Courir dans les marécages

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En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

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La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

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Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

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 Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

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« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

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Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Le voyage thérapeutique de Nerval

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Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

Ruines sur le Bosphore

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Le billet pour la croisière sur le Bosphore coûte moins de 10 euros. Peut-on parler de croisières ? Le ferry vous transporte de rive en rive, vous passez de côte européenne en côte asiatique jusqu'à l'embouchure de la mer noire, au bout du détroit. Peut-on parler d'embouchure ? 

Il s'agit donc d'aller de la mer de Marmara à la mer Noire, et de passer quelques heures au village d'Anadolu Kavaghi.
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Sur ce site, village fringant où l'on peut manger des poissons passables, la hauteur est habitée par les ruines d'un château qui ressemble bien aux châteaux des XIIe et XIIIe siècles. 

Sans être spécialiste, je crois qu'il suffit de comparer ces deux tours, qui devaient constituer l'entrée du château, avec celles de Carrickfergus construites par Hugh de Lacy, pour se convaincre qu'il s'agit d'un vestige du temps des croisades. 
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Le paysage proposé depuis le Bosphore a définitivement quelque chose de normand. On se croirait sur la Seine, apercevant le Château Gaillard des Andelys. 

A l'aller comme au retour, le ferry vous promène le long de quelques unes des demeures que les Ottomans fortunés se sont fait construire en dehors de la ville depuis le XIXe siècle. Pamuk dit qu'il n'y avait aucune possibilité pour les étrangers de venir les déranger, car il n'y avait aucun chemin carrossable qui y menait.
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Les Turcs d'aujourd'hui sont assez fiers de ces jolies maisons. Ils ne semblent pas en vouloir à la classe dominante de cette époque d'avoir fui la ville plutôt que de la défendre d'une manière ou d'une autre.
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La croisière part de l'embarcadère d'Eminonü à 10h30 et revient autour de 16h30. Inutile de préciser que je recommande à tous les visiteurs qui restent plus de deux ou trois jours de faire cette excursions. Pour ceux qui ont plus de temps et d'argent, l'idéal serait de passer quelques nuits sur l'une et l'autre des étapes où le bateau s'arrête.

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La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.

Le pénis de Flaubert à Istanbul

Le séjour de Flaubert à Constantinople est marqué par deux phénomènes centraux : une randonnée à cheval, et des chancres sur son gland. Nous parlerons du cheval plus tard. La question du sexe à Istanbul est essentielle car elle concentre sur elle des sentiments contradictoires du sage précaire. Ce dernier ne voudrait pas émettre de jugements moraux, et en même temps, il ne peut pas dissimuler sa gêne devant une attitude générale révoltante.

Il a attrapé une syphilis avant son arrivée en Turquie, mais c’est à Istanbul qu’il va en parler dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, pour faire le point :

« Il faut que tu saches, mon cher monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth (je m’en suis aperçu à Rhodes, patrie du dragon) VII chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. – J’ai fait avec ça la route de Marmorisse à Smyrne à cheval. Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vi. Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la Chrétienne, qui des deux ? problème ? pensée !!! voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux-Monde. – Nous avons découvert ce matin que le young Sassetti a la chaude-pisse (de Smyrne), et hier au soir Maxime s’est découvert, quoiqu’il y ait six semaines qu’il n’a baisé, une excoriation double qui m’a tout l’air d’un chancre bicéphale. Si c’en est un, ça fait la troisième vérole qu’il attrape depuis que nous sommes en route. Rien n’est bon pour la santé comme les voyages. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

L’humour de la lettre ne doit pas nous illusionner. A mon sens, cette manière d’écrire en chiffre romain, d’archaïser la langue avec des « y » et des « vi », est une manière d’éloigner l’angoisse que cela lui cause. Il a beau être informé des choses médicales, et il a beau connaître cette maladie depuis des années (voir les lettre que lui adresse Du Camp en 1844, de Rome: « Comment supportes-tu l’hiver ? Et ta vérole ? » ; et en 1845, d’Alger : « Et ton état nerveux ? Et ta vérole, cette bonne vérole dont tu étais si fier ? Comment tout cela va-t-il ? » etc.), je ne crois pas à la thèse d’un Gustave léger et insouciant.

Je pense que Flaubert est angoissé, au moins par moment, et que cette angoisse est un carburant à son écriture crâneuse. Ses maladies vénériennes ne sont pas les seules choses qui le préoccupent pendant son voyage : il se voit grossir et perdre ses cheveux. En un ou deux ans, il devient chauve, et à 29 ans, c’est un événement contrariant. Il se plaint beaucoup d’enlaidir. A sa mère, depuis Athènes : « Décidément, j’enlaidis; J’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans ». Un mois plus tard, il écrira à Bouilhet : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (de Patras, 10 février 1851). Son voyage en Orient est donc le passage sinistre où il quitte la jeunesse pour entrer dans une maturité haïe. Or, il n’a encore rien écrit qui le satisfasse. Il se voit raté, vieillissant avant l’âge, diminué, on peut supposer que son humour est un mécanisme de défense.

C’est dans ce contexte qu’une scène abominable se déroule à Constantinople. Dans le quartier de Galata, il se rend dans un infâme bordel « pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le coeur m’en a failli. » (A Bouilhet, 19 déc. 1850.) C’est drôle, bien sûr, ne boudons pas notre plaisir de lecture, mais franchement, faut-il vraiment que Flaubert soit l’affreux bourgeois merdeux qu’il était pour se permettre de tels commentaires ? Non seulement il est prêt à contaminer toutes les femmes du monde avec son gland induré par les chancres, mais il fait la fine bouche encore. On comprend que les études postcolonialistes aient pris les écrits de Flaubert pour dénoncer un certain rapport de l’Occident aux pays du sud. Les écrits de Flaubert n’étant pas promis à la publication, ils nous présentent une peinture encore plus vraie, semble-t-il, de ce qui se passe dans la tête des grands voyageurs du XIXe en général. Le style en plus.

La scène du bordel continue. Il veut s’en aller, mais alors, la maîtresse du lieu impose à sa propre fille de se prostituer, dans une chambre beaucoup plus propre : il la trouve à son goût, mais alors qu’il est bien avancé dans les préliminaires, « je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle s’en apreçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, » et voilà notre grand écrivain qui fait une scène et qui s’en va, un peu humilié.

« Dans un autre lupanar, nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables » poursuit-il dans la même lettre. Dans ce dernier lupanar, il voit sur les murs des gravures qui lui paraissent trop européennes, ce qui lui arrache ce cri d’esthète : « Ô Orient, où es-tu ? »

Assurément, pour Flaubert comme pour de nombreux voyageurs, l’Orient est dans l’accès facile au sexe, à la différence de nos villes natales où règne un climat de répression qui contraint les corps et les esprits. Voilà toute la contradiction du lecteur. On ne peut pas approuver moralement ce qu’on lit (non qu’il aille voir des putes, – qui ne l’a pas fait ?- mais le fait que sa jouissance, esthétique et sexuelle, soit à ce point le résultat d’une série d’inégalités fondamentales) et on ne peut pas non plus s’empêcher d’admirer ces chefs d’oeuvre littéraires.

Chant de la prière. Comment j’ai fêté mes trente ans

Tous les matins, le chant du Muezzin mérite son nom. C’est un vrai chant, rien d’agressif ni de perçant. Une voix grave qui part en de longues vocalises suaves et mélancoliques.

Le seul souvenir d’appels à la prière musulmans qui me revient à la mémoire, ce sont ceux que j’entendais à Tozeur, dans le sud tunisien. J’y étais seul, à l’hôtel, très heureux je ne sais pourquoi. Tout ressemblait à un film. J’étais un vrai héros de film, ma barbe poussait un peu, je devenais un aventurier. Je célébrais mes trente ans dans un voyage qui devait m’acheminer dans le désert. J’avais donné rendez-vous à tous mes amis, le dernier week-end de mars, dans un village encore plus reculé dans le sud. Je savais que personne ne serait là. Que je fêterais mes trente ans tout seul, ou plutôt avec des gens rencontrés sur la route, comme ces deux Américaines francophiles qui ne me lâchaient plus à partir du moment où elles ont compris qu’être en présence d’un homme, un vrai, leur économisait beaucoup de temps et d’énergie.

A Tozeur j’étais encore seul, sans Américaines, mais j’allais les rencontrer le lendemain. Le matin, le chant du Muezzin me paraissait très perçant, peu attirant. Un son de sono pas chère qui ne donnait pas envie de prier.

(Dieu, cela semble si ancien, alors que c’était il y a six ou sept ans. J’ai l’impression que c’était quelqu’un d’autre, et surtout je me revois comme un adolescent alors que je devenais trentenaire. Tant de choses se sont passées depuis. Nos vies sont courtes mais elles sont incroyablement remplies. Un tel fatras nous habite.)

A Istanbul, l’appel est sans aggressivité, endormant, extatique. Il fait sortir du sommeil pour faire entrer dans une autre forme de sommeil. Le fidèle ne doit pas quitter entièrement le sommeil, il n’a pas besoin que l’ensemble de ses facultés soient éveillées. La prière est une activité du corps et de la conscience qui s’accommode de la rêverie, de la somnolence.

Lettre à mon filleul républicain sur l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union Européenne.

Mon petit Bastien,

C’est aujourd’hui ton dixième ou onzième anniversaire. Tu entres donc, d’une manière ou d’une autre, dans l’adolescence, avec ce que cela charrie d’inquiétude et de fatigue pour tes parents. Je te souhaite une joyeuse fête d’anniversaire, et je leur souhaite, à tes parents, du courage et des idées.

Je t’écris depuis la Turquie, un pays qui se situe à l’extrême sud-est de l’Europe. Des gens considèrent ce pays comme européen, d’autres le situent en Asie. Un grand débat fait rage, d’ailleurs, car les Turcs demandent à adhérer à l’Union européenne, et que cette adhésion divise les gens.

Certains disent que c’est un pays musulman, donc, qu’il n’est pas européen. C’est un argument que des gens comme moi ne comprennent pas, car la religion ne devrait pas avoir un tel poids politique. Ils sont musulmans pour la plupart, c’est leur problème. D’autres disent que le territoire de ce pays est surtout en Asie et qu’il entre en communication avec des régions comme l’Irak et l’Iran, ce qui l’exclut de notre communauté européenne.

D’un autre côté, la Turquie est un territoire qui est central à notre culture d’Européens. Les Grecs étaient nos ancêtres, culturellement, et leur monde comprenait la Turquie actuelle. La guerre de Troie, par exemple, est une de nos plus grandes histoires ; Homère en a fait la première grande oeuvre littéraire européenne, Iliade, que l’on peut lire encore aujourd’hui avec une grande émotion. Eh bien Troie est ici, en Turquie. C’est ici que se battaient Achille, Hector, Agamemnon ; ici qu’Ulysse a eu l’idée du fameux cheval de Troie.

Plus tard, 1000 ans plus tard, Istanbul, d’où j’écris ces lignes, était la ville d’un empereur chrétien qui s’appelait Constentin. Les gens, ici, parlaient grec, et on appelait la ville : « Ville de Constentin », Konstentinopolis. Nous, en Europe de l’ouest, on prononce encore différemment, on dit « Constantinople ». A cette époque-là, c’était le centre de la chrétienté, donc même pour ceux qui ne veulent pas d’un pays musulman en Europe, il est difficile de rejeter cette ville, puisqu’elle est un des centres de notre histoire. Elle fut aussi importante pour l’Europe au premier millénaire que Paris ou Londres l’ont été durant le deuxième millénaire de notre ère.

J’y suis allé faire un petit tour pour vivre un peu sur place si je me sentais plutôt en Europe, ou plutôt ailleurs. Or, il m’est impossible de répondre, surtout qu’Istanbul, la « Ville des villes », est à cheval entre l’Europe et l’Asie. Elle enjambe le Bosphore, le détroit qui sépare l’Europe et l’Asie. (Moi, « Bosphore », c’est un mot qui m’a toujours fait rêver, mais ça ne compte pas car j’ai toujours rêvé beaucoup, et à tort et à travers.)

Alors, Europe ou Proche Orient ? La question est très intéressante car elle concerne la notion de frontière, et c’est le propre des communautés vivantes de ne pas savoir exactement quelles sont leurs limites. On se sent européens, c’est certain, mais où fait-on arrêter l’Europe ? Au Bosphore ? Aux frontières de l’Irak et de l’Iran ?

Ce qui est certain, c’est que dans la vie, il n’y a jamais de frontières. Les différences se font petit à petit, pas à pas. Les frontières sont des décisions prises pour des raisons politiques. C’est comme la différence entre la France et les pays voisins : à quel endroit peut-on vraiment dire que ce n’est plus la France ? On ne le peut pas, car un Français du nord est plus proche d’un Belge, par exemple, que d’un Français du sud. La frontière est le résultat d’une guerre ou d’un accord entre gouvernements. Alors, la Turquie, c’est l’endroit où le voyageur se demande ce que cela signifie d’être européen.

Je me le demande et je suis incapable de donner une réponse.

Le hasard de l’existence fait que, souvent, je suis en voyage lorsque tu célèbres ton anniversaire. Je ne sais pas à quoi c’est dû. D’habitude, je reste immobile. Il est très rare que je voyage, au fond, et ça tombe quand tu changes d’âge. Il y a peut-être une relation de cause à effet.  

Je te souhaite une année pleine de joie et de bonne humeur,

Ton parrain républicain.

Débouler à Istanbul

J’avais décidé sur un coup de tête de partir à Istanbul. Mon premier voeux était d’aller à Athènes puis en ex-Yougoslavie, mais les vols étaient soient chers soient indirects, ils prenaient un temps fou, bref, Istanbul s’est avérée facile d’accès depuis Dublin (4 heures de vol) et bon marché (220 euros l’aller-retour).

J’ai quitté ma maison de Belfast dans la nuit de mercredi à jeudi pour me trouver à l’aéroport de Dublin assez tôt. Dès le petit matin, il neigeait. L’avion prit du retard, puis de plus en plus de retard, puis on l’annula. Turkish Airlines me logea à l’hôtel Jurys de Parnell street. J’avais peu dormi la veille, j’allai dîner dans un restaurant chinois de Parnell Square, et je me couchai tôt. Réveil à 3h00 pour être à l’aéroport à 4h00 afin de décoller à 6h00. A cause de la glace, l’avion prit du retard à nouveau. Nous attendîmes une bonne partie de la journée, et c’est à la nut tombante ce vendredi que j’arrivai à la Ville des villes.

Je sortis du tram sans savoir où j’étais. J’ai vu de l’animation dehors, des gens, du commerce, de la bouffe servie dehors. Je me suis dit que c’est là que j’allais satisfaire ma faim, il serait ben assez tôt pour chercher une auberge. A cette saison, il ne peut y avoir  grand monde, et les  grandes villes, de nos jurs, ont toutes un quartiers pour touristes, aux logements peu chers et aux connections internet, avec de belles vues sur des mosquées, ou sur le Bosphore, ou sur Sainte-Sophie.

Je mangeai quelques trucs délicieux et je m’aperçus, en marchant un peu, que j’étais en fait au Grand Bazar, autant dire le centre touristique par excellence. Et moi qui avais cru faire preuve d’audace.

A pied, je descendis au hasard et vis les silhouettes ce qui devaient être Saint-Sophie et la Mosquée bleue. Derrière, le fameux quartier touristique méprisé par les touristes qui ne veulent pas être des touristes, et animé de la vie du commerce. Ces jours-ci, les visiteurs ne sont pas foule, le quartier est un peu vide.

Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Le genre touriste

Pour nous aider à sortir de nos préjugés sur les touristes, une des issues pourrait être d’aller voir dans le passé, au début de la littérature inspirée par le tourisme.

Charles Louandre, essayiste du XIXe siècle, a écrit quelques articles dans La revue des deux mondes qu’il intitulait « Statistique littéraire de la production intellectuelle ». 

Entre la géographie et l’histoire, il intercale les récits de voyage. Il parle des grands voyages faits avec Napoléon et de la littérature des explorateurs. Mais il traite d’un autre type de voyageur. Si le désir d’aventure attire des hommes dans de grandes solitudes,

« la simple curiosité, le désir de connaître des lieux illustrés par de grands souvenirs, le charme des beaux paysages et même l’attrait des bonnes tables peuplent chaque année toutes les routes de l’Europe d’un nombre considérable et toujours croissant de voyageurs qui courent le monde civilisé sous la sauvegarde du passeport par les chemins de fer ou les voitures publiques, et s’arrêtent là où finissent les hôtelleries et les routes carrossables. »

C’est une définition possible du tourisme : se déplacer dans tous les espaces investis par les transports mécaniques. Le plus beau arrive juste après :

« Cette seconde espèce forme le genre touriste, qui lui-même se subdivise en une foule de variétés, telles que le touriste romantique, le touriste archéologique, le touriste politique, etc. De ces nombreuses variétés sont les Guides, les Promenades, les Séjours, les Scènes et les Souvenirs de telle ou telle contrée, et enfin les Impressions de voyage, dans lesquelles le touriste parle de tout et principalement de lui-même. » Revue des deux mondes, n°4, 1847

De qui parle-t-il, exactement ? D’ouvrages en vogue écrits pas des gens comme Stendhal, Georges Sand, Gérard de Nerval, Flora Tristan. Nous connaissions déjà les Mémoires d’un touriste de Stendhal, mais c’est un mouvement d’une plus grande ampleur que prévu.