Tullyquilly (5) Animaux et poésie

Le parc de Tullyquilly qui me paraissait trop grand pour un homme seul, a bénéficié d’un sacré renfort. D. a fait appel à des volontaires qui, par le biais d’un site internet, proposent leurs services à des fermiers bio dans toute l’Europe.

Cet été, le cottage a donc accueilli des jeunes Français, Allemands et Irlandais, qui se sont relayés pour soigner les arbres, jardiner ou refaire des murs. En bon historien de l’Espagne du XXe siècle, D. les appelait ses « International Brigades ». Comme il me l’a écrit en août, lorsque nous cherchions une date pour que je puisse y retourner, Tullyquilly n’a jamais été aussi beau.

Avec les poules qui picorent un peu partout, quand elles sortent de leur poulailler, les oiseaux un peu partout et les insectes, le mouvement dans le parc s’est accru par rapport à l’année dernière. Grâce au travail des brigades internationales, le cours d’eau qui délimite le terrain au sud est plus accessible, ainsi que les chevaux des voisins. De l’autre côté, ce sont les moutons et les brebis, tous tondus, qui bordent le verger et la partie nord-ouest du parc.

D. possède une énergie monstrueuse. Incapable de se reposer, il est constamment en train de se projeter et de vouloir planter de nouvelles fleurs, de nouveaux légumes, de nouveaux arbres. Plus le temps passe, plus Tullyquilly est beau, et plus le travail requis est accablant. Je ne sais s’il sera possible de trouver un point d’équilibre, où la profusion sera suffisante pour D., et où l’entretien pourra être assumé par un homme seul. Ou bien s’il faudra toujours trouver des moyens supérieurs et faire appel à toujours plus de personnes.

Cependant, il faut reconnaître que D. sait prendre soin d’une terre. Des amis d’études de l’ancien propriétaire sont venus il y a quelques jours. Ils ont été rassurés de voir que le terrain était entre de bonnes mains. Ils ont pu voir que D. aimait les arbres avec autant de fanatisme que le vieux haut fonctionnaire. Ce dernier, nous ont-ils appris, était un républicain, ce qui m’a surpris vu le taux de loyalistes du village, et sa popularité. Ils nous ont dit aussi que l’ancien propriétaire avait toujours été très intéressé par l’art et la culture, et qu’eux aimaient se foutre de lui pour cela. Auto-dérision d’Irlandais britanniques qui, en se faisant passer pour de grossiers personnages, voulaient rendre un dernier hommage à leur vieil ami qui avait jeté ses dernières forces pour construire Tullyquilly. 

D. leur offrit le café et leur fit faire le tour de la propriété. Plus que prendre soin d’une terre, D. sait habiter un lieu. C’est une chose difficile, c’est un don que de savoir rendre un lieu habitable et accueillant. Il faut savoir donner de la vie. Peu de gens savent vraiment donner de la vie. J’en sais quelque chose, moi qui, le jour où je devais planter des arbres fruitiers, trouvai le moyen de creuser une tombe à la place. Ce trou, absurde et funeste, est aujourd’hui recouvert et presque oublié. Moi, je ne sais pas donner de la vie. Je sais habiter les lieux à condition qu’ils aient été rendu habitables par d’autres.

Ce que je sais faire, c’est regarder les paysages, les célébrer, en chanter les louanges. Je n’aurai été que le poète de Tullyquilly, sans autre utilité remarquable, et c’est tout à l’honneur de Daniel que d’avoir laissé une place à un poète précaire dans son territoire en progrès. 

Rentrée littéraire 2010 : éloge des « petits » éditeurs

Quand on se plaint du nombre des livres qui paraissent chaque année, on oublie de préciser le rôle que jouent les petits éditeurs dans ce phénomène. Les grands (Gallimard, Grasset, Seuil, Minuit, P.O.L., etc.) ne cèdent pas à je ne sais quelle inflation. Ils publient autant de livres, je pense, que leurs homologues étrangers, quand ils en ont (des homologues).

Mais, le système français est ainsi fait que de nombreux éditeurs s’installent et lancent des livres chaque année, ce qui produit cette impression d’embouteillage dans les médias. Cette impression n’est pas la mienne, car j’aime cette profusion de livres, comme je m’en suis expliqué lors de la rentrée 2007. Alors il est de bon ton de les discréditer, ces petits éditeurs qui publient des petits auteurs (parfois ce sont les mêmes).

J’avais dit à la rentrée 2009 que la seule chose qui nous différenciait de nos voisins était cette rentrée littéraire qui mettait le livre au centre de l’attention du pays pendant quelques jours. Ce n’était pas faux mais c’était réducteur. La France est le théâtre d’autres différences dans le domaine du livre, de nombreuses différences. Dont la présence de petites maisons d’édition un peu partout, qui ouvrent et qui ferment infatigablement. Même le sage précaire a songé à en monter une. Mais il ne l’a pas fait et en voici la raison.

A la différence de ce qu’on laisse entendre dans les médias traditionnels, les petits éditeurs ne travaillent pas seuls dans leur coin, à sortir de livres d’amateurs qui n’intéressent personne. Au contraire, ils s’inscrivent assez profondément sur des territoires, des quartiers ou des villages, et se situent souvent à la croisée de divers communautés. Prenons pour exemple les éditions Fage : installées à Lyon, elles produisent des livres qui, parfois, ont une diffusion nationale comme le récit de voyage de Jean-Christophe Bailly, Dans l’étendu. Mais surtout, beaucoup de leurs livres sont le fruit de partenariats avec des musées de la région Rhône-Alpes, des associations, des chercheurs et des artistes, ce qui crée du mouvement et de la richesse dans des réseaux locaux.

Avec Filer la métaphore, dont j’ai déjà parlé ici, les éditions Fage font bouger des lignes et favorisent des rencontres entre plusieurs mondes, plusieurs codes, plusieurs territoires et plusieurs paroles. Dans ce livre, on trouve l’édition lyonnaise, le Musée dauphinois de Grenoble et celui de l’art contemporain. C’est une multiplicité de regards que ce livre met en scène. Et tandis que de nombreux ouvrages publiés chez les grands parisiens passent au pilon et sont oubliés au bout de quelques semaines, ce type de publications intéresse des publics variés pendant des années, discrètement. Les petits éditeurs travaillent ainsi silencieusement le commerce, le tissu associatif, la recherche, le patrimoine et la création d’une région donnée.

C’est pourquoi la sagesse précaire ne se prète pas à de telles entreprises. Trop peu ancrée, trop nomade, trop individualiste.

Plutôt que de les critiquer, donc, ou de se lamenter sur le nombre de livres qui paraissent chaque année, on devrait rendre hommage à ces passionnés qui font vivre la culture du livre et de l’édition sur l’ensemble des territoires. S’il est vrai que cela est un phénomène franco-français, comme le disait Philippe Sollers l’autre matin à la radio, alors réjouissons-nous en.

Fleurs de septembre

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Ces jours-ci il pleuvait à Belfast, mais juste avant qu’il pleuve, j’ai eu la présence d’esprit de prendre en photo quelques fleurs des petits jardins de University Square. Des fleurs qui sont apparues fin août.

J’avais noté qu’en avril, les magnolias étincelaient dans ces mêmes lieux. Aujourd’hui, ce sont des couleurs plus douces, plus bucoliques, plus champêtres peut-être.sdc10899.1283724390.JPG

Il faudrait faire un recensement mois après mois, de toutes ces plantes qui apparaissent à tour de rôle.

On ne rend pas assez hommage aux jardiniers de Belfast, qui ont composé des espèces de fugues, dans lesquelles des mélodies similaires reviennent sous des apparences botaniques diverses.sdc10907.1283725237.JPG

Je vais tâcher de garder les yeux ouverts le reste de cette année, car je pense que les jardiniers ont dû trouver un moyen de fleurir notre rue toute l’année, avec des fleurs de printemps, des fleurs d’été, des fleurs d’automne et des fleurs d’hiver.sdc10908.1283725126.JPG

Celle-ci, cette fleur à la couleur espagnole, je l’ai approchée alors qu’elle était loin de la rue, et un peu cachée. Des abeilles fouillaient dedans, et des universitaires sortaient, en me regardant d’un air suspicieux.

Mon appareil photo est trop petit et trop bon marché. Aujourd’hui, avec l’étonnant retour de la photo, au détriment de la vidéo, il faut avoir d’énormes zoom pour avoir l’air crédible.

Un jour, l’année dernière, une amie japonaise a refusé d’utiliser mon appareil photo, alors qu’elle se plaignait d’avoir oublié le sien.sdc10909.1283725501.JPG

Je me demande à quoi sert, du point de vue botanique, ce joli tapissage tâcheté à l’intérieur. Cela doit attirer les insectes en quête de quelque chose. On dirait une fourrure d’insecte.

Pour le coup, j’aimerais avoir un appareil photo qui me permette de dresser des portraits d’insectes.

L’autre jour, je prenais l’air sur le pas de porte de mon bureau collectif, et je me suis longuement perdu dans la contemplation d’un putain de papillon. C’était beau la vie de ma mère.

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La vie et le bonheur du thésard

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Dans quelques semaines, je vais commencer ma troisième et dernière année de thèse. Le temps passe vite et si je le pouvais, je signerais volontiers un contrat qui me donnerait trois années supplémentaires pour un autre projet de recherche, dans la continuité de celui-là.

Ce dont je voudrais témoigner, rapidement, c’est encore du bonheur que la situation de doctorant boursier procure. C’est vraiment une joie profonde, qu’il faut savoir vivre et sentir palpiter dans chaque parcelle de son corps. Je le disais à des amis qui s’inquiétaient : à la surface, il peut y avoir des emmerdements, du stress, toutes sortes de mécontentements, mais au fond, ce qui domine c’est le bonheur de lire et d’écrire. Le confort d’avoir assez d’argent pour ne pas penser au lendemain, le luxe d’avoir un toit sous lequel le monde entier se rencontre et écoute des comédies musicales indiennes.

Mais c’est une forme de bonheur difficile à faire comprendre. Dans un billet intitulé « Jouissance d’un rat (de bibliothèque) » j’avais tenté de le faire quelques mois après le début de mon doctorat. Quand je relis ce billet, je suis d’accord à cent pourcent et pourrais signer le même texte sans en changer une virgule.

Je discutais avec le thésard le plus cool de l’université, quelqu’un que tout le monde aime et apprécie. Il joue dans un groupe, c’est le mec cool. Il n’a pas fait grand chose pendant trois ans, et c’est maintenant, ayant dépassé la durée de sa bourse, qu’il met les bouchées double pour finir sa thèse. Il m’a dit qu’il avait tenu à faire de cette thèse « un boulot » et non « sa vie ». Y travailler de 9h00 à 17h00, mais pas y passer ses soirées et ses week-ends.

C’est drôle, les gens pensent souvent que lire, écrire, faire des recherches, sont des activités qui se situent à côté de la vie. Moi, quand j’écris, quand je lis, je ne me sens pas moins vivant, tant s’en faut, que quand je fais d’autres choses. Suis-je différent des autres chercheurs ?

Quelles sont les activités qui sont « dans » la vie ?

Le Chef des losers

Depuis que je suis responsable de cette maison, je me considère un peu comme un gérant d’une petite entreprise. On attend de moi des choses, il me faut prendre des décisions. Des rapports de force s’instituent entre les locataires, ou entre les locataires et moi. Il y a des conflits à résoudre, et des conflits à éviter. Il y a surtout des inégalités à gérer.

J’ai tendance à voir dans ces inégalités, des différences qui s’annulent au final. Un tel paie plus que les autres, mais ne participe en rien aux tâches ménagères, ni ne communique avec les autres. Un autre est clairement défavorisé, mais son loyer est si bas qu’il ne trouverait jamais mieux ailleurs.

Comme tout chef conscient de son rôle, j’ai besoin d’un sous-chef, un lieutenant qui relaie mon autorité à l’intérieur de la maison. C’est mon Pakistanais qui tient ce rôle. Nous affichons devant les autres notre entente cordiale, et il soutire de sa proximité avec moi une forme d’autorité. Et cette autorité est suffisante pour demander aux autres des changements de comportement, ou dispenser des conseils, tandis que je me tiens coi.

Cela m’est très utile d’avoir un second. Je peux ainsi prendre de la hauteur, réfléchir à la direction que la communauté va prendre. Ce n’est qu’en cas de conflit ou de mésentente que je peux descendre de ma tour d’ivoire pour, d’une voix calme et ferme, arbitrer. Je suis celui que l’on critique et dont on se moque quand il a le dos tourné, mais devant qui l’on s’écrase. 

Par ailleurs, comme le chef des sociétés nambikwara, je dois montrer l’exemple et être la personne qui se dépense le plus. En échange de mon investissement personnel, on concède le privilège que j’ai de ne pas payer beaucoup et d’imposer ma présence dans les lieux publics. Chez les Tupi-Kawahib, en revanche, le chef exerce un quasi-monopole sur les femmes du groupe. Ce n’est pas le cas dans ma tribu. Le chef n’y exerce aucun droit sur aucune femme.

Tony Blair, l’Iraq et l’Iran

Je me souviens de l’époque où Tony Blair remuait ciel et terre pour aller faire la guerre en Irak, sous l’aile protectrice de George W. Bush. L’ensemble de son pays et la presse de son pays pestaient de rage contre cette décision.

Dans ses Mémoires, Blair prend l’attitude de la contrition. Il s’excuse un nombre incalculable de fois aux familles des victimes. Comme si ce n’était qu’une question émotionnelle. C’est une manière abjecte de faire oublier qu’il a été indigne du grand peuple dont il avait la charge. Qu’il a commis, d’abord de profondes erreurs de jugements, puis des mensonges purs et simples.

De plus, suivant cette vogue détestable de la charité, il a décidé de reverser les bénéfices des ventes de son livre à je ne sais quelle association qui vient en aide à ces mêmes familles de victimes. Cela me donne envie de vomir sur mon laptop.

Aujourd’hui, dans une interview accordée au Guardian, il affirme qu’il faut maintenant s’attaquer à l’Iran. Je ne plaisante pas.

Architecture et Art nouveau (2) Le miel du capitalisme

Je suis sorti abasourdi des Galeries Lafayettes et, dans la foulée, par hasard et sans préméditation, je suis entrée dans une banque. Pourquoi, je ne le sais plus.

Qu’est-ce qui m’a fait pousser la porte d’une banque, mes ailleux ?

Là, une émotion m’a saisi qui me poursuit depuis des semaines.

ste-generale-1.1283080359.jpgPhoto : journéesdupatrimoine.culture.fr

Ce dans quoi j’entrais était d’une audace extraordinaire. La lumière tamisée, brune. Quelque chose de sucré et d’animal dans l’atmosphère.

C’était encore la « Belle époque » qui s’exprimait, mais différemment que dans les Galeries Lafayette, de l’autre côté de la rue. Comme dans le grand magasin, le plafond consistait en une verrière en dôme, mais ici, l’impression donnée était plus calme, plus intérieure, plus chaleureuse.

XXe siècle commençant, couleurs étranges, passant du vert au noir par le beige, l’or et l’ocre « terre sienne ». Un espace immense où l’on se sent devenir insecte. Un insecte bien à l’abri. Verre, béton armé et métal, on était en plein futurisme. Je me promenais, incrédule : je savais que j’étais dans un lieu construit un siècle plus tôt, et en même temps, les poutrelles en métal apparent, les espaces de travail ouverts, la diffraction de l’espace me paraissaient très contemporains.

ste-generale-2.1283080499.jpgPhoto : paris-en-photo.fr

Parfois, on se sentait dans un hall de gare, mais une gare silencieuse, secrète, pour des voyages sans train et sans déplacements. A d’autres moments, cela faisait penser à une église. Gare, église, tout cela ne devient un peu confus.

Oui, il y a quelque chose de sacré dans l’atmosphère, dans les formes et dans les couleurs. Du sacré et du sucré.

Je sais d’où venait l’impression de sucré. De la ruche. C’était une architecture organique, qui prenait modèle sur les constructions animales : ruches, termitières, terriers. Ce bâtiment est plein d’alvéoles et de niches, de gîtes.

ste-generale-3.1283080563.jpgPhoto: suri.morkitu.org

C’est l’agence centrale de la Société Générale, boulevard Haussmann. Avec l’opéra et les Galeries Lafayettes, elle forme un triangle impressionnant, où se mèlent l’argent, les échanges, l’art et la musique.

Il ne faut pas rater la visite jointe de ces deux grands joyaux de l’art nouveau : la banque et le grand magasin. Aux Galeries Lafayettes, la verrière et le décor ont pour effet d’étourdir le passant pour lui faire dépenser toute sa fortune. A la Société Générale c’est le contraire : l’architecture cherche à rassurer le client, intérioriser ses angoisses, afin de l’encourager à économiser, à thésauriser, à enfouir sa fortune dans la magnifique « Salle des Coffres » rutilante.

D’où la ruche et les alvéoles, pour rappeler le génie conservateur des abeilles.

C’est la première fois que je rencontre ce phénomène. Une architecture centrifuge et une architecture centripète. A deux reprises, les années 1900 nous font tourner la tête, mais là pour sortir de soi, et ici pour descendre en soi, au fond de son moi capitaliste.

Architecture et Art Nouveau (1) L’Or des Galeries Lafayettes

La prochaine fois que je ferai visiter Paris à des amis étrangers, je n’hésiterai pas à les amener au temple du shopping pour Chinois en goguette. Mon ami Chen Liang Ming, de l’université de Fudan, m’avait dit que les lieux les plus visités par les groupes organisés de Chinois étaient la Tour Eiffel, l’arc de triomphe et les Galeries Lafayette.

J’ai toujours cru que les Galeries Lafayette étaient un lieu sans intérêt. Je n’étais, comme d’habitude, qu’un arrogant petit snob sans culture.

C’est un des lieux qui m’a le plus ému lors de mon dernier séjour dans la capitale. Nom de nom, un temple à la marchandise, au commerce entre les hommes. Un décor doré pour impressionner les petites bourgeoises, la classe moyenne émergente des villes et des provinces. Fin XIXe, début XXe siècle, c’est la Belle époque qui respire et qui se contemple en des abîmes d’opérettes.

Tout est pensé pour faire tourner les têtes, et que les femmes dépensent sans compter. Le décor ressemble à un décor de théâtre. Les clients sont aussi des spectateurs, ils contemplent la ronde extraordinaire du commerce, la ronde des marchandises, le fourmillement des gens et des biens. 

Lumière de l’Aube

Xiao Ming s’était d’abord présenté sous le prénom de Nicolas. Comme beaucoup d’intellectuels chinois, il regrettait de perdre par ce nom étranger la richesse de son nom chinois.

Il m’expliqua que son nom n’avait jamais changé de prononciation, mais qu’il en avait changé un caractère. Ming signifie « lumière », mais Xiao était autrefois orthographié comme « Petite ». Etre appelé Petite Lumière, c’est mignon quand on est enfant, c’est bouleversant quand on est poète, c’est naturel quand on est un moine bouddhiste ou taoïste, mais ça n’impose pas le respect dans une société d’hommes.

A l’adolescence, avec l’accord de ses parents, il changea officiellement le caractère Petit, en celui d’Aube. Ils se prononcent de la même manière, et le sens a quelque chose de plus auguste : Lumière de l’Aube.

Je fus tellement impressionné que je lui proposais de l’appeler ainsi, et de laisser tomber Nicolas. Il en fut d’accord, et même peut-être un peu flatté, ou charmé. Très vite, il n’y eut plus rien de drôle à le faire. De proche en proche, nos amis étudiants, professeurs et bibliothécaires, après avoir trouvé l’idée amusante, l’adoptèrent, et Lumière de l’Aube s’imposa comme nom propre.

Un mélange toxique

Il y a encore eu des attentats récemment. Je ne les compte plus depuis longtemps.

Les journaux le font à ma place. Ce dimanche 22 août, The Observer dénombre vingt actes de violence majeure dans les dix-huit derniers mois. Le journal de gauche consacre une double page à l’Irlande du nord, et au « mélange toxique » que représente la crise économique et la « nostalgie » pour un combat républicain où l’héroïsme et la martyrologie avaient encore droit de cité pour les jeunes oisifs agités du bocal.

Moi, j’ai finalement réussi à me sortir de ma torpeur dominicale pour aller me promener dans le nord de la ville, un territoire que je connais mal. Je voulais visiter une galerie d’art contemporain, mais je ne l’ai pas trouvée et me suis égaré dans les quartiers populaires qui jouxtent les docks.

Je ne me sentais pas rassuré. Mais, en voyant des femmes se promener seules, j’ai pensé que si c’est elles qui se promenaient dans mon quartier, elles ne se sentiraient pas rassurées non plus. Le sentiment d’insécurité s’annule d’un quartier l’autre.

Dans l’Observer, je lis que la police attribue aux paramilitaires 49 incidents liés à une bombe, et 32 fusillades pour cette année seulement. C’est beaucoup. Un bon nombre de ces « incidents » ne se sont pas transformés en explosion car la police a fait son travail d’enquête, de saisie et de déminage.

C’est étrange, ces promenades du dimanche, où l’on couvre des kilomètres sans raison. Une forte odeur de céréale grillée me fait penser à la bière. Odeur entêtante que je sentais près de la brasserie Guinness à Dublin. Odeur que j’ai retrouvée à Glasgow. J’aurais voulu savoir quelle bière était brassée dans le quartier. Peut-être une bière à découvrir, un prétexte culturel pour boire… Je n’ai pas osé demander aux gens qui fumaient en dehors d’un pub, qui paraissait à la fois très coloré et très sectaire.

En empruntant une rue sur ma droite, je me suis retrouvé dans une rue toujours populaire mais plus avenante, à l’ambiance moins lourde, moins démunie.

L’information principale, révélée par l’Observer d’hier, est que des groupes terroristes projettent d’étendre leur action sur le territoire anglais. C’est ce qui justifie une double page dans un grand journal du dimanche. Des informations concordantes annoncent que des groupes pourraient prendre le parti conservateur comme cible. La « conférence » du parti, prévue à Birmingham en octobre prochain, serait donc visée. A suivre.

Moi, en fin de journée, j’ai atteint un rond-point que j’adore : à l’intersection de Crumlin road et d’Antrim road, deux rues qui mènent dans les montagnes. Ce rond-point possède le plus joli des noms de rond-point : Carlisle Circus.

Ce que j’aime le plus, sur Carlisle Circus, c’est l’église abandonnée qui le borde. Un chauffeur de bus m’a dit un jour qu’elle n’était pas du tout abandonnée. Que la végétation luxuriante qui poussait dessus et autour était un fait exprès. Il m’a dit que c’était maintenant un centre pour hindous! et que c’est pour cette raison qu’il y avait de la végétation. Pour rappeler les tropiques aux Indiens.

De fait, au milieu des mauvaises herbes, il y a des sortes de palmiers.

Juste à côté de l’église, un vieux bâtiment à la gloire de Guillaume d’Orange, coiffé d’une superbe sculpture de William III, sur un cheval cabré. On dit « cabré », pour un cheval dans cette position ? Ah, je dois faire des recherches, autant pour cet Orange Hall que pour l’église « tropicale » de Carlisle Circus.