivre! » Je lui propose de lire un livre à la place, mais il ne peut pas se concentrer. Je lui propose de discuter sur le Coran dans le salon, mais il me répond par une grimace dégoûtée. Dieu lui a maintenant ôté internet, Dieu lui veut du mal, et on voudrait lui faire parler du Coran ?

N’a-t-il pas d’amis avec qui sortir pour tailler une bavette, autour d’un thé ? « Oui, j’ai des amis, mais je préfère internet. »

Je lui offre d’emprunter des DVD pour lui à ma bibliothèque. Oui, dit-il, bonne idée. Quels films veux-tu, des films pakistanais ? Non. Indiens ? Bollywood ? Non, non. Anglais ? Oui, anglais. Américains ? Oui, américains! Pas anglais, américains ; en anglais, mais pas britanniques. Des films d’action, des histoires d’amour, des comédies, qu’est-ce que tu veux ? Des histoires d’amour!

Je lui ai pris, sans trop savoir, The Age of Innocence de Martin Scorcese. Je lui en prendrai d’autres, avec plaisir, car j’attends avec impatience qu’il me dise ce qu’il en pense.

Malgré tout, ces derniers jours, je l’ai entendu, de bon matin, chanter dans la maison.