S’arrêter dans un bois : la poésie de Robert Frost

Ce poème de Robert Frost (1874-1963) me fait penser au cottage de Tullyquilly, où je vais de temps en temps, et où mon ami Daniel m’invite à passer la semaine prochaine. Il ira à Belfast pour enseigner et il me laisse la chaumière où je couperai du bois et nourrirai les poules.

Lire aussi : Tullyquilly, Irlande du nord : le Juif errant

La Précarité du Sage, 2010

Robert Frost, poète américain, possède l’art d’évoquer la nature, les arbres, mais aussi et surtout la présence d’êtres chers qui sont hors de portée et loin des yeux :

À qui est ce bois, je crois savoir / Sa maison est au village pourtant / Il ne me verra pas m’arrêter ici / Regarder sa forêt se remplir de neige.

Qui peut-il bien être, ce « il » de la première strophe ? Ce qui est étrange est que cet homme, qui possède le bois, est assez important pour que le narrateur s’arrête et pour qu’il ait cette pensée, mais pas assez intime pour que le narrateur soit sûr dès le premier coup d’oeil que ces bois sont les siens.

Par exemple, ce ne peut pas être son père ou un ami proche, à qui il pense. Le lecteur avisé projette évidemment des sentiments cachés et contrariés, un imaginaire érotique qui ne peut pas s’exprimer et use pour ce faire d’images d’arbres dressés, de forêts profondes et de neige qui fige les désirs inavoués. Les Américains adorent ce genre de non-dits qui irriguent et fissurent la virilité apparente des cowboys.

Cependant, à supposer que le narrateur soit homosexuel, cela ne peut pas non plus être son amant à qui il pense, immobile dans la nature, car deux fermiers américains gays sauraient reconnaître leurs avoirs respectifs. C’est la beauté du poème de Frost : créer une image de pure indétermination, un cow-boy perdu dans ses pensées sur un cheval qui se demande ce qui se passe, un instant suspendu dans la vie d’un homme.

La fin du poème est pour moi bouleversante. Là aussi, il existe d’autres êtres chers à qui le narrateur a fait des promesses, qui le forcent à reprendre son chemin :

Le bois est plaisant, sombre et profond / Mais j’ai des promesses à tenir/ Et de la route à faire avant de dormir / Et de la route à faire avant de dormir.

Tout à l’heure, en sortant de la salle de sport, la nuit était sur le point de tomber, et j’aperçus Daniel qui prenait le frais près de la faculté d’histoire. Je lui parle de ce poème de Frost qui irait si bien dans son cottage. Il sourit et me dit qu’il aime beaucoup Frost. Quel poème, dit-il ? Je bafouille : « Whose woods… » et voilà mon Daniel qui récite le poème, avec son accent d’Américain distingué.

De temps en temps, il cale un peu, alors je l’aide d’un mot ou deux, et il reprend sans plus faire d’erreurs. Il le fait avec modestie, comme un bon élève français réciterait une fable de La Fontaine. Il faut que je lui demande si Robert Frost est appris à l’école des Américains, s’il a un statut comparable à nos Prévert et Molière.

En attendant, si les universitaires savent encore des poèmes par coeur, alors on peut garder quelque espoir dans l’avenir de l’université.  

Soutenir, les jours de soutenance

Aujourd’hui etait une journee speciale, un peu excitante pour le bureau des thesards. Deux d’entre nous passaient leur soutenance. Ils sont arrives ce matin, tires a quatre epingles, et tout le monde les a encourages, comme avant de disputer un match de boxe.

Ils ont tous les deux passe l’epreuve avec succes, ce qui fut source de joie, de sourires radieux, d’embrassades, d’accolades,tout cela faisait plaisir a voir. Nous qui avons encore un an de travail devant nous, ou un an et demi, ou deux ans selon les cas, nous felicitons nos aines avec grande effusion : c’est que nous sentons poindre l’angoisse de ne pas reussir a terminer cette these qui nous occupe tous les jours. Alors, savoir que Ricky, Trish, David ou Eamon ont reussi sans entrave, c’est un espoir, un soulagement. Cela prend donc fin quelque part, a un certain moment. 

Il y a une sortie du tunnel. Nous le savons, nous les avons rencontres ceux qui en sont sortis. Nous les avons embrasses, nous leur avons serre les mains, nous les avons palpes, incredules et emerveilles.

Dans le groupe des thesards, des sourires francs se melaient a des soupirs, a des tetes prises dans les mains. L’angoisse le dispute a l’esperance. C’est tres precieux de pouvoir partager sa vie de chercheurs avec d’autres chercheurs. Un sens communautaire se forme et un apprentissage de la temporalite propre a a these se fait. Voir les uns et les autres terminer leur travail, cela cree une disposition mentale favorable a l’achevement, a la completude, cela nous fait tendre vers l’accomplissement.

C’est d’ailleurs un tres grand jour pour Ricky. Le jour meme de sa soutenance, son groupe, Not Square, sort son premier album! Demain, samedi soir, grand concert de Not Square ou chacun balancera son corps au gre de ses incertitudes et de ses investissements.

  

Foulard Hermès : y a-t-il un art féminin ?

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J’ai bu un café, début octobre, avec une femme élégante d’une quarantaine d’années. Originaire d’Irlande du nord, elle porte souvent un foulard Hermès au cou, ce qui lui donne, fatalement, un air « français ». Elle dit que ce serait un rêve, pour elle, que de pouvoir faire une thèse, pendant trois ans, et de mener la même vie que moi. Lire et écrire tous les jours, faire des recherches solitaires, et ne plus avoir à faire avec les gens pour un temps, ce serait un vrai bonheur. Je ne démens pas.  

Je lui conseille de faire des démarches pour entreprendre une thèse. Après tout, il y a tellement de thésards qui détestent leur sort. Il serait bon que l’université s’ouvre à des personnalités qui se sentent faites pour la recherche. Quel sujet ? Elle dit que ce qu’elle connaît vraiment, c’est la mode, et que cela ne fait pas très académique. On ne sait jamais, dis-je, la mode est un sujet de recherche comme un autre. Je suis certain qu’il y a mille choses à dire, ne serait-ce que sur un foulard Hermès.

Et nous voilà partis dans une conversation sur cette marque dont j’apprendrai tout, car je ne savais même pas qu’elle était française.

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Siobhan, ce n’est pas son vrai nom mais nous la désignerons ainsi, n’a pas les moyens de s’offrir de nombreux foulards. Elle n’est, selon ses propres mots, qu’une « petite collectionneuse », mais elle a une amie, à Dublin, qui possède des dizaines de foulards.

Quand elles se voient, l’amie dublinoise en apporte quelques uns, pliés et rangés dans leur boîte d’origine. Et les deux amies les sortent, les déplient et les contemplent longuement, en commentant les motifs, les couleurs, la texture. Je lui demande qui des deux plie et déplie. L’une ou l’autre, me répond-elle, il n’y a pas de règle fixe à ce stade du rituel, apparemment.  

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Je suis fasciné par la passion que peut inspirer des foulards. Les collectionneuses me font penser aux lettrés chinois avec leurs rouleaux de calligraphies et de peintures. Les rouleaux n’étaient pas suspendus sur les murs comme nos tableaux occidentaux. Ils étaient enroulés, rangés dans des étagères, et ils n’étaient exhibés que parcimonieusement, avec d’autres connaisseurs. On les déroulaient un par un, alors, et l’une des délectations venaient de ce que les oeuvres étaient dissimulées la plupart du temps. Contempler une oeuvre avait quelque chose de sacré.

C’est peu de dire que les foulards Hermès ont quelque chose de sacré.

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D’après Siobhan, les collectionneuses ne se comptent pas parmi les femmes les plus riches. Elles appartiennent plutôt à une classe moyenne aisée, enrichie récemment, mais ayant suivi des études supérieures avancées. Elle dit, et elle se range peut-être dans cette catégorie, qu’elles aiment l’opéra, la musique classique et les beaux-arts. Qu’elles ne sont plus « toute jeune » et que les foulards ne sont pas réductibles à un signe extérieur de richesse, ni à un accessoire de compétition.

Elle précise que les femmes regardent les autres femmes avec un regard de juge. « Si une femme entrait maintenant, en un coup d’oeil, je dirais, ok c’est un 8/10 et je ne suis qu’un 7/10. » Elle dit que toutes les femmes sont ainsi, ce qui n’empêche pas l’amitié, mais une fois qu’un accord tacite est intervenu pour classer chacune dans sa catégorie. Si elles sont d’accord, sans se le dire, pour tenir leur rang, elles peuvent s’aimer avec une tendresse sans borne. 

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L’originalité des collectionneuses de foulards Hermès, selon Siobhan, c’est qu’il n’y a aucune concurrence entre elles. On n’admire pas la collectionneuse, mais les collectionneuses développent une « sororité » (sisterhood, dit-elle), et admirent ensemble les foulards, quelque soit la personne qui les possèdent.

D’ailleurs, il paraît qu’on ne les exhibe pas. Qu’on les porte de façon à ce que personne ne sache s’ils sont des authentiques Hermès ou des foulards d’une autre marque.

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C’est ce qui me touche dans cette anthropologie de la mode féminine. Cette dialectique de l’intimité et de l’exposition. Ce double désir de jardin secret et de déshabillage, de pudeur et de provocation. J’avais remarqué cette double injonction dans les boîtes de brodeuse de l’ethnie Dong, en Chine méridionale. Fermée, la « boîte » ressemblait à un vieux livre austère ; en l’ouvrant, un monde de fleurs, de couleurs et de pliures sautait au visage. J’en avais fait une vidéo où ma main gauche montrait la gaucherie qui a toujours caractérisé mon rapport avec les femmes.

J’ai demandé à mon interlocutrice pourquoi le monde du cheval était si présent dans les foulards de la fameuse marque parisienne. Elle n’a pas évoqué l’histoire de la marque mais la féminité du cheval lui-même. Cela m’a rappelé Le Roi des Aulnes de Michel Tournier où, si je me souviens bien, le cheval représentait la féminité et l’homosexualité, et le cerf la masculinité hétérosexuelle. Reprenant Aristote, Tournier écrivait que le principe masculin se trouvait dans l’acte, et le principe féminin dans la puissance. Et que c’est pour cette raison que le cerf éjaculait dès qu’il avait pénétré la femelle, parce qu’il était « pur acte », dénué de puissance. C’était la sexualité féminine qui procédait à la négation de l’acte, en intériorisant le désir et en exigeant que l’acte de l’homme dure longtemps. La durée de l’acte le transformait progressivement en non-acte, en puissance, ce qui tuait au final son désir à lui. 

Le foulard Hermès est, lui, dans la puissance, dans la durée, et dans la pérénité des petits coffres précieux, à ranger avec les boîtes à bijoux, les boîtes à boutons, les boîtes de brodeuses. Il imprime, vibre et distille ses mystères au contact soyeux des peaux de filles, qui rêvent d’instruments bizarres, de lanières, de cravaches, de bombes, de cuir, de hennissements qui leur donnent la chair de poule.

Moustache, charité et créolité

Ce mois-ci c’est « Movember ». La moustache de novembre. Une action de charité à la con qui nous vient d’Australie. On se laisse pousser la moustache pendant un mois afin de lever des fonds pour la lutte contre le cancer de la prostate. J’ai demandé à mes camarades, quel est le lien entre la moustache et le cancer de la prostate ? La masculinité, m’ont-ils dit, peu sûrs d’eux-mêmes.

Les hommes de mon bureau ont donc décidé de se lancer dans l’aventure, et je les accompagne. Je me trouve ridicule avec une moustache. De plus, à la fin du mois, je vais donner une conférence où je dois faire bonne figure. Cette connerie de moustache me donnera encore davantage l’air terroriste que les services de sécurité des aéroports européens me prêtent déjà.  

Moi, ce que je propose à mes camarades thésards, c’est qu’on lève des fonds pour quelque chose de plus égoïste. Un voyage pour notre gueule. Je préconise une visite des Caraïbes. Une fille des French Studies fait sa thèse sur des auteurs haïtiens. Une des Spanish Studies rêve d’aller à Cuba avant la mort de Castro. Une autre désire découvrir la Jamaïque. Moi qui suis trop vieux pour plonger dans la mode afro-caribéenne, je serais partant car mon cousin Fred et mon ami Patrice habitent en Martinique. Et je rêve d’Amérique.

On organiserait des concerts et des breakfasts où l’on dirait franchement : rassurez-vous, tout l’argent que vous donnez sera investi scrupuleusement pour servir la cause que nous mettons en avant : prendre du bon temps sur les îles.

Trois langues seraient mises à contribution : le français en Haïti et Martinique, l’anglais en Jamaïque et l’espagnol à Cuba. Que demande le peuple ? Tout cela est parfaitement pertinent du point de vue éducatif, dans le cadre de notre institut de langues étrangères, où ne restent plus que des langues romanes. Enfin, la lourde tendance « postcolonialiste » des recherches littéraires, en pays anglophones, nous invite à baiser le sol de la créolité et du père des écrivains post-coloniaux, j’ai nommé Aimé Césaire. De la première « République noire » (Haïti) jusqu’au dernier penseur glissant, notre temps est venu d’aller faire un tour du coté de la « poétique de la relation » et de la « pensée-archipel ».

Et puis là-bas, au moins, il est possible que porter la moustache soit un peu plus conforme aux goûts des populations locales.

De l’esclavage des nègres : Montesquieu était-il ironique ?

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C’est un fait, et c’est un des bonheurs de vivre à l’étranger, on entend dire souvent que les « philosophes » des Lumières n’étaient pas aussi éclairés que cela, qu’ils étaient en fait plein de préjugés à l’égard des Noirs, et que l’image qu’on s’en fait (des gens à la pointe des droits de l’homme) est une propagande républicaine qui flatte la vanité des Français.

On entend dire, par exemple, que Montesquieu était en faveur de l’esclavage des noirs, qu’il était même raciste (!)

Vous avez envie de rétorquer gentiment : « Non, vous devez vous tromper, quelqu’un vous a fourvoyé. Montesquieu est au contraire connu pour être en faveur de la liberté des peuples. » Mais vous êtes impressionné par l’assurance des penseurs anglophones, alors vous ne dites rien. Vous n’avez pas fait, vous-même, de recherches particulières sur le commerce transatlantique des esclaves, et n’avez pas lu beaucoup de pages de Montesquieu. Vous connaissez Les Lettres persanes et avez lu en partie De l’esprit des lois. Insuffisant pour ne pas être ébranlé.

J’ai alors demandé à une camarade qui travaille sur le postcolonialisme de m’expliquer en deux mots ce que l’on reproche à Montesquieu. Elle m’a dit que cela tournait autour du fameux texte sur l’esclavage des noirs, au livre XV de L’Esprit des Lois. Elle m’a prêté son exemplaire, ainsi que deux livres de chercheurs postcolonialistes qui discutent la question.

Je m’y attendais, j’avais le souvenir d’une thésarde chinoise, à Shanghai, qui avait déclaré lors d’une conférence que Montesquieu était raciste, ainsi que tous les penseurs des Droits de l’homme, et que ce passage en était la preuve. Une étudiante française présente dans la salle avait protesté que ce texte était de l’ironie, et que c’était une charge contre ceux qui tolèrent le racisme, une manière de les prendre pour des imbéciles. Mais la Chinoise, qui parlait pourtant très bien le français, persistait et citait à l’appui de sa thèse des auteurs anglais et américains. Je n’avais pas cherché à vérifier, j’avais laissé tomber la chose.

Citons Montesquieu, pour le plaisir :

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié? »

Ce passage comique est aujourd’hui considéré avec suspicion par les postcolonialistes anglophones (et sans doute aussi francophones). Catherine A. Reinhardt, dans Claims to Memory (2006), écrit que « contrairement aux nombreuses représentations que l’on se fait des écrits antiesclavagistes, les « philosophes » ne gardaient pas une ligne d’attaque très claire contre l’institution de l’esclavage » (p.26, ma traduction). S’appuyant sur un livre de Tzvetan Todorov, elle va jusqu’à dire qu’ « il est difficile de déterminer si les Lumières étaient pour ou contre l’esclavage ».

Difficile de le déterminer ?

Les universitaires disent des choses tellement énormes, de nos jours, que je ressens souvent le besoin de répéter ce que j’entends ou ce que je lis. Vraiment ? Vous pensez que l’idéologie des Lumières était peut-être en faveur de l’esclavage ? Reinhardt dit que l’ambigüité des « philosophes » a été ignorée car l’école républicaine française a caché les passages où Voltaire et Montesquieu « révélaient leurs préjugés raciaux contre les Africains ». Dans la même page, on passe du fait que la dénonciation n’est peut-être pas si claire que cela, à un racisme avéré, mais elle arrive à cette conclusion sans aucune preuve. Magie de la rhétorique universitaire !

Elle aborde plus loin le passage ironique de L’Esprit des lois que j’ai cité, « De l’esclavage des Nègres ». Elle ne se prononce pas elle-même sur l’aspect sarcastique du passage, elle indique seulement que « des débats considérables entourent l’intention de Montesquieu dans ce passage car tous les critiques ne sont pas convaincus qu’il voulait être ironique » (p. 29). Une note de bas de pages donne quelques noms de critiques et les titres de leur texte, sans qu’on sache quelles étaient leur position, et s’ils doutaient sérieusement. Pour changer de paragraphe, et toujours sans se mouiller, elle écrit : « Que Montesquieu ait été intentionnellement ironique ou non, son passage sur l’esclave des noirs a contribué à étendre les croyances ambigües sur la couleur de peau des Africains. »

Si cela n’est pas de la mauvaise foi, je ne sais pas ce que c’est. N’est-ce donc pas clair pour Mme Reinhardt que Montesquieu était sarcastique ? On peut se demander très sérieusement : est-elle capable de lire un texte littéraire ? Doit-elle attendre qu’il y ait un consensus universel parmi les critiques pour percevoir du second degré ? Comment fait-elle quand elle regarde les Monty Pythons à la télévision ? Elle attend que toute la nation britannique lui dise que c’était pour rire ?

J’en viens à me demander s’il n’y a pas un vrai problème au sein des Cultural Studies contemporaines, en France et ailleurs. Une tendance à tout lire au pied de la lettre et à ne plus accepter le moindre trait d’humour ou de sarcasme, lorsque cela permet d’accuser de racisme, de réactionnaire et de sexiste, un peu n’importe qui, et en particulier ceux qui avaient la réputation d’être progressistes. Je pourrais faire une liste très longue, rien que dans les études sur le récit de voyage, de textes interprétés de cette manière littérale pour conclure que l’auteur incriminé est colonialiste, phallocrate, impérialiste, ou tout simplement un gros con. Les chercheurs de l’université se sont transformés, insensiblement, en procureurs. Ils passent leur temps à juger des gens plus intelligents et plus brillants qu’eux. Nietzsche, reviens-nous!, le ressentiment a pris le pouvoir.

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Christopher L. Miller, dans The French Atlantic Triangle (2008) revient sur la grande affaire Montesquieu. Alors, a-t-il été ironique, ce salaud de Montesquieu ? Miller semble admettre que oui, ce ne fut que de l’ironie. Ouf.

Miller reproche à Montesquieu, en revanche, d’être ambigu dans d’autres passages de L’Esprit des lois, où il semble moins révolté qu’il ne devrait l’être de la situation des esclaves africains.
Sauf que…
Sauf que Miller ne cite qu’une phrase ou deux sans la remettre dans son contexte, et sans montrer que Montesquieu, loin de justifier l’esclavage, explique qu’il y a des lieux où le climat est tel que personne ne peut agir autrement que sous la crainte d’une force coercitive. Selon Montesquieu qui se fie aux relations de voyages de son époque, dans un tel climat (disons, l’Afrique équatoriale, par exemple), les hommes sont « lâches », ils n’ont plus de volonté, quelle que soit la couleur de leur peau. Le maître est lâche avec son prince, l’esclave est lâche avec son maître. Dans ces régions, dit Montesquieu, « l’esclavage choque moins la raison ». Et dans ce sens seulement, on peut dire que dans certains coins du globe, l’esclavage est « fondé sur la raison naturelle », mais n’est en aucun cas une question de race. Au contraire, il rappelle sa foi dans l’égalité de tous les hommes. Citons encore L’Esprit des lois pour être bien sûr qu’on parle de la même chose.
« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison.
Aristote veut dire qu’ il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’ il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle, etc., etc. »
Bon, admettons que cela ne soit pas politiquement correct, et que tout cela, lié à sa théorie des climats, ne fait pas de lui un militant très ferme de l’anti-esclavagisme. Cela ne fait pas de lui non plus un raciste ni un esclavagiste (il dit clairement que l’esclavage est « contre la nature »). La « raison naturelle » qu’il évoque ici n’a rien à voir avec la couleur de la peau, mais avec la naturelle – et supposée – faiblesse de la volonté dans des climats hostiles. Mais de là à fonder sur cette phrase une déconstruction totale de la pensée de Montesquieu, cela est un peu fort. Si ce texte était une sorte de Bible, il serait plus facile de se baser dessus pour interdire l’esclavage où que ce soit, que pour l’introduire ou le faire perdurer.

Pour corser le tout, dans une note de bas de page, Miller dit que Voltaire critique Montesquieu, alors qu’il en fait l’éloge. C’est donc une habitude, chez les critiques des Cultural studies, de mentir ou de déformer la réalité ? Miller cite Voltaire dans son « Commentaire de L’Esprit des lois » : « Si quelqu’un a jamais combattu pour rendre aux esclaves de toute espèce le droit de la nature, la liberté, c’est assurément Montesquieu ». Or, le terme « jamais » dans cette phrase n’a pas le sens négatif de never, mais celui positif de « déjà » (pour le dire autrement : si quelqu’un, au grand jamais, a lutté pour eux, c’est lui. Si un homme a déjà lutté pour eux, c’est lui.) Donc, basé sur cette citation, il est inexact de dire que Voltaire ait « jamais » critiqué Montesquieu.

Il faut donner des cours de français aux postcolonialistes, c’est une mesure d’urgence.

Bref, on nage dans une véritable semoule, et plus j’avance, plus je lis, plus je sens qu’à cause de cette semoule, des milliers de brillants étudiants anglo-saxons se font de nos classiques une image tellement déplorable qu’ils en seront dégoûtés à vie. Or, comment prendre du plaisir dans la vie, si l’on n’est pas capable de lire les grands auteurs du siècle des Lumières ?
Et comment se former à l’ironie littéraire si l’on ne lit les grands auteurs que par fragments, pour monter des dossiers d’accusation ?

Théorie du chef (2) M.Chen

A propos des chefs, et à propos des Chinois, je me souviens d’un chef de département de français, à Shanghai, qui était un peu l’incarnation du leader idéal selon la théorie de Claude Lévi-Strauss, que nous avons abordée le 5 octobre.

M.Chen régnait sur son département avec beaucoup de classe et d’énergie. Il était toujours là, dans les locaux, fumant cigarettes sur cigarettes, et toujours à l’écoute de tout le monde. Toujours entre l’administration et les étudiants, il savait y faire pour que chacun se sente à sa place. Il n’avait pas vraiment de pouvoir, mais il avait de l’autorité, qu’il tirait du fait que ses collègues consentaient volontiers à sa position de tête. Si on avait organisé une élection quotidienne, il l’aurait gagnée tous les jours.

Il était cette figure intermédiaire dont parle Lévi-Strauss, celui qui fait le lien entre tous.

Lors d’un dîner organisé pour mon départ, je pris la parole pour dire un petit mot, publiquement, sur chacun des collègues. Pour lui, je me souviens avoir dit qu’il était un peu le chef idéal, car il était un « transformateur ». Dans les moments de tension, qui ne manquent pas à l’université, il avait une grande capacité à tout prendre sur lui. Mais plutôt que de devenir bougon, de s’énerver ou de hausser le ton, la seule chose qu’il exprimait était la bonne humeur. Il recyclait, ainsi, les humeurs et les atmosphères.

Il payait cette intériorisation du stress par une médication quotidienne soutenue. Et par la clope. Mais dès que c’était possible, il nous invitait au restaurant. Combien de festins diplomatiques nous a-t-il donc offerts ?

M.Chen était un homme très dynamique, très souriant, très chaleureux, toujours partant pour des projets inédits. On peut mesurer sa capacité de gestionnaire à ceci : moi qui venais de la prestigieuse université de Nankin, où j’avais enseigné huit heures par semaine, M.Chen sut me faire accepter sans aucun problème que je bossasse deux à quatre heures de plus pour un salaire équivalent. Quand on me connaît, et qu’on sait quelle grande gueule je suis, quelle tête de cochon je peux être, on peut tirer son chapeau à celui qui a réalisé un tel prodige.

Fleurs de septembre

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Ces jours-ci il pleuvait à Belfast, mais juste avant qu’il pleuve, j’ai eu la présence d’esprit de prendre en photo quelques fleurs des petits jardins de University Square. Des fleurs qui sont apparues fin août.

J’avais noté qu’en avril, les magnolias étincelaient dans ces mêmes lieux. Aujourd’hui, ce sont des couleurs plus douces, plus bucoliques, plus champêtres peut-être.sdc10899.1283724390.JPG

Il faudrait faire un recensement mois après mois, de toutes ces plantes qui apparaissent à tour de rôle.

On ne rend pas assez hommage aux jardiniers de Belfast, qui ont composé des espèces de fugues, dans lesquelles des mélodies similaires reviennent sous des apparences botaniques diverses.sdc10907.1283725237.JPG

Je vais tâcher de garder les yeux ouverts le reste de cette année, car je pense que les jardiniers ont dû trouver un moyen de fleurir notre rue toute l’année, avec des fleurs de printemps, des fleurs d’été, des fleurs d’automne et des fleurs d’hiver.sdc10908.1283725126.JPG

Celle-ci, cette fleur à la couleur espagnole, je l’ai approchée alors qu’elle était loin de la rue, et un peu cachée. Des abeilles fouillaient dedans, et des universitaires sortaient, en me regardant d’un air suspicieux.

Mon appareil photo est trop petit et trop bon marché. Aujourd’hui, avec l’étonnant retour de la photo, au détriment de la vidéo, il faut avoir d’énormes zoom pour avoir l’air crédible.

Un jour, l’année dernière, une amie japonaise a refusé d’utiliser mon appareil photo, alors qu’elle se plaignait d’avoir oublié le sien.sdc10909.1283725501.JPG

Je me demande à quoi sert, du point de vue botanique, ce joli tapissage tâcheté à l’intérieur. Cela doit attirer les insectes en quête de quelque chose. On dirait une fourrure d’insecte.

Pour le coup, j’aimerais avoir un appareil photo qui me permette de dresser des portraits d’insectes.

L’autre jour, je prenais l’air sur le pas de porte de mon bureau collectif, et je me suis longuement perdu dans la contemplation d’un putain de papillon. C’était beau la vie de ma mère.

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La vie et le bonheur du thésard

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Dans quelques semaines, je vais commencer ma troisième et dernière année de thèse. Le temps passe vite et si je le pouvais, je signerais volontiers un contrat qui me donnerait trois années supplémentaires pour un autre projet de recherche, dans la continuité de celui-là.

Ce dont je voudrais témoigner, rapidement, c’est encore du bonheur que la situation de doctorant boursier procure. C’est vraiment une joie profonde, qu’il faut savoir vivre et sentir palpiter dans chaque parcelle de son corps. Je le disais à des amis qui s’inquiétaient : à la surface, il peut y avoir des emmerdements, du stress, toutes sortes de mécontentements, mais au fond, ce qui domine c’est le bonheur de lire et d’écrire. Le confort d’avoir assez d’argent pour ne pas penser au lendemain, le luxe d’avoir un toit sous lequel le monde entier se rencontre et écoute des comédies musicales indiennes.

Mais c’est une forme de bonheur difficile à faire comprendre. Dans un billet intitulé « Jouissance d’un rat (de bibliothèque) » j’avais tenté de le faire quelques mois après le début de mon doctorat. Quand je relis ce billet, je suis d’accord à cent pourcent et pourrais signer le même texte sans en changer une virgule.

Je discutais avec le thésard le plus cool de l’université, quelqu’un que tout le monde aime et apprécie. Il joue dans un groupe, c’est le mec cool. Il n’a pas fait grand chose pendant trois ans, et c’est maintenant, ayant dépassé la durée de sa bourse, qu’il met les bouchées double pour finir sa thèse. Il m’a dit qu’il avait tenu à faire de cette thèse « un boulot » et non « sa vie ». Y travailler de 9h00 à 17h00, mais pas y passer ses soirées et ses week-ends.

C’est drôle, les gens pensent souvent que lire, écrire, faire des recherches, sont des activités qui se situent à côté de la vie. Moi, quand j’écris, quand je lis, je ne me sens pas moins vivant, tant s’en faut, que quand je fais d’autres choses. Suis-je différent des autres chercheurs ?

Quelles sont les activités qui sont « dans » la vie ?

Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Défilés de Belfast – Lauréats et Loyalistes

L’été, on aime se déguiser, on aime défiler ensemble, en aime bomber le torse et montrer à la société de quel bois on se chauffe.

J’aime traverser le campus universitaire à l’époque de la remise des diplômes. La bonne société de Belfast vient célébrer la réussite de sa descendance. La bonne société vient surtout se contempler et se rassurer sur sa distinction. On se contemple en majesté dans ce temple qu’est l’université. Prendre des photos de ses enfants, c’est aussi prendre en photo l’ensemble de la classe sociale que l’on se plaît à incarner. Ici, au Royaume-Uni, les frais d’inscription sont très élevés, et faire des études est un luxe. La robe colorée que l’on porte le jour de la remise des diplômes est donc l’équivalent des plumes et des tatouages des Bororo : ils aident l’individu à habiter son rôle, sa fonction et sa place dans le groupe.

Au même moment, dans le quartier populaire du Village les loyalistes défilent aussi, se déguisent aussi, mais sans que le déguisement montre une supériorité de classe. Il s’agit surtout d’un sentiment d’apartenance à un territoire, un quartier, une communauté. Les individus n’habitent aucun rôle, aucune fonction, ils sont sans rang, alors ils se déguisent.

Les uns défilent en silence, les autres au son du tambour et des flûtes. Les uns sont filmés et photographiés par la presse, les autres ignorés et, si possible, dissimulés.