Les Congolais de Belfast

Dans le centre social et culturel de mon quartier, le Village, il y avait hier une réunion d’information concernant les prochaines élections en République Démocratique du Congo, anciennement Congo belge.

Le modérateur était un Congolais, ancien jésuite et dirigeant le « Congo Support Project« . Très éloquent, il venait de Londres, où il habite, et il était un expert en réunion publique. Il y avait aussi un universitaire local, qui enseignait je ne sais quoi dans ma propre fac (l’économie, peut-être), et qui connaissait le Congo surtout par rapport aux pays anglophones frontaliers.

Il ne saurait y avoir de telles réunions sans une représentante d’Amnesty International, qui avait noté son intervention dans un cahier d’écolière, et qui a dit, et répété, que « des enfants étaient battus, violés et torturés » au Congo. Toutes les mentions de violences et d’exactions étaient accompagnées de soupirs désapprobateurs dans l’assemblée. Il me semble que dans ce type de regroupements, les gens viennent surtout pour s’indigner et se repaître des paroles atroces qui ne manquent jamais d’être prononcées lorsqu’on parle d’une dictature.

Heureusement, la présence de deux Congolais qui vivent ici, à Belfast, a donné une sorte de couleur locale à l’événement. Une femme, Mimi, dont la demande d’asile a été refusée récemment, et Emmanuel, un jeune diplômé des universités anglaises, qui travaille comme « programmateur Java » (c’est ce qu’il m’a dit) dans une banque, et qui a présenté la situation dans son pays d’origine avec une calme autorité.  

Mimi, tout le monde la connaissait car elle était à l’instigation de cette réunion. Elle avait réussi à toucher du monde, par l’intermédiaire de sa paroisse (le Ministry of Grace Christian Fellowship, dirigé par « Pastor Sam » qui était présent pour le Congo libre), et par celui du Friendship Club, un club où se réunissent tous les jeudis soirs des étrangers, des immigrés et des bonnes âmes, dans un café très agréable (et à tendance caritative naturellement) près de la fac.

Il y avait donc un mélange très intéressant et diablement séduisant dans cette salle polyvalente de mon quartier protestant : des Congolais et des religieux nord-irlandais, des Français et des européens de l’est. Quelques créatures de rêve, comme cette jeune femme qui parlait anglais et qui se trouvait être une Portugaise d’origine congolaise, ou angolaise. Des créatures de rêve, il y en avait des Caucasiennes aussi, les Africaines n’ont pas le monopole de la beauté. Mais en voyant la classe, la morgue et le déhanché des jeunes femmes noires, j’ai repensé aux lignes discutables qui ouvrent l’autobiographie de Grisélidis Réal :

« J’ai toujours aimé les Noirs.

Le noir, couleur du mystère, s’inscrit dans l’ombre de toutes choses et les pénètre comme un philtre, les ramenant à la grande nuit des origines. La race noire est bénie, elle exalte sur le poli de ses corps de basalte le renoncement à la lumière et la chaleur nocturne où toutes les souffrances viennent s’anéantir.

La couleur noire n’existe pas. » Le noir est une couleur, 1974.  

Pour ce qui est du Congo (RDC, mais je ne sais pas dans quelle mesure le Congo Brazzaville est mieux loti que le Congo Kinshasa dont il était question hier), les souffrances semblent loin de s’anéantir. Les élection prévues le 28 de ce mois ne sont pas vraiment en voie de se dérouler de la manière la plus transparente.

Professeur Noel Mbala, du parti d’opposition Congo-Pax, nous a parlé avec beaucoup d’élégance. Sa femme, Marie-Thérèse Nlandu Mpolo Nene, s’était présentée aux élections de 2006. Il disait que le Rwanda avait fait la une des journaux à cause de cent mille morts, alors que personne ne parle de la RDC alors qu’il y a eu six millions de morts. Soupirs et lamentations dans l’auditoire.

Quand le public a pris la parole, c’était pour clamer son émotion. La prégnance de la religion était palpable. Tout le monde appartenait à une chapelle et militait pour l’idée que si chacun fait un petit effort le monde en sera meilleur.

C’est donc dans un esprit de boy scout qu’arborant ma moustache de novembre, je suis allé me servir de petit biscuits et de café instantané. Une charmante vieille dame nous a dit que Mimi appartenait à la même congrégation qu’elle, et que le lendemain, dimanche, le pasteur Sam officiait dans ces mêmes locaux à 11h30. « Do you want a wee card ? » m’a demandé la dame. « I would love a wee card« , I said.

Sait-on jamais, il n’est pas impossible que je retourne voir les Congolais de Belfast, à deux pas de chez moi, pour chanter des bondieuseries et me sentir appartenir à quelque chose. Tous les mercredis à 19h00 et les dimanches à 11h30, Richview Regeneration Centre, 340 Donegal Road, Belfast BT12.

Voyage pas très loin, d’Alexis Jenni

J’étais à Paris cet été lorsque Le Monde des livres (nouvelle version) a sorti son numéro avec sa révélation de la rentrée. Alexis Jenni et son gros livre sur les guerres de l’après-guerre venait de frapper, et je me disais que c’était beau, un pays où l’on s’enflamme pour un écrivain, pour un livre, une fois de temps en temps.

Comme tout le monde, comme tous les lecteurs du Monde, j’ai su que c’est lui qui aurait le Goncourt.

Celui qui vient de remporter le prix Goncourt était d’abord un blogueur. Un blogueur voyageur si l’on en croit son titre. D’ailleurs, je crois que son roman, L’art français de la guerre, est une traversée des guerres coloniales, et une exploration de l’identité française en tant qu’identité colonialiste. Auquel cas (si c’est bien le cas), ce roman est promis à un réel avenir, non pas seulement comme « reprise provinciale des Bienveillantes de J. Littell » comme des imbéciles l’ont dit, mais comme proposition massive d’une littérature post-coloniale française. Ce n’est donc pas mal vu de s’être dessiné en « Para colonial » dans son propre blog, c’est un joli clin d’oeil.

Tous les billets de son blogs sont des dessins, qu’Alexis Jenny commente légèrement. Parfois, on note chez lui l’oeil du flâneur qui croque ses contemporains dans les cafés, sous la télévision. Point de vue intéressant qui  ne déplairait pas au grands écrivains périphériques tels que Jean Rolin et Iain Sinclair.

 Comme nous sommes tous les deux lyonnais, et que son blog est sous-titré : « J’aime bien aller dans Lyon », je suis enclin à un fort a priori positif. (Curieux comme sous-titre).

Quel que soit mon a priori, Voyage pas très loin d’Alexis Jenni se lit et se regarde très bien. En attendant de pouvoir lire son livre, car à Belfast, évidemment, aucune librairie ne le propose à la vente, il m’est donc toujours possible de me promener sur son blog.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

De la prostitution dans la sagesse précaire

Si le sage précaire était plus désirable pour les femmes, et s’il était doué pour les choses du sexe, il se prostituerait volontiers. Pas tous les jours, ni trop d’heures d’affilée, car le sage précaire, même beau et vigoureux, reste un rêveur et aime paresser un brin, mais il proposerait ses services sur internet avec des photos avantageuses et gagnerait un bon pactole en faisant plus de bien à l’humanité qu’il n’est capable d’en faire en l’état actuel de ses compétences.

Le sage précaire pourrait gagner une centaine d’euros pour une heure ou deux d’échanges, de jeux érotiques, de déguisements, de massages et de sexe un peu crade. Des milliers d’euros pour des week-ends en amoureux une fois de temps en temps.

Il me semble que c’est là un moyen honnête d’arrondir ses fins de mois. Surtout qu’elles sont un peu raides (si je puis dire) mes fins de mois, depuis que l’université où je fais mes recherches ne me finance plus.

On se trompe souvent à propos de la prostitution. On dit que la ou le prostitué « vend son corps ». C’est faux, il ne « vend » pas son corps, il offre un service sexuel.

De même, on dit que les clients sont des gens misérables, sans valeur et incapables d’avoir compagnes et compagnons, qu’ils s’abaissent à cette extrêmité déplorable, qu’ils sont bien à plaindre, et qu’au final ils sont même à blâmer. C’est une erreur, les clients sont souvent des pères et des mères de famille heureux, qui veulent juste un peu de sexualité pure, un peu de luxure, un peu de pureté dans le plaisir.

La prostitution, c’est la possibilité dans le système social d’avoir un peu de sexe pour le sexe, sans tout ce qui va autour, la vie de famille, le boulot, la réputation, les codes et les manières.

Des gens sont doués pour ces choses-là, laissons-les faire. J’irais même plus loin, reconnaissons leur talent et faisons-leur payer des impôts. Je rêve d’un monde où les gens seraient libres (et protégés pour cela) de payer ou d’être payés pour les services sexuels dont ils ont besoin. Croyez-moi, cela réduirait beaucoup le taux de chômage en France, car nous pourrions fonder des coopératives, des sociétés et des associations de toutes sortes.

Alors quand la nouvelle tombe que des étudiantes se prostituent, on fait semblant de s’étonner, mais il n’y a rien que de naturel à cela. Ce qui moi me scandalise, c’est que les personnes en question soient ostracisées, qu’elles soient mal vues, et qu’au final elles ne bénéficient pas du soutien et de la protection dont toutes les étudiantes bénéficient quand elles font le moindre stage.

L’anglais, créole médiéval

Mon ami D., juif américain éternel exilé, n’a aucune famille en Europe. Tous ceux qui n’ont pas émigré en Amérique sont morts.

Je lui demande s’il n’est pas fatigué, ou amer, d’habiter en Europe. Il me dit que pour lui l’Irlande et le Grande-Bretagne, ce n’est pas l’Europe.

« Pour moi, l’Europe, ce sont des pays où l’on ne parle pas anglais. »

Voilà qui est fort de café. Il n’y a pas plus européen que la langue anglaise : n’est-ce pas un créole typiquement médiéval ? Un mélange harmonieux de vieux français et de saxon ? L’anglais, c’est l’Union européenne avant l’heure.

Le Royaume-Uni hors de l’Europe ?

Les conservateurs britanniques veulent un referendum sur l’adhésion à l’Union européenne : ils veulent que le peuple puisse décider si le pays doit quitter ou rester dans l’Union. Une de mes amies, ultra conservatrice et chrétienne (je crois qu’elle voterait Le Pen en France, Sarah Palin aux USA) aimerait beaucoup que ce referendum ait lieu. 

David Cameron, le premier ministre conservateur, refuse cette éventualité et affronte donc une crise, une mutinerie, au sein même de son parti (qui n’est pas majoritaire, je le rappelle, puisqu’il dirige le pays en coalition avec les Liberal Democrats, de centre gauche.)

Le sage précaire, quant à lui, aimerait bien que ce referendum ait lieu, par amitié pour son amie de droite, qui est une charmante personne, pleine de drôlerie et de tendresse dans le regard. (En voilà une pour qui écouter de la musique classique est une qualité presque sexy.) 

Accessoirement, ce débat serait l’occasion d’un débat de grande ampleur dans le pays, où les Britanniques pourraient se poser de vraies questions, les yeux dans les yeux : sommes-nous européens ou pas ? Sommes-nous prêts, commes les Suisses (mais sans leurs banques) et comme les Norvégiens (mais sans leur pétrole) à tourner le dos à l’Union européenne ? Notre fameuse insularité n’est-elle pas en définitive une vieille lune ?

Le débat serait sain, et le résultat, quel qu’il soit, serait formidable pour l’Europe. Si c’est oui (nous restons dans l’Union), les eurosceptiques seraient vaincus pour un bon bout de temps et cela renforcerait la volonté de Londres de jouer une carte plus collective.

Si c’est non (nous sortons de l’Union), alors toutes les cartes seraient à redistribuer en Europe et cela serait très intéressant. Sans les Anglais, toujours récalcitrants, de nombreuses décisions pourraient voir le jour, comme les taxations sur les mouvements financiers.

Et sans les Anglais, peut-être que les Européens auraient envie de devenir un seul et grand pays, un empire démocratique, gérontocratique et lâche, ce que j’appelle de mes voeux.

Mais sans les Anglais, et plus globalement sans les Britanniques, l’Europe ne serait pas l’Europe, alors on les accueillerait à nouveau quand ils en feront la demande. Et ils feront chier tout le monde encore, mais c’est comme ça que le sage précaire les aime.

Journal d’Eponge pressée

J’ai beaucoup parlé de Sigismond, il n’est que justice que dorénavant, ce soit lui qui parle de sa propre voix. C’est donc avec plaisir que j’annonce publiquement, et avec retard, le lancement de son blog japonais.

Sigismond, c’est le nom que je lui ai donné dans mes billets de blog depuis 2005, parce qu’il me fallait un nom plus médiéval que Serge. Mon ami est moins médiéval, en fait, qu’il n’est romantique, donc Sigismond est le nom d’un héros médiéval dans un drame romantique, comme Siefried, Tristan ou Roland.

Sigismond était un copain, en Chine, avec qui j’ai fait de nombreux gueuletons. Il possédait l’art de commander les bons plats, les bonnes associations de plats, ce qui est reconnu par les Chinois comme un talent digne de respect.

Mais nous ne mangions pas que dans des restaurants. Nous avions l’habitude, aussi, de déguster des brochettes d’agneau, sur des tabourets en bord de route, en avalant des bières Tsinghai, ou Jiling. Ces rencontres nocturnes, où nous parlions littérature, devinrent relativement populaires, car d’autres collègues se joignaient à nous certains soirs.

Nous qui étions un peu marginaux dans le monde des professeurs de français langue étrangère, nous avions créé là un petit salon littéraire qui représente le plus grand succès social dont nous avons jamais été capables.

Sigismond, pendant très longtemps, écrivait mais rechignait à ouvrir un blog. Comme beaucoup de littéraires, il jugeait sévèrement cette forme de publication. Dieu soit loué, il s’y est mis, depuis le Japon où il habite présentement. Son blog s’intitule Journal d’Eponge pressée et il apparaît dans les liens recommandés par La précarité du sage.

Ce qu’il fait au Japon, c’est toujours un mystère pour moi, car Sigismond peut vous expliquer des choses longuement sans que la clarté soit faite sur les aspects concrets et, disons, sociaux de l’affaire. On en sait plus sur les affres de la langue, les étirements linguistiques et identitaires qui l’habitent, que sur ses activités professionnelles ou ses projets d’avenir.

A un moment donné, il m’a semblé qu’il se lançait dans une thèse de doctorat sur la rhétorique japonaise, il était déjà avancé dans ses recherches, puis il m’a semblé que cette thèse s’était volatilisée. Elle reviendra peut-être sur le tapis, sous une forme différente, comment savoir avec Sigismond ?

Sigismond me fait penser à ces héros de romans chinois picaresques. Toujours insaisissable, il peut rester cloîtré des jours entier en étudiant des choses arides, puis on peut le déclarer disparu : il a soudain traversé des déserts et il saute comme un singe sur des montagnes abruptes. Il peut garder le silence des semaines entières, et quand cela lui chante, nourrir des amitiés cordiales avec des sages précaires volubiles. C’est ce que j’appelais chez lui le principe de fermeté.

Sigismond est sans conteste la personne qui m’a le plus inspiré quand j’étais en Chine. Il y a quelque chose chez lui d’à la fois rigide et malléable, comme ces blocs dont on fait les sculptures, qui se prête infiniment à la narration. Dès que Sigismond sort de sa caverne, le sage précaire voit apparaître des histoires et des prodiges.

Ce blog est une sortie partielle de la caverne, et gageons qu’il y sortira des prodiges.

Schumann chez les thésards

On sait combien la musique me pèse, surtout dans sa dimension discriminante de snobisme rock’n’roll.

Dans le bureau collectif des thésards, nous avons découvert dans un placard jamais ouvert une boîte mystérieuse. Nous l’avons posé sur un bureau et nous l’avons ouvert : c’était une platine de disques portative. 33 tours et 45 tours sont les bienvenus sur ce matériel hi-fi datant des années 70. Un coffret de disques russes l’accompagne, édité en URSS. Des disques de phonétique.

J’ai laissé la chose sur le bureau et suis allé dans un magasin de charité pour acheter des disques vinyles. Ils devaient coûter une livre sterling chacun, mais la vendeuse mes les fit au prix de cinq pour une livre. Je prix un disque de Schumann, un de Mozart, un de Berlioz, un de Borodine et un de musique traditionnelle irlandaise.

 

Mes amis thésards ont ri gentiment. Ils se sont un peu moqués du disque irlandais, et n’ont pas été outrageusement cruels avec la musique classique. Maintenant quand ils parlent d’organiser une party, ils m’interpellent pour me demander si je veux bien être DJ avec mes disques funky.

Cet après-midi, j’ai fini mon déjeuner avant tout le monde pour retourner au bureau et m’y retrouver seul. Je voulais écouter un peu de musique. Mes amis sont rentrés eux aussi, bien vite, et ont fait de gracieux commentaire en entendant le son du piano. L’une a même dit « So civilised » en entrant. Si elle savait la folie qui se cachait sous ce morceau, elle ne prononcerait pas ce mot-là. Une jolie blonde trouve que c’est très joli, « very nice », et je décide de laisser le disque poursuivre son cours, en espérant ne pas trop déranger mes camarades.

Celui qui tourne à cette minute, pendant que j’écris, c’est Schumann : la sonate pour pianoforte en fa majeur, op.11. Interprété par Malcolm Binns, il s’agit d’un beau disque de 1964, enregistré à Londres, aux éditions Saga, dont la pochette représente un paysage campagnard peint à l’encre, ou à la gouache. 

En ce moment précis, c’est le troisième mouvement, « Scherzo ed Intermezzo : Allegrissimo », tellement guilleret et rapide, et tellement mélancolique par alternance. On sent venir la fin de la sonate, les dernières reprises du thème sont plus fatiguées et un peu désordonnées.

Le Finale, « Allegro un poco maestoso », je l’écoute avec attention et ne peux plus travailler sur ma thèse. C’est le problème avec la musique, soit cela m’importune, soit cela me charme trop. Dans tous les cas, cela m’empêche de me concentrer sur autre chose.

Quand la sonate s’achève, quelques-uns applaudissent brièvement. Entre temps, plusieurs étudiants seront entrés dans le bureau, tous exprimant le même étonnement amusé. De la musique classique, à nos âges, quelle loufoquerie.

Un leprechaun fatigué en route pour la Suisse

Sur cette photo, le vert de mon chapeau n’a pas seulement pour but de d’entrer en relation avec la couverture du livre de Nicolas Bouvier en arrière-plan. La composition a davantage de sens que cela.

Le vert du chapeau est en fait la couleur de l’Irlande, et le chapeau lui-même un élément de costume pour fêter la Saint Patrick, le sain patron de l’Eire.

Je voulais rendre hommmage à l’Irlande car je viens de recevoir une bourse de la part de l’ADEFFI, l’association des études françaises d’Irlande. Comme cette année, la bourse était subventionnée par l’ambassade de Suisse, j’ai fait un dossier de candidature qui mettait en avant mon travail sur l’écrivain voyageur genevois Nicolas Bouvier.

L’argent qui m’a été attribué servira à faire un petit voyage en Suisse, aux archives de l’écrivain. D’où la présence de ses Oeuvres complètes en arrière plan de ma photo. Ainsi en un seul cliché, sur une seule ligne, il y a à la fois ma tête, l’Irlande et la Suisse.

Il fallait une petite photo pour un bulletin en ligne qui informe des petits événements de l’université. Mes amis thésards ont procédé à quelques prises de vue, et ce sont ces deux-là qui ont été élues par le haut comité des affaires picturales de mon bureau collectif.

Or, il est fort à parier que l’université choisira le deuxième cliché, sans le chapeau de Leprechaun.  

 

Le Titanic au secours de Belfast, la ville-catastrophe

Titanic Museum, Belfast

Le Belfast Telegraph déploie en pleine page un superbe projet : un grand musée sur le Titanic, dont l’architecture rappelle un peu la coque d’un bateau et dont la couleur dorée doit faire oublier tous les malheurs de la ville.

Le journal insiste pesamment sur le fait que le nouveau musée sera la « tour Eiffel de Belfast », et qu’il symbolisera la ville au même titre que le Colisée symbolise Rome, et Big Ben Londres.

Non.

Je ne veux pas être désagréable, mais non, le musée ne symbolisera pas Belfast. Ce qui symbolisera Belfast, pour quelque temps encore, ce sont les violences entre catholiques et protestants. Comme c’est le cas pour Verdun, pour Beyrouth, pour Guernica, pour Hiroshima, pour Omaha Beach, quand on prononce le nom de Belfast, les gens pensent d’emblée à des images de guerre. Les gens pensent « bombe », « IRA », « guerre civile ».

Cela changera bien sûr, avec le temps, mais rien ne sert de se précipiter comme le font les idéologues d’Irlande du nord.

Quelques pages plus loin, le même journal consacre une double page à ceux qui sont encore dans les cadres mentaux des Troubles, ceux qui n’ont pas encore tourné la page de la guerre civile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il y a encore 88 murs de séparations entre quartiers, alors qu’il y en avait moins de la moitié en 1974. La ségrégation est donc en situation croissante. Le mur le plus important est d’une longueur de 5 kilomètres. Et les dernières élections en date ont montré un net recul des partis non-communautaires. Quoi qu’en disent les idéologues, le peuple a encore voté massivement pour les « unionistes » (plutôt protestants, pour l’union avec la Grande Bretagne) ou pour les républicains (plutôt catholiques, en faveur d’une réunification de l’Irlande). Ils n’ont été attirés ni par les verts, ni par les socialistes, ni par les trucs multiculturels.

Alors les idéologues se tournent vers l’architecture grandiose. Des millions de livres sterling pour un gros monument à la gloire de Belfast. C’est ici que le célèbre Titanic a vu le jour, alors célébrons-le, chantons-le.

On n’a pas encore osé mettre en avant le fait que le Titanic est surtout célèbre pour avoir coulé, et qu’il est, pour toujours, le symbole de l’échec technologique naval, et d’une grande catastrophe humaine. On veut faire un gigantesque bâtiment pour que l’histoire récente paraisse toute petite à côté, mais ce que l’on risque de faire, c’est de redoubler la réputation de Belfast comme ville-catastrophe.

Ou comment inventer un urbanisme de la fêlure, de la blessure et de l’échouage en pleine mer.