Théorie du soulèvement (3) méthode irlandaise vs méthode anglaise

Les Anglais se soulèvent massivement. Chez les Anglais, il y a cette vieille tradition de la prolétarisation du peuple, la massification des travailleurs.

Les Irlandais, au contraire, ont une tradition de la révolte qui s’apparente plutôt à la guérilla. Moins nombreux, moins prolétarisé, moins organisés parce que longtemps sous le joug d’un pouvoir étranger, l’art du soulèvement irlandais est plus lancinant, plus pervers, il consiste à construire des machines de guerre qui déroutent l’adversaire. Souvent, quand les Irlandais se battent, leur avantage est leur courage couplé à une stratégie que personne ne comprend. Pas même, certaines fois, les Irlandais eux-mêmes.

La sagesse pécaire doit se confronter au soulèvement populaire, c’est son défi, elle qui n’aspire à rien tant qu’à la sieste et à la flânerie. J’ai déjà fait https://gthouroude.com/2009/03/19/le-sage-precaire-en-manif/la critique de la sagesse précaire sous l’angle du soulèvement.

Puis j’ai dressé une grossière distinction entre réaction française et réaction britannique face aux injustices. Je disais un peu bêtement (et faussement, car j’avais en grande partie tort, comme souvent), que les Britanniques préféraient la charité individuelle alors que les Français restaient attachée à la manifestation de rue.

Mais en participant à la manifestation du 30 novembre à Belfast, j’ai eu une autre impression. Je voyais là le retour de la tradition du soulèvement anglais, le grand syndicalisme qui était si puissant outre-Manche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce syndicalisme même qui fut fragilisé par les mandats de Margaret Thatcher, dans les années 80.

L’amie qui était à mes côtés y voyait plutôt l’espérance d’une manifestation où protestants et catholiques étaient côte-à-côte. C’est sa remarque qui m’a fait réfléchir sur des différences de méthodes, dans le domaine de la révolte populaire. Quand les Irlandais catholiques de Derry et de Belfast se sont soulevés, ils l’ont bien fait, j’ai l’impression, comme une guérilla, et le pouvoir britannique n’y a jamais rien compris. Les Irlandais eux-mêmes, ont-ils vraiment pris la mesure de ces étonnants « Troubles » ?

En revanche, notre belle manif du 30 novembre, elle était bel et bien britannique, si ma théorie portative est correcte (ce qui n’a rien de garanti). Organisée, massive, syndicalisée, disciplinée, propre sur elle, luthérienne, oui, c’était la marque de la  méthode impeccable des Anglais.

Manif à Belfast : un succès sur toute la ligne

Ce matin, depuis mon bureau, je voyais le misérable piquet de grève de l’université, et j’avais un pincement au coeur. Je pouvais difficilement faire grève moi-même puisque je n’ai pas d’emploi, que je vis sur de maigres économies, et que j’avais un chapitre de thèse à terminer, pour lequel j’avais accumulé un retard d’un mois.

Voyant la pauvre Irlandaise, que je connais un peu pour avoir milité dans le même syndicat qu’elle, grelotter de froid, et proposer des tracts à des étudiants qui la snobaient, j’eus une forme de nausée. Je n’y tins plus et rejoignis les courageux syndicalistes, ne serait-ce que pour discuter.

« Tu devrais joindre le syndicat » me disent-ils. Je me suis déjà inscrit sur internet, mais je leur avoue que je ne suis pas sûr d’y être affilié officiellement. Ils me promettent d’aller y voir de plus près. Ils déplorent que les membres de la facultés des langues étrangères soient si « conservateurs », et qu’ils ne s’engagent pas dans la lutte des plus faibles et le maintien des services publics.

Je ne sais que dire, car je ne réponds pas de mes supérieurs hiérarchiques, et encore moins de mes égaux. Des inférieurs hiérarchiques, il n’y en a pas dans la sagesse précaire.  

« Quand même, disent-ils, les Français savent ce que c’est que la grève et les manifs, non ? Le département de français pourrait donner l’exemple ! » Nous rions. Nous avons très froid, et nous nous préparons à nous diriger vers le Foyer des étudiants, pour quelques discours et organiser le défilé à venir.

Je ne peux pas retourner à ma thèse et à mon bureau chauffé. Cette jeune Irlandaise, syndicaliste et prof en art dramatique, me touche par son abnégation. Elle brave le froid et l’ennui du piquet de grève, elle risque d’être mal vue par la hiérarchie, quand tant d’autres enseignants-chercheurs remplissent leurs cours et leurs articles d’idéologie gauchiste sans risquer de nuire à leur carrière en faisant grève.

Avant de prendre la route de la manif, on me tend une pancarte, que j’empoigne sans regarder ce qui y est écrit. Je remarquerai plus tard que j’arborais ces mots : « Investissez sur moi. Je suis votre avenir ». A l’approche de la quarantaine, le sage précaire n’est plus vraiment l’avenir de quoi que ce soit. Enfin on ne sait jamais.

Sur la route, je suis rejoint par mon amie Sarah qui virevolte et prend de nombreuses photos.

De mon côté, je reste un militant de base, discipliné, et je prends une tête d’enterrement, car c’est ce que je sais faire de mieux.

Nous partîmes moins de cent, mais par un prompt renfort, venu de chaque rue, nous nous gonflâmes de plusieurs autres défilés, nous grossîmes de volume sonore et nous nous vîmes dix mille en arrivant au City Hall.   

Après avoir poireauté quelques quarts d’heure, je décidais de rentrer à mon bureau. Je recroisais Sarah qui avait fait des photos acrobatiques en grimpant sur la tribune. Mon amie est une aventurière. Nous décidâmes, en bons socialistes qui se respectent, d’aller manger dans un restaurant gastronomique, parce que merde, il n’y a pas de raison qu’on laisse la bonne bouffe aux riches et aux banquiers. Nous posâmes nos pancartes au dehors et fîmes un merveilleux déjeuner : butternut, faisan, venaison, nous ne sommes rien refusé car nous avions bien mérité de la lutte des classes.

Les journaux diront, le lendemain, que la grève fut un demi-échec au Royaume-Uni. On s’attendait à un raz-de-marée qui n’eut pas lieu. En revanche, dans la province d’Irlande du nord, ce fut un succès plus gros qu’escompté. Il faut dire que la province vit plus qu’une autre sur le service public.

Sarah se demanda s’il y avait beaucoup de protestants dans le cortège. Cela ne m’avait pas traversé l’esprit que la division communautaire ait pu se retrouver dans le combat syndical.

Il est vrai que dans les partis politiques, ceux de gauche se trouvent du côté « Irlande unie » et sont donc majoritairement catholiques, et que les partis de droite son les partis protestants et unionistes. Mais cela se retrouvait-il dans les mouvements sociaux ?

Je ferai ma petite enquête à la prochaine A.G. de mon syndicat.

Korhogo (7) Le parrain de Guillaume

Il était plutôt petit, les épaules voûtées, et semblait n’avoir que la peau sur les os. Bien que chétif d’apparence, il était tout en muscles, avait des mains comme des battoirs et une voix de stentor. De type méditérannéen prononcé, il avait la chevelure noire abondante, les yeux de braise d’un fier hidalgo. Et comme il avait le rire facile et l’accent toulousain, il avait beaucoup de succès auprès des femmes blanches de Korhogo. Ces femmes étant pratiquement toutes en couple, je vous laisse imaginer les situations délicates et les scènes mouvementées dont j’ai été témoin et quelquefois acteur malgré moi !

« Il », c’était Michel, le premier blanc qui m’ait accueilli à Korhogo et sans doute le seul qui ne se soit pas trop moqué de ma mobylette.

En délicatesse avec sa famille, il s’engagea très jeune dans les unités combattantes de l’immédiat après guerre. C’est ainsi qu’au début des années 50 (il avait 17 ans), il se retrouva à combattre les Chinois en Corée. Il racontait avec passion et moult détails les prises et pertes de positions autour du 38ème parallèle, les combats à l’arme blanche contre les « jaunes », car les cartouches manquaient et la première médaille. Puis, ce fut l’Indochine et ses combats terribles contre les « viets »qui arrivaient de nulle part. Ce fut aussi la cuvettede Dien bien phu en 1954 et la honte de la défaite. Ensuite, prisonnier dans un camp de rééducation du vietcong avec des séances de tortures physiques et psychiques.

Vivre tout cela à cet âge l’avait profondément marqué et perturbé durablement, ce qui peut expliquer sans doute qu’il n’avait pas d’état d’âme lorsqu’il s’agissait d’utiliser les mêmes méthodes pour faire parler les fellaghas, lors de la guerre d’Algérie.

Il disait que l’armée avait fait de lui un homme, et lui avait appris les vraies valeurs. Sans entrer dans le détail, les miennes étaient à l’opposée. Alors, qu’est-ce qui à bien pu faire que nous soyons devenus amis et même inséparables ? En ce qui me concerne, j’ai rapidement décelé chez ce sinistre individu de grandes qualités de coeur qui n’étaient pas conformes à ses propos. Nous avions en commun une grande insouciance et le goût de l’aventure et de la déconne.

Considérant à juste titre que j’étais assez nul dans le maniement des armes, il entreprit de m’éduquer dans ce domaine. Il était souvent vêtu d’un treillis sous lequel il portait un révolver, un béretta 9 mm, la meilleure arme de poing disait-il! Après m’avoir initié au fonctionnement de l’engin puis effectué quelques séances de tir sur un baobab, il décida de passer à un autre stade. Pour tester mon sang froid, me dit-il, il se positionna à une dizaine de mètres, enleva sa veste et la tendit à l’horizontal à bout de bras, puis me demanda de tirer 5 balles sur cette cible improvisée!

Pour ne pas lui faire de peine, je me mis en position de tir et fis semblant de m’appliquer. Mais vous pensez bien qu’aucune balle n’est arrivée sur la cible… Mon professeur en conçut beaucoup d’amertume et décida que j’étais irrécupérable, ce qui m’arrangeait bien.

Michel était responsable d’un gros magasin de matériaux et parmi ses employés il y avait un jeune albinos prénommé Mamadou qui, à cause de sa différence, était l’objet de railleries et de sévices de la part de ses collègues. Michel l’avait pris en amitié et le protégeait. Un jour, un grand chef traditionnel de Korhogo mourut. Le lendemain, l’albinos ne se présenta pas au travail. Nous apprîmes que, dans la nuit, il y avait eu une rafle et il était fort probable que le jeune homme fasse partie du lot d’albinos qui allaient être sacrifiés pour les obséques du défunt. Nous avions entendu parler de cette coutume qui parait-il, existe encore de nos jours! Il fallait faire quelque chose pour essayer de sauver Mamadou. Mon ami enfila son treillis, mit un chargeur dans son révolver et me demanda de l’accompagner. Il me promit de ne pas utiliser son arme. Malgré cela, je n’étais pas du tout rassuré, car même si les blancs étaient « comptés »  à l’époque, nous n’étions pas à l’abri d’une bavure… Nous nous rendîmes dans le quartier où devaient avoir lieu les festivités.

Nous fûmes rapidement entourés par une foule hostile qui nous signifia que nous n’avions pas le droit d’être là. (Aussi bien Michel que moi nous le savions et respections les coutumes, mais là, c’était un cas de force majeure). Certains hommes en costume d’apparat commençaient à nous menacer… Je n’en menais pas large! Calmement et avec un grand sang froid, mon ami qui était très connu et apprécié demanda à s’entretenir avec l’organisateur des cérémonies qui était un de ses bons clients. Ce dernier arriva rapidement et Michel lui expliqua pourquoi nous étions là. L’homme lui assura qu’il allait faire son possible et nous demanda de quitter les lieux illico… ce que nous fîmes sans précipitation mais assez rapidement quand même! Je venais d’avoir la peur de ma vie! Avec un grand sourire, Michel m’affirma que lorsqu’on a avec soi un béretta dernier modèle, on n’a jamais peur!

Le lendemain, Mamadou était à l’heure au travail.

Tuer le temps, dimanche à Saint-Etienne

Pascal est un écrivain stéphanois, et un photographe non moins stéphanois. Cela seul devrait donner envie d’aller y voir de plus près. Nul mieux que lui sait ce que c’est qu’un dimanche à Saint-Etienne.

Louis-Ferdinand Céline nous disait que la grande tâche du poète moderne, c’était de savoir « Chanter Meudon ». Pascal nous apprend que celle du blogueur précaire, c’est de chanter les dimanches de Saint-Etienne. On ne peut le faire en restant collé à la ville, car cela pourrait conduire au suicide. Alors Pascal le fait en inventant des billets distants, parfois très distants, qui entrent en résonnance avec les photos de paysages urbains doménicaux.

En plus des livres qu’il publie et qui sont payants, Pascal fait donc un blog tout ce qu’il y a de gratuit. C’est sa logique à lui, qui est parfaitement accordée aux préceptes intangibles de la sagesse précaire.

Avant de se laisser tenter par la forme du blog, il envoyait des e-mails collectifs, dans lesquels il racontait des choses étonnantes, souvent drôles et toujours sensibles, délicates, et en même temps dégingandées. Si l’on peut dire.

Son blog s’intitule Les Fossoyeurs du dimanche, et c’est une belle rencontre du ouèbe.

La fin annoncée de l’imparfait du subjonctif

Les éditions universitaires chez qui je vais publier notre ouvrage collectif Traits chinois, lignes francophones, m’ont gentiment fait part de quelques corrections à apporter. Parmi les « maladresses » qu’il faut changer, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Ils ont un peu insisté, sembe-t-il, comme si c’était devenu une règle de moins en moins tacite. Sachez-le, chers lecteurs éventuels de ce blog éventuel, pour faire sérieux, scientifique et universitaire, il faut bannir l’emploi de ce mode auguste.

Je n’ai pas été révolté, pour dire le vrai. A priori, j’ai pensé que mes éditeurs avaient raison, car des phrases peuvent sonner terriblement archaïques et pompeuses. Si je recevais des manuscrits de critiques littéraires avec des « qu’ils assassinassent », « que tu susses » ou « que nous tinssions nos promesses », je demanderais gentiment de revoir la copie.

Mais la phrase incriminée est celle-ci, et je laisse juge aux lecteurs éventuels de l’archaïsme de la tournure, ou de l’affectation outrancier de l’expression :

« Avant la « Grande guerre », en revanche, un partenariat entre Lyon et Pékin mit en œuvre le programme « Travail-Etudes », et permit à des étudiants de venir en France pour suivre une formation qui combinât le travail manuel et le travail intellectuel »

Perfection du piano

Clara Schumann, Scherzo n°2, op. 14

Depuis que des disques de musique classique tournent sur la platine de mon bureau collectif, ma concentration intellectuelle s’est améliorée. En particulier grâce au piano.

Cela fait longtemps que je suis très impressionné par cet instrument. Ce que l’on peut faire avec le piano, ce que les musiciens ont pu composer avec lui me fascinent. Ma fascination avait commencé quand une voisine du dessus, en Chine, mettait des disques de piano tous les matins. Elle devait avoir une sorte d’obsession, et elle a dû me la communiquer.

Parfois, dans mon bureau, quand j’y suis seul, je ne pense plus à rien, j’éteins les lumières et je pénètre le monde incroyablement varié, complexe, surhumain, des morceaux de Mozart, de Schubert, de Schumann. (Chopin, c’est moins mon truc, je l’avoue, et je partage ce sentiment avec une amie japonaise dont on dit qu’elle est une vraie pianiste mais qui a toujours refusé de jouer pour moi. Alors nous parlons musique dans les pubs, des pintes de bière à la main, et nous pensons de concert que Bach est préférable – et même, pardoxalement, plus libre pour l’interprète – que Chopin.) 

Parfois, je n’écoute plus, car je me lance dans des méditations historiques sur l’invention technologique que le piano représente. Je me dis qu’il a fallu des siècles de travail pour arriver à cette perfection absolue. Une fois qu’on a inventé le clavier, il restait encore beaucoup à faire.

D’abord, le son était fluté, avec les harmonium et les orgues, c’était beau mais dès qu’on jouait un peu vite, cela devenait confus. Bon, j’entends déjà les défenseurs de l’orgue, des mecs comme Ben, par exemple, qui vont venir protester, comme quoi c’est très exagéré de dire que c’est confus, etc. Alors disons que l’orgue n’est peut-être pas confus, mais que ce qu’il gagne en amplitude sonore, il le perd en précision.

Ensuite avec l’épinette, et le clavecin, le son était pincé, parce que les cordes étaient pincées. C’était beau, et en plus, on pouvait jouer diablement vite, ce que mes amis Forqueray et Couperin ont pris un malin plaisir à faire. Mais avec le clavecin, on pouvait appuyer aussi fort que l’on voulait, le son était à peu près égal, et il avait une longueur très médiocre.

Avec l’invention du pianoforte (pour jouer piano et pour jouer forte comme on veut), et ses cordes frappées par des marteaux en velour (là aussi « marteau » et « velour », quel oxymore délicat), alors on pouvait jouer rapidement comme avec le clavecin, et tenir de notes longuement, comme à l’orgue. On pouvait privilégier la clarté de la pensée des Lumières, ou au contraire s’enliser dans des langueurs monotones annonciatrices des dérives romantiques.

On dit avec raison que le piano est l’instrument romantique par excellence. On a tous en tête les nocturnes de Chopin, les envolées de Rachmaninov. Ce qu’il ne faut pas oublier, cependant, c’est que le piano fut inventé un siècle avant le romantisme, et que le XVIIIe siècle connaissait l’existence de gens tels que Mozart. Mettez cet instrument merveilleux entre les mains d’un génie comme Mozart, et laissez-le s’amuser avec ce jouet autant qu’il le veut. 

Il en est sorti, bien sûr, des choses très célèbres, ce troisième mouvement de la sonate n°11. Mais aussi des jeux brillants et philosophiques, comme les fameuses 12 Variations sur « Ah! Vous dirai-je Maman » …

En général, mes méditations ne me mènent nulle part et s’interrompent brutalement, car j’ai tout de même une thèse à finir.

 

Des atrocités de l’histoire

Pour nous, en Europe de l’ouest, le mal a un nom, un triple nom : Hitler, le nazisme, la solution finale.

Pour les Chinois, le mal a un nom : l’armée japonaise, qui est venue violer la Chine et sa capitale Nankin en 1937.

Dans les courants universitaires à la mode, tels que le postcolonialisme, le grand événement de l’histoire humaine n’est pas le nazisme, ni le communisme (ce serait trop ethnocentrique), mais la colonisation et la traite des esclaves.

Mais de nouveaux mouvements historiographiques apparaissent, qui relativisent tout cela. Pour reprendre une vieille problématique déjà abordée ici, n’hésitons pas à dire qu’ils minimisent les crimes contre l’humanité évoqués ci-dessus. Pas forcément produites par des historiens, ces recherches peuvent l’être par des philosophes, des littéraires, des démographes, des économistes…

Steven Pinker, par exemple, est un psychologue, et il cherche à prouver que l’humanité va en s’améliorant, contrairement aux idées reçues. Que nous serions plus doux et civilisés qu’autrefois. Que nos crimes récents, nos génocides, nos massacres, sont très vilains, mais qu’ils sont quand même la marque d’une humanité plus apaisée, plus respectueuse de la vie que celle des siècles passés. 

On était bien plus « atroces » autrefois, et Pinker nous le prouve en dressant une liste des catastrophes humaines. Classées par le nombre de morts qu’elles ont causées, ces atrocités sont ensuite « recalculées » pour donner un équivalent du nombre de morts au XXe siècle. La population mondiale n’étant pas la même aujourd’hui qu’il y a deux mille ans, une guerre d’un million de morts était un événement beaucoup plus grave lorsque la terre ne comptait que quelques millions d’âmes qu’aujourd’hui, lorsqu’elle en compte 9 milliards.

Selon ces calculs, l’événement qui remporte la palme de l’atrocité dans l’histoire est : 

1- La rébellion d’An Lushan (8ème siècle), 36 millions de morts (équivalent de 429 millions au XXe).

Cela ne vous en bouche-t-il pas un coin ? Connaissiez-vous seulement An Lushan ? Si moi je le connais, c’est parce que j’ai vécu en Chine, et que cet épisode de la dynastie Tang a été l’objet de très beaux poèmes et d’opéras à vous couper le souffle d’émotion.

An Lushan était un général fidèle à l’empereur, mais lorsque ce dernier est mort, il a voulu devenir lui-même empereur. La guerre qui a fait rage entre l’armée impériale et celle d’An Lushan a pris des dimensions cosmiques : ces hommes étaient prêts à décimer la terre entière.

Suivent ces événements :

2- La conquête Mongole (13ème siècle), 40 millions (278 au XXe)

3- La traite des esclaves dans le monde arabo-musulman  (du 7ème au 19ème siècle), 18 millions de morts (132 au XXe)

4- La chute de la dynastie Ming (17ème siècle), 25 millions de morts (112 au XXe)

5- La chute de Rome (du 3ème au 5ème siècle), 8 millions de morts (105 au XXe)

6- Timur Lenk (14ème et 15ème siècle), 17millions de morts (100 au XXe)

7- L’extermination des Indiens d’Amérique (15ème-19ème siècle), 20 millions de morts (92 au XXe)

8- La traite des esclaves atlantique (le commerce triangulaire).

9- La deuxième guerre mondiale

10- La rébellion des Taiping (19ème siècle), 20 millions de morts (40 millions)

Après, on continue avec de joyeux zozos. Dans l’ordre : Mao Zedong, l’Inde britannique, la guerre de 30 ans, la Russie du 16ème siècle, Staline, la première guerre mondiale, les guerres de religion en France, le Congo, les guerres napoléoniennes, et enfin la guerre civile russe.

N’est-ce pas que cela en fiche un coup, et qu’on a du mal à s’y retrouver dans cette histoire mondiale.

Et puis, c’était qui, c’était quoi, ce Timur Lenk ?

 

Ma colocataire française

Je suis gâté pour ma dernière année de colocation à Belfast. Après avoir eu la chance d’accueillir un charmant Vietnamien très studieux et un jeune Allemand aux idées bien arrêtées, voilà que les fées de mon logis, mes lares domestiques, nous envoient une jeune Française, thésarde comme moi.

Avant qu’elle ne se décide à venir chez nous, nous en avons discuté avec les autres colocataires. L’Allemand préférait que nous restions à trois, et le Vietnamien ne voulait pas trop d’une femme. « Mais nous ne sommes que des hommes! disait-il. Imaginez que nous sortions en bermuda… » « Oh my God! » se moquait l’Allemand.  

De mon côté, je savais que l’on pouvait vivre à quatre dans cette maison, mais qu’il fallait faire quelque effort, réduire un peu l’espace que l’on occupe dans les territoires communs.

La jeune Française est donc venue, après s’être assurée qu’il n’y avait rien de mieux en ville, pour le même prix. Car ne nous voilons pas la face, c’est l’excellent rapport qualité-prix, et donc le loyer modéré, qui constitue le meilleur atout de ma maison.

La pauvre était malade lors de son déménagement. Cela eut pour effet d’adoucir brutalement  la gent masculine de la maison. Nous l’aidâmes à déménager, nous fîmes preuve d’un plus grand scrupule quant à la propreté et à l’occupation des sols. Le Vietnamien poussa la galanterie jusqu’à changer de chambre pour laisser à la French Lady la chambre la plus confortable, qu’il occupait depuis un mois. Il lui offrit des petits trucs, pour la gorge, pour le ventre, pour se couvrir. Je ne sais pas elle, mais moi, je trouvais les attentions du Vietnamien très touchantes.

En retour, notre nouvelle colocataire a laissé libre cours à la dimension bienfaisante de sa personnalité : elle soigne à son tour, elle fait des tisanes, partage des soupes, diffuse quelque chose de réconfortant dans cette maisonnée. Même la propriétaire a été littéralement conquise, qui lui a trouvé une grande classe et une véritable grâce. « Et son sourire est radieux », disait la propriétaire, en empochant le loyer du mois de novembre.

L’autre jour, levé un peu tard et de mauvaise humeur, j’intégrais la salle de bains sans grand espoir de voir ma journée tourner dans le bon sens. Depuis la cuisine, en dessous, les rires de la Française, qui plaisantait avec le Vietnamien, montaient et habitaient les murs. C’était délicieux. Je ne sais pas si ma journée est devenue beaucoup plus productive par après, mais au moins, le temps perdu l’a été sans idée noire.

Elle dit préférer habiter avec des hommes, « parce qu’il y a moins de problèmes », ce que la sagesse précaire approuve dans ses préceptes. Si les femmes avaient moins peur des hommes, et réciproquement, elles suivraient massivement son exemple. Car la mixité, dans les colocations, apaise considérablement les atmosphères, adoucit les moeurs et arrondit les angles. 

Il se passe finalement quelque chose que je n’aurais pas imaginé possible dans cet environnement : au lieu de nous comprimer, la présence de cette nouvelle amie (qui était une amie avant d’être une colocataire) a fluidifié l’espace. C’est difficile à expliquer, mais depuis qu’elle est parmi nous, je me sens mieux dans la maison, j’ai l’impression d’avoir plus de place. Elle a, en quelque sorte, par sa seule présence, révélé à la maison sa propre potentialité de confort. Vrai, il nous semble même qu’il fait un peu plus chaud.

Les icônes de Belfast

Si Belfast se distingue par ses fresques murales, force est de reconnaître qu’elles ne sont pas toutes politiques, ni partisanes.

Cette fresque, conçue par le département des études byzantines (avant qu’il ne ferme), montre une sainte Sophie en majesté, vers qui se prosterne un personnage habillé en vert (on est en Irlande au sens large du terme) tenant entre ses bras le bâtiment où nous nous trouvons présentement : House 5, University Square, Belfast. Nul doute que ceux qui savent lire le grec ancien sauront reconnaître cette explication écrite aux pieds de sainte-Sophie.

Au fond de la cour, on peut voir le bureau des thésards que nous occupons collectivement. Des sages montent l’échelle vers le ciel des Idées, et certains échouent, comme des anges déchus, et finissent leur course dans la gueule du dragon, qui représente sans doute l’ignorance, la bassesse d’âme et le ressentiment qui ronge l’âme de ceux qui échouent.

C’est quand même sympathique de travailler sur sa thèse avec ces symboles comme peau symbolique.

Ce qui m’émeut dans cette fresque, c’est l’accommodement des personnages religieux et symboliques aux systèmes d’évacuations, gouttières, lampes et bouches d’aération qui occupent les murs.

Cela forme une sorte de syncrétisme intéressant, où la bible semble être protégée par un tuyaux en PVC, grâce à quoi les voies mystérieuses du très Haut croisent sans se gêner celles compliquées des eaux usées.  

 

 

 

 

Et au milieu de cette réunion de plomberie et de sacré, des personnages connus et et appréciés en compagnie de qui l’on peut méditer sur notre sort : Méthode, Cyrille, sainte Catherine.

Nouvel espace, nouvelles vues

 

Cette fresque imitée de l’art bysantin est ce que l’on peut voir depuis notre nouveau bureau collectif. La faculté qui nous héberge a décidé de nous faire changer de bureau et nous avons maintenant des fenêtres de part et d’autre de la pièce, ce qui est nouveau.

D’un côté cette fresque qui nous permet de nous exercer à la lecture du grec. : le personnage assis, en haut, c’est sainte Sophie. Bon, ce n’est pas du grand art, mais les couleurs rendent cette petite cour plus agréable à l’oeil que du crépi grisâtre.

De l’autre côté de la pièce, la fenêtre donne sur la vieille façade de l’université Queen’s. C’est une façade qui a des airs un peu gothique mais qui a été conçue et construite au milieu du XIXe siècle. Le soir, son éclairage lui donne une aura romantique. Là aussi, les couleurs sont plus agréables que bien d’autres bâtiments.

 

 Mon espace a aussi dû être changé. J’ai hérité d’un bureau plus petit et plus vieux, ce qui me convient à peu près, car je ne suis pas l’extension des surfaces de travail. Mes livres, d’êtres posés sur des étagères plus étroites, prennent plus de hauteur. Ce faisant, tout le monde a l’impression que j’ai beaucoup de livres, alors que le nombre n’a guère évolué en trois ans.