Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

Des contradicteurs et des conciliateurs dans l’art de la conversation

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J’ai des amis très diplomates qui, dans les conversations, savent ne jamais offenser. Mathieu est ainsi : cela fait vingt ans qu’il supporte mes saillies sarcastiques et mes critiques acérées, alors que lui commence toujours une réponse par un accord de principe avec eux. C’est très impressionnant à observer, sur la longue durée.

J’en discutais avec Pierre, l’autre jour. Lui-même, dans les pubs ou ailleurs, a toujours le réflexe de dire : « oui c’est ça » avant de continuer son argument, même s’il finira par contredire son interlocuteur. Moi, je fais le contraire : instinctivement, je dis non aux gens avant de me lancer dans une idée qui, finalement, sera peut-être en accord avec celle de mon interlocuteur.

Or, il ne faut pas imaginer qu’entre les deux attitudes, il y ait une trop profonde opposition. En effet, la ligne de partage ne se fait pas entre ceux qui disent « oui » et ceux qui disent « non », mais entre ceux qui veulent faire continuer la conversation et ceux qui veulent la clôre. Celui qui dit « non » ne dit pas : « tu as tort », mais plutôt quelque chose comme : « nous ne sommes pas complètement d’accord, il y a encore des choses à éclairer, continuons de discuter. » Mes amis diplomates, quand il disent « oui », ne veulent pas dire : « nous sommes d’accord », mais vraisemblablement ceci : « ne te braque pas, je te concède ce que tu veux, mais écoute-moi, tu vas voir, ce que j’ai à dire est intéressant. » Dans les deux cas, la réaction a pour but de faire persévérer la conversation.

Cela n’enlève rien au fait, connu et reconnu, que des gens comme Mathieu ou Pierre sont plus agréables à fréquenter que moi. Là n’est pas la question, si je puis me permettre de faire encore montre de l’esprit de contradiction décrit plus haut. En revanche, ce qui est fascinant à relever, ce sont ces gens qui ont pour objectif de casser l’échange. Certains « non » sont définitifs et sans réplique. Et certains « oui » claquent comme des coup de fouet et expriment une réponse en forme de porte qui se ferme : « C’est bon, j’ai dit que j’étais d’accord, il n’y a plus lieu de parler de cela. »

Tout le monde n’aime pas les échanges d’idées. Beaucoup trouvent que c’est une perte de temps, une prise de tête. Et surtout, beaucoup les considèrent comme des conflits, des discordes ou des affrontements. 

Négocier

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Dans les sciences sociales, il y a des verbes et des mots à la mode qui se mettent à envahir les livres et les articles. Autrefois, sous l’influence de Foucault, Bourdieu et de gens comme Michel de Certeau, tout le monde parlait de « stratégie ». Stratégie de la marche en ville, stratégie du malade d’hôpital, stratégie du pêcheur à la ligne, tout était diablement stratégique.

Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années peut-être, on parle beaucoup de « négociation ». Un universitaire, que je ne nommerai pas, écrit : « L’ici et l’ailleurs se trouvent renégociés », un autre parle de négociation de l’identité créole… bref, on négocie sec à l’université.

Cela m’avait frappé le jour où une jeune amie, qui fait sa thèse en traductologie, me mit dans la confidence de l’idée de son prochain chapitre. Elle voulait avancer que la traduction était comme une scène de théâtre, une performance théâtrale, où il y a « négociation » entre le public, les acteurs et l’auteur… Un autre que moi aurait opiné du chef, et dit : « Chapeau. Very interesting, indeed. » Elle avait prononcé plusieurs fois le mot négociation, et je m’aperçus qu’elle cherchait en fait à s’approprier ce nouvel élément de vocabulaire qui lui paraissait important.

Mais elle voyait encore dans ce mot trop de « négoce », d’échanges mercantiles avec marchandage. Elle n’y avait pas encore aperçu l’aspect « négocier un virage ». Négocier : appréhender, circonscrire, délimiter ou définir.

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Après l’art de la guerre avec ses ruses et ses stratégies, nous sommes informés par l’art du commerce, mais un commerce autistique, où les gens négocient tout seuls leurs concepts et leur bidouillage. 

Clair de lune et vie moderne

On dit que Debussy est le musicien national, voire nationaliste, du tournant du siècle. Qu'il incarne la France, l'esprit français, par oppisition à Wagner. Chez Proust, les habitués du salon des Verdurin montrent, au contraire, leur ouverture d'esprit, leur élitisme libéral, en affichant leur amour de Wagner.

Moi, ce qui me frappe, c'est l'américanisation, la jazzification de la musique, dans les morceaux de Debussy, avant même la création du jazz. Dans Clair de lune, il y a des passages qui annoncent Gershwin et Bernstein.

Comme tout le monde, je sais que ce mouvement de la Suite bergamasque est inspiré du poème de Verlaine, mais je n'entends aucun lien entre la musique et le poème. Par honnêteté, et pour le plaisir, je colle ci-dessous le merveilleux Clair de lune.

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Moi, ce que j'y vois, c'est la vie moderne, les longues attentes dans les gares de chemin de fer. Les accords dissonants me paraissent plus proches des trafics des grandes capitales que de l'ambiguë tristesse des masques et bergamasques. Les clowns grotesques de Verlaine sont d'une autre inspiration, je trouve, car aujourd'hui, écouter Debussy nous projette au cinéma.

Qui n'a pas l'impression qu'il s'agit d'une musique de film ? Un film muet, un peu bizarre, mi-poétique mi-burlesque ? 

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Parier pour la défaite de la France

Je vais profiter de la coupe du monde de football pour explorer un aspect important de la culture populaire anglo-irlandaise : le pari sportif.

De nombreux lieux de pari ont pignon sur rue mais les gens comme vous et moi n’y entrent jamais car ils paraissent un peu mal famés, sans fenêtres, sans ouvertures, ils ne sont pas très accueillants. Mais comptez sur moi, je ne vous décevrai pas, j’irai et m’y ferai des amis.

Pour ce qui est des paris, j’ai décidé de parier sur la défaite des Français. Ainsi, si nous perdons effectivement, j’aurai une petite raison de me réjouir, et pourrai payer des pintes à mes amis. Et si, par miracle, nous gagnons, c’est avec plaisir que j’oublierai cet argent dépensé en pure perte.

Mon colocataire anglais se marie

C’est pourquoi il nous a quittés aujourd’hui.

C’était un jeune homme discret. Je n’en parlais jamais car je ne le voyais jamais. Il venait dormir chez nous deux ou trois nuits par semaine, et ne descendait dans la cuisine que lorsqu’il était sûr de n’y voir personne.

Fiancé à une Irlandaise de Letterkenny ou de Donegal town, il rentrait chez elle toutes les fins de semaine, plus les mercredi soir.

Il n’entrait en contact avec moi qu’en début de mois, pour me verser son loyer.

Samedi, il va se marier avec cette jeune Irlandaise. L’Angleterre jouera contre les Etats-Unis le même jour, mais une ou deux heures après la cérémonie. Il n’en a pas vraiment parlé avec sa promise, mais il pense qu’il pourra voir le match. 

Dès la fin du ouikennde, les mariés partiront au Kenya pour une lune de miel bien méritée. L’année prochaine, il terminera son dîplôme universitaire et cherchera un travail. Il compte, à terme, monter son propre business, et partir jouer au golf en France et en Afrique (!) tandis que des gens prendront soin de ses affaires.

Et me voilà à nouveau avec une chambre libre sur les bras.

Les « Étonnants voyageurs » et la réécriture de l’histoire

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On va encore me taxer de haine, de hargne, de violence et de castagne, moi qui ne suis qu’amour et joie.

Le festival « Étonnants voyageurs » est certes très sympatique et, lorsqu’on assiste à tant de succès populaire, pour des livres et des films, autant laisser faire et même encourager.

(Populaire, populaire, entendons-nous : les gens que l’on y rencontre sont grosso modo le peuple vieillissant des professeurs de collège et de lycée, de France et de Navarre, mélangé à des élèves et étudiants des établissements voisins, quelques voyageurs, de nombreux journalistes. Pas mal d’étrangers aussi, qui combinent vacances, détente et pratique culturelle. Donc, pour résumer, oui, un grand succès populaire.)

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Le problème de Saint-Malo, c’est en même temps sa grande force : c’est son directeur. Michel Le Bris, dont j’ai déjà écrit sur ce blog (un portrait général et une critique plus précise, qu’il a critiquée lui-même dans un commentaire, ce pour quoi je lui rends hommage.)

Dans un billet du mois de mai, Pierre Assouline cite un chat où Le Bris compare son travail aux pionniers de la revue NRF. Cela fait rire. Pour lire une belle critique, approfondie et informée, de tout ce pseudo-mouvement de « littérature voyageuse », je ne peux que recommander Travel in 20th-Century France and Francophone Cultures, de Charles Forsdick. A ce jour, rien de mieux n’a été publié sur ce point, non plus que sur bien d’autres points. Et puis, sur le passage du manifeste de 1992 à celui, plus célèbre, de 2007, un article du même chercheur anglais : « From “littérature voyageuse” to “littérature-monde”: The Manifesto in Context ».

Ce que j’en dirai, moi, pour ne pas répéter Forsdick, c’est que Le Bris a réussi à faire croire que la littérature de voyage avait connu une traversée du désert, après la guerre, et ce jusqu’aux années 70. Le Bris a fait croire que Sartre (« l’engagement »), Lévi-Strauss et Barthes (« le Signe roi ») le Nouveau roman (« jeux de mots stériles ») avaient fait mourir la littérature du voyage en France.

Ce faisant, il nie les récits de voyage de Sartre (aux Etats-Unis, en Italie, in Situations III et IV) et de Simone De Beauvoir (L’Amérique au jour le jour, ainsi que de longs passages de ses écrits autobriographiques). Il nie, en définitive, toute la philosophie de Sartre, qui, à la Libération, était un grand « courant d’air qui vous pousse dans le dos » (Deleuze).

Dans le même mouvement, Le Bris nie aussi Tristes tropiques de Lévi-Strauss. Il nie L’Empire du signe de Barthes. Il nie Mobile de Butor. Il nie toute la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, fondée chez Plon en 1955, etc.

Comment diable s’y est-il pris, pour faire croire que les décennies d’après guerre furent une période sombre du récit de voyage ?
Tous ces livres que je cite, loin d’avoir asphyxié la littérature du voyage, l’ont régénérée, l’ont fait muter, lui ont permis d’approfondir et son rapport au monde, et son rapport au langage.

Alors je pose la question : pourquoi tant de haine contre la littérature française d’après-guerre, monsieur Le Bris ?

L’ennui, c’est que cette réécriture de l’histoire littéraire se cache sous cette plaisante rencontre printanière des « Etonnants voyageurs ». Nous sommes donc dans l’obligation d’apprécier Saint-Malo et le festival, mais de prendre nos distances avec le discours sous-jacent. Il eût été tellement plus facile de ne pas proférer de discours et de manifestes.

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Les voyageurs de Saint-Malo

Il fallait que j’y aille au moins une fois. Le festival « Etonnants voyageurs » fait figure de lieu incontournable pour ceux qui étudient le récit de voyage contemporains. (Mais sommes-nous nombreux ?)

Il se trouve que j’ai de la famille qui habite à Saint-Malo. Trop de cousins et d’oncles, d’ailleurs, pour que je puisse tous les voir. S’il y en a qui ont appris que j’étais passé à Saint-Malo et qui n’ont pas eu l’honneur de me voir vider leur frigo, boire leurs bières fraîches, je leur en demande pardon par la présente.

Pour ce qui est du festival, j’ai pu assister à quelques cafés littéraires qui mettaient en scène des écrivains haïtiens. Mon plus beau souvenir sera d’avoir entendu Frankétienne : le vieux poète a ouvert et clos une table ronde. Pour l’ouverture, il fit une invocation vaudou à une déesse « qui apporte la lumière ». C’était d’une beauté poignante, et cela valut tout ce qu’on a pu dire sur l’art narratif des habitants de cette île unique.

Pour clôre la séance, Frankétienne a chanté une chanson populaire de Haïti qui, là aussi, m’a pétrifié de plaisir. Mais, c’est connu maintenant, rien ne me fait autant vibrer que les chansons populaires. Frankétienne, qui, de son propre aveu, fut autrefois un chanteur d’opéra, a une voix au timbre extrêmement souple et le souvenir de ses chants laisse une impression de grave et d’aigu mélangés, de tremblement et de transe chaleureuse. Moi qui ai peu voyagé, cela m’a littéralement mis par terre d’émotion.

J’ai moins apprécié la pièce de théâtre du même, que je voulais voir absolument. Je ne voudrais pas me faire passer pour un critique de théâtre, alors je ne dirais qu’une chose : je me suis endormi.

L’honnêteté doit me pousser à avouer que je me suis beaucoup endormi à « Etonnants voyageurs », et je crois avoir inventé une méthode de repos alternatif : la micro-sieste. Des périodes de dix minutes où ma tête repose sur n’importe quoi, mes mains par exemple, mes yeux se ferment, et mon esprit s’échappe. Quelques minutes sans rêve.

Entre deux séances d’écrivains, je rejoignais ma cousine Sarah et nous nous trempions les pieds dans la mer.

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Mon cousin Jacob

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A l’aube de nos vies, quand nous étions des petits garçons sages et prometteurs, Jacob et moi faisions beaucoup les cons. Nos parents étaient amis en plus de faire partie de la même famille, et nous passâmes de nombreuses vacances ensemble, soit au bord de la mer, au camping de Collioure, soit dans nos maisons respectives.

Et c’était connerie sur connerie.

J’ai peu de souvenirs précis, mais celui, général, de grosses rigolades, depuis un âge innocent jusqu’à un début de puberté, où l’avenir de la France commence à voler des magazines de cul chez les vieilles buralistes de la Sarthe. Tout le monde passe par là, je suppose (les rigolades et les marchands de journaux du Mans), avant de faire l’expérience de l’angoisse métaphysique causée par la contingence et la solitude existentielle. Jacob, pour moi, c’est la vie avant la philosophie, ou, pour le dire autrement, la Sarthe avant Jean-Paul Sartre. Mmouais.

Au fond, en y repensant, Jacob représente et incarne le pôle sain de la sagesse précaire.

Jacob fait aussi partie de ma légende personnelle, lorsque j’étais vraiment petit, autour de 6 ou 7 ans d’âge. Un jour d’hiver que nous étions à Dinard, et que nous évoluions pensivement sur la jetée (ou sur une digue, sais-je seulement comment ces trucs s’appellent ?), à faire les singes et à provoquer la mer en furie, je fus emporté par une vague et, donc, faillis mourir noyé. (C’est la légende qui dit cela, n’est-ce pas ? Mais en effet, je faillis mourir noyé, c’est ainsi.) Mon frère JB et mon cousin Jacob vinrent à ma rescousse, et cela fit d’eux des héros, aux yeux de ma mère. A mes yeux à moi, il n’y avait pas de héros qui tînssent, à part mon père et Michel Platini. (J’étais un dur à cuir, sous mon visage fragile, et j’avais la tête dure, en plus d’être un petit garçon sage et prometteur).

Dans les années 80, quand nos voix muèrent pour enchanter les oreilles des adultes émerveillés, nous développâmes des trésors de bon goût et de spiritualité. Nous riions énormément aux films de Pierre Richard et d’Aldo Maccione, qui passaient à la télé, les soirs d’été où, toutes fenêtres ouvertes, les odeurs de méchoui se mêlaient à celles des déjections des chats. Mais je préfère ne pas expliciter ce qui nous faisait rire, car même aujourd’hui, cela risquerait de nous faire passer pour de singuliers hurluberlus. Il suffit de rappeler que les années 80 produisaient assez d’humour gras pour remplir d’aise les pré-ados distingués que nous étions.

Puis la famille de Jacob partit vivre en Afrique, et nous nous vîmes moins. De mon côté, la ville de Lyon, la philosophie et les belles lettres m’apprirent à rire de manière plus fine. A moins que ce ne fût la présence des filles, qu’il fallait bien, à un moment donné, cesser de faire fuir. Jacob grandit en Afrique noire, de Djibouti à Abidjian. Jeune adulte, il se lança dans des affaires grandioses. Il monta un commerce qui consistait à acheter du poisson dans les villages de pêcheurs et à aller le vendre au grand marché d’Abidjian. Puis des mecs du coin l’en ont chassé. Il a monté une autre affaire en Côte d’Ivoire, à base de pièces détachées de voitures Peugeot, mais cela ne put tenir très longtemps non plus.  

L’Afrique est un peu une affaire de famille. Mes parents y ont vécu une dizaine d’années et y ont conçu mes deux frères aînés. Plus tard, mon père et le père de Jacob partirent avec mon frère Hubert pour une traversée du Sahara avec une camionette totalement inadaptée aux sables du désert. Les multiples récits de ce voyage familial ont fait rêver mon âme d’enfant à un point qu’il est difficile d’évaluer. J’étais devenu un voyageur et plus rien d’autre n’aurait d’importance pour moi que de partir, ou au moins de m’égarer dans une spatialité disparate. Plus rien ne me ferait peur dans la vie.

Jacob a fait des voyages étonnants, avec des copains aussi inconscients que lui. Des voyages en stop d’Abidjan à Dakar, ou de Djibouti jusqu’à Tamanrasset, en se cachant pour passer les frontières en clandestin. C’est un peu un miracle, à mon avis, s’il n’est pas en train de croupir dans une geôle d’un groupe révolutionnaire lumumbiste. Ou proto-islamiste.

Les hasards de la vie l’ont amené à rencontrer une femme dont l’apparence tient un peu du soleil qui se lève. Jacob, qui est un poète qui s’ignore, a réussi à se l’attacher. C’est peut-être son coeur en or massif qui est venu à bout de cette jeune personne, et il est arrivé ce qui devait arriver : à force de se fréquenter, tous deux finirent par fauter et bricoler une espèce de famille, des enfants magnifiques, et une maison que Jacob a construite de ses mains, ou presque.

Fin avril 2010, je suis allé à Saint-Malo pour assister au festival « Etonnants voyageurs ». C’est là que j’ai revu Jacob, après l’avoir perdu de vue depuis vingt ans. Peut-être davantage. J’ai revu Sarah, aussi, sa soeur, ainsi que son frère Pierre-Emmanuel, sa mère Marie-Christine. Xavier, quant à lui, avait préféré rester dans la Sarthe, à cultiver son jardin en vieux philosophe. Mais on ne peut pas parler de tout le monde, n’est-ce pas, car on n’a pas quatre bras.