Les plaisirs de ma mère

Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre quelques mois avec sa mère, quand on est au milieu du chemin de sa vie. Pour certains, ce serait leur pire cauchemar. Pour moi, c’est une chance que je tâche de ne pas rater.

Il convient d’abord d’occuper la bonne position. Ne pas (re)produire un schéma régressif qui consisterait à se faire dorloter comme un gros bébé ; à l’inverse, ne pas adopter un comportement protecteur et infantilisant. Au contraire, pour bien vivre avec sa mère, il faut établir des relations d’adultes avec elle. L’histoire qu’on écrit ensemble doit éviter les écueils narratifs ordinaires : ni « une mère qui s’occupe de son grand dadais », ni « un fils vertueux qui veille sur son ancêtre », mais deux adultes qui vivent une affectueuse colocation, à côté des autres relations qui existent et persistent dans leur existence respective.

Nous partageons, cela va sans dire, les courses et les tâches ménagères. Il est évidemment primordial de ne pas être un poids, financier ou autre, dans la vie de ma mère, mais cela est une règle de base de tous les parasites ou squatters décents. Plus précisément, la faible éthique de vie que je me suis bricolée me conduit à apporter du plaisir dans la vie de mon hôtesse. Ne pas limiter ma présence chez ma mère à des expressions telles que « se serrer les coudes », « faire le deuil » et autres « prendre soin de », mais introduire une dimension de fête, d’hédonisme, de délectation. S’il y a un moment dans la vie où il faut prendre du bon temps, c’est bien quand on a perdu un être cher, et qu’on se sent vieillir. S’il y a un moment où il faut prendre des couleurs, c’est bien quand on se sent blanchir.

Car il est bon de préciser qu’à l’inverse des autres colocataires, je ne paie aucun loyer. Or, les loyers étant scandaleusement élevés dans la France contemporaine, cette gratuité temporaire augmente d’un coup mon pouvoir d’achat. Alors la question se pose : comment faire profiter ma mère de ce pouvoir d’achat ? Plutôt que de lui donner quelques vulgaires billets de banque, je l’invite dans des grands restaurants. Je nous offre des expériences hors du commun, qui s’apparentent à des voyages, et qui valent mieux, je crois, qu’un versement de loyer.

Quand mon père était très malade, ma mère m’avait dit : « Ton père m’a toujours promis qu’il m’emmènerait chez Bocuse. J’attends toujours. » Il est mort trop tôt. Pour des Lyonnais, Bocuse est un nom de légende, un mythe. On ne sait pas bien ce que l’on y mange, mais on sait que c’est pour les riches. On entend souvent dire que ce n’est pas si bon que cela, que rien ne vaut un bon sauciflard, que l’on y paie surtout la réputation et le décorum, que c’est de l’argent jeté par les fenêtres, pour ceux qui en ont trop.

J’ai vérifié sur le site du restaurant, le menu le moins cher s’élève à 155 euros. Je pouvais donc m’en tirer pour moins de 500 euros, le prix d’un mois de loyer. Je n’étais pas peu fier de tenir la promesse que mon père n’avait jamais pu honorer. J’ai réservé une table pour un midi, et nous avons conduit le long de la Saône, un matin ensoleillé, jusqu’à l’Auberge du Pont.

Je raconterai une autre fois cette aventure dans le restaurant le plus connu du monde.

Le mois suivant, nous avons essayé une autre table mythique de la capitale des Gaules : La Mère Brazier. Et si je suis encore dans la région le mois prochain, d’autres chefs étoilés auront l’honneur d’accueillir nos palais superflus. Ils trembleront, ces chefs arrogants, devant le jugement terrible que nous produirons en catimini. Notre évaluation tombera comme un glaive : « C’est bon », « c’est intéressant », « c’est bizarre », « c’est quand même quelque chose ». Nous sommes comme ça, ma mère et moi, nous ne laissons rien passer.

Après, cela fait des choses à raconter aux amis. Les gens sont curieux de savoir ce qui se passe de l’autre côté des hauts murs qui séparent le peuple de ces restaurants. Nous avons la sensation d’être allé faire un tour dans un autre monde et de revenir grisés. Alors on raconte par le menu ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ce qu’on a goûté, c’est une véritable aventure, qui vaut bien celle des voyages en sac à dos.

Et puis ce sont des plaisirs très délicats et assez complexes. Les plats sont si sophistiqués que l’on oublie trop vite en quoi ils consistaient. Alors on note dans un agenda les trucs qu’on a mangés, les noms, les accompagnements, et au fur et à mesure qu’on note, on se souvient des goûts, des textures, et on approfondit notre connaissance en la matière : « C’était quand même bon », « c’était intéressant », « c’était quelque chose ».

Mais où ai-je la tête, c’est mercredi matin ? Jour du marché à Villefontaine. Je m’en vais acheter des fleurs, des fromages et du vin bio.

Les cendres de mon père

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Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

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Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

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Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

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Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

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Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

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Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

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Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

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Photos (c) Emmanuel Margueritte.

Précarité / Précariat

Dans les médias, est apparu assez récemment le terme de « précariat ». Ce sont les gens de gauche qui l’utilisent, les militants du front de gauche, je crois, particulièrement. Les autres continuent d’employer le mot de « précarité ».

J’ai longtemps réfléchi et de nombreux appels nous somment de déclarer quelle est notre position sur cette terminologie. La sagesse précaire approuve officiellement et solennellement l’usage de ces deux mots.

Précariat, sur le modèle de « salariat », ou de « patronat », désigne un statut social, et parmi tous les statuts, c’en est un plutôt peu enviable.

La précarité, en revanche, garde son sens existentiel d’incertitude, de savoir flottant, de bien accessible par la prière.

La précarité peut donc être choisie, tandis que le précariat est subi, et demeure une plaie de nos sociétés inégalitaires.

Le précariat est une invention des économies modernes et peut être résolue par de nouveaux systèmes économiques. La précarité, elle, ne pourra être extirpée de toute vie humaine.

Proverbe de Xuefeng Chen : écrire sur l’art

Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.
Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.

 

天       长      地   久,   百    头    偕    老

Tian Chang  Di  Jiu,  Bai  Tou  Xie  Lao

Traduit mot à mot : « Ciel grand, Terre vaste, Tête blanche, Vieux enlacés ». Un serment d’amour éternel que les Chinois comprennent intuitivement, et que l’on pourrait interpréter de la manière suivante : « Je te serai fidèle jusqu’à ce que tes cheveux blanchissent, et nous serons deux vieillards unis comme le ciel immense et la vaste terre. »

Ce dicton chinois est brodé sur une œuvre en mousseline de l’artiste Chen Xuefeng, vivant à Lyon depuis quelques années.

J’ai rencontré cette femme et son travail dans la galerie Françoise Besson, à Lyon, en août dernier. En prévision de la grande foire internationale d’art contemporain, Art Paris, qui aura lieu fin mars 2014 au Grand Palais, la galeriste lyonnaise voulait publier un catalogue monographique de l’artiste. J’en ai signé le texte, et pour ce faire, j’ai pris un immense plaisir à explorer l’œuvre de cette artiste singulière.

La jeune artiste franco-chinoise, formée d’abord à l’école des beaux-arts de Kunming avant d’enseigner l’art à Suzhou, et de parachever sa formation à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, est travaillée par les questions de fidélité et de complétude, d’où le serment d’amour éternel que j’ai cité en haut de ce billet. Sans doute parce qu’elle est en situation de déchirement (sa situation d’exil en Europe) et qu’elle expérimente dans sa chair à la fois la nécessité de conserver son identité et l’impossibilité de la garder en l’état. Un grave accident de voiture dans les montagnes du Yunnan n’est pas étranger non plus aux obsessions de la blessure et de la mort.

Son œuvre mélange ardemment la douceur et la violence de la féminité.

Travailler sur son œuvre m’a fait beaucoup de bien, en me replongeant dans la critique d’art. C’est un exercice très gratifiant, même si je l’ai écrit dans la précarité et la pauvreté, sur des tables de bistrots et dans des squats californiens. Ecrire sur des œuvres d’art, c’est encore plus inutile que l’art lui-même, encore moins productif. On se sent devenir esthète, aristocrate, rentier.

Ecrire sur l’art, c’est l’acmé de la sagesse précaire, car c’est la crème du luxe.

Mes vélos vintage

Mon vélo contre un mur de Saint-Alban-de-Roche.
Mon vélo contre un mur de Saint-Alban-de-Roche.

Pour rendre un sage précaire heureux, il suffit de le jucher sur une bicyclette et de le pousser dans le dos. Le sage précaire prend alors son envol et pédale, pédale, pédale dans la semoule magnifique de l’existence.

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Je ne sais pas pourquoi le vélo me fait cet effet. Pédaler éloigne de moi les idées noires, me comble esthétiquement, me stimule intellectuellement.

Où que j’habite, j’achète un vélo : Dublin, Shanghai, Belfast, Notre-Dame de la Rouvière, Villefontaine, je me déplace sans voiture. Depuis plus de vingt ans, j’utilise ce moyen de transport que l’on appelle « doux » pour des raisons environnementales. S’il pouvait parler, mon fessier dirait que « doux » n’est pas le meilleur qualificatif.

Récemment, plutôt que d’acheter trop cher une bécane trop incertaine, je suis allé chez Emmaüs pour en acheter des vieilles, de collection. Dans les grands entrepôts de Bourgoin-Jallieu, les pauvres gens en charge des magasins, me dirent que tous les vélos étaient vendus. Que les seuls en dépôts étaient encore à réparer. Je dis banco, emmenez-moi voir ces anges à deux roues.

Ma bicyclette Motobécane
Ma bicyclette Motobécane

Emmenez-moi au bout de la terre, dis-je au SDF polonais, qui ne me comprenait pas très bien, il me semble que la misère est moins pénible au grand air de la grande reine.

Mon choix se porte sur deux belles marques de mon enfance : un Motobécane et un Danguillaume. J’en ai pris deux parce qu’ils me faisaient trop envie et que le sage précaire déteste choisir entre des choses qu’il aime également.

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J’en ai pris deux en prévision de balades à deux. J’en ai pris deux parce que c’était l’union entre Lyon et Saint-Etienne.

La marque Danguillaume rappelle la dynastie des grands coureurs des années 40 à 80. Jean-Pierre Danguillaume aurait gagné sept étapes du tour de France. Vous rendez-vous compte ? Sept étapes. En 1974, il a gagné le grand prix du Midi Libre et est arrivé troisième du Critérium du Dauphiné Libéré. Autant dire que ce n’était pas un manchot.

Ce n’est qu’en 1978, à 35 ans, que Danguillaume a dû abandonner le tour de France, à la 17ème étape.

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Après sa retraite, il a voulu créer une marque de vélos aussi prestigieuse que sa propre carrière. Dans la bonne ville de Saint-Etienne, les ateliers Mercier en ont construit un gros millier avant d’arrêter la production.

J’ai donc eu du flair quand j’ai fait cette acquisition.

Ma bicyclette Danguillaume
Ma bicyclette Danguillaume

Alors j’enfourche mon Danguillaume et j’écume les routes du Dauphiné. J’explore les villages alentour, dont j’ai toujours entendu parler, mais que je ne connaissais pas intimement. Vaulx-Milieu, L’Isle d’Abeau, Saint Alban de Roche, Four.

Je découvre sur les hauteurs des perspectives inattendues. Je mets pied à terre et contemple la vallée de la Bourbre.

A propos de la Bourbre, il m’est arrivé d’aller jusqu’au lac de Paladru, mais cette excursion fut le théâtre d’un événement si triste que je ne veux pas en dire un mot.

 

 

 

A la Maison des Arts Plastiques de Lyon

Mapra 8 mars 2014

 

Silicon Valley (7) Sky road

Sky road

Avant de me laisser leur maison et leur voiture, mes amis m’avaient rempli une feuille blanche de recommandations en tout genre. Je n’ai pas eu le temps de tout faire, mais je suis allé sur la route de crête qui longe du nord au sud la Silicon Valley.

Autour de Palo Alto

A quelques kilomètres des grandes entreprises que tout le monde connaît, on gare sa voiture et on se retrouve dans des montagnes qui font penser au sud du Massif central.

Je me suis promené quelques heures au bon soleil d’automne sur ces chemins vallonnés du Long Ridge Open Space Preserve.

Sky road, Silicon Valley

Rien de sauvage là-dedans, mais une organisation admirable : des présentoirs en bois donnent des informations sur le lieu, affichent la carte des chemins de randonnée, et mettent même à la disposition des visiteurs des dépliants comportant de précieuses cartes. Je me suis servi, impressionné par une telle civilité. Un dispositif incroyablement important, au vu de l’occupation minimale de ces espaces par la population. Tous les parkings étaient vides, et je n’ai rencontré personne dans toute ma déambulation, motorisée et pédestre. Moins il y a de gens, plus les services sont élaborés.

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D’autres panneaux nous informent de la présence éventuelle de lions de montagne, qui sur la photo ressemblent plutôt à des tigres. Il doit y avoir une autre traduction, en français, que « lion de montagne ».

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N’écoutant que mon courage, j’ai poursuivi ma promenade et me suis repu d’une douce nature qui fait de la Californie, véritablement, un paradis sur terre.

Stevens Creek, Silicon Valley, Californie

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Silicon Valley (6) Le Pitch parfait

J’ai assisté à une séance passionnante, dans une chambre du commerce de Palo Alto. Magali m’invitait à assister à cet exercice, où elle se rendait pour « faire du réseau ». Magali était une ancienne journaliste pour la BBC avant de créer son entreprise de conseil en communication. L’un des nombreux « incubateur de startups » organisait un concours de présentations de projets, en technologie écologique, dont le gagnant gagnerait 500 000 dollars d’investissement. Un cabinet  invitait Magalie à se rendre à un après-midi de répétitions, pour évaluer et conseiller les jeunes entrepreneurs.

Un étudiant chinois devait faire une présentation de dix minutes pour présenter un projet extraordinaire de transformation industrielle de déchets plastiques en carburant. Grâce à des réacteurs très sophistiqués, les déchets se transforment en naphta, en diesel et en carbon black.

La pierre philosophale, quoi.

Autour de la table, des professionnels de divers horizon, et un touriste, moi, qui ne sait comment se tenir. Le jeune Chnois vient de Hangzhou et devant lui, des coaches et des grands spécialistes de choses très obscures. Tout le monde se présente en un bref tour de table. Magali ne perd pas la face et me présente comme un écrivain qui a longtemps vécu en Chine, et comme un universitaire qui a enseigné à l’université Fudan. Au nom de Fudan, tous les Chinois de la salle opinent du chef en me regardant, visiblement impressionnés. Bravo Magali. En bonne communicante, elle a su trouver les mots pour faire passer un sage précaire en personnalité éminente.

A côté de moi, un homme repoussant de laideur, des croûtes sur le visage et un sourire carnassier. Une voix caverneuse et un accent yiddish. Il dit être un militaire israélien, pilote de chasse et retraité de l’armée de l’air de Tsahal. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Apparemment, il s’est reconverti dans le consulting.

L’étudiant fit une démonstration peu convaincante mais il avait l’air de savoir de quoi il parlait. A mon avis, pour un investisseur, le plus important dans un tel projet, ce n’était pas le charme dégagé par le présentateur du projet, mais le sérieux de l’entreprise, sa faisabilité et sa fiabilité scientifique. Les conseils fusèrent, et on suggéra au jeune homme de raconter une « histoire » plutôt que de nous expliquer le processus scientifique. Il fallait donner une impression plus dramatique, et moins insister sur les aspects techniques, auxquels personne ne comprenait rien.

Le but pour chacun des participants à cette séance, était de s’associer à de toute petites entreprises, à les aider bénévolement afin qu’à terme, quand elles deviendraient riches, ils puissent toucher les dividendes de cette aide précoce.

Une dame est arrivée en retard. Quand elle s’est présentée, j’ai compris que tout le monde mentait autour de la table. Que tout le monde prétendait travailler, prétendait être professionnel, mais que la plupart était en train de se la raconter. A part l’étudiant chinois, qui croyait peut-être à son histoire de machine écologique, chacun faisait semblant de maîtriser quelque chose.

Le vieil Israélien, en revanche, était toujours pertinent. Chaque fois qu’il prenait la parole, toute l’assemblée se taisait et écoutait. Magali devait partir dès que possible. Elle voulait montrer au juriste organisateur de l’événement, qu’il ne fallait pas abuser de sa bonne volonté.

Dans la voiture du retour, je lui ai conseillé de s’associer au vieil Israélien. « Alliance de la jeunesse et de l’expérience, de la beauté et de la laideur, vous feriez des étincelles tous les deux. »

Silicon Valley (5) Les précaires et les damnés

Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara
Drapeau composé de détritus textiles, Musée de Santa Clara

 

Quand les médias parlent de la Silicon Valley, c’est pour nous vanter les succès foudroyants de petites entreprises qui ont commencé par des bricolages entre potes, dans des garages et des appartements de colocation.

Les reportages se suivent et se ressemblent. Des success stories qui se succèdent et des génies désargentés qui deviennent richissimes. Invariablement, aussi, des Français qui se sont expatriés là-bas pour échapper à l’enfer bureaucratique de leur pays d’origine, et qui goûtent enfin à la douce liberté d’entreprendre dans la paradis des investisseurs.

Musée Santa Clara

L’image que je me suis faite de la Silicon Valley est tout autre. Je n’en ai vu aucun, de ces génies devenus richissimes. J’ai rencontré quelques entrepreneurs, mais leur histoire ne m’a pas paru entrer dans les cases de ces reportages formatés. J’ai vu des gens qui luttaient durement pour s’en sortir, des cadres qui cherchaient du boulot, des artisans qui sous-louaient leur maison pour arrondir les fins de mois, des communicants qui multipliaient les opérations bénévoles, des entrepreneurs qui se vantaient d’avoir un chiffre d’affaire qui stagnait.

La Silicon Valley est un territoire d’une dureté extrême. Des gens réussissent, mais il y a un succès pour mille échecs. Comme à Hollywood pour les acteurs, la plupart des entrepreneurs qui s’installent dans la Silicon Valley doivent en repartir au bout d’un an ou deux car ils s’y cassent les dents.

Santa Clara Museum

Or, on ne parle pas des échecs. Par culture et par pragmatisme, les Américains cultivent le goût et le vocabulaire de la réussite. Or, ce que j’ai vu dans la Silicon Valley, c’est une armée de précaires qui s’endettent pour tenir leur rang et qui se paient de mots pour garder la face.

Xavier est un brillant ingénieur qui cherche aujourd’hui du travail. Il vient de quitter l’entreprise dont il était un important manager. Cette entreprise l’avait fait vivre en France, en Asie et en Amérique. Il en est parti par la grande porte, en empochant un beau pactole.

Depuis un an, il vit sur ce capital et ne trouve pas d’emploi à sa mesure. Trop diplômé, il vient d’un trop haut niveau, il serait ingérable par un nouvel employeur. Selon lui, la Silicon Valley peut sourire à des jeunes informaticiens, prêts à passer leurs jours et leurs nuits à farfouiller sur des ordinateurs. Mais pour des hommes d’âge moyen, ultra-compétents et en position de diriger des équipes, le marché du travail est dur comme la pierre.

Pour réussir à décrocher un emploi dans une grande entreprise, il faut passer par de multiples étapes, et de multiples entretiens qui sont autant de pièges qui testent la maîtrise des codes particuliers des entreprises californiennes. Je vois sur la table du salon un livre intitulé Are You Smart Enough to Work at Google? qui aide à répondre aux multiples questions bizarres qui sont posées lors des entretiens préparatoires aux entretiens d’embauche.

Si j’étais Xavier, j’empocherais le pactole qu’il a obtenu en quittant sa boîte et je quitterais le monde marchand. Je mettrais ma maison en location et j’irai vivre pauvrement dans une cabane au bord de l’océan, jusqu’à ce que la mort me sépare du monde. Mais Xavier a une famille à nourrir et il garde le moral en travaillant bénévolement, comme consultant, pour des startups qui peinent à décoller.

Santa Clara Museum

Car la plupart des « jeunes pousses » ne décollent pas, c’est ce que les reportages ne montrent pas. Dans les dîners, les conversations tournent généralement autour des entreprises de la région qui ont réussi, et c’est passionnant d’entendre parler des « bonnes idées », ou des bonnes méthodes. Mais ce qu’on entend encore davantage, ce sont les silences gênés devant la myriade de projets auxquels personne ne croit.

Et puis il y a la solitude qui pèse tant sur les individus. Les gens essaient de se rencontrer mais c’est si compliqué. Une fois que des rencontres sont faites, il est difficile de se revoir et de créer de véritables amitiés. Tous les célibataires de la Silicon Valley sont inscrits sur des sites de rencontre, et tous se plaignent de la trop grande concentration d’hommes dans cette région d’ingénieurs et d’informaticiens.

Il m’est arrivé de dîner avec des êtres d’une tristesse infinie, dont la vie était dévorée par le travail. Divorcés, leur ex était partie en leur laissant un enfant dont la scolarité coûtait plus de vingt mille euros par an. Je payais l’addition, et ces gens qui gagnaient cinquante fois plus que moi me laissaient faire, car ils tiraient le diable par la queue. On me proposait souvent, à moi qui ne faisais que passer, de m’inscrire à des sites de socialisation ou de participer à des rencontres de francophones.

La prostitution prospère donc, et souvent, elle prend la forme du mariage. Des femmes viennent se vendre, en échange d’un contrat de mariage et d’une maison. On les appelle des honnêtes femmes, ce qu’elles sont au demeurant.

Silicon Valley (4) Travailler chez Google, jour et nuit

Campus de Google, Mountain View
Campus de Google, Mountain View

 

Je ne pensais pas qu’un jour je visiterais des entreprises. Pourtant, les lieux de travail et de production sont aussi intéressants à visiter que n’importe quoi d’autre. Paysages, musées, monuments, toutes ces choses touristiques, sont passionnantes, mais pas plus que les usines, les bureaux, les écoles, les prisons ou les administrations.

Les employés s'amusent sur leur lieux de travail.
Les employés s’amusent sur leur lieux de travail.

Nos ancêtres voyageurs ne s’y trompaient pas. Alexis de Tocqueville, dans son récit de voyage en Amérique, ne manquait jamais de rendre compte de toutes les dimensions de la vie américaine.

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Dans la Silicon Valley, on m’a soufflé à l’oreille que le complexe de Google était intéressant à visiter. Que c’était un campus non surveillé, non gardé, où l’on pouvait entrer comme dans un moulin et y garer sa voiture sans que personne ne vous demande rien.

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Sur ledit campus, des bicyclettes aux couleurs de la célèbre marque sont disposés un peu partout. Ils sont collectifs et jamais attachés. Mieux que des vélib’ parisiens, ils sont gratuits et à usage universel. J’en ai enfourché quelques uns le long de ma promenade pour profiter du campus.

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Pour les amoureux de l’ordinateur, Google est l’entreprise ultime, le nirvana professionnel. Tous rêveraient d’y travailler. Plus encore que chez Apple, paraît-il, car Apple est la création d’un génie monomaniaque et autoritaire, alors que Google est le paradis des employés, qui gèrent leur missions sans hiérarchie.

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Tout y est aménagé pour le bien-être des employés. On y mange gratuitement dans des cantines où l’on sert de la bouffe bio. Même les gens de passage comme moi peuvent en profiter. On s’y repose, on y fait du sport, on s’y douche, on y drague. Idéalement, on rencontre la femme ou l’homme avec qui on fera des enfants.

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D’ailleurs, quand on a la chance de travailler chez Google, on n’a pas envie de coucher avec des gens qui travaillent ailleurs, car travailler ailleurs, c’est être un loser.

Les critiques disent que c’est un système horrible, qui amène les gens à n’avoir aucune vie hors de son boulot. Que Google est le modèle de l’entreprise cannibale qui dévore littéralement ses employés, et les surveille d’autant mieux que ces derniers passent tout leur temps sur leur lieu de travail.

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Mais moi, je ne me range ni du côté des critiques, ni du côté des laudateurs. A mes yeux, le complexe de Google n’est qu’une reprise de l’antique jardin d’Epicure, ou du monastère cisterciens. Des amis, unis par une communauté d’intérêts, de croyance et de valeurs, s’unissent dans un même lieu, et organisent leur vie autour de ce qui les rassemble.

Le sage précaire aimerait passer quelques années sur un tel campus, au soleil de la Californie, et passer ses journées à faire ce qui lui plaît le plus, avec l’opportunité de se reposer, de s’amuser et de faire des rencontres.

Il l’a réalisé, ce rêve, plusieurs fois dans sa vie. C’était l’université.