Allocations familiales : arrêtez les bébés

Il est temps de mettre un frein à la natalité galopante que connaît le genre humain. Nous sommes déjà trop nombreux sur terre, arrêtons de procréer. Le sage précaire donne l’exemple. Il n’exige pas d’être suivi à la lettre, mais au moins, sa retenue sur le plan de l’engendrement lui donne une certaine crédibilité.

Les allocations familiales, quel scandale. Je viens d’apprendre que dans notre pays surpeuplé, le gouvernement donnait de l’argent aux familles pour aider la natalité. Pire encore, plus une femme a d’enfants, plus elle reçoit d’argent. Alors qu’il faudrait faire exactement l’inverse : taxer les gens qui tiennent à tout prix à être parents, et récompenser ceux qui ne laissent pas de trace.

Connaissez vous le meilleur moyen de s’assurer que ses enfants ne seront pas pauvres et malheureux ? Leur donner un espace de vie moins peuplé, où ils pourront respirer. Savez vous quel est le seul moyen d’éviter le chômage et la précarité à vos enfants ? Ne pas en faire.

Chambre d’amis chez ma mère

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AVRIL 2014 098

1000 fleurs pour le sage précaire

Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur et la joie de vous annoncer que ce billet est le millième du blog.

Voilà.

Je tenais à marquer le coup.

Les vieux copains, de la Croix-Rousse à Villeurbanne, et retour

Comme tous les étés, la vieille bande de copains de la fac de philo ont réussi à se retrouver à plusieurs endroits, puis à s’organiser une assemblée presque plénière sur une colline de Lyon.

Nous nous sommes rencontrés en 1991. Cela fait bientôt 25 ans. Nous ne sommes pourtant pas de bons organisateurs, je ne sais comment nous parvenons à nous retrouver si souvent malgré nos existences éclatées aux quatre coins du monde.

Cette année, les choses ont un peu tourné autour de Ben, qui a fini par devenir propriétaire. A plus de quarante ans, ce n’était pas dommage. Le sage précaire commençait même à trouver le temps long. A quoi ça sert d’être un fonctionnaire de l’Education nationale, pensait-on dans les couloirs de La Précarité Du Sage, si l’on ne s’endette pas sur vingt ou trente ans ? Retour du Tchad avec femme nouvelle et enfant supplémentaire, Ben a fait une visite éclair sur le marché de l’immobilier à Lyon. Résultat, un grand appartement de Villeurbanne, près du métro, doté d’une vue magnifique sur toute la plaine lyonnaise et le canal de Miribel Jonage.

Vue plongeante sur le périph’ et son échangeur, enchanteresse de lignes courbes et de lignes droites qui se tressent harmonieusement. Vue reposante sur le cimetière de Cusset. Vue excitante sur le barrage hydro-électrique des années 1920. Vue militaire sur le crayon du Crédit lyonnais. Vue magistrale sur le Mont Pilat tout là-bas. Ben voulait de la vue, il a obtenu, en une seule visite, ce qu’il a voulu. C’est le côté taoïste de Ben : il ne bouge pas une oreille pendant vingt ans, il peaufine son geste, il ourdit ses armes, et quand il est prêt, bam ! il fond sur sa proie, qui n’a rien vu venir.

Il a donc fait appel aux vieux copains pour déménager des meubles anciens, puis pour assembler les meubles neufs, achetés chez un fabricant scandinave. Le sage précaire s’est chargé, par exemple, du lit pour bébé. Les autres ont monté un lit double, un canapé convertible, des tables basses et Dieu sait quoi.

Nous avons terminé la soirée sur le plateau de la Croix-Rousse. Moi, je serais bien resté dans le quartier populaire de Villeurbanne, mais pour la bande, l’attraction de la Croix-Rousse, où nous habitions presque tous, dans les années 90, était trop forte. Et puis, la vue sur le périph’, ce n’est pas tout le monde qui trouve cela poétique. Beaucoup préfèrent encore les vieux immeubles canut, c’est ainsi.

Le restaurant La Famille, rue Duviard, derrière la mairie du 4ème , ne paie pas de mine. Ils ont des pots de Côte de toute beauté : c’est du Croze-Hermitage. Et un pot de Moulin à Vent qui a fait mon bonheur.

(Je dis cela parce qu’ils n’avaient plus de Croze-Hermitage, donc c’était un Côte du Rhône ordinaire. Or, comme certains convives continuent de déprécier le beaujolais, j’ai pu me régaler avec le Moulin à Vent jusqu’à ce que tout le monde s’aperçoive que le seul bon vin de la tablée était en fait ce pot de beaujolais), ndlr.

Nous avons pu nous rendre compte, comme chaque années, que personne n’avait fondamentalement changé, à part quelques pertes de cheveux par-ci et quelques prises de poids par-là, négligeables dans les deux cas. Certains gagnent plus d’argent qu’avant, d’autres glissent doucement sur la voie de la précarité.

Mais surtout, un certain d’entre nous, dont le nom restera secret, ne cesse de produire beaucoup plus d’enfants que tous les autres, faisant monter dangereusement notre fertilité moyenne. Peut-être devrons-nous, lors de nos prochains congrès, rappeler que la sagesse précaire est adossée à un malthusianisme fanatique.

California in my mind

Je ne sais pas pourquoi mon cœur se serre si fort quand des images me viennent de la Californie. Je repense souvent à mon petit séjour là-bas avec une intense nostalgie. Un sentiment proche du désespoir. Que ce soit Los Angeles, son centre ville ou sa lointaine banlieue, San Francisco ou Oakland, que ce soit des paysages ruraux ou des ambiances urbaines, toute la Californie me revient en mémoire comme un paradis perdu.

Comment cela est-il possible ? Certes, j’y ai rencontré et retrouvé des personnes formidables. Les Californiens d’adoption ont été généreux avec moi, hospitaliers, stimulants, intéressants, et il n’est pas étonnant que j’en garde un bon souvenir. Mais ce n’est pas ça. Non, ce n’est pas suffisant. Des gens sympas et intelligents, j’en rencontre partout, je les attire, comme la fleur attire les abeilles. Comme le sombre lac attire les baigneuses. Comme le mont pelé attire les randonneurs. Je peux en faire à la pelle, des images de ce calibre. Comme la vieille fontaine attire les juments…

Il y a autre chose, quelque chose de mystérieux et de caché, qui fait de la Californie un lieu de ma mémoire particulier, lumineux et bouleversant. Tous les matins, j’étais angoissé. Des crises de panique me sautaient à la gorge et je voulais en finir. Ma vie ne valait plus rien, je voulais mourir. Avec le recul, on m’a dit que j’étais sous le coup d’une dépression due à la mort imminente de mon père. Je faisais mon deuil avant la mort.

Ces angoisses dans une région magnifique ont créé un stock d’images et d’émotions, en moi, qui se sont cristallisées en souvenirs fulgurants, éclatants. Ce furent des épiphanies à répétition, qui se sont succédé comme une réaction en chaîne, et qui, emprisonnées dans la cage de ma mémoire, sont devenues une pure splendeur.

Enfin, il y a une dernière chose. J’ai beau retourner les idées dans tous les sens, j’ai le sentiment tenace que les gens qui habitent en Californie sont les plus chanceux du monde. Ils me font l’effet d’être privilégiés sur la terre. Je n’avais jamais eu ce sentiment avant, dans aucun autre pays du monde. Partout, j’étais émerveillé, mais je percevais quand même les côtés négatifs. Là, sur la côte ouest des Etats-Unis, je crois avoir vu l’endroit le plus heureux du monde, le plus parfait.

Le sage précaire finira peut-être sa vie là-bas, en immigré clandestin. Il construira une cabane et se rendra parfois, deux fois l’an, à des dîners en ville avec des intellectuels de Berkeley ou des poètes d’Albany. Il vivra de peu, dans la sagesse toute relative de son âme inquiète, et dans la tiédeur des grains de raisin qu’il picorera en attendant d’être expulsé comme un vulgaire chicano.

L’été à la Croix-Rousse

Selon Michelet, la Croix-Rousse était la « colline qui travaille ». En face, de l’autre côté de la Saône, la « colline qui prie » avec sa basilique de Fourvière. Entre les deux collines lyonnaises, on s’observe, on se jauge, on se méfie.

Un siècle après Michelet, Paul-Jacques Bonzon inaugurait sa série de romans pour enfants avec Les Six compagnons de la Croix-Rousse. Les moins jeunes se souviennent de l’histoire : un enfant quitte sa Provence natale pour suivre ses parents à Lyon, dans l’affreux quartier de la Croix-Rousse. Son chien ne peut pas suivre la famille en ville, alors l’enfant s’organise avec sa bande de petits citadins pour retrouver le berger allemand.

Il a fallu attendre longtemps, donc, pour l’autre colline de Lyon, celle qui travaille, fasse partie de l’aire urbaine de Lyon. Pendant longtemps, ce n’était que des champs et des polissons. Ce n’est devenu urbain qu’avec la révolution industrielle, quand l’industrie de la soie est devenue mécanique, grâce notamment au métier à tisser Jacquard.

Au centre de la Croix-Rousse, c’est justement Jacquard lui-même qui est célébré, avec la grande statue qui orne la place principale. En plein mois d’août, le sage précaire s’assoit sur le large piédestal et regarde étonné les nombreux passants.

Petit à petit, des bords de Saône jusqu’au plateau, les ouvriers et les entrepreneurs ont colonisé les pentes de la Croix-Rousse pour couvrir un grand territoire manufacturier, artisan et bigarré.

Se promener aujourd’hui dans les rues de ce quartier renvoie encore à une respiration d’ouvrier. La place Tabareau, moins fréquentée que la place des Tapis, opère sur moi une attraction indéfinissable. Je n’ai pas forcément envie de m’y arrêter, ni d’y boire l’apéro, mais l’ouverture soudaine que produit la percée de l’avenue Cabias me coupe le souffle, ou retient mon souffle. Ouverture sur le ciel, et hauteur de vue sur les vieux immeubles. Sur la place Tabareau, on joue d’autant plus aux boules que les jeunes s’y mettent. De leur côté, les artisans continuent de s’y donner rendez-vous avec les entrepreneurs et les promoteurs immobilier.

Il est de bon ton, à Lyon, de railler la Croix-Rousse et son ambiance de village. Cette frime de jeunes familles adeptes des terrasses, ces parcs parsemés d’œuvres d’art, ce marché quotidien de légumes bio. Ce faisant on raille un quartier qui a perdu son authenticité ouvrière et qui n’en gardé que le décor. On méprise la fatalité qui a amené les nouveaux venus pleins de fric à racheter les appartements de Canuts, et à imposer leurs valeurs et leur mode de vie.

Le sage précaire laisse railler, et regarde passer la caravane. Pour lui, passer quelques semaines à la Croix-Rousse est une vraie cure de jouvence, de promenades et de courses, de rencontres et de retrouvailles. J’y ai vécu mes années 90, alors les critiques acerbes n’ont que peu de poids sur moi. Mon ancienne amoureuse est restée sur la bordure du plateau, et est à la tête d’une belle galerie d’art, construite par un grand architecte. Elle contribue à faire revivre la Croix-Rousse de sa nouvelle existence post-manufacturière.

Sur la terrasse du grand café de la Soierie, établissement moral qui a peu changé depuis un siècle, un équilibre est trouvé entre anonymat et familiarité. Le sage précaire aime y parcourir les journaux après avoir travaillé quelques heures. Installé à sa table, il lit Le Progrès, Le Monde ou L’Equipe, et distingue fréquemment de vieilles connaissances à des tables voisines. La beauté de cette ambiance « de village » vient du fait qu’on ne se sent pas obligé de bouleverser le cours de son existence pour si peu : on se salue de loin, on se claque des bises furtives, et on retourne à son journal.

Mais on ne s’interdit pas non plus de se parler comme si on n’avait jamais quitté le quartier. À la Croix-Rousse, on se revoit, on se donne rendez-vous, on discute business et art, on fait des affaires en buvant du Beaujolais. C’est la vie, la vie authentique des gens qui ne sont plus ouvriers.

 

Un restaurant qui domine la plaine

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Depuis la mort de mon père, j’ai décidé d’être un bon fils. C’est un peu tard, me dira-t-on, mais il n’est jamais trop tard pour commencer à être bon.

Il me reste une mère. Or, comme cette mère est douce et gentille, ma grande résolution s’avère assez facile à tenir.

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Pour son anniversaire, je l’ai invitée dans un beau restaurant de Lyon. Sur la colline de Fourvière, Christian Têtedoie a fait construire un écrin magnifique pour sa cuisine. Dans une architecture limpide aux lignes épurées, le chef étoilé veut rapprocher l’expérience culinaire et le plaisir musical. Tête d’oie est un chant gastronomique, idéal pour les hommes d’affaire du XXIe siècle. C’est là que les Lyonnais décontractés vont parler business, tandis que les vieux politicards préfèrent l’ambiance confinée de la Mère Brazier, près de l’Hôtel de Ville.

A Lyon, l’homme politique est un humaniste centriste, un peu pourri, amoureux de bonne bouffe et pétri de culture lettrée : Edouard Herriot était un spécialiste de musique classique. Aujourd’hui, l’agrégé de lettres Gérard Collomb récite du Saint-John Perse par cœur.

Si vous voulez séduire un Lyonnais, finalement, ce n’est pas très compliqué : un peu de patience, du gras délicat au niveau du palais, et surtout, beaucoup de poésie.

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Après avoir essayé plusieurs grandes tables lyonnaises, ma mère et moi pouvons commencer à esquisser une certaine préférence. Nous préférons être à l’aise, avoir de l’espace autour de nous. Nous préférons un service simple, mixte si possible, et surtout peu obséquieux.

À choisir, nous aimerions bien que les serveurs parlent un peu plus fort. Parfois, la jeune femme (aux yeux admirables, orange perçant), nous donnait les explications d’une voix si douce que ma mère n’entendait rien. Les chips de fenouil, les décompositions de ratatouille, les « gastriques », les gouttes de concentrés d’agrume et autres beurre au citron auraient mérité une voix de stentor, fleurie et suave.

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L’Ail des ours

MAI 2014 029

J’ai découvert ce condiment aux Jardins collectifs de Villefontaine, un lieu formidable où les humbles vont jardiner en échange d’une part variable des fruits et légumes produits par le groupe. C’est un jardin financé par la commune et géré par un animateur social à la barbe fleurie, aussi compétent dans l’art de jardiner que dans celui d’encadrer des être humains en difficulté. Le Jardin accueille tous ceux qui le souhaitent, à condition qu’ils respectent la règle d’y travailler au moins une matinée par semaine.

Un jour que j’y prenais du son pour un documentaire radiophonique, je fus attiré par une belle odeur. Audrey, qui préparait les quiches pour le repas du midi, m’indiquait le saladier où reposaient les feuilles d' »ail des ours ».

« – On ne les fait pas pousser ici, me dit la jeune femme. Ce sont des plantes sauvages. Je suis allée les cueillir dans les bois, pendant que les autres bêchaient la terre. »

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Elle m’a fait goûter une des feuilles. Un délice de salade au goût de ciboulette.

Quelques jours plus tard, j’en retrouve, en remange, puis encore une autre fois, et petit à petit, je me familiarise avec l’ail des ours.

L’autre jour, en courant autour de l’étang de Saint-Bonnet, une odeur familière m’arrête. Comme un ours, voilà le sage précaire qui renifle et qui furette dans les bois de la réserve naturelle. Après un moment d’hésitation, il a reconnu la forme, la couleur, l’odeur et le goût de l’ail des ours.

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En avril et en mai, les bulbes fleurissent. Dans les sous-bois, près des rivières, l’ail des ours tapissent le sol et personne ne semble en profiter.

Le sage précaire n’est pas seul à s’y intéresser cependant. Une dame s’est arrêtée, un jour qu’elle promenait son chien au bord de l’étang. Elle scruta ce chasseur-cueilleur des temps moderne et lui expliqua qu’il ne fallait pas cueillir ces plantes après la floraison. Pourquoi ? C’est comme ça, il paraît que les feuilles ne sont plus bonnes quand les fleurs sont apparues.

Pourquoi cela s’appelle « ail des ours » ? La dame au chien me dit qu’au sortir de l’hibernation, les ours ont besoin d’un aliment pour réveiller leur système digestif atrophié pendant la longue période de jeûne. Il paraît qu’ils se précipitent sur l’Allium Ursinum. Signe chez les ours d’une connaissance rudimentaire, mais solide, du latin et de la pharmacopée.

MAI 2014 033

Cela se mange cru, en salade, dans des sandwiches, ou cuit comme des épinard, en accompagnement ou en pesto. Les néo-hippies en font des yaourts et des desserts que leurs enfants rejettent. Et bien sûr, on retrouve l’ail des ours dans les recettes des grands restaurants gastronomiques, dans les sauces tout particulièrement.

J’avoue que, depuis ce printemps 2014, la présence de l’ail des ours influence mes choix quand vient l’heure de passer commande.

L’écrivain sans ceinture à Paris 8 : errance irlandaise et hospitalité algérienne à Saint-Denis

Dieu sait pourquoi, je ne portais pas de ceinture à mon jean le jour où je donnai cette conférence à Saint-Denis. Titre de la présentation :

Voyage au pays des Travellers, by Guillaume Thouroude. Ethnography of a Nomadic Minority in Ireland

D’ailleurs, tout bien considéré, j’étais habillé un peu comme un clodo ce jour-là. Encore une fois, Dieu seul sait pourquoi. Bon, l’objet de la conférence était le monde des nomades irlandais, alors, à la rigueur, avoir l’air d’un romano pouvait être perçu comme une tentative, de la part du conférencier, de se mettre dans l’ambiance du thème choisi.

J’honorais une sympathique invitation lancée par une faculté de civilisation britannique, dans le cadre d’un séminaire doctoral sur la question de la frontière. La doctorante à l’origine de cette initiative, doctorante  qui s’est identifiée à moi comme « kabyle », m’accueillit et me fit visiter le campus. Belle ambiance, très cosmopolite. Nous croisons une autre Kabyle, voilée, qui prend congé de son amie par un étrange « Vive l’Algérie ». Ma doctorante me regarde et, pour évaluer mes origines ethniques, me demande en souriant : « Pour vous c’est plutôt Vive la France ? »

Oh, moi, je suis pour que tout le monde gagne. Vive l’Algérie, vous avez raison.

Un problème de clés nous empêche d’entrer dans la salle de conférence. Ce contretemps nous permet de marcher dans les couloirs et de faire la connaissance d’une doctorante italienne aux yeux splendides, dont la thèse porte sur Proust. Nous rencontrons aussi des géographes, grâce à qui nous obtenons de jolies cartes vintages de l’Irlande.

Puis nous nous reposons sur la pelouse en attendant l’heure de mon intervention. Pour compléter le tableau de ma déconvenue vestimentaire, j’ôte mes chaussures et prends un selfie avec mon amie algérienne. Elle me dit qu’elle connaît un bon restaurant kabyle dans une rue de Saint-Denis. C’est décidé, nous irons dîner là-bas après mon exposé.

Ma conférence se passe sans heurt majeur. Je fais le choix illogique de me lever à plusieurs reprises, soit pour détailler la carte de l’Irlande, soit pour montrer aux étudiants un des dessins de mon frère qui illustrent mon livre sur les Travellers. En toute circonstance, je dois garder une main sur mon pantalon pour ne pas me retrouver en caleçon devant l’auditoire, majoritairement féminin.

Avec, sur le dos, la chemise en jean de mon père, trop grande pour moi, et aux pieds, des souliers de faux jeunes achetés sur un marché de Saint-Denis le matin même, j’ai donné involontairement une image prometteuse de la sagesse précaire : s’adresser aux élites de la nation en costume de mendiant.

En mangeant chez le Kabyle d’une rue piétonne de Saint-Denis, je dis à mon amie que je ne connais que l’abbatiale de cette ville, et que je serais ravi qu’elle me fasse visiter son quartier si elle en a le temps. Elle accepte avec plaisir car, de toute façon, elle m’hébergera chez elle ce soir. Plaît-il ? « Oui, mon unité de recherche a bien voulu te payer le train mais pas l’hôtel. Alors je te prête mon appartement et j’irai dormir chez une copine. » Je proteste, je ne peux pas la déloger de chez elle, mais elle insiste avec tant de chaleur  et de simplicité que je ne peux pas refuser.

« Je viendrai te chercher demain matin à ton réveil pour prendre le petit déjeuner avec toi, et après on visitera Saint-Denis. Il y a un marché avec plein de choses intéressantes… » Elle sourit, elle a envie de dire un truc mais quelque chose l’en empêche. Je souris en retour pour l’encourager : « Tu trouveras une ceinture pour ton pantalon si tu veux. »

Nous éclatons de rire. Vive l’Algérie.

Chez Bocuse

AVRIL 2014 022

Je m’en souviendrai toute ma vie. Quand on aime la bouffe, qu’on aime Lyon, qu’on aime sa mère, qu’on aime les fleuves, qu’on aime les mythes, qu’on aime l’histoire, qu’on aime les institutions, les traditions, les impressions, on ne peut être que bouleversé par l’arrivée chez Bocuse. Dans la vieille Twingo noire, nous longeâmes la Saône jusqu’à Collonges au Mont d’Or.

Paul Bocuse, je le rappelle à tout hasard, est un chef qui a atteint le sommet de son art dans les années 60 et qui est considéré comme un des plus grands chefs du XXe siècle par toutes les instances internationales. Bref, son nom est synonyme de gastronomie, de grande table. Les organes de presse et les chaînes de télévision se tiennent prêtes, car quand il mourra, nous allons crouler sous les reportages, les hommages, les portraits, les témoignages. Je préfère, pour ma part, glisser mon témoignage dès maintenant. Juste avant sa disparition.

Un portier d’origine africaine nous a accueillis dans le lobby, un portier qui semblait n’avoir d’autre fonction que d’être noir, et de dire bonjour. Rappel de l’époque impérialiste, peut-être, pour flatter l’humeur des plus réactionnaires d’entre nous.

Ma mère et moi avons été placés sur une grande table ronde. Très confortables, près d’une fenêtre, nous avions une vue imprenable sur toute la salle. Sur notre droite, un couple d’Anglais qui travaillaient à Lyon. Sur notre gauche, une famille d’Italiens qui étaient venus soutenir la Juventus de Turin la veille. Ils étaient venus jouer, au stade de Gerland, le match aller des quarts de finale de la Ligue Europa. Tout le monde était content du résultat. Nous, parce que nous n’avions pas été ridicules. Les Turinois parce qu’ils avaient gagné.

Les serveurs étaient nombreux et très sympathiques. Ils ont su nous mettre à l’aise et n’avaient pas ce côté guindé que peuvent avoir les personnels des grands restaurants. Chez Bocuse, on plane tellement au-dessus du lot que l’on n’a pas besoin de se la raconter. Ils n’ont pas tiqué quand on leur a annoncé qu’on ne prendrait pas de vin, pas d’apéritif, juste une bouteille d’eau minérale, et quelques plats à la carte plutôt que des menus. Tout cela leur a paru naturel alors même que nos voisins de table avaient commandé les menus les plus extravagants.

Palme spéciale pour nos Italiens, qui ont commencé avec du champagne et n’ont pas hésité à déboucher du rouge et du blanc, alors qu’il n’y avait que deux adultes à table.

Nous n’avions rien à célébrer, ma mère et moi, notre démarche n’était ni flambeuse, ni petits bras. Or, c’est une chose à savoir, chez Bocuse, faire son choix à la carte est bien plus économique que de prendre un menu. Le menu le moins cher est à 155 euros, alors qu’un plat de résistance tourne autour de 70 euros.

Ma mère a opté pour un plat et un dessert, moi pour une entrée et un plat. Pour nos premiers pas dans la haute gastronomie, nous imprimions un rythme modeste. Si j’ai encore faim, me suis-je dit, je pourrai toujours rajouter un dessert à cette commande.

Première surprise, on nous sert une sorte de mise en bouche exquise. Velouté de petit pois surmontée d’une émulsion de truffe. On nous sert aussi plusieurs types de pains et du beurre délicieux. Ma mère déclare avoir eu son entrée, sans l’avoir sollicitée.

Nos Italiens ne finissent pas leur bouteille de champagne, les enfants n’y trempent qu’à peine les lèvres.

Quand mon entrée est servie, une dodine de canard aux pistaches, accompagné de foie gras et de différentes choses, les serveurs n’oublient pas ma mère et lui apportent une assiette vide, ainsi que des couverts, au cas où je « voudrais lui faire goûter ». Nous avons apprécié cette initiative de leur part, car nous n’aurions pas osé demander.

En plat de résistance, ma mère a commandé un rouget-barbet aux écailles de pommes de terre, et moi un carré d’agneau. Nous fûmes très surpris quand les plats arrivèrent : les portions sont extrêmement généreuses. Loin des clichés sur la nouvelle cuisine aux assiettes immenses et vides, Bocuse a gardé le sens du grand repas copieux, son art est très baroque, très « contre réforme ». Il est aimé par ceux qui ont un bon coup de fourchette, de même que les amateurs de Rubens aiment les femmes voluptueuses. Mon agneau, c’était carrément trois ou quatre côtes que les serveurs coupèrent devant nous, sur une table roulante. Le poisson de ma mère, deux filets entiers. Les légumes, le gratin dauphinois, les sauces et le pain, tout cela vous nourrit pour la semaine.

Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il n’était question que de quantité. L’agneau que j’ai mangé, j’en garde encore un souvenir ému. Le goût m’a surpris au plus haut point alors même que ce n’était pas une recette complexe. Le silence s’imposait entre ma mère et moi. Nous n’avions pas de mot pour dire ce que nous expérimentions. Je n’avais jamais mangé de viande auparavant, voilà ce qu’il me semblait. Je ne sais pas à quoi c’était dû, sans doute la qualité supérieure de la bête, et l’art de la cuisson. Un goût que je ne saurais restituer par écrit, car ce fut un hapax dans mon existence. Je n’ai pas de référence, pas de point de comparaison.

Les Anglais sont revenus de leur pause clope en disant au serveur que c’était « too much ». Que c’était délicieux, mais qu’il y en avait trop pour eux. Les serveurs attendirent de les voir ressortir fumer pour rire entre eux. Ils sont habitués à ces clients qui n’ont pas pris la mesure d’un repas gastronomique.

Ma mère non plus n’a plus faim et décide de ne pas prendre de dessert. Nous nous félicitons d’avoir eu la main légère lors de la commande. Il me semble que les autres clients de la salle où nous étions n’en pouvaient plus au moment du fromage. C’est une leçon à méditer pour les prochaines sorties gastronomiques, ne manger qu’un tiers de l’assiette si l’on veut tenir jusqu’au bout.

Le serveur comprit immédiatement qu’il n’y aurait pas de dessert, mais il  nous servit quand même, d’office, des petites mousses au chocolat et autres mignardises. Là encore, sans doute une règle tacite de la grande restauration, il convient de donner aux clients plus que ce qu’ils ont demandé.

Nous sommes sortis très satisfaits. Je ne sais pas exactement ce que pensait ma mère, car c’est une femme un peu secrète, mais elle m’a remercié sincèrement. Moi, j’étais doublement, triplement, voire quadruplement heureux : j’avais vécu une expérience sensorielle exceptionnelle, j’avais passé un moment de qualité avec ma mère, et j’avais tenu la promesse de mon père d’emmener sa femme chez Bocuse. En quelque sorte, me dis-je en ouvrant la petite Twingo cabossée, j’ai vaincu la mort et corrigé ses erreurs.