Pourquoi je voterai Jean-Luc Mélenchon alors que je ne suis même pas de gauche

Un sage précaire n’est jamais vraiment de gauche, il faut l’avouer. La sagesse précaire est même un mode de vie qui prospère dans les régimes ultra-libéraux, où l’on perd très vite un emploi pour en trouver un autre aussi vite, dans l’inquiétude de devenir pauvre et dans le plaisir de se trouver riche par moments. Ce monde injuste et inégalitaire, c’est le monde dans lequel des gens comme moi s’épanouissent. Et pourtant je m’apprête à soutenir la gauche.

Dans un billet écrit au printemps dernier, je reconnaissais avoir une attitude ambivalente vis-à-vis du leader de la France insoumise. Je disais que je ne soutenais pas Jean-Luc Mélenchon mais qu’il avait une capacité étonnante à fédérer des populations extrêmement éloignées les unes des autres. Un an plus tard, solennellement, je déclare que le dimanche 10 avril 2022, je voterai pour lui, si Dieu le veut.

Dans la situation actuelle, le choix est très facile à faire et je n’ai pas eu à tergiverser, n’appartenant à aucun parti. Comme je ne suis lié par aucune loyauté politique ou syndicale, je peux me décider le coeur léger pour n’importe quel candidat, à la différence de mes amis socialistes, communistes ou écologistes. Ces derniers savent que seul Jean-Luc Mélenchon possède une chance de se qualifier au second tour mais ne peuvent pas abandonner le candidat pour lequel ils se sont tant battus. Moi, je ne me suis battu pour personne.

Mes amis de droite, eux aussi, ont leurs problèmes de loyauté. Macron ou Pécresse ? Le Pen ou Zemmour ? Chacun ses problèmes.

Pourquoi voter pour le candidat Mélenchon et son programme « L’avenir en commun » ? Chacun ira de ses raisons, je ne suis pas sensible à tous les arguments ni à tous les points du programme, mais je suis déterminé à lui apporter mon suffrage pour quatre raisons précises.

D’abord sa qualité de meneur, car ce qu’il a fait à gauche est proprement extraordinaire depuis quinze ans. Ensuite sa volonté de trouver des projets immenses à mener, des trucs qui renvoient aux océans et à l’espace. J’apprécie qu’il cherche une application pratique à sa tendance lyrique et conquérante. Troisièmement, sa conversion à l’écologie, qui n’est peut-être pas sincère mais qui peut avoir des effets positifs sur l’environnement.

Enfin, et c’est pour moi le plus important, je suis sensible à sa volonté d’unir le peuple plutôt que d’attiser les tensions communautaires. Le nationalisme new look est effrayant car il revient à ses fondamentaux racistes. Il faut, en face du nationalisme, retourner aux fondamentaux de la social-démocratie.

  1. UN LEADERSHIP COLLECTIF
    1. Quoi qu’on dise de ses emportements et dérapages, Jean-Luc Mélenchon sait fédérer des gens pour travailler avec lui, il sait entraîner du monde malgré un tempérament que l’on dit soupe au lait.
    2. Il sait animer des équipes qui bossent. Il n’a pas forcément des idées et des opinions sur tout, mais il sait s’entourer de spécialistes, jeunes et vieux, qui produisent des idées et des solutions. Après, il assigne à son personnel politique de transformer ces idées en doctrine. En bref, c’est un bon professionnel de la politique.
    3. Il fait appel aux chercheurs, aux scientifiques et universitaires de son pays. Que ce soit pour les questions de l’environnement, de l’énergie, de l’armée, de l’économie ou des tensions sociales, ses idées viennent de ceux qui travaillent ces matières. Il ne pond pas ses idées autour d’une table avec trois communicants et deux cabinets de conseil.
  2. UNE PROJECTION VERS L’AVENIR
    1. Son programme veut lancer la France dans de grands projets fondés sur la science, la recherche et l’innovation. Or, c’est bien là qu’il faut investir.
    2. Il veut que nos ingénieurs inventent les techniques pour créer des centrales d’énergie propre, comme on le fit après guerre pour les centrales nucléaires. Or nous faisons face à un triple défi devant nous : sortir du nucléaire, réduire la pollution, ne plus être dépendant d’autres puissances.
    3. Mélenchon parle souvent de la mer et de l’espace. Des territoires immenses que nous délaissons. C’est quand même plus enthousiasmant a priori que l’idée de Start-up nation ou de nationalisme identitaire.
  3. UNE DEFENSE RECENTRÉE
    1. Mélenchon critique la présence militaire de la France en Afrique et cela me convient. Nous n’avons rien à faire en Afrique, sauf si les peuples africains nous demandent de l’aide ponctuellement. Tout montre au contraire que les Africains en ont ras-le-bol des Français. Dont acte.
    2. Je suis d’accord avec l’idée d’une France « non alignée » dans la perspective de la prochaine guerre mondiale. Les États-Unis voudront nous inclure dans leur grande alliance contre la Chine et la Russie et nous avons tout à perdre dans ce conflit, rien à gagner.
  4. UNE SOCIÉTÉ INCLUSIVE
    1. C’est le plus urgent à mes yeux. Arrêter d’incriminer les plus précaires d’entre nous.
    2. Laisser les musulmans tranquilles. Ne plus criminaliser le port du voile.
    3. Banaliser la diversité ethnique, cesser d’y voir une dégradation ou un danger.
    4. Traiter la sécurité comme une affaire de logistique et d’organisation, non comme une question de civilisation.
    5. Voir les gardiens de la paix comme des fonctionnaires qui doivent être bien rémunérés, bien formés et bien encadrés. Ne plus voir des forces de l’ordre commettre des violences en lieu et place du maintien de la sûreté. Rouer de coups un délinquant n’est pas une méthode pour lutter contre la délinquance.

Moi qui suis, en définitive, plutôt un libéral, qui ne participe jamais aux luttes sociales, je vais voter sans état d’âme pour le candidat de l’anti-libéralisme.

Le sage précaire quinquagénaire

Ce blog a été fondé alors que j’étais un trentenaire post-adolescent.

Aujourd’hui je fête mes cinquante ans. Cela n’est pas une occasion de réjouissance.

Ma chère épouse va tâcher de me rendre le sourire avec des attentions délicates.

En attendant, je vais prendre un chemin de randonnée et grimper la montagne jusqu’au col de l’Homme mort.

Si j’ai le temps, j’irai voir le pic de Saint-Guiral, ou piquer une tête au lac des Pises.

Qu’est-ce qu’un pauvre, en France, en 2022 ?

De même que le terme « riche », qui demeure mystérieux, de même celui de pauvre suscite des fantasmes. On imagine des hordes de miséreux en haillons et faisant la manche. Voyons ce qu’en dit L’Observatoire des inégalités : est pauvre quelqu’un qui perçoit la moitié moins que le revenu médian des Français. 918 euros net par mois.

Je rajouterai à ce chiffre objectif des éléments matériels, comme je l’ai fait avec les riches. En effet, quelqu’un qui possèderait des appartements et des voitures mais qui ne toucherait qu’un maigre salaire ne serait pas un pauvre. Inversement, on peut être pauvre et se faire une jolie vie, plein de bonheurs et de plaisirs gratuits. La question ici n’est pas de l’ordre du ressenti, ni de la qualité de vie.

À partir de quand est-on pauvre ? À partir du moment où son capital atteint un certain seuil négatif, un certain plancher, en ce qui concerne le logement et la mobilité. Est pauvre celui qui est « mal logé » (notion peu claire que je n’aime pas) et dans l’incapacité d’être complètement mobile.

Pour être pauvre il faut n’être pas propriétaire d’un seul logement ou être propriétaire de sa résidence principale seulement, et que le nombre de chambres à coucher soit inférieur au nombre d’enfants dans la famille. S’il vend son bien, me direz-vous, il obtiendra un pécule qui le sortira de la pauvreté, mais il se retrouvera sans possession, devra payer un loyer et retombera dans la pauvreté aussitôt.

Il lui est difficile de se mouvoir. Il ne peut payer l’abonnement aux transports en communs de sa ville, donc il fraude ou il limite ses déplacements. En milieu rural, s’il a un véhicule motorisé, il ne fait jamais le plein et limite ses déplacements pour ne pas dépenser trop d’argent en carburant.

Ses enfants, arrivés à l’âge adulte, ne reçoivent ni véhicule ni bien immobilier. Ils partent donc à zéro dans le monde de l’emploi.

Si vous ajoutez à cela un revenu de moins de 900 euros, alors vous avez un pauvre devant vous, car ses revenus ne lui permettront jamais d’améliorer la situation capitalistique décrite dans ce billet.

Le sage précaire jamais à sa place

Le sage précaire est un amateur, dans toutes ses entreprises. D’ailleurs, tous ses collègues lui disent qu’il n’est pas un vrai professionnel, et que ses bons résultats sont dûs à la « réussite du débutant ».

Les ouvriers me décrivent comme un intellectuel incapable de travailler de ses mains, tandis que les intellectuels me trouvent un peu trop physique et manuel pour être un des leurs.

Les professeurs, au lycée français d’Irlande, disaient que je n’étais pas un « vrai prof ». Les serveurs de restaurant non plus n’étaient pas convaincus de mes capacités. Où que je me tourne je sens bien que je ne suis pas à ma place car on m’affirme que je serais mieux adapté à une autre tâche.

Les fonctionnaires me voient comme un écrivain, les universitaires comme un aventurier, les écrivains comme un prof, les journalistes comme un chercheur, les producteurs comme un artiste, les artistes comme un universitaire, les chercheurs comme un ouvrier.

Chaque fois que je prétends à un poste ou une activité, il se trouve quelqu’un pour m’expliquer que ce n’est pas pour moi, ou que je ne suis pas fait pour le job. La dernière fois qu’on m’a fait ce triste coup, c’était pour un emploi dans la diplomatie. Pourtant, la diplomatie, représenter la France dans de superbes costumes bleu nuit, susurrer des compliments et serrer des mains délicates, j’étais persuadé que c’était mon truc.

Il me reste la sagesse précaire. Jusqu’à présent, personne ne m’a contesté le titre convoité de sage précaire.

Chanter Oman

La guitare et le chant sont un peu la marque de fabrique de la sagesse précaire. Quand les circonstances le permettent, le sage précaire sort son instrument et, à défaut de la charmer, amuse son auditoire par des moyens musicaux.

En classe, en conférence ou en réunion, le chant tend à étendre son domaine d’application. Le 25 février 2022, invité à la Médiathèque du Pays viganais pour présenter mon livre Birkat al Mouz, j’aurais aimé accompagner ma causerie de beaux airs de ‘Oud, mais je n’avais ni les moyens ni l’entregent de me procurer un tel service.

Comme j’avais promis au directeur de la médiathèque « des paroles, des images et de la musique », que ces promesses s’étaient déjà retrouvées imprimer sur les prospectus d’information, je n’avais plus d’autres choix que de produire la musique moi-même. La veille de la rencontre, j’ai demandé à mon frère s’il voulait bien m’accompagner à la flûte, ce qu’il accepta par générosité d’âme. J’ai déjà parlé de ce frère qui est à la fois musicien et paysan.

Une grande partie du public présent ce soir-là était venu pour lui autant que pour moi. Les gens le connaissent car il vend ses légumes tous les samedis au marché du Vigan. Il avait d’ailleurs fait une réclame incroyable pour ma soirée littéraire au milieu de ses carottes et de ses salades bio. Quand ses clients habituels me virent parler d’un livre sur Oman, ils pensèrent peut-être que c’était une famille d’originaux, comme on en croise dans les Cévennes. Mais quand ils virent leur paysan-maraîcher préféré marcher sur scène et jouer de la flûte avec aisance, ils arrondirent leurs yeux. Le lendemain, au marché, ils leur firent une deuxième ovation et exprimèrent leur admiration pour ses talents musicaux tout en louant la qualité de ses légumes et de son miel.

22022022

Nous sommes le 22 février 2022. Belle date.

22/02/2022

Des 2 et des 0. Cela fait comme un code qui se lit de droite à gauche et de gauche à droite.

22022022.

La dernière fois que nous avons vécu cela était le 11 janvier 1011. Il y a un gros millénaire.

La prochaine fois sera le 33 mars 3033. Autant dire que cela n’arrivera plus jamais.

En souvenir de René de Obaldia et de nos années de théâtre

Aujourd’hui, le grand dramaturge est mort. Paix à son âme.

Il gardera toujours une place à part dans mon coeur car c’est dans une de ses pièces que j’ai commencé à faire du théâtre, en 1988.

J’étais un élève moyennement motivé du collège d’Heyrieux, dans la grande banlieue de Lyon, (ou plutôt ce que les urbanistes appellent sa zone d’attraction). Un jour, Yvan Popoff me demanda si je voudrais rejoindre la troupe de Saint-Georges d’Espérance qui avait besoin d’un jeune homme pour interpréter le rôle d’un cow boy solitaire dans une pièce de théâtre. Cela me fit très peur mais je ne pouvais pas refuser. Jouer la comédie, c’était comme écrire, comme peindre, comme chanter, comme jouer de la guitare : je sentais que c’était mon truc.

La pièce s’intitulait Du vent dans les branches de sassafras. Une comédie-western écrite dans les années 1960 et qui est toujours très appréciée des troupes de théâtre amateur pour la qualité et la quantité des rôles proposés. Dans les pièces de René de Obaldia, il y a toujours de quoi satisfaire les comédiens et les comédiennes, les jeunes et les vieux, les romantiques et les comiques, les cérébraux et les casse-cou. Il y a toujours des rôles très lourds pour les tauliers d’une troupe, et des rôles minuscules pour les débutants. D’ailleurs, il y a plusieurs rôles minuscules pour que les comédiens débutants puissent changer de costumes et apparaître plusieurs fois sur scène à chaque représentation.

Moi, j’avais quinze ans et je jouais Carlos, un « beau ténébreux » de quarante balais. Un cow boy dont la femme et la fille avaient été tuées par les Indiens. Une espèce de Clark Gable qui trouvait refuge dans le ranch de la famille où se situait la scène de la pièce.

Mon ami Yvan jouait alternativement les deux Indiens qui menaçaient la ferme. Vincent portait la pièce sur ses épaules en incarnant le père de famille qui fut autrefois joué par le grand Michel Simon. Il y avait Chantal et Marie-Laure, Mireille et Alain, une certaine Laurence, il y avait l’énigmatique John Loïs. Je ne me souviens pas de tous les noms mais chacun était essentiel au bon déroulé de notre vie de groupe et de la production des spectacles. Il y avait une dame âgée qui avait des relations dans le monde du théâtre amateur, et qui nous a permis de franchir un cap qualitatif. Il y avait bien sûr les jolies filles de mon âge, Sophie et Lydie. C’était tout un monde extraordinaire pour un adolescent féru d’arts et de lettres.

J’ai énormément appris avec de Obaldia et dans cette troupe de théâtre. J’ai appris notamment à surmonter la peur d’entrer sur scène, de parler en public. J’avais tellement le trac dès la première répétition que si je n’ai pas osé abandonner, c’était par pure faiblesse de caractère.

Après cette comédie de René de Obaldia, nous avons joué d’autres pièces, des classiques et des choses récentes, nous avons même écrit des spectacles. Ce fut une vraie passion puisque je participai à l’époque à d’autres troupes, à Lyon notamment. Je n’ai quitté la vie théâtrale que cinq ans plus tard, après avoir joué dans une dizaine de pièces, quand je sus que je n’étais pas fait pour ça. Ce n’était finalement pas mon truc, mais ce fut déterminant pour mon éducation.

Pour tout cet apprentissage, je ressens pour René de Obaldia et son écriture fine, généreuse et solide, une gratitude infinie. Que son âme repose en paix.

La Chine selon Philippe Forest

Avec douceur et discrétion, Philippe Forest empoigne le monstre de notre siècle : la Chine. Comment parler de la Chine sans tomber dans les clichés et les considérations journalistiques ? En prenant le chemin le plus intime, le plus singulier. Pi Ying Xi est un excellent essai d’écriture de soi, pas vraiment une auto-fiction, mais plutôt un récit de voyage intellectuel et sensuel. Un texte qui prélève dans tous les voyages que Forest a effectués en Chine depuis vingt ans, des éléments particuliers qu’il fait résonner les uns dans les autres : les ombres, les fantômes, les morts, les mythes.

Ce n’est pas un roman, ne nous y trompons pas. La mention « Roman » sur la couverture pourrait égarer des lecteurs. Il n’y a ni fiction ni intrigue. Les auteurs et les éditeurs tiennent au genre roman car c’est ce qui se vend le mieux, mais ce n’est pas notre problème de lecteurs. Nous, en tant que lecteurs, nous voyons là un essai personnel, qui prend des libertés farouches avec le récit, et qui n’hésite pas à proposer des réflexions littéraires sur des classiques chinois, sur la fameuse Pérégrination vers l’ouest, sur le non moins célèbre Lu Xun, le grand écrivain du XXe siècle, fondateur de la modernité littéraire en Chine.

Surtout, Philippe Forest nous fait découvrir le frère de Lu Xun qui fut un auteur plus confidentiel mais très intéressant à bien des égards. L’auteur en question s’appelle Zhou Zuoren et il fut plus ou moins un collaborateur des Japonais, ce qui fit de lui un ennemi du peuple. D’où se disparition des livres d’histoire et des manuels scolaire. C’est une docteur en français, professeure à l’université de Nankin, qui lui fait découvrir cette figure maudite des lettres chinoises. Ce personnage historique revient plusieurs fois dans le récit de Forest car les deux hommes sont étrangement proches l’un de l’autre. Tous deux ont subi le décès de leur fille et tous deux affectionnent le même écrivain japonais. Leur ressemblance va jusqu’au point où l’auteur français pourrait signer des phrases qui ont été écrites par l’auteur chinois.

C’est donc un entrelacs de réflexions, de réminiscences, de portraits, qui se lit extrêmement bien et qui nous fait rencontrer une Chine méconnue.

Car le livre se passe en grande partie dans le monde universitaire chinois, et plus précisément dans le monde des études françaises. Il décrit justement les Chinois docteurs en français qui parlent étonnamment bien notre langue. On rencontre des profs et des étudiants de Nankin, de Shanghai, de Beijing et de Wuhan. À la lecture, on comprend peu à peu combien la Chine est un géant qui se donne les moyens de devenir la première puissance du monde. Notamment dans des domaines d’étude minuscules, comme les études françaises.

L’auteur se montre minable en France et gigantesque en Chine. Coincé dans un appartement minuscule à Paris, il devient un albatros de la pensée dans le nouvel empire du milieu. Inconnu en France, il côtoie les prix Nobel dans les universités chinoises qui l’invitent et lui déroulent le tapis rouge.

Les Chinois lui parlent avec déférence, ils gardent un ton aimable avec lui, mais il est clair qu’ils se fichent radicalement de ce qu’il a à dire. La Chine qui transparaît dans ce roman est un pays qui est déjà loin devant la France et l’Europe, qui n’a plus aucune raison d’admirer nos cultures. C’est un pays qui n’a plus besoin de nous, qui n’a pas peur de nous, qui n’a plus d’intérêt pour nous. Nous sommes devenus décoratifs pour eux, des ombres et des fantômes.

Ménage à trois à New York

Brooklyn, Photo de Mario Cuadros sur Pexels.com

Ménage à trois à New York est une très bonne lecture pour tous ceux qui aiment les femmes, les villes, les voyages, les histoires d’amour, d’amitié, et les histoires d’amitié qui se transforment en voyage.
Dans une prose très élégante car très simple et factuelle, Sophie Dujardin fait de la bonne littérature de voyage en ceci que le lecteur découvre New York à travers les yeux de la narratrice qui doit supporter deux compagnons aux caractères très tranchés. Il y a beaucoup de sentiments et d’intensité dans ces pages. Une tension amoureuse et érotique se trouve brouillée par une autre tension, plus contrariée avec un personnage exaspérant. Les relations drolatiques de ce trio de voyageurs (qui n’est pas un trouple mais qui pourrait y ressembler) permet de faire vivre ce récit et lui donne une folle jeunesse.

C’est un livre très court, écrit par quelqu’un qui ne se donne pas des airs d’écrivain, et cela est extrêmement rafraîchissant. Je le dis aux écrivains qui se prennent au sérieux, il y a des leçons à prendre auprès de Sophie Dujardin.

« Chef d’oeuvre », écrit le libraire

Dans la jolie librairie La Cavale, située dans le quartier Beaux-Arts de Montpellier, les libraires écrivent de petits mots personnels sur des fiches qu’ils coincent sur les livres qu’ils veulent recommander. Cela se fait de plus en plus. Sur La Plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, la fiche est très vite lue. Voici ce que les libraires ont écrit :

Attention, chef d’oeuvre !

C’est court et je ne sais pas si le terme de chef d’oeuvre peut encore convaincre quiconque d’ouvrir un livre. C’est comme quand on dit d’un écrivain qu’il a « du talent, peut-être même du génie » (je tire cela du roman La Plus secrète mémoire des hommes). N’est-ce pas le signe le plus implacable que l’on n’a rien à dire sur un livre, ou un écrivain ?

Comme le libraire savait que c’était paresseux, et même un brin contre-productif, d’annoncer un chef d’oeuvre, il a ajouté, pour donner une dimension humaine et sympathique :

Nan, mais sérieux, c’est vrai.

Je ne sais pas ce qui m’a donné le moins envie de lire, entre la première et la deuxième partie de ce commentaire.