Cathédrale anglicane : le service des 9 leçons

Fin décembre, j’ai assisté à ce service de la tradition anglicane. Les neufs leçons, c’est un pot-pourri de lectures de la bible et de chansons composées pour l’occasion, chansons que les Britanniques appellent des « Carrols ». On dit aussi les « Christmas Carrols » car c’est une façon de fêter la naissance du Christ.

C’est Jonny qui m’a parlé de cela, quelques jours auparavant. Jonny est un jeune thésard en linguistique, beau gosse et joueur de rugby. Il demande parfois, quand la semaine tire à sa fin, si les gens ont « any plans for the week-end ». C’est une façon de faire la conversation. Quand je lui ai demandé s’il avait, lui, « any plan for the week end », il m’a répondu qu’il irait à son église pour les neufs leçons. Qu’il appréciait ce rite car il y avait des cierges allumés et de la belle musique.

Le dimanche suivant, je suis donc allé dans la cathédrale anglicane de Belfast, Sainte Anne. J’avais espéré voir une communauté nombreuse et fervente, l’église était loin d’être pleine. Je m’étais attendu à des choeurs qui me ravissent l’âme, j’ai eu droit à des chansons nunuches. Mon voisin connaissait tous les chants par coeur et il chantait trop fort pour que j’entende la chorale. 

Déjà que noël me déprime, si en plus on me fait subir ce genre de supplice…

Je n’ai pas osé sortir avant la fin. En revanche, je me suis vengé sur les Irish coffee que j’ai bus après le service, dans un bar à cocktail un peu décadent.

Une conférence du sage précaire à Queen’s University Belfast

Des années après mes conférences en Chine, où l’objectif était que Monsieur Tout le monde parle à d’autres anonymes, la sagesse précaire continue de sévir en Europe.

A Nankin et à Shanghai, j’avais donné des conférences sur le postmodernisme, sur l’architecture, sur Sartre et, déjà, sur la littérature du voyage. J’avais bénéficié de l’aide déterminante d’interprètes extraordinaires, tels que ma grande blogueuse d’amie Neige, mais aussi l’impeccable Lumière de L’Aube, ou la sensuelle Xu Ning Shu. L’interprète est essentiel dans une conférence bilingue, car il peut embellir et réhausser l’intérêt de l’audience.

Or j’ai récidivé. Preuve que la sagesse précaire n’est pas morte. Elle se faufile dans des institutions de tous ordres pour professer et donner des leçons.

Fin novembre, ma conférence portait sur le récit de voyage contemporain. Cela s’est déroulé dans l’université où je fais ma thèse, à Belfast, en présence de camarades et de professeurs. Le titre était : “Ecrire le voyage dans un monde postmoderne : perspectives critiques sur un genre littéraire (dés)orienté”.

C’était un moment important pour moi et mon travail de recherche, car c’était l’occasion pour moi de partager des découvertes que j’avais faites, et aussi de transmettre un peu d’enthousiasme pour cette littérature que peu de gens connaissent.

Comme les principaux critiques anglophones des récits de voyage sont postcolonialistes, j’étais dans l’obligation de parler de ce courant de pensée. Or, comme c’est un courant très dogmatique, à la limite du sectarisme, je savais que je touchais à quelque chose de brûlant. J’avais l’ambition d’exposer ce que disaient les critiques en question, d’en souligner les apports positifs, mais aussi d’en sugnaler des limites, afin, si possible, de circonscrire une approche qui dépasse ces limites. C’était dangereux.

Pour éviter de faire une conférence ennuyeuse que personne ne comprend, au lieu de me réfugier derrière l’analyse jargonneuse d’un texte que personne n’a lu au préalable, je me suis lancé dans une présentation “parlée”. C’était construit, écrit et travaillé, mais l’apparence était celle d’une causerie, d’un cours, ou d’une improvisation. Presque rien, bien sûr, ne fut improvisé, mais la gestion du temps de parole reste un art difficile : je n’ai pas eu le temps de conclure comme j’aurais voulu. Le but n’était pas d’être parfait, ni lisse, ni impressionnant. Le but était d’attirer l’attention sur ce genre littéraire qui me plaît tant, et de montrer quelques problématiques actuelles qui existent dans le monde de la recherche.

Le jour de la présentation, je portais pour la dernière journée une moustache de Gaulois. Elle avait poussé tout le mois de novembre et je regrette que personne n’ait pris une photo de moi, en cravate, avec une carte de voyageur projetée en arrière-plan.

J’avais disposé sur la table tout un tas de bouquins reliés à mon sujet. Je pouvais les montrer à mesure que j’en parlais, comme Bernard Pivot dans une émission de télé. A la fin, on m’a dit que j’avais ressemblé à un mélange de Pivot et de Jean-Pierre Coffe, celui qui s’émerveille d’une belle tomate et qui s’énerve devant une tranche de jambon. C’était un bel hommage. C’est vrai que j’ai ce côté grande gueule et amoureux, qu’on ne prend pas au sérieux, qui agace et qui amuse en même temps.

Pour ce qui est des auteurs, j’ai évoqué Nicolas Bouvier, Michel Le Bris et son manifeste “Pour une littérature voyageuse”, François Maspero et Jean Rolin. Quant aux critiques, j’ai eu le plaisir de dévoiler en première mondiale la trouvaille du “Cercle de Liverpool”, dont j’ai parlé dans un billet récent.

Cela m’a été reproché. On ne doit pas parler de cercle, mais d’individus indépendants. C’est dommage, je trouvais que “Cercle de Liverpool” avait un côté à la fois Rock’n’Roll et footballistique extrêmement sexy. Avec ma moustache, en plus, tout cela donnait une touche Seventies du meilleur effet, genre Saint-Etienne et ses poteaux carrés, le monde ouvrier en majesté. Tant pis, j’abandonne cette jolie création ; elle n’apparaîtra pas dans ma thèse.

Une partie de l’assistance a apprécié ma présentation, et une partie s’est sentie offensée, ou gênée par mes arguments. Le désaccord de certaines personnes s’est exprimé publiquement par des regards de connivence, des grimaces, des ricanements. Peut-être ont-elles essayé de me déstabiliser, je ne sais pas. Quand on est un étranger, comme c’est mon cas, on ne comprend jamais très bien ce que font les gens autour de soi. Je ne leur en veux pas, quoi qu’il en soit, car une réaction de rejet est le prix normal à payer quand on touche à des débats actuels et conflictuels, comme la place hégémonique des études postcoloniales dans la recherche.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié les marques de réconfort, de soutien et d’amitié que m’ont témoignées mes camarades thésards ainsi que quelques professeurs. Certains m’ont appelé le soir même, d’autres m’ont félicité les jours suivant, d’autres m’ont écrit. Ces signes de soutien m’ont réchauffé le coeur.

Construisons des mosquées !

Je suis ulcéré par ces faux débats sur la laïcité et les prières de musulmans dans les rues. Nous sommes en 2010 et nous parlons comme en 1910.

Les musulmans ont besoin de place ? Construisons-leur des mosquées ! Mais de grands établissements, qui soient en même temps des centres culturels, des jardins où l’on pourrait se promener. Qui n’a pas pris un thé à la mosquée de Paris ? Qui ne voudrait pas voir fleurir ce type de monuments dans nos villes françaises ?

Nos villes seraient tellement belles si, en plus de leurs églises, leur cathédrale gothique, leur quartier Renaissance, leurs immeubles bourgeois, elles incrustaient en leur centre de superbes dômes et des minarets élégants comme des pinceaux de calligraphe. Je vois d’ici les skylines des villes françaises, et dans mes rêves, elles me paraissent belles à pleurer.

À Liverpool, j’avais admiré le sens du marketing des Anglais qui avaient profité de la présence de quelques centaines de Chinois pour ériger un Chinatown dont les arcs et portiques donnent de la couleur et de la vie dans des quartiers gris. Même chose à Manchester, où je me suis demandé pourquoi nous, les Français, nous ne ferions pas des French Quarters un peu partout dans le monde, où règneraient le stupre et des odeurs mêlées d’ail et de Gauloises.

De nombreux quartiers de nos villes sont déjà grandement multiculturels, c’est un fait, avec des restaurants fabuleux, des magasins de toutes les couleurs : de jolies mosquées, en plus de tout cela, enrichiraient le patrimoine de notre territoire national. Dans deux cents ans, on en parlera en disant : « Oui, à cette époque, il y avait beaucoup de musulmans en France. »

« Mobile » de Michel Butor

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Michel Butor, né en 1926, n’est pas connu pour avoir fait des récits de voyage, et pourtant, ce qu’il a apporté au genre littéraire « Voyage » est immense.

Dès après La Modification (1957) qui l’a rendu célèbre, il a écrit Le Génie du lieu (1958) qui était déjà une série d’essais d’écritures sur le voyage, avec des chapitres sur des villes (Cordoue, Salonique, Istanbul) et sur l’Egypte.

Mais c’est Mobile (1962) qui crée une véritable rupture dans l’oeuvre de Butor. Son sous-titre montre qu’il ne cherche pas à faire rêver le lecteur du Guide du Routard : Etude pour une réprésentation des Etats-Unis.

L’exégèse butorienne l’atteste : avec Mobile, Butor fait ses adieux au roman. La plupart des critiques, et Butor lui-même, considèrent ce livre comme un « moment charnière ». Parmi les oeuvre de la littérature d’après-guerre, c’est le livre préféré de Jean-François Lyotard, de Jean Starobinski, de Françoise van Rossum-Guyon, de Michel Sicard (voir Mireille Calle, Les Métamorphoses Butor. Entretiens. Grenoble, 1991.)

L’écrivain a vécu quelques années aux Etats-Unis, il y a enseigné le français, et il s’y est beaucoup promené. Son voyage américain demandait une forme d’écriture particulière, qui lui permette de rendre compte de l’espace singulier de l’Amérique :

ça a été peu à peu, très lentement, que j’ai mis au point les techniques et le texte tel qu’il est maintenant

 Les techniques sont nombreuses et réjouissantes : l’organisation de la page blanche et la succession des pages, il s’agit de jouer sur la matérialité du livre lui-même, inclure des coupures de journaux locaux, des inscriptions de pancartes et autres signes urbains, jouer avec les noms de lieux américains.

Plutôt que de suivre l’itinéraire du voyageur, préférer l’ordre alphabétique des Etats. Commencer par : « nuit noire à CORDOUE, ALABAMA, le profond sud », et terminer pas loin du Wyoming, mais toujours dans la nuit, avec le nom de BUFFALO.

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Mobile, de Michel Butor

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Cela doit se lire comme une partition de musique contemporaine. Les mots repris et répétés forment des moments rythmiques et mélodiques qu’il faut appréhender comme accompagnement des éléments d’histoire, d’actualités et de géographie divers, qui sont eux aussi pris dans des organisations spatiales musicales et contrapuntiques.

Les noms américains, dans leurs reprises continuelles, gardent le sens qu’ils ont chez le lecteur européen : Derby rappelle l’Angleterre, Florence l’Italie. Buffalo rappelle Buffalo Bill.

Le lecteur doit s’emparer du texte pour l’interpréter à sa manière, comme un musicien interprète une partition. Butor a fait une partie du boulot, il a agencé des trucs, il fait des propositions, mais le livre n’est rien si le lecteur reste passif. En cela, c’est le livre de voyage le plus expérimental de l’histoire du genre, et le plus incontournable qui soit sur les Etats-Unis d’Amérique dans la littérature française.

Edward Carson, le grand réac de mon village

Dans mon quartier, Edward Carson est évidemment un héros pour des raisons locales, pour son énergie et son talent à refuser tout compromis avec les nationalistes. Il a été infatigable dans la lutte pour une Irlande du nord « unie » à la couronne, c’est pourquoi il a dirigé des partis dits « unionistes », comme le UUP (Ulster Unionist Party) dans les années 1910.

C’est pourquoi, sur cette fresque de mon quartier, que personne n’a vue en vrai à part moi, car personne ne se promène dans mon quartier à part moi, Carson est représenté avec cette devise : « We Won’t Have Homerule » (la loi sur l’autonomie ne passera pas). La petite fresque, à côté, représente certainement les funérailles nationales de Carson, car on note souvent, à son propos, qu’il en a eu les honneurs, et que c’est sans aucun doute quelque chose d’important.

Pour le reste du monde, Carson est surtout connu pour avoir été l’avocat qui a conduit Oscar Wilde aux travaux forcés, à la misère et à l’exil. Deux grands orateurs se sont affrontés au tribunal, l’un était avocat, l’autre écrivain. L’un était conservateur, l’autre homosexuel je m’en foutiste. Les deux hommes étaient nés à Dublin et se sentaient britanniques. Carson a gagné et Wilde est allé crever, sans un sou, à Paris.

Je n’entrerai pas davantage dans le détail de sa vie politique. Non parce qu’elle ne vous intéresserait pas, cher lecteur, mais parce qu’elle ne m’intéresse pas, moi. La seule chose qui me frappe chez Carson, c’est combien son image est présente dans la ville de Belfast. C’est sans aucun doute le Dublinois le plus célébré de Belfast. Non seulement les fresques de mon quartier, ainsi que celles, plus célèbres, de Shankill road, mais surtout l’impressionnante statue de Stormont, le parlement nord irlandais.

Quel meilleur symbole de l’éloquence nord-irlandaise que cette sculpture gigantesque, à l’avant-garde du parlement, faisant face à la ville ? On ne sait trop ce qu’il faut penser de cela.

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Pierre qui roule n’amasse pas mousse

Ce proverbe a deux significations possibles.

Soit la mousse est envisagée négativement, comme une moisissure, auquel cas le proverbe encourage au voyage, au déplacement. Bougez, et vous resterez alerte, souple et éveillé.

Soit la mousse est considérée comme une richesse, un beau manteau ou un capital, et alors le proverbe déconseille de voyager. Si vous optez pour une vie nomade, vous ne serez jamais à même de thésauriser, d’amasser suffisamment pour être en mesure d’investir.

Sagesse des proverbes, ils nous tiennent comme il faut dans l’embarras.

Le « Cercle de Liverpool »

Dans ma terminologie, le Cercle de Liverpool désigne les universitaires spécialistes de Travel Writing qui travaillent et publient autour de Charles Forsdick, lui-même basé à l’université de Liverpool.

L’honnêteté m’oblige à reconnaître que je fais partie de cette petite galaxie, et que j’ai participé à au moins deux événements initiés et organisés par Forsdick. Cependant, comme je suis encore étudiant, je parle des membres de ce Cercle sans m’y inclure. Je dirai donc « ils », au lieu de « nous », un peu par modestie, mais certainement pas pour m’en distancier.

 forsdick02.1292680914.jpgCh. Forsdick, photo ACEL

Les membres du Cercle de Liverpool ont bien des choses en commun : ils appartiennent à la même génération (autour de la quarantaine), ils sont sur la pente ascendante de leur carrière. Ils s’intéressent, je l’ai dit, au récit de voyage contemporain en langue française et ils partagent les mêmes références théoriques fondamentales (E. Said, M.-L. Pratt, J. Clifford). Partager des références, c’est presque aussi important que partager ses années d’études dans la même fac, avec les mêmes professeurs.

Ces références communes les conduisent à appréhender les textes à travers leurs conditions de production, sous un angle contextuel plutôt que de manière purement littéraire et formaliste. Par ailleurs, ils mettent en lumière des récits écrits par des francophones non métropolitains, des Africains, des Antillais, des Suisses, des Belges, des Américains, en soulignant ce qu’ils perçoivent comme des « différences ». En définitive, il est raisonnable de dire que le Cercle de Liverpool tente d’opérer une jonction, ou une conciliation, entre une approche formelle de la littérature et sa déconstruction idéologique.

Cela est suffisant à mes yeux pour parler d’un groupe, même si les membres de ce groupe ne l’ont ni décidé ni souhaité. Car je dois l’avouer, il s’agit là d’une invention de ma part. Personne, ni de Forsdick, ni de Siobhan Shilton, ni de Margaret Topping ou d’Aedin Ni Loingsisgh n’a jamais cherché à créer un mouvement ou un club. C’est moi seul qui le perçois ainsi.

Après tout, quand on parle des « post-structuralistes », on désigne des penseurs dont aucun ne se reconnaît dans ce terme. Quand les Américains parlent de la French Theory, les Français concernés (Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, etc.) n’approuvent pas et ne se sentent pas unis entre eux par autre chose qu’un passeport. Même chose avec les « Hussards », qui fut une invention de journaliste, Bernard Franck, lui-même rangé dans cette catégorie d’écrivains par l’histoire littéraire. Bref, les mouvements et les écoles ne sont pas toujours constitués par les intéressés de manière volontaire. Mais chacun de ces noms de groupe est pourtant utile car, définis strictement, ils crèent un sens pendant le temps d’un argument. L’appellation de « Cercle de Liverpool », de même, est significative pour désigner un ensemble de recherches qui se distinguent à la fois de ce qui se faisait avant et de ce qui se fait ailleurs dans le domaine du récit de voyage.

De plus, les membres du Cercle de Liverpool ont tous un adversaire en commun (et je les rejoins là aussi, jusqu’à un certain point). Si un ennemi commun n’est pas un puissant signe de ralliement, je ne sais ce que c’est. Leur ennemi théorique est le pseudo mouvement de Michel Le Bris, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog, le mouvement « Pour une littérature voyageuse« . Le manifeste de ces écrivains, regroupant Bouvier, Lacarrière, Borer, Dugrand, Lapouge, White, Coatelem, Chaillou, Meunier, est effectivement une véritable bouillie rhétorique, et mérite l’indifférence qui l’entoure depuis que le livre est épuisé. Mais les chercheurs du Cercle de Liverpool vont beaucoup plus loin qu’en relever l’ineptie : ils font passer ce malheureux faux-pas éditorial pour un mouvement littéraire constitué, dominant, imposant ses règles et ses vues parmi les écrivains-voyageurs français. C’est là que je me désolidarise du groupe, sauf le respect que je lui dois. Pour moi, le manifeste de Le Bris témoigne seulement d’une bêtise littéraire et intellectuelle, non d’un mouvement influent. Pire, les écrivains signataires (Lapouge, Lacarrière ou Coatelem) deviennent, dans les articles du Cercle de Liverpool, des personnages lugubres, néo-colonialistes, sexistes, nostalgiques du temps de l’empire colonial français. C’est évidemment exagéré. D’abord, les écrivains en question ne prétendent pas former un mouvement littéraire. Et « néo-colonialistes », les preuves de cette accusation sont vraiment très maigres, et ne m’ont à ce jour jamais convaincu.

Mais voilà, stratégiquement, il est utile qu’un « Cercle » critique un « mouvement », et pour que la critique soit audible il faut que le « mouvement » identifié soit réactionnaire. Et puis tout cela s’équilibre : je crée un « Cercle de Liverpool » et ledit Cercle a déjà créé, longtemps avant que je ne débarque, un « Mouvement PULV » (Pour une littérature voyageuse). Il y a ainsi communication de groupe à groupe, de Cercle à Mouvement : c’est collectif, c’est convivial, ça plaît aux sages précaires. Un sage précaire, précisément, pourrait appartenir aux deux groupes. D’autant mieux, d’ailleurs, qu’aucun des deux groupes ne jouit d’une réalité indiscutable.

Alors pourquoi le « Cercle de Liverpool » s’acharne-t-il sur le « mouvement PULV » (Pour une Littérature Voyageuse) ?D’abord, cela donne du relief au paysage de la littérature du voyage contemporaine, et ensuite cela met en valeur des récits alternatifs que l’on peut présenter comme « contre-orientalistes », « anti-exotiques », plus respectueux des différences, ouverts sur le monde complexe des échanges et des migrations. On crée ainsi un véritable paysage escarpé : d’un côté, le « mouvement PULV » composé d’hommes blancs franchouillards à moitié racistes. De l’autre une myriade de voix fragiles et émergentes, composée de femmes, de Suisses, de Belges, d’Africains, d’Antillais, et de quelques rares Français blancs. Les premiers imposent un ordre d’une manière machiste et autoritaire. Les seconds explorent des possibilités alternatives et par là même mettent en danger les visions monolithiques de l’identité culturelle mise en place par les tenant de l’ « idéal républicain » (unilatéralement détesté chez les progressistes anglo-américains).

On peut lire les productions du Cercle de Liverpool dans la revue Studies in Travel Writing, qui a consacré un numéro spécial sur le récit de voyage en français. Mais on peut lire surtout les livres de Forsdick lui-même (je reviendrai sur son travail dans un autre billet), qu’il a signés seul ou avec des collaboratrices telles que Siobhan Shilton et Feroza Basu. On peut lire aussi, avec beaucoup de profit, le très beau livre d’Aedin Ni Loingsigh sur les auteurs africains francophones.

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Des Africains qui préfèrent l’Amérique : Célestin Monga

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A la recherche de récits de voyage écrits par des Africains, je suis tombé sur Un Bantou à Washington, de Célestin Monga (PUF, 2007). Economiste camerounais, Monga a écrit des articles d’opposition au pouvoir de Paul Biya, a fait de la prison, a incarné la résistance démocratique camerounaise, avant de s’exiler en Amérique dans les années 90 où il a repris ses études à Boston (université d’Harvard), et finalement trouvé refuge dans un beau bureau à Washington, dans la prestigieuse Banque mondiale.

Le passage critique vis-à-vis de la France m’a évidemment intéressé. Monga doit se justifier de plusieurs choses : de refuser l’exil que la France mitterrandienne lui offre, de ne pas rester avec ses compatriotes au Cameroun, de préférer l’Amérique à la France, et de collaborer à « la politique de la Banque mondiale ».

Même s’il reconnaît qu’il existe une « France de Victor Hugo », il ne nourrit plus que des sentiments amers pour cette France qui « apparaissait aux Africains de mon âge comme une vieille dame aigrie et recroquevillée sur elle-même, à une époque où la globalisation semblait au contraire étendre les frontières de notre galaxie » (67).
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C’est un grand lieu commun dans les études postcoloniales, de reprocher à la France de se crisper sur « sa » république, son « vieil universalisme » (A. Mbembe), les « frontières de la francité » (S. Shilton), son « identité nationale », lorsque le reste du monde s’ouvre, s’aère l’esprit, se mélange dans une globalisation vraiment moderne. Achille Mbembe écrit les mêmes mots dans sa contribution au gros ouvrage collectif, Ruptures postcoloniales, les nouveaux visages de la société français (La Découverte, 2010).

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Avant de partir pour l’Amérique, Célestin Monga s’imagine comme intellectuel africain à Paris, et cela lui répugne considérablement : « L’idée de passer mes journées à flâner dans les bistrots de la Rive gauche ou à humer l’air du Jardin des Tuileries, et mes soirées à déambuler sur les Champs-Elysées me semblait un plaisir dégoûtant » (68). C’est bien un rejet violent, épidermique. A propos de Harvard, il parlera de la « volupté de l’ascèse ». Il y a donc deux formes de plaisirs existentiels selon Monga : en France, un hédonisme pourri, délétère, décadent, où l’on traîne dans une misère morale sans issue ; aux Etats-Unis, un plaisir sain et sobre, frugal, tourné vers l’émancipation et les vrais résultats.

Paris, c’est l’apparence de la liberté, Boston l’efficacité de la vie libre.

Monga donne de nombreuses autres raisons, toutes plus légitimes les unes que les autres : le manque de sécurité, la mauvaise conscience, la « mémoire exagérément lucide ». Il donne aussi plusieurs raisons qui l’ont poussé à accepter l’éxil aux Etats-Unis plutôt qu’ailleurs. Achille Mbembe fait de même, lui qui a enseigné quelques années à Columbia. Dans l’article cité plus haut, Mbembe alarme le lecteur sur la perte de prestige de la France en Afrique, perte « dont le principal bénéficiaire est l’Amérique ». Les Etats-Unis qui, eux, possèdent une « réserve symbolique immense » avec sa « communauté noire » qui a tant de représentants dans le monde politique, médiatique et culturel.

A aucun moment Monga ni Mbembe ne disent que les Etats-Unis offrent plus d’argent aux élites du monde entier, de meilleures conditions de travail et un cadre de vie appréciable. Ou plutôt, ils le disent, mais ils n’interrogent jamais le fait que si les Etats-Unis ont tant d’argent pour attirer les élites, c’est grâce à une forme d’impérialisme dont ils sont les maîtres, et qu’ils n’oublient jamais de fermer leurs frontières, autant qu’il leur est possible, pour empêcher les pauvres de venir chez eux.

Enfin, nos amis intellectuels africains omettent tout simplement de dire que tous ceux qui bougent aujourd’hui ont plutôt envie d’aller en Amérique qu’en France. Moi aussi, si j’avais le choix, j’irais sans hésiter à Boston, New York ou Washington, plutôt qu’à Paris ou à Londres. Cela n’a rien à voir avec un rejet de l’Europe, mais tout avec le désir naturel d’aller voir sur place comment les choses se passent au centre du monde. Si j’avais vécu à Lugdunum au premier siècle, de même, j’aurais essayé de me rendre à Rome, pour voir un peu.

C’est un peu facile, en définitive, d’habiller ses choix de migrations de grands principes moraux, et de profiter des largesses américaines, faites sur le dos des travailleurs exploités, pour expliquer que la France décline du fait de son colonialisme mal digéré. Mais c’est le propre des nomades et des touristes comme moi, ils ne craignent pas la facilité.

« Conseils hivernaux de sécurité », reçus ce matin par e-mail, traduits par mes soins

  • Avoid walking in shoes that have smooth surfaces, which increase the risk of slipping.

  • Evitez de marcher avec des chaussures aux semelles lisses, car elles augmentent les risques de glissade.

  • Walk consciously. Be alert to the possibility that you could quickly slip on an unseen patch of ice. Avoid the temptation to run to catch a bus or beat traffic when crossing a street.

  • Soyez prudent sur les trottoirs. N’oubliez pas la possibilité de glisser sur une plaque de givre que vous n’auriez pas vue. Résistez à la tentation de courir pour attraper un bus ou de vous précipiter lorsque vous traversez les rues. 

  • Walk cautiously. Your arms help keep you balanced, so keep hands out of pockets and avoid carrying heavy loads that may cause you to become off balance.

  • Marchez avec précaution. Vos bras aident à l’équilibre du corps, donc évitez de vous déplacer les mains dans les poches. Ne transportez pas de lourds colis qui pourraient vous déséquilibrer.

  • Walk « small. » Look ahead of where you step. When you step on icy areas, take short, shuffling steps and walk as flatfooted as possible.

  • Marchez « petit ». Regardez dans la direction où vous allez. Sur une surface glacée, faites de petits pas en traînant les pieds.

  • Remove snow immediately from footwear before it becomes packed or turns to ice.

  • Enlevez imméditatement la neige de vos chaussures pour qu’elle ne s’accumule ni ne gèle.

Sage Préc. ch. J. Femme pr Voyage de Rêve

Ce message s’adresse à toutes les femmes non mariées qui ont confiance en moi et en qui je peux avoir confiance.

Mon colocataire pakistanais est revenu à la charge aujourd’hui, il me demande à nouveau si je connais une femme européenne qui serait d’accord pour l’épouser.

Il propose à la gentille Européenne de l’emmener en voyage au Pakistan, à la frontière afghane, là où vivent les Pachtounes. C’est un des endroits les plus beaux de la terre, où les gens ont au coeur l’hospitalité et la fierté d’être généreux.

La femme en question ne serait pas seule dans ce voyage. Je serais là, moi aussi, et je ne me séparerai d’elle que si elle le désire. Je serai là comme garantie que rien ne lui arrivera de funeste. Mon Pakistanais m’a expliqué qu’il ne voulait pas la toucher, ni l’abuser en rien. Elle sera accueillie et fêtée dans sa famille, comme une de mes amies. Moi-même étant l’ami de mon Pakistanais, tout nous sera offert et nous serons traités comme des étrangers, c’est-à-dire comme rois et reines. 

Contrairement aux apparences, je n’ai pas d’intérêt particulier dans cette transaction, car mon voyage à la frontière afghano-pakistanaise n’est en rien suspendue au succès de cette entreprise. Si aucune femme ne veut se marier avec lui, il ne m’en tiendra pas rigueur et m’emmènera quand même dans son pays. Il brûle de me présenter à sa famille, car, me dit-il, tant que je n’aurai pas fait l’expérience de son peuple, je ne saurai jamais ce que veulent dire les mots d' »hospitalité », d’ « accueil », de « générosité ».

Quelque chose en moi, ou dans ma façon de faire et de défaire les choses, l’a conduit à me considérer un peu comme son frère. Or, on ne laisse pas son frère moisir à Belfast, on espère de lui qu’il nous honorera de sa présence à la maison. La jeune femme qui répondra à cet appel sera un peu ma soeur, donc aussi la soeur de mon Pakistanais.

Dans le code de l’honneur des Pachtounes, il existe aussi une règle qui autorise – et oblige – à venger par le sang quiconque a déshonoré un membre de sa famille. Que la jeune femme se rassure donc : si jamais quelqu’un voulait, d’une manière ou d’une autre, attenter à son honneur (ou au mien), nous aurions la joie de voir le triste énergumène pendu par les couilles jusqu’à ce qu’elles sèchent. Ne me dites pas que vous ne trouvez pas l’idée sensationnelle!

Ce voyage de rêve se fera, de plus, dans une des régions les plus chaudes du monde à cette minute. Les armées talibanes, pakistanaises et américaines y jouent à cache-cache continuellement. Aller là-bas, c’est s’assurer de revenir en Europe en comprenant un peu mieux le monde dans lequel on vit.  

Alors chères amies, attrapez au vol cette chance que le hasard vous offre : un beau mariage pour de faux, un beau voyage, des gentlemen tout autour à vos soins, des paysages fabuleux, des aventures palpitantes, des histoires à raconter jusqu’à la fin de votre vie.  

Et pour le sage précaire, qui a si peu à offrir d’ordinaire, vous offririez le plaisir d’avoir été utile à quelqu’un, et l’opportunité de mieux vous connaître.