Minimiser les crimes : la Shoah à travers la littérature, les médias et le droit.

Dans la question Dieudonné, les gens qui ont le droit de parler dans les médias traditionnels évoquent souvent le droit, les lois, les tribunaux. « Ce qu’il dit relève du pénal », dit le chanteur Patrick Bruel. « Il a été condamné » disent-ils, tous. Mais pourquoi le disent-ils ? Ils le disent aussi pour Siné, et pour beaucoup d’autres personnalités. Il semble que ce soit pour prouver que Dieudonné est un antisémite, et que de ce fait, il mérite l’exclusion qui est la sienne aujourd’hui. Je ne sais pas de quoi il a été condamné, il faudrait lire les textes exacts des jugements.

Cependant, le rôle du juridique dans cette affaire ne laisse pas d’interroger. Un journaliste m’a profondément troublé, l’autre jour, sur ce point. Parlant de Dieudonné, et l’accusant d’antisémitisme sans preuve, comme tout le monde le fait, Frédéric Bonnaud évoquait la loi Gayssot et déclarait : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Il a raison, les lois dites mémorielles stipulent que le racisme est un délit. Les lois contre le racisme de 1972 se limitaient à condamner les actes qui menaçaient l’ordre public. Depuis les années 1990 et les différentes lois apparues en France, à la suite de l’Allemagne et de la Belgique, il est interdit de dire des paroles de discrimination, même dans une conversation apaisée. Comme le dit Bonnaud, ce qui était opinion est devenu délit.

Je suis allé voir la loi de plus près et je me suis aperçu d’un élément singulièrement casse-gueule : « Il est interdit de nier, de minimiser l’importance des crimes contre l’humanité. »

Que signifier « minimiser » l’importance d’un événement ? Qui fixe l’importance d’un événement ? La question est tellement subjective qu’il est facile d’accuser quelqu’un de vouloir minimiser quelque chose. On sait que représenter la shoah, par des films par exemple, est considéré comme sacrilège par de nombreux intellectuels. Le film de Claude Lanzmann, d’ailleurs, le magnifique Shoah, est justement un film où les souvenirs et les entretiens remplacent l’impossible représentation des scènes de camps. Lanzmann a donc été en première ligne pour dénoncer des films tels que La Liste de Schnitzler, ou La Vie est belle qui reconstituaient à leur manière la vie des camps de concentration. Mais si représenter par des images revient à commettre une faute morale, alors en parler c’est aussi, dans une certaine mesure, minimiser l’importance de la Solution finale.

Il ne reste, au fond, devant une telle loi, qu’une alternative : se taire, ou « maximiser ». Puisqu’on n’a pas le droit de minimiser, la seule façon d’en parler sans être accusé de crypto-négationnisme, c’est de faire de la surenchère comparative, comme Frédéric Bonnaud, encore lui, l’a fait en disant que la Shoah était « l’événement le plus important du XXe siècle. » Cette surenchère n’a pas lieu de s’arrêter. L’événement sera vu comme le plus important de toute l’histoire de l’humanité, pour devenir l’événement innommable, irreprésentable, l’événement sacré, l’incarnation du mal, le crime fondateur par excellence. Le crime des crimes, l’événement des événements. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certains milieux philosophiques et artistiques. Il existe une pensée, à la jonction de la philosophie et du mysticisme, qui voit dans la shoah le grand événement obscur depuis lequel le sens et le non-sens peuvent se distribuer. Dans la littérature contemporaine, on note aussi une tendance nette à faire du génocide des juifs l’essence de la deuxième guerre mondiale, et cette dernière la scène centrale de l’histoire. Avec Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, HHhH de Laurent Binet, une jeune génération d’écrivains revisite l’histoire. Cette génération est éblouie, fascinée par le mal, le nazisme, et elle tourne autour de ce massacre. Je juge tout cela d’un très bon œil : il me paraît très constructif d’avoir, dans l’histoire proche, des événements trop lourds à porter, dont la présence est si pesante qu’ils se transforment en mythes. Une mythologie, ou une geste, s’élabore sur les ruines des conflits passés, qu’il convient de chanter sous forme de tragédies, de poèmes épiques, de chanson de geste. Homère avait la guerre de Troie, le XIIe siècle français avait Arthur et Roland, Shakespeare avait la guerre de cent ans. Nous avons la shoah, pourquoi pas ?

Mais ce qui est compréhensible dans une réflexion philosophique, ce qui est désirable dans le domaine littéraire, n’a plus aucun sens dans le cadre de la loi. Comment interdire à tout un peuple de penser autrement que selon tel ou tel précepte métaphysique ? Cela rejoint, dans sa structure, ce qui se passait dans les régimes fascistes ou communistes, et cela paraît, dans tous les cas, totalitaire. C’est sur ce totalitarisme que l’Etat d’Israël fonde sa légitimité et se permet de criminaliser les Palestiniens et les voix dissidentes. Toute critique de la politique d’Israël peut être accusée de tentative de rompre le silence sacré.

Je peux dire, dans une œuvre personnelle et symbolique, que tel événement impose le silence. Je peux faire des tombeaux et construire une œuvre entière où le monde tourne autour de l’événement de mon choix. Mais la loi ne peut pas m’imposer son cadre narratif.

Il est naturel que l’époque postcoloniale mette au second plan les guerres mondiales et que les phénomènes coloniaux prennent une place centrale pour certaines écoles de pensée. Il est inévitable que, aux yeux d’un nombre de personnes supérieur à celui des gens qui se sentent concernés par le régime nazi, la traite négrière soit l’événement incroyable, impensable, fondateur de toute l’infamie humaine. C’est ce que dit Dieudonné aux animateurs de télévision qui le traitent, en retour, d’antisémite, et le lui disent en face, pour souligner l’humiliation publique, qu’on ne l’invitera plus sur les plateaux.

Paris a-t-elle perdu de son sex appeal ?

Cela fait plusieurs fois que j’entends des amis dire qu’ils ont été déçus par Paris.

Ils y sont allés, soit une journée, soit plusieurs jours, soit ils y passent plusieurs semaines, plusieurs mois, et pourtant, bof, cela ne vaut pas tant le voyage que cela.

Mon premier réflexe fut de penser qu’il manquait à mes bons amis un sens, ou une compétence : peut-être ne savaient-ils pas regarder une ville, apprécier une architecture, lire un fleuve, voyager dans le temps. Peut-être étaient-ils incapables de différencier une cathédrale du XIIIe siècle et un immeuble haussmanien, un arc de triomphe du XIXe et un palais « art nouveau ».

Or, ce ne pouvait pas être l’explication, puisque tous ces amis préféraient à Paris une autre ville européenne. Loin de rejeter les villes dans leur ensemble, mes amis louaient qui Bruxelles, qui Stockholm, qui Bruges, qui Barcelone, qui Londres, qui Liverpool. Il me semble aujourd’hui que tout vaut mieux que Paris. Je n’imaginais que cette ville était si difficile à aimer.

En dehors de quelques amoureux de la France qui ont établi une relation puissante avec la capitale, Paris me semble avoir perdu de son aura, de son charme, de son pouvoir de séduction, et je me demande vraiment pourquoi, surtout quand je la compare mentalement avec toutes les villes citées précédemment. Elles sont toutes formidables, j’en conviens, mais comme aucune d’entre elles n’a la richesse culturelle et historique de Paris, on est en droit de se poser des questions. 

Sans doute que dans les modes contemporaines du voyage, est privilégié le goût individuel, l’émotion du moment. L’importance objective d’un lieu, d’un musée ou d’un monument ne fait plus le poids face aux désirs d’être dépaysé, impressionné, diverti.

En même temps, moi, chaque fois que j’y vais, j’y découvre de nouvelles choses qui me dépaysent et m’émerveillent. Mais je m’émerveille un peu partout, donc je ne suis pas une bonne référence.

Il est possible que les gens aient des attentes un peu disproportionnées. Qu’ils imaginent qu’en posant le pied à Paris, ils seront transportés dans une féérie, que des anges apparaîtront, que les cloches sonneront, que des prodiges se produiront sous leurs yeux.

Quand Neige est arrivée à la gare du nord, par exemple, je l’ai emmenée au Sacré Coeur, à quelques minutes de marche. On peut y voir des éléments variés de l’imagerie parisienne : une église en suspension, un manège, des escaliers, des fleurs et des bancs, des chanteurs de rue, une vue dégagée sur la ville. Neige regarda Paris et la trouva très blanche : elle fut surprise de ne pas voir beaucoup de couleurs.  

Laetitia, professeur de français, « d’origine différente »

Je vois cet entretien d’une enseignante de français sur Canal plus. Jeune, belle, d’origine indienne, Laetitia ne parle que du fait qu’elle est d’origine étrangère. Le regard des autres, les plaisanteries, les remarques, le fait de devoir se justifier, de devoir faire ses preuves, qu’il y a « du chemin à faire ».

L’entretien est pourtant long, sept minutes et quarante-huit secondes, sur une chaîne nationale. Il y avait de l’espace et du temps pour faire passer deux ou trois choses assez fortes, peut-être.

Est-ce elle qui n’a rien d’autre à dire, ou la journaliste (qu’elle tutoie) qui ne l’interroge sur rien d’autre ? Ou la chaîne qui ne veut rien entendre d’autre d’une prof de français immigrée ?

Moi, j’ai souffert pendant sept minutes et quarante-huit secondes, et un peu plus. J’aurais tant voulu qu’elle nous parle de ses lectures, de ses livres préférés, des choses qui la font rire et réfléchir. Non, on la cantonne, ou elle se cantonne, à nous parler de « sa différence ».

De la manière la plus bizarre, à mon avis : « Comme vous l’avez remarqué, je suis professeur de français, mais pas tout à fait française française… Ce qu’on peut appeler française, quoi, en gros. Je suis Française d’origine différente et non d’origine étrangère. Je suis d’origine indienne… »

Je ne sais si le français qu’on enseigne au collège est de cet acabit, mais à entendre Laetitia, on se dit que les Français du futur vont parler d’une manière drôlement contournée.

Art du funambule et du documentaire

J’aime de moins en moins la fiction, et peut-être ne l’ai-je jamais vraiment aimée.

Concernant un petit événement, simple et beau, comme : « Un funambule marche sur un fil entre les deux tours du World Trade Center », on peut préférer le grand roman de Colm McCann, Let the Great World Spin, où le livre documentaire du funambule lui-même, Philippe Petit.

Moi, je n’ai vu que le documentaire, tiré du livre du funambule, intitulé Man on Wire (homme sur câble). Ce qui est extraordinaire dans ce film, ce sont les images d’archives d’un individu complètement inconnu. On le voit dans les années 70, en France, faire le clown à Paris, s’entraîner à marcher sur un fil, avoir une vie sociale et sentimentale entièrement tournée vers ses projets à lui. Tout jeune, il avait déjà le souci de se filmer, avec les caméras de l’époque. Le film est aussi basé sur des interviews croisées de sa femme de l’époque, de ses complices et de lui-même, Philippe Petit, qui semble être le grand ordonnateur de ce chant à sa propre gloire.

C’est donc l’histoire d’un mégalomane qui, à la différence de la plupart des mégalomanes, a réussi à tirer d’une activité complètement insignifiante (marcher sur des câbles), non seulement une forme de célébrité, mais surtout une production documentaire assez belle et émouvante.

Car, grâce à la musique (cette grande manipulatrice d’émotions), le film est parsemé de très jolies scènes, et on se sent conquis par le fait que cet homme marche dans le ciel, enchante un peu les paysages urbains, fait regarder dans les espaces où personne ne regarde.

Mon grand regret, dans Man on Wire, c’est la volonté de Philippe Petit de succomber à l’ « illusion rétrospective » que donnent les fictions. Il prétend que dès le début de sa vie d’artiste, il rêvait des tours jumelles  de New York, et que toute sa vie était tournée vers l’accomplissement de ce lien funambulique entre elles. Le fait que sa femme et ses amis avouent avoir rompu avec lui après ce succès semble confirmer que c’était le point d’aboutissement de sa vie.

Surtout, comment ne pas voir dans cette illusion rétrospective une volonté de profiter du fait que les tours soient maintenant disparues, et de transformer ce beau geste un peu fou en rêve prémonitoire, ou en préscience obscure que quelque chose de terrible allait arriver à New York trente ans plus tard.

Je trouve que le film pâtit de cette narration qui cherche à faire croire que les choses devaient se passer ainsi, qu’elles étaient comme écrites dans les années de jeunesse du héros. Le film en pâtit car, en voulant prendre les armes de la fiction (où les personnages suivent des destins que l’auteur peut croiser et décroiser à sa convenance), c’est la force du documentaire qui s’affaiblit.

Au fond, on touche là à la fois aux limites du film Man on Wire et à celles du funambulisme comme art et comme spectacle. En tirant un fil, un gros câble en réalité, entre deux bouts d’une narration, le spectateur est certes pris par une émotion où se mêle l’équilibre et le déséquilibre, la vie et la mort, le ciel et la terre, mais il y a tellement peu de doute sur l’issue de l’événement, qu’il est difficile de s’y intéresser durablement.

C’est pourquoi les grands documentaires ne sont pas souvent rétrospectifs, peut-être. Pour donner de la place aux bifurcations de la vie humaine.

C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres documentaires, quand elles sont rétrospectives, refusent la linéarité du récit, bouleversent la chronologie, et se méfient comme de la peste de l’héroïsme et de l’épopée.

Langues de mes colocataires

Il rigole bien, mon colocataire pakistanais. En plus de parler pachtoune, il parle ourdou, la langue du Pakistan qui est très proche de l’hindi. Avant 1947, les deux langues n’en formaient qu’une.

Or, mon colocataire indien, qui vient du sud du pays, comprend mais ne parle pas l’hindi.

Alors, mon Pakistanais serait capable de voyager et de se faire comprendre dans toute l’Inde, bien mieux que mon Indien. Cela le fait bien rire, et le console un peu de loger dans la chambre la plus inconfortable et la moins chère de la maison.

Commentaires repêchés

Chers amis, vous voyez comme moi qu’il y a un problème avec les commentaires sur certains billets.

Sur Des catholiques révolutionnaires par exemple, des commentaires ne passaient pas. Ou plutôt, il y en eut qui passèrent, puis qui disparurent comme par enchantement.

C’est un problème qu’il faudrait signaler aux gens qui s’occupent des blogs du monde.fr, je suppose.

Ci-dessous, les commentaires qui y furent échangés, que je peux voir sur ma boîte à emails, ou sur mon administration du blog :

 Ben : « En effet, je dirais autre chose si je parvenais à “prononcer l’imprononçable”, comme tu disais. Mais on peut tourner autour. J’ai écrit là-dessus, lors de la visite de Benoit XVI au Cameroun : d’abord, on n’a pas l’impression d’avoir affaire à une religion vieillissante et déphasée, au contraire, le catholicisme est jeune et il est à mon avis un des meilleurs moyens de rencontrer l’Afrique “réelle” si elle existe.
Ensuite, il n’y a pas ce côté “idéologiquement correct” du tout, c’est beaucoup plus sobre et concentré sur des problèmes traditionnels, liés à la doctrine du Salut : comment on fait pour être sauvé quand on vit dans la merde ? Il n’y a pas de fautes de goût.
Enfin, personnellement, il y a quelque chose qui me déchire, c’est ce que j’ai essayé d’aborder en faisant l’éloge funèbre d’une fille de Douala que j’avais un peu connue, mais finalement ça reste un mystère, qu’on pourrait formuler comme le rapport entre la prostitution et la corruption, d’une part, et d’autre part la foi et une forme d’innocence morale totale. Au fond, on est au coeur du “tragique de la vie”.
Donc, finalement, je retourne dans les églises, mais seulement celles où il n’y a pas de Blancs. Je suis snob. Je pratique le catholicisme comme une forme d’ethnologie, et en même temps, je communie ou j’essaie de communier à quelque chose de difficile et de précieux qui me paraît constituer le fond de la vie religieuse africaine et sans doute humaine en général. » Août 16, 10:58.

Mart : « J’ai peut-être moins fréquenté de cathos que vous, maus j’en ai ai quand même fréquenté pas mal à une époque de ma vie et il y a en avait beaucoup, et même un nombre assez consternants, pourtant jeunes et cultivés, intelligents et ouverts, qui restaient convaincus que l’homosexualité était une maladie. ALors c’est peut-être pas si inutile de rappeler à la messe qu’il faut les respecter, non ? » Août 16, 2:16 PM.

Guillaume : « Moi je n’ai pas frequente plus de catholiques que toi Mart, bien au contraire. Ne dans une famille d’athees, et eleve a l’ecole laique, gratuite et republicaine, je n’ai appris ce qu’etait le catholicisme qu’au contact de Ben. Au fond, je n’ai frequente, comme catholiques, que Ben et ses superbes soeurs. (Et son frere et ses parents, non moins superbes, Dieu me preserve.) Cela ne m’a pas ebranle dans mon manque de foi, mais ca m’a ouvert un monde de reflexion et d’emotion.
Maintenant, le respect pour les homosexuels oui, mais ce n’est pas le clerge qui peut y faire grand chose. Les rituels, jamais, n’ont servi a faire avancer la cause de telle ou telle communaute (si tant est que les homosexuels forment une communaute, ce dont je doute.) Si j’en crois les ethnologues, les rituels, depuis le neolithique, sont la pour rejouer l’origine des temps et apprivoiser la mort. Les rituels ont toujours ete metaphysiques, alors quand on les voit se transformer en discours bien pensants calques sur les interviews et les talk show, les athees comme moi se desolent. » Août 16, 3:28 PM.

Guillaume : « Même mes commentaires n’apparaissent pas. Le moi n’est pas maître dans sa propre maison. » Août 16, 10:41 PM.

Ben : « J’ai essayé de répondre à cette question impertinente, mais il y a des tas de commentaires, dont ma réponse, qui ont disparu, alors qu’ils sont encore annoncés dans la colonne de gauche, “derniers commentaires”, ceux de Mart, de Guillaume et de e. C’est marrant. » Août 17, 7:22 AIM.

Mart : « Tu filtres mes messages, Guillaume ?!
C’est dommage. Mes contradictions t’agacent donc tant que ça ? » Août 17, 3:44 PM.

François : « Gloire a dieu au plus haut des cieux …(test pour voir si mon commentaire passe) » Août 17, 4:25 PM.

Viol de Nankin (5). Du nom

Comment faut-il appeler cet événement ? Viol ? Massacre ? La question est très importante, en Chine surtout. Comme je m’en aperçus en 2006, mes étudiants de Shanghai utilisaient des mots différents des nôtres pour les mêmes événements :

Eux, « Grand massacre des juifs ». Nous, « Génocide ».

Eux, « Grand massacre de Nankin ». Nous, « Viol ».

Eux, « Evénement d’avril-juin 1989 ». Nous, « Massacre de la place Tiananmen ».

Mon billet de cette époque s’intitulait donc « Massacres, viols et événements« , mais cherchait surtout à dénoncer le silence des autorités concernant le souvenir de la place Tiananmen. A cette époque, ce qui me troublait, c’était surtout la capacité du gouvernement à faire oublier l’histoire récente, sa capacité à en réduire la gravité. Et pour ce qui concernait mon quotidien, je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller dans la discussion de ces sujets sensibles. La réponse est : je pouvais aller aussi loin que je le voulais, je ne faisais l’objet d’aucune pression, d’aucune censure à l’université.

Mais voilà, le mot même de « viol » n’est pas repris par les Chinois, et je serais assez d’accord avec eux. On ne se relève pas facilement d’un viol, car, à la différence d’un massacre, y est attachée une honte fondamentale. Dans un viol, la victime est doublement victime : elle a subi l’assaut d’un agresseur, et elle se sent coupable d’avoir été impuissante. Dans un viol, il y a toujours la suspicion que la victime était peut-être, à un certain niveau, consentante.

Et puis l’idée de viol ouvre à des notions qui dépassent complètement le domaine de la politique, des relations internationales et des lois de la guerre. On touche à la masculinité de la population (« vous n’êtes pas des vrais hommes, vous ne vous êtes pas battus jusqu’à la mort comme des kamikases »), à sa dignité (« vous n’avez pas été capables de protéger vos femmes »), enfin à des notions plus psychologiques que politiques.

Avec le mot « massacre », on insiste sur la barbarie de l’ennemi. On évite de juger la victime, et celle-ci peut tenter de se reconstruire, dans l’opposition symbolique à l’ennemi. Au contraire, les victimes de viols, comme on le voit avec les gens qui furent victimes d’abus sexuels au sein de l’église catholique, ne politisent pas leur combat. Ils demandent des réparations et cherchent à oublier.

Oui, mais Nankin, c’est justement le souvenir, la ville-memoriale, et certainement pas l’envie d’oublier. Inversement, l’opposition aux Japonais n’est vraiment pas constructive, si j’en crois ce que j’ai vu. Alors que faire ?

Viol de Nankin (4), du nombre


memorial-nankin-cloche.1281876986.jpg                                          Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.

La question du nombre de morts dans une guerre semble être essentielle pour la mémoire que gardent les générations suivantes. A Nankin, aujourd’hui, le Mémorial du massacre a incarné ce chiffre dans un monument. On a commandité une sculpture, une cloche bouddhiste en bronze, dont les mensurations et la structure renvoient aux chiffres de l’événement : trois piliers et cinq cercles pour rappeler les 300 000 morts. Dans l’ensemble du mémorial, le chiffre revient constamment, et est décliné de différentes façons.

On a besoin d’avoir un chiffre rond et, si possible, symbolique. Quand il n’est pas symbolique, on crée les symboles et et on fait tourner le chiffre comme un objet sacré.

Quand il s’agit d’un crime commis par une nation sur une autre, il est rare que les deux pays, même longtemps après la guerre, s’accordent sur les chiffres. Aujourd’hui, par exemple, la France et l’Algérie n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente sur ce point, ce qui empêche une réconciliation totale entre nos deux pays.

Au Japon, on sait qu’une partie de la population est tentée par le révisionnisme, et la question des manuels scolaires japonais est un gros sujet de discussion en extrême-Orient. J’en ai beaucoup entendu parler, de la part de mes étudiants, quand j’habitais à Shanghai. On ne sait pas assez que, dès l’hiver 1937 jusqu’aujourd’hui, des Japonais se battent pour dénoncer ce qu’a fait l’armée de leur pays. Qu’au Mémorial de Hiroshima, où je me suis rendu à cette même époque shanghaïenne de ma vie, le massacre de Nankin était reconnu comme un crime honteux.

Le problème est que, comme la Chine ne garantit pas la liberté de la recherche historique, il n’y a pas de collaboration possible entre historiens chinois et japonais pour trouver une manière commune de raconter la guerre. Les Chinois affirment qu’il y a eu 300 000 morts à Nankin, même si cela contredit les évaluations d’à peu près tous les autres observateurs, parmi lesquels les Occidentaux présents lors du massacre, qui parlent de moins de 100 000 morts.

A Nankin, le Mémorial du massacre a incarné le chiffre officiel de 300 000 morts dans la sculpture qui accueille les visiteurs. J’avais parlé, dans mon premier blog (qui était entièrement consacré à Nankin), de « mathématique d’un massacre« , mais c’est parce que je n’avais pas remarqué que ce chiffre était en fait très contesté par les historiens, et que le pouvoir en place devait donc l’ériger comme une chose supérieure, échappant à toute discussion.

Iris Chang, dans The Rape of Nanking, a préféré suivre le chiffre de 300 000 morts, et je crois savoir pourquoi. Au fond, elle s’en fiche qu’il y ait eu 300 000 ou 50 000 morts. Ce à quoi elle est attachée, ce n’est pas le nombre de victimes, mais c’est la mémoire internationale. Et pour imposer ce crime dans la mémoire, elle a préféré faire corps avec l’historiographie chinoise officielle.

La contredire n’aurait fait qu’ajouter du débat, de l’incertitude. Or, on ne se souvient pas bien, quand on est dans l’incertitude.

memorial-chiffre.1281877015.jpg Mémorial du massacre de Nankin

Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Viol de Nankin (2), de la folie

Hiver 1937. La capitale de la jeune république de Chine se trouve à Nankin, non loin de Shanghai.

Les Japonais se sont préparés à la guerre depuis les humiliations qu’ils ont subies de la part des Occidentaux au XIXe. La nation japonaise est devenue profondément militariste, guerrière, nationaliste, prête à tout pour devenir la plus grande puissance asiatique.

Ils ont déjà battu la Chine lors de plusieurs conflits, et ils ont même battu les Russes, ce qui a défrayé la chronique occidentale. L’Asiatique peut battre le Blanc sur le terrain militaire.

En 1937, ils déclarent la guerre contre la Chine et la bataille de Shanghai commence. A surprise de l’état major nippon, Shanghai résiste. La Chine est plus difficile à conquérir que prévu. Shanghai tombée, les Japonais fondent sur la capitale et se livrent à un véritable carnage. Ils tueront et ils violeront sans discontinuer pendant des semaines, même et surtout lorsque la capitale sera tombée. C’est pourquoi une expression se fait jour pour décrire cet événement : le « viol de Nankin ».

Dans la suite de la guerre, jusqu’en 1945, il n’y a pas eu d’autres exemples d’une ville sur laquelle on s’acharna à ce point. Quand on lit les témoignages, non seulement des anciennes victimes, mais des Japonais eux-mêmes, militaires, repsonsables ou journalistes, et des quelques Occidentaux qui étaient encore présents sur place, on ne comprend pas ce qui s’est passé.

C’est peut-être pour cela qu’Iris Chang s’est suicidée en 2004, sept ans après avoir écrit The Rape of Nanking. Elle a passé des années à travailler sur son livre sans pouvoir comprendre comment des hommes pouvaient aller si loin dans l’horreur. Comment une armée peut, collectivement, agir non comme des bêtes, car les bêtes ne font jamais rien de tel, mais comme des malades, des fous furieux, et laisser libre cours à tout ce qu’une âme peut receler de sadisme ? 

Ils n’obéissaient pas à des ordres. Le chef de l’armée aurait, au contraire, voulu que les Japonais soient conquérants et irréprochables. Tout le monde croyait, d’ailleurs, et les Occidentaux les premiers, qu’une fois le pouvoir passé au Japon, les services, les industries et la sécurité n’en fonctionneraient que mieux.

Or, quelque chose d’obscur s’est déclenché chez les Japonais, quelque chose de trop fort pour eux, et ils humilièrent les hommes autant qu’ils le purent avant de les tuer. Et ils violèrent autant qu’ils purent, des petites filles aux vieillardes, et de la manière la plus grossière. Ils violèrent collectivement, insatiables, fascinés et incontrôlés.

Apparemment, c’est pour faire cesser cette folie sexuelle que le gouvernement japonais a créé un système de bordels militaires, avec des femmes coréennes par centaines de milliers, réquisitionnées pour la cause.