Depuis que j’ai vu cette fille sur scène, je la croise tous les jours aux abords de la fac.
Le département d’ethno-musicologie avait organisé son spectacle de fin d’année. Le clou devait être une cérémonie carnavalesque venue du Brésil. C’est donc grâce à mon amie brésilienne et ses contacts fulgurants, que j’eus l’occasion d’assister à ces réjouissances.
Cette fille était sur le côté de la Harty Room, la salle de spectacle du département de musique. Ce n’était pas des coulisses, seulement un espace sur le côté pour se préparer. Elle était plus grande que les autres, mais pas mince. Elle attendait sagement son tour. Elle vint sur scène pour jouer d’un instrument africain en compagnie d’un Zimbabwéien. C’était très beau, cela ressemblait à des gouttes d’eau par centaines qui se répercutaient sur des surfaces sonores ; une vraie musique de pluie. J’imaginais à cette fille un passé romanesque, fille de pasteur, missionnaire au Malawi, et grandissant parmi les lions.
J’appris plus tard qu’elle venait de Hollande, et qu’elle bénéficiait d’une bourse Erasmus. Il semblerait que l’université Queen’s ait une petite réputation pour ce qui concerne la musique.
Elle se changea et participa au Bumba Meu Boi, la cérémonie chantée et dansée du nord-est brésilien. Des histoires ramifiées autour d’un taureau qui meurt et qui ressuscite, sur fond de percussions africaines. Elle jouait le rôle d’une esclave qui porte les vêtements de sa maîtresse et qui est obligée de les rendre au fils de la maîtresse, dans une sorte de strip-tease rigolo. Après avoir montré une proximité étonnante avec la musique africaine, elle incarna le Brésil avec tranquillité. Elle portait, à elle toute seule, la scène du strip tease, comme un acteur porte un film sur ses épaules. Son aisance sur scène était bouleversante.
Tellement bouleversante que mon amie brésilienne, assise à côté de moi, surprise par la qualité du son, fondit en larmes devant cette représentation, qui faisait participer des Irlandais, des étudiants internationaux et une partie de la communauté brésilienne de Belfast.
Jusqu’au bout du spectacle, cette grande Batave, au visage un peu rond comme on en voit dans les toiles de maître de la peinture flamande, a fait bouger son corps avec maîtrise, sans jamais trop en faire. Elle n’était pas plus belle que les autres, mais elle dégageait une grande puissance. Une puissance de femme. Elle rayonnait simplement, et avait assez de surface, assez de chair, pour accueillir tous les regards et pour mener la danse.
Depuis, quand je la croise dans la rue, je vois un boudin. Une fille un peu grosse, qui s’habille assez mal, et qui a perdu toute la splendeur qu’elle avait sur scène. Je ne sais s’il faut blâmer la mode actuelle, comme j’en ai eu la tentation : cette fille serait une beauté sous d’autres régimes vestimentaires. Mais engoncée dans des blue jeans et en chaussures de sport, même sa démarche n’est plus assurée. Un albatros de la danse. Je ne sais pas si c’est elle qui manque de goût, ou si c’est nous, notre époque, qui ne sait plus apprécier la beauté des grandes blondes.
