L’antisémitisme de Dieudonné

Je pense que Dieudonné n’est pas antisémite. Mais je n’en suis pas sûr. Les quelques éléments qui me font dire qu’il ne l’est pas sont assez simples : il déclare que les communautés doivent vivre en paix, on le voit parler avec des représentants de la religion juive, il a accueilli des rabbins dans son théâtre parisien, on le voit aussi se recueillir sur les vestiges d’Auchwitz. Par dessus tout, mon sentiment vient de ce que je doute un peu de la réalité de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles.

Beaucoup d’efforts sont faits dans les médias pour nous faire croire que nous vivons le retour des années 1930. Or, avant la guerre, l’antisémitisme était une idéologie qui pointait clairement les juifs du doigt comme la cause de tous les malheurs. Aujourd’hui qui le pense ? Qui le sous-entend ? A part quelques fous isolés, peut-être, des groupuscules sans intérêt, je ne vois nulle part de paranoïa antisémite. La crise actuelle est partout considérée comme étant causée par un système financier et banquier aberrant, mais dirigé par ce qu’on appelle en France les « Anglo-saxons ». Je n’entends nulle part l’idée que derrière ces derniers se cachent des juifs. Et surtout, personne ne pense, ni ne dit, qu’il suffirait de se débarrasser d’eux pour règler tous les problèmes.

Il y a des tensions entre les communautés, je l’accorde volontiers, mais d’antisémitisme au sens qu’avait ce mot dans l’Europe d’avant guerre, non. Or les gens s’excitent sur cette question. Cela fait vendre des magazines et cela occasionne des postures avantageuses. Dieudonné est le coupable idéal de cette excitation anti-raciste. Quels sont les arguments à charge contre lui ? Il dit « sionisme » à la place de « judaïsme », comme s’il ne connaissait pas le sens des mots. Les fins justiciers expliquent que c’est une technique d’antisémite, de changer les mots ainsi, mais il ne leur vient pas à l’esprit que, peut-être, Dieudonné ne critique qu’un système politique et idéologique, et non une religion et encore moins une communauté dans son ensemble. On dénie à Dieudonné la capacité de réfléchir. Je me demande si on l’accablerait de la sorte s’il n’était pas noir. (A mon tour de faire peser la suspicion de racisme : voyez comme cela est bas.)

Car il s’agit d’un accablementUn numéro de l’Express (n°3008, du 26 février au 4 mars 2009) est à cet égard très parlant. Dans un dossier consacré aux « nouveaux réseaux antisémites », la journaliste, Julie Joly, réalise une double page intitulée : « Dieudonné dans ses oeuves », dans laquelle on apprend que le public qui vient voir son spectacle est « cosmopolite mêlant habitants du quartier et lointains banlieusards, jeunes couples enlacés, Black-Blancs-Beurs en survêt, copines sur leur trente et un, retraités en keffieh et crânes rasés en bomber. »

Que retiendra le lecteur ? La diversité ? Non, les néo-nazis en bomber, dont la présence constitue le principal chef d’accusation. Dans le reste du reportage, on cherchera en vain des propos racistes ou des marques d’une idéologie qui dépasse l’habituel sentiment pro-palestinien que l’on retrouve dans les rangs de la gauche internationale. Julie Joly écrit que « sous le burlesque apparent, une formidable rhétorique est à l’oeuvre, obscure au novice, limpide aux autre. » En voilà de la rhétorique, et de la classique : faire comprendre au lecteur qu’il est un abruti s’il ne pas partage pas ses vues, mais qu’il fait partie des « autres », les vrais intelligents, s’il abonde dans l’idée délirante selon laquelle Dieudonné nous ramène aux heures sombre des années trente. Madame Joly termine son reportage par ses mots : « Et le public est debout. » C’est bien le public qui est la preuve du crime de Dieudonné. Faisons maintenant attention à qui nous fréquentons, cela ne vous rappelle rien ?

J’ai bien conscience qu’avec des billets de ce type, on va me taxer moi aussi d’antisémite. Cela ne me plaît pas. Au contraire, je trouverais cela très insultant et infamant.

Aujourd’hui, j’entends dire que Dieudonné présente une « liste anti-sioniste » aux Européennes. Je n’ai pas d’informations sérieuses là-dessus. Des bruits, des « on dit », et on résume l’événement par l’expression bizarre de « liste anti-sioniste ». (Pour des élections européennes ? Qu’est-ce à dire ?) Le « novice » que je suis se dit qu’en effet ça ne sent pas bon, et que cette histoire de Dieudonné semble bien partir en eau de boudin. Qu’au fond, il était peut-être bien antisémite, ce type, et que j’étais con de le soutenir.

A moins que ce soit l’informateur, le médium qui relaie l’information, qui cherche à ce que les novices comme moi soient fatigués et dégoûtés de tout cela ?

Position du corps (1) Le scandale d’être assis

On est beaucoup trop assis, c’est un scandale que notre corps ne devrait pas accepter.

L’être humain privilégie deux positions : la station verticale, sur la plante de ses pieds, et la station horizontale, couché dans son lit ou dans les champs (ou dans l’eau, ou sur la plage). La grande conquête de l’homme sur lui-même, c’est tout de même de s’être redressé, et d’avancer sur deux membres seulement. Etre droit, voir loin.

La position assise en revanche, est un entre deux.Il faut en faire la critique avant, plus tard, d’en faire l‘éloge.

La position assise provoque des maux de dos, et pire, peut aplatir les fesses. Je me souviendrai toute ma vie de cette femme de vingt-sept ans qui, quelle que fût sa position, avait des fesses qui n’étaient pas plates, mais dont la rotondité avait été équarrie avec le temps. En me voyant ému, elle m’avouait que c’était d’être restée trop longtemps assise. C’était il y a cinq ans, et depuis, je n’ai pas de mot trop sévère pour cette position inhumaine qui avait défiguré ma petite amie. C’est pour la venger, ce soir, que je voudrais crier ma révolte.

Vos fesses ne sont pas faites pour supporter le poids de votre corps, mettez-vous cela en tête. Vos fesses ont mille autres usages. La gloire de notre corps est d’avoir atteint la simplicité de la ligne droite, et vous ruinez cela au moment même où vous lisez ces lignes. Les Indiens ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à renverser le corps et à l’assouplir. La « Salutation au soleil » est un geste parfait car en une seule séquence, il combine l’extrême vertical avec l’extrême horizontal, sans jamais passer par la vulgarité de la position assise. Les Chinois ont aussi maîtrisé le corps en lui faisant quitter la terre, en le rendant léger et au bord de l’équilibre.

Mais être assis, mon Dieu. Se reposer ainsi sur son fessier, des heures et des heures, toute sa vie, voilà qui est disgrâcieux et contre-nature. Cela est dû à l’organisation administrative de notre civilisation. Depuis la bureaucratisation de notre société, nous sommes devenus des « assis ». (Non, je ne citerai pas le poème de Rimbaud, mes amis, car à mes yeux, même s’il est très beau, il ne me plaît pas beaucoup, car il marque surtout le brio de l’élève prodige qui veut faire un morceau de bravoure.)

Pour l’heure, il faut revenir à des temps pré-bureaucratiques. Voltaire écrivait debout et je fais de plus en plus comme lui. Présentement, j’écris ce billet debout, mon ordinateur sur une commode. Si j’étais designer, je créerais des lutrins, pour lire debout, et j’installerais des instruments dans les bibliothèques pour que les lecteurs puissent se suspendre et s’étendre, en lisant, plutôt que de se rabougrir, en se penchant en avant, sur du papier, ou sur un écran. Et pour que jamais plus une étudiante en master ou en thèse puisse être indisposée par l’exhibition innocente d’une paire de fesses équarries.

Olivier David, un blog entre deux livres

L’écrivain Olivier David a vécu dans l’excès avant de venir s’installer en Chine.

Il a écrit trois ou quatre romans, a monté des groupes de punck-rock, a conçu quelques enfants, a vu Georges Brassens sur scène (là, j’invente), puis il est venu s’installer en Chine. Il y vit avec une très belle prof de français, dans un appartement que je trouve très classe, dans l’ancienne concession française de Shanghai.

En Chine, on pouvait croire qu’il n’écrivait plus.

Pour passer le temps, et peut-être pour arrondir ses fins de mois, il enseigne à l’université des langues étrangères de Shanghai. Nous, les connaisseurs, nous appelons cette université « Wai Shi Da » (prononcer Ouaille Sheu Ta). A moins que je ne me gourre, et que Wai Shi Da désigne en fait l’université normale de Shanghai… Je me perds dans ces dénominations. Ce qui compte, c’est qu’Olvier et moi étions collègues puisque j’enseignais, pour ma part, dans la glorieuse et vénérable université Fudan. Celle-ci on l’appelle simplement Fudan, car les Chinois du monde entier la connaissent, ceci dit sans vouloir me vanter.

Olivier y entretient une ribambelle de groupies. Chaque semaine, des filles et des garçons impressionnés, et vaguement amoureux, s’entassent à ses cours qui mêlent philosophie, culture générale, discussion et rigolade. C’est le privilège des lecteurs étrangers d’être libres comme l’air. D’un autre côté c’est aussi leur croix, car personne ne les aide si le courant ne passe pas avec les étudiants. Le courant passe avec Olivier, qui garde en toute circonstance un calme débonnaire et une cool attitude limite rock’n’roll qui est la marque des mecs qui ont un peu tout vécu. D’où, en retour, la ribambelle de fans. Tout cela s’entretient, fait système, si l’on peut dire.

Il n’avait en fait jamais cessé d’écrire, le bougre, mais il ne publiait pas. Il tenait un journal, qu’il a fini par mettre en ligne. Puis il s’est lancé dans l’écriture d’un blog. On y lit des portraits de Chinois de la rue, comme ce plombier qu’il surnomme Lao Zi, des comptes rendus de lectures, d’événements culturels shanghaiens, de conversations avec des étudiants chinois. On y lit de tout, comme dans tous les blogs, mais le truc, comme pour tous les blogs, c’est une question de voix. Il s’agit d’être touché par une voix, une posture, une manière d’être.

Pour moi, l’événement, c’est qu’un écrivain passe, pendant quelque temps, du format livre au format blog. Quand on sait combien l’art du blog est dévalorisé, surtout dans le milieu du livre (et il n’y a rien là que de très naturel), je salue ce passage, cette expérience, comme une preuve de modestie. Beaucoup de gens « bien » pensent que le blog est une manière de se répandre sur internet : en général, cela vient de ce qu’ils sont si obsédés par leur ego qu’ils cherchent, à tout prix, à l’humilier. Non, le problème des blogs, ce n’est pas le moi, c’est l’écriture. Il est bon que des gens issus du livre viennent irriguer les territoires du blog.

Journal intime

Jeudi – Quand il fait beau, les pelouses du jardin botanique sont prises d’assaut par les étudiants de Queen’s university.

Ils font beaucoup de bruit, ils sentent que ça ne va pas durer, et le voyageur sent une ambiance très excitée. A 14h00, le jardin botanique est secoué par une électricité de jeunesse. Les étudiants se font des blagues en criant, ou en chantant très fort. Des groupes répondent à des private jokes d’autres groupes, provoquant l’hilarité d’autres groupes. L’exibitionnisme est à son comble.

Je vois passer une fille dont un pan de jupe est pris dans la culotte. Je pensais que cela ne se voyait que dans les films.  

Mercredi –  A la place de mon Pakistanais, un « nord-Irlandais » prend la chambre voisine. C’est rare : normalement, les maisons de ce type ne sont habitées que par des étrangers qui travaillent dur. C’est louche.

Au café, une jeune Irlandaise me dit que Paris est une ville pleine de gens bizarres, que les gens y vivent trop seuls, dans de petits studios, et que cela génère un comportement malsain. Dans le même café, je reconnais le professeur de latin à la retraite qui aurait voulu que je partage une chambre avec lui, dans sa maison, à l’époque où j’étais à la recherche d’un logement. 

Mardi – Une conférence est donnée par un doctorant sur un poème de Jorge Luis Borges. Une discussion enflammée s’ensuit sur la question de savoir si Borges était croyant ou pas, s’il était religieux ou pas. De mon côté, je me demande pourquoi tout le monde refuse de considérer que dans le vers (Esa sentencia la escribio un irlandés en un carcel.) Borges pourrait faire référence aux grévistes de la faim de 1981, puisque le poème date de 1985.

La discussion se termina au pub, mais moins enflammée et avec moins de monde.

La veille, des voitures ont été brûlées, et les gens trouvent que les médias ont tort de présenter cet événement comme s’il s’agissait du retour des Troubles, tandis que des étudiants en théâtre font un bruit épouvantable.

De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

Je m’étais permis de dire du mal de François Bégaudeau parce que je croyais qu’il faisait l’unanimité dans la presse branchée. Or, l’équipe du Masque et la plume, sur France Inter, lui a taillé un tel costard qu’il est habillé pour le restant de l’année. L’ensemble des critiques présents ce jour-là (émission du 29 mars 2009) sont convenus que Bégaudeau était tellement mauvais qu’il fallait se résoudre à affirmer qu’il n’était pas un écrivain du tout.

Je ne me prononcerai pas, car je suis sûr que l’écrivain est quelqu’un de malin, et qu’il saura faire son beurre de cette ignominie critique, sur lui dévérsée.

Une autre chose m’a interpellé. Le critique Arnaud Viviant, qui jouit sur France Inter d’un prestige que je ne m’explique pas, ne s’est pas arrêté à insulter Bégaudeau. Il a maculé de merde l’ensemble des gens nés dans les années 1970, dans une saillie assez drôle et talentueuse. Une critique de deux ou trois minutes qui, à elle seule, mérite qu’on écoute l’émission. « Ce livre aurait pu s’appeler (sic) Les trentenaires, pour être plus franc, parce qu’il parle de ça : d’une génération. »

Ce n’est pas moi qui lance le débat, n’est-ce pas ? Voici que revient le conflit des générations, et cette fois c’est un critique assis, influent, lèche-bottes avec les vieux monstres sacrés, impeccablement correct sur les questions politiques, qui tire à boulets rouges sur les trentenaires, pour le plus grand plaisir de provoquer des réactions indignées. Car, en homme des médias, Viviant sait que ce qui compte n’est pas de dire la vérité, ni, encore moins, des choses intelligentes, mais d’être entendu, vu, connu et reconnu.

« Cette génération a engendré des beaufs, des néo-beaufs. Il y a une nouvelle beaufitude, aujourd’hui, chez les trentenaires, dont ce livre parle extrêmement bien. Il fait des blagues qui ne font rire que les néo-beaufs trentenaires. Ce livre est pour eux, il leur est dédié. »

Je peux difficilement m’indigner devant le mépris que professent les vieux connards comme Viviant à l’endroit des gens de mon âge. Je ne nous crois pas très aimables, en effet, et, surtout, pas admirables du tout. C’est vrai, disons-le : qu’avons-nous fait de grand, d’extraordinaire, de nouveau ? Nous ne sommes bons qu’à pleurnicher devant les sexagénaires qui ont pris tous les postes disponibles et qui les gardent. Nous ne sommes même pas capables de leur donner des coups de pieds au cul pour prendre leur place. Nous n’en avons même pas l’envie.

Qui a « fait » Bégaudeau ? La réponse est aisée : son éditeur et les médias. Qui est son éditeur ? Bernard Wallet, des éditions Verticales. Or, Wallet est loin d’être un trentenaire; c’est un magnifique soixante-huitard, qui a eu le temps de constituer un réseau en béton dans les années 60 et 70, puis d’apprendre le métier d’éditeur, sans doute sur le tas, à l’époque où il y avait du boulot et des débouchés. Aujourd’hui c’est un bon éditeur, qui publie de bons écrivains et des écrivains moins bons, qui cherche à faire bouger la littérature contemporaine, en tout cas.

C’est cela qui mérite d’être souligné : les trentenaires qui émergent ont quelque chose de la poupée que l’on agite. Ils sont redevables de ce que font d’eux des sexagénaires. Il n’est pas impossible que nous soyons, nous les trentenaires actuels, des vrais nuls. Il faudra voir cela avec le recul, quand on sera vieux. A moins qu’on soit du genre tardif. Je suis l’homme tardif, natif en tout point des points les plus reculés de l’espace (Mathieu Bouvier, un trentenaire).

De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir dans les jeunes gens qui sont nés au milieu des années 1980. Ils ont cinq à dix ans avant d’être des vrais trentenaires, et je les crois capables de tout. J’en connais quelques un(e)s et je peux témoigner : leur charme, leur vivacité, leur ouverture d’esprit, leur absence de complexe les rendent irrésistibles. Attendons.

Un Pakistanais comme moi

Pour remplacer ma jolie voisine, est arrivé un petit Pakistanais. Encore une fois, je dis « petit » sans malice. Il est de la même taille que la petite Slovaque. Un jeune homme symathique qui ne sort pas beaucoup de sa chambre.

Les rares fois où nous avons parlé, il m’a amené sur les dangereuses pentes de la géopolitique. Il me demande ce que les Fançais pensent des Anglais, des Américains, des Allemands. Lui, il ne comprend pas que j’aie quitté la France, car il a une bonne image de notre pays. Mais quitter la France pour venir ici, cela lui semble dément. Il dit que la France est un meilleur pays que le Royaume-uni, car nous ne nous occupons pas des affaires des autres.

Exactement le contraire de ce que pense un autre habitant de ma maison, de nationalité Tchèque. Lui, le Tchèque, trouve qu’au contraire la France veut tout diriger, s’occuper de tout à sa manière et ne se montre pas assez collectif dans l’Union européenne.

Le Pakistanais se tamponne de l’Europe. Il voudrait que les Anglais soient plus comme les Français, sous-entendu qu’ils fassent des affaires avec tous les régimes du monde, en fermant les yeux sur les questions d’éthiques. Puis, tout en versant beaucoup de sucre blanc dans ses corn flakes, il précise à toute fin utile qu’il n’aime pas les Indiens. Autant il admet qu’entre Anglais et Français, la haine puisse faire place à l’estime et à l’admiration au fur et à mesure que le niveau d’éducation augmente, autant, entre Indiens et Pakistanais, il estime que la scission est éternelle et inscrite dans l’origine même des peuples.

Il est étudiant à Belfast, comme moi. Il jouit du statut trouble d’étudiant international, comme moi. Il prépare un master de commerce et ne sait toujours pas ce qu’il veut faire plus tard. Comme moi.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

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Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

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On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

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La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

Michel Jeannès sur France Culture

Ce mardi soir, de 22h15 à 23h30, l’émission Surpris par la nuit s’intéresse aux boutons et aux créateurs qui font travailler les formes d’art et les communautés humaines autour de ce petit objet presque insignifiant.

J’avais déjà parlé du travail de Jeannès sur ce blog, et son site est en lien ici depuis le début de La précarité du sage. C’est donc naturellement que j’encourage tout le monde à écouter France Culture ce soir pour mettre un timbre sur la voix de l’artiste qui vient parfois commenter les billets de ce blog, commenter les autres commentaires, commenter les menus faux-pas que l’on fait avec le langage.

Il ne sera pas seul dans l’émission. Des écrivains, des collectionneurs, des créateurs feront vibrer la corde du bouton (là, par exemple, je sens que j’aurais pu trouver un jeu de mots, avec « vibrer », avec « la corde », la corde, le fil, fil à coudre, coudre des boutons. En cherchant, j’aurais pu faire jouer les mots boutons, boutons à trou, trous de mémoire, mémoire Moïra, Moïra/destin, destin/fatum, Fatum/fée, fée du logis, fée du logis/ménagère, ménagère/mercerie, Mercerie/ Michel Jeannès. J’aurais pu, mais je ne sais pas faire de jeux de mots, voilà.)

De la réputation des Irlandais

La réputation des Irlandais est parmi les meilleures qu’on puisse imaginer. Ils sont considérés, dans le monde entier, comme des gens affables, drôles et sympathiques.

Je pose la question : depuis quand jouissent-ils de cette réputation et pour quelle raison ? Les lecteurs du Guide du routard répondront que c’est seulement la réalité, que c’est ainsi depuis toujours et qu’il n’y a rien à questionner. C’est ce qu’on appelle en langage savant « essentialiser » les Irlandais. Le sage précaire, lui, questionne, il questionne sans arrêt et sans fatigue, car il se refuse à essentialiser, ce qui le rend pénible aux yeux des lecteurs du Guide du routard.

Don’t get me wrong, je ne pense pas que les Irlandais soient taciturnes, sinistres et antipathiques. Je les aime moi aussi, les Irlandais, mais je n’ai pas senti, dans ma vie quotidienne, plus de loquacité, de gentillesse ni plus d’humour de leur part que de la part des Anglais, des Chinois ou des Français.

Car les réputations et les images qu’on se fait d’un peuple changent avec le temps. Les Français n’ont pas toujours été perçus comme des gens lâches, sales, arrogants et pervers.

Mon hypothèse est que la réputation des Irlandais est un discours récent. Je lance l’hypothèse qu’on se met à voir l’Irlandais comme quelqu’un de nice après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir des années 1960/1970, à l’époque où le pays s’enfonce dans la pauvreté et ne profite pas des Trente Glorieuses. La population de la république d’Irlande développe un art de vivre et un mode locutoire fataliste, peu enclin à la vantardise, préférant rire que pleurer, boire que travailler. C’est à cette période, je pense, que s’ancre l’habitude d’arriver en retard aux rendez-vous, de patienter devant des transports en commun désastreux, de se parler les uns aux autres.

Mon hypothèse rebondit. Je propose que c’est sur cette image bonhomme que l’industrie du tourisme des années 1990/2000 s’est appuyée pour réaliser une formidable percée dans le domaine des voyages d’agrément. Un pays qui a moins à offrir, du point de vue des paysages et de l’histoire, que la Grande Bretagne et que le reste de l’Europe, a réussi à attirer des voyageurs du monde entier, qui n’avaient que ce mot à la bouche : « Les Irlandais sont si sympas. »

Pourquoi prétendre que ce discours marketing est si récent ? A grandes lignes, en voici la raison : au XVIIIe siècle, il n’y avait que des Britanniques qui voyageaient là-bas. Au XIXe siècle, même chose, et les voyageurs étaient surtout choqués par la pauvreté de la population. Les luttes pour l’indépendance, culminant en 1916 puis pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas propices à une réputation de gens affables, rigolos et fainéants. La guerre civile qui a suivi non plus, puis c’est la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle les réputations se font sur des valeurs de courage (Angleterre, Pologne, Russie), de lâcheté (France), ou de neutralité (Suisse, Irlande).

Reste l’après-guerre, qui fut une longue période un peu sombre pour la république d’Irlande. Et je soutiens que c’est dans cette période sombre qu’un mélange s’est fait entre des désirs de touristes contradictoires. Entre ceux qui aspiraient à un catholicisme traditionnel (voyageurs réacs), ceux qui cherchaient une musique et des coutumes folkloriques (hippies), ceux qui voulaient des paysages sauvages et des pays non industrialisés, ceux qui découvraient une vie littéraire étonnamment riche, une sorte de compost a fini par faire suinter une synthèse incarnée dans l’image de l’Irlandais débonnaire, pauvre mais rieur, gentiment moqueur, ayant des principes et le sens de la rigolade.

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