Les arts de la performance en classe de FLE

La vidéo ci-jointe est une petite présentation que j’ai faite pour une université qui demandait un exposé de trois minutes sur une technique d’enseignement « innovante ».

Dans le champs des langues étrangères, le terme d’innovation est centrale, je ne sais pas d’où cela vient ni pourquoi les gens se crispent là-dessus. En réalité c’est dans la gestion de la recherche en général qu’on met en avant l’innovation, mais il y a peu de réflexion sur ce qu’est l’innovation.

Souvent, en didactique des langues, on se dit qu’une « technique innovante » se doit d’être une programmation informatique, ou un logiciel, ou une plateforme numérique, enfin quelque chose qui fasse intervenir de manière décisive les nouvelles technologies.

Le sage précaire n’a rien contre les nouvelles technologies, au contraire : de tous les sages précaires du monde, il fut le premier à ouvrir un blog, en 2005. Il est aussi le premier YouTubeur de toute la galaxie dite « sagesse précaire, sagesse diluée et philosophie en vrac ».

En tant qu’enseignant j’utilise abondamment les techniques de l’information et de la communication (TICE), j’ai la chance d’être formé à ces machines au fur et à mesure de mes déplacements, et je m’en sers sans compter.

En revanche, s’il me faut dire ce que je fais d’innovant, je ne peux pas me faire passer pour un grand informaticien. De plus, je n’ai pas encore observé d’innovation intellectuelle dans l’usage des technologies. L’exercice de grammaire, que vous le fassiez sur une tablette, sur un cahier ou sur une ardoise, il reste le même exercice.

En définitive, on utilise les ordinateurs mais on n’a pas encore détecté d’amélioration du niveau de langue de nos étudiants depuis qu’ils utilisent des ordinateurs. Les TICE sont donc utiles et ne doivent pas être snobées, mais elles ne sont ni miraculeuses ni même indispensables. Je ne reviens pas sur les fameux cadres de la Silicon Valley qui mettent leurs enfants dans des écoles où l’on interdit les tablettes au profit des ardoises et des craies.

Alors après réflexion, je me suis dit que ce que j’ai fait de plus innovant ces dernières années, c’était peut-être ce qui paraît le plus antique, le plus archaïque : chanter, danser, jouer la comédie. Se produire en public. J’appelle cela « les arts de la performance » car il n’y a rien de tel que d’inscrire la langue que vous êtes en train d’apprendre dans une action publique où vous convoquez toute votre personne, où vous vous sentez jugé et scruté, une action où vous vous produisez physiquement et qui produit au final des applaudissements balsamiques. Votre performance vous a transformé intérieurement et extérieurement en un locuteur officiel de cette langue étrangère.

Olivier Rolin en Oman

Olivier Rolin parmi les roses de Jebel Akhdar, Oman

Je retiens deux choses du déjeuner à la résidence de France. La cuisine est excellentissime. De l’entrée au dessert, cela vaut largement les restaurants étoilés au guide Michelin de ma ville natale. Cela seul me motiverait à passer les concours de la fonction publique et à tenter une carrière diplomatique. D’autre part, l’extrême gentillesse non affectée d’Olivier Rolin. C’est pour lui que l’ambassadeur organise ce déjeuner avec quelques personnalités associées à la littérature française en Oman. Il m’avait confié dans une soirée précédente que l’écrivain allait bientôt venir.

Invité d’honneur, centre officiel de toutes les attentions de la république française, Olivier Rolin est celui qui est le plus à l’écoute autour de la table, qui s’intéresse le plus aux autres, à la vie des gens, à leurs activités et à leurs goûts. J’ai déjà raconté comment j’étais arrivé en retard à ce déjeuner et que l’écrivain avait des raisons légitimes d’être peu impressionné par le livre que je venais de faire paraître. Il ne m’en tint aucune rigueur, comme le montre l’histoire qui suit.

Nous sortons sur une espèce de terrasse car l’ambassadeur veut fumer une cigarette.

Je commets, comme à mon habitude, une bévue diplomatique. Tandis que l’ambassadeur me raconte de quoi parle le polar qu’il a publié aux éditions du Seuil, une intrigue qui se déroule à l’époque de la deuxième guerre du Golfe, je déclare que 2003 était la dernière année où l’on pouvait encore être fiers de notre diplomatie. C’était l’Amérique de George W. Bush en croisade contre l’Irak, et le président français Jacques Chirac s’y était opposé. Je le confirme ici, la voix de la France fut écoutée et respectée, occasionnant des tombereaux de haine et de mépris de la part des Américains. Cette position de la France était valable, cohérente et propice à ouvrir des brèches d’espoir parmi les nations arabes. De mon point de vue, ce que nous avons fait depuis en politique étrangère est un désastre, la guerre en Lybie étant peut-être le point le plus abyssal de notre déréliction.

L’Ambassadeur, tout de politesse et de raffinement, pense le contraire de moi. Il trouve que Villepin et Chirac ont été lourdauds dans cette affaire et que nous n’aurions pas dû être frontaux contre les États-Unis d’Amérique. Selon lui, nous n’avons pas empêché la guerre et nous n’avons rien gagné à jouer les justiciers donneurs de leçon.

« Nous nous sommes fait plaisir », c’est l’expression de l’ambassadeur, qui sera reprise telle quelle dans son polar. « On s’est fait plaisir mais ce n’est pas comme ça qu’on dirige les affaires étrangères. On aurait dû être moins catégoriques avec les Américains et, sans participer trop activement à leur guerre, les accompagner pour agir à la marge et améliorer les choses qui pouvaient être améliorées. » Je ne suis pas un diplomate, et de plus je suis invité en bonne compagnie, je ne vais pas contredire plus que de raison l’ambassadeur de mon pays, dans son propre palais, alors je ne discute pas et nous passons à un autre sujet : que faire avec notre hôte Olivier Rolin ?

Je propose de l’inviter dans mon oasis pour lui faire découvrir la Montagne verte dont le piémont n’est autre que mon jardin. D’habitude, les invités de marque restent dans les ors de la république, mais celui-là a des velléités de bourlingue. Ma proposition pourrait lui plaire. Une question restera alors à régler, comment conduire l’écrivain jusqu’à mon oasis et comment le ramener sain et sauf à la résidence de France ? Les voitures de fonction sont prises et le chauffeur employé par l’ambassade a déjà un emploi du temps chargé. N’écoutant que mon patriotisme et mon amour de la littérature, j’offre de venir chercher Olivier Rolin le soir de la conférence qu’il donnera à Mascate, de le faire dormir chez moi, et de le ramener ici dans ma vieille Toyota.

Le soir de ladite virée, j’arrive (encore une fois en retard) à la conférence. L’écrivain rencontre la communauté francophone de Mascate dans le musée franco-omanais. Ce musée est une maison du XIXe siècle où vivait le premier consul de France, au tout début des relations diplomatiques entre l’Oman et la France. François Mitterrand a transformé cette maison en musée dans les années 1990.

Quand la conférence se termine, la communauté francophone d’Oman, concentrée pour la plupart à Mascate, se salue et se souhaite le meilleur. Je retrouve Rolin flanqué de l’ambassadeur. Nous nous mettons au point pour l’excursion de notre invité et, toujours mû par mes instincts para-diplomatiques, je nous invite au dîner que l’ambassadeur a prévu de partager avec d’autres amis. Ce petit monde a la classe de ne pas me faire sentir que j’ai commis un nouvel impair.

Nous roulons les quelques heures qui nous séparent de ma maison, non sans rajouter une petite heure de route due à une erreur de direction à la sortie de la capitale. Le lendemain nous allons à la montagne pour faire la promenade des roses. Avril est certainement le meilleur moment de l’année pour visiter les montagnes d’Arabie : les fleurs que l’on cultive pour produit l’eau de rose sont en pleine floraison. On se promène sur des chemins escarpés qui dégagent une odeur de paradis.

Olivier Rolin le long d’un falaj, Jebel Akhdar, Oman

Olivier n’est plus tout jeune mais il tient une telle forme physique que je marche avec lui sans prendre plus de précautions que j’en prends habituellement avec mes compagnons randonneurs. Habillé d’un gilet sans manches agrémenté de poches de photographe sur une chemise de coton blanc à col Mao, d’une paire de pantalons en toile de lin et d’une casquette en toile grise, on reconnaît chez lui le voyageur qui a l’habitude de tous les climats et de tous les paysages. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’élégance dont il fait preuve. C’est là que je prends des notes, car moi, on m’a toujours appris à porter les frusques les plus abominables lorsque je courais le risque de me salir. J’ai donc tendance à ressembler à un clochard en montagne et à un premier communiant dans un centre commercial.

Après notre randonnée, nous prenons un verre dans un bel hôtel construit au bord du canyon. La conversation d’Olivier m’enchante littéralement. Je pourrais rester des jours à l’entendre parler de son métier. En plus d’être un des grands écrivains de langue française, il est éditeur depuis quarante ans dans la prestigieuse maison du Seuil. Il me raconte des dizaines d’anecdotes qui sont pour lui des banalités et pour moi des révélations secrètes descendues tout droit de l’Olympe.

Tel auteur a été publié par Gallimard mais Philippe Sollers a dit ceci ou cela, de sorte que les cartes ont été rebattues. Un énoncé aussi élémentaire que celui-ci ouvre toute sorte de perspectives pour un amoureux des lettres qui ne connaît rien au monde de l’édition. En devisant avec Olivier, je prends conscience qu’à l’école nous étudions la littérature d’une manière trop étroite. Nous savons analyser des textes mais nous sommes ignorants de toutes les réalités sociales, humaines et économiques qui constituent l’industrie du livre. On devrait ajouter au programme de lettres du lycée une option production/édition qui éclairerait l’envers du décor magnifique que sont les mouvements culturels, les courants littéraires, la vie et les images des grands auteurs.

Comme Olivier sait que je suis un grand lecteur de Jean, il me parle de son petit frère avec ce même naturel plein de bienveillance. Il dit que Jean Rolin a rencontré, en P.O.L., un éditeur idéal pour lui. Un éditeur n’est jamais parfait pour n’importe quel auteur, il y a des rencontres qui font les bons duos. Lui-même, Olivier ne se serait pas senti forcément à l’aise chez P.O.L., ni, à l’autre bout de la chaîne, chez Gallimard. Malheureusement pour le petit frère, l’éditeur Paul Otchakosky-Laurens est mort, laissant la maison d’éditions dans la désolation. Je savais qu’il était mort, mon information était allée jusque-là, mais c’est mon hôte qui, dans la voiture, m’apprend que P.O.L. sera maintenant dirigé par Frédéric Boye ce qui nous conduit à parler de ce dernier.

C’est ainsi, en passant du coq à l’âne, que nous descendons de Jebel Akhdar pour retrouver mon épouse qui sort de l’université d’un pas de sénatrice. Nous prenons la route pour l’Ambassade de France où nous déposons Olivier, et continuons notre chemin, Hajer et moi, pour un petit week-end en amoureux au bord de la mer.

Hajer me demande de quoi on a parlé. Je ne sais plus, dis-je. J’ai été tellement émerveillé par la conversation fluide, simple et brillante de notre ami que je suis dans l’incapacité de faire un compte rendu synthétique et intelligent du véritable voyage que je viens de faire.

Jebel Akhdar, la « Montagne verte », Sultanat d’Oman

Si De Gaulle n’avait pas existé (3) : pas de guerres d’indépendance

La défaite de 1940 face à l’Allemagne nazie est moins grave, moins lourde de conséquences que les guerres d’indépendance que la France a menées en Afrique et en Asie. La preuve : nous nous sommes réconciliés avec l’Allemagne, mais nous ne parvenons pas à nous réconcilier avec nos frères africains.

Il aurait fallu donner l’indépendance à toutes les colonies françaises dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Dès la capitulation de l’Allemagne, les gouvernements européens se tournent vers leurs frères d’armes africains et asiatiques et leur disent : « Vous vous êtes bien battus, nous nous sommes égarés dans des guerres qui ne vous concernaient pas, et pourtant vous avez tenu un rôle important dans nos rangs. Dorénavant, nous ne méritons plus de vous gouverner, soyez libres et souverains. Restons amis si vous le voulez, nous vous aiderons si vous en formulez le souhait. Une page est tournée et c’est à vous d’écrire la suivante. »

C’est le péché le plus grave de l’histoire de France : s’être accroché à notre empire colonial coûte que coûte, ne pas avoir compris que le monde avait changé, que le temps de la décolonisation était arrivé. Alors quand les Algériens sortirent leurs drapeaux à Sétif, dès 1945, certains Français pensèrent qu’il fallait écraser les velléités d’indépendance dans l’oeuf, alors qu’il était nécessaire de construire le monde d’après dans une Algérie algérienne et indépendante. Si l’on avait fait cela dès la sortie de la guerre, il n’y aurait eu aucune amertume entre nous, aucune problématique de type Harkis, aucune résistance de type Algérie française, aucun terrorisme. Cela est vrai pour le Vietnam aussi, aucune guerre d’Indochine, pas de Dien Bien Phu, etc.

Qu’est-ce qui nous empêchait de penser de la sorte, à part une limitation bien compréhensible de notre intelligence ? Le fait que les Français se croyaient des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, et qu’ils vivaient sur l’illusion qu’ils étaient souverains. Les gouvernements devaient donc gérer la pression des Français vivant dans les colonies qui exigeaient le retour de l’ordre ancien. Si le général de Gaulle n’avait pas existé, la France aurait regardé en face sa réalité de peuple dominé, dirigé par autrui, et n’aurait pas joué au grand dominateur.

Au contraire, si nous avions mis notre souveraineté entre les mains de l’empereur américain, ce qui fut fait après quelques décennies de déni, les diplomates yankees auraient fait comprendre aux Français des colonies que c’était fini, qu’ils pouvaient rester dans leur maison et sur leurs terres mais que dorénavant ils auraient la double nationalité, française/algérienne, française/indochinoise, etc. et qu’ils n’étaient plus les dirigeants. Les Américains auraient organisé les choses pour que les élites colonisées viennent se former en France et en Amérique, ils auraient fabriqué dès 1945 le néocolonialisme que nous connaissons aujourd’hui. Cela n’aurait pas été brillant à mon avis, mais surtout cela aurait évité les guerres d’indépendance qui ont été une calamité, une catastrophe pour tout le monde.

Si De Gaulle n’avait pas existé (2): fin de la souveraineté

1944, fin de la guerre en France, Paris libérée et un gouvernement est mis en place téléguidé par les États-Unis d’Amérique. Pas de général de Gaulle, donc les poches de résistance ne sont pas unifiées, elles sont elles aussi téléguidées par les Anglo-américains qui font ce qu’il faut pour évacuer les communistes et garder l’URSS aussi éloigné que possible de l’Europe de l’ouest.

La France est vaincue, comme l’Allemagne, et peut songer à se reconstruire économiquement sans se soucier de l’armée. Nous n’aurons pas la bombe atomique, nous ne siègerons pas au Conseil de sécurité, et nous pouvons nous consacrer au sport, au cinéma, à la gastronomie et à l’industrie grâce au plan Marshall.

Dès 1944, les Français savent qu’une page de leur histoire est tournée. Ils ne sont plus la grande nation qu’ils furent. Ils appartiennent à ce qu’on appelle le « monde libre » mais ils ne sont en rien souverains. Ils sont une annexe du bloc de l’ouest et ne cherchent pas à tenir tête au géant d’outre-Atlantique.

Pas de cinquième république, le système politique mis en place par les Alliés est fait pour que le pouvoir soit aussi faible que possible, et décentralisé. La France n’essaie pas de faire croire à quiconque qu’elle est une grande puissance et, à l’ombre de l’OTAN, le pays s’américanise tranquillement. Le pays mâche un chewing gum, la nation se gave de musique rock et de feuilletons télé, la France n’a d’yeux que pour les nouveaux maîtres. C’est ce qui nous est arrivés de toute façon, mais si De Gaulle n’avait pas existé, on aurait pas joué une comédie qui cachait cette réalité pendant plusieurs décennies.

Si De Gaulle n’avait pas existé (1) – Il n’y aurait pas eu de résistance

Et cela ne nous aurait pas manqué. La résistance, je n’ai rien contre, mais à parler franchement la sagesse précaire recommande de ne pas en abuser.

À quoi cela nous a-t-il servi d’avoir une résistance organisée depuis Londres, de 1940 à 1944 ? Cela n’a pesé en rien dans l’issue finale de la guerre qui a été gagnée par les Russes et les Américains, donc ce n’est qu’une question d’honneur et de symbole. Les résistants français ont « sauvé l’honneur ».

Mais ont-ils vraiment sauvé l’honneur de la France ? Aux yeux du monde entier, nous avons collaboré avec l’Allemagne nazie. Les vainqueurs, qui écrivent l’histoire, ne voient en nous qu’un peuple de lâches buveurs de vin. Les rares fois où la France dit non à l’empereur américain, comme ce fut le cas en 2002-2003 concernant l’invasion de l’Irak, la presse anglo-saxonne se déchaîne contre nous, non pas aux airs de : « Ah, ce pays des droits de l’homme qui dit non et se dresse fièrement pour défendre la justice », mais plutôt sur le mode suivant : « Voilà encore ces emmerdeurs qui se prennent pour des résistants et qui iront se coucher comme en 1940 dès qu’on mettra un peu de pression. »

Alors à quoi bon tous ces morts, tous ces martyrs, toute cette martyrologie lyonnaise ? L’auteur qui vous écrit ces quelques lignes est né à Lyon et a fréquenté une université appelée « Jean Moulin ». Soupir. À l’école, le sage précaire a dû apprendre par coeur un poème de Louis Aragon sur un prisonnier qui préfère souffrir mille morts plutôt que de donner un nom sous la torture. Je m’en souviens encore, c’est vous dire si cela m’a traumatisé :

Et si c’était à refaire

Je referais ce chemin

Une voix monte des fers

Et parle des lendemains

La maîtresse d’école, Mme Gallon, essayait de nous inculquer l’esprit de résistance. Bon Dieu, cela me faisait faire des cauchemars et depuis j’ai peur quand je vais dormir. Quand j’étais petit, je n’avais pas peur du loup, pas peur du noir, pas peur des cambrioleurs : j’avais peur de la guerre et de la torture de Klaus Barbie. Dans mon pauvre lit, je me promettais de ne jamais résister, de trahir père et mère pour qu’on ne me torture pas. Merci Louis Aragon, merci Mme Gallon, merci Klaus Barbie et merci De Gaulle.

Si De Gaulle n’avait pas existé, peut-être aurais-je été un enfant moins perturbé et un adulte moins névrosé.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, l’absence de De Gaulle nous aurait débarrassé de l’idéal repoussant et cosmétique de la « résistance ». Chez nous, il suffit que quelques dizaines d’individus se regroupent pour les entendre vociférer : « Résistance ! » Et cela peut concerner n’importe quoi : le soutien à un homme politique, le rejet d’un projet de loi, le ras-le-bol vis-à-vis des mesures d’hygiène en temps d’épidémie.

Je ne connais pas de réflexe idéologique plus éculé, plus frelaté que cet esprit de résistance ; et il est si prégnant dans notre culture ambiante que même les vrais héros de la France libre se laissent piéger. Stephane Hessel s’est mis à encourager la jeunesse à s’indigner. Comme si les jeunes n’étaient pas naturellement des êtres bouffis d’indignation.

Moi, gamin, j’étais un professionnel de la résistance. Je résistais à tout ce qui pouvait me faire suer, et cela n’a pas fait de moi une personne meilleure. Sans De Gaulle, qui sait, j’aurais peut-être travaillé à l’école, j’aurais fait du solfège pour être un vrai musicien, j’aurais appris des langues étrangères, j’aurais musclé ce corps pour le rendre athlétique, et j’aurais eu une vision de l’histoire un peu moins biaisée.

La littérature de voyage en 2021. Un état des lieux de la critique francophone

Basée sur un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne 2019, la publication de La littérature de voyage aujourd’hui a pour objet de faire une photographie des études actuelles sur l’écriture géographique contemporaine. On y trouvera donc une tentative collective d’y voir un peu clair dans la production pléthorique des récits de voyage des années 2010-2020. Outre les auteurs que l’on verra analysés et disséqués, ce collectif permet surtout de réunir les grands noms de l’ « école francophone » de la critique en littérature viatique, école dont j’ai parlé récemment.

Que l’on considère les premiers noms de la liste des auteurs : la préface est écrite par Sarga Moussa et la conclusion par Philippe Antoine. Je peux me tromper mais à mes yeux, ces deux chercheurs sont les deux patrons de l’école francophone. Tous deux sont d’éminents dix-neuvièmistes, spécialistes de Chateaubriand, du romantisme et des voyageurs orientalistes. Tous deux tournent depuis plus de dix ans leurs regards sur des textes contemporains.

Les deux noms qui suivent sont les deux stars des études viatiques contemporaines : le britannique Charles Forsdick dont j’ai aussi parlé et que j’ai abondamment cité dans mes publications des années 2015. Leader de ce que j’ai appelé le « cercle de Liverpool », Forsdick traite ici de la littérature migrante. Cela lui permet de continuer l’analyse des courants littéraires français qu’il avait commencée il y a vingt ans : après avoir profondément critiqué la « littérature voyageuse » de Michel le Bris et compagnie, puis la « littérature monde » du même Le Bris, il sauve le festival de Saint-Malo in extremis en donnant une appréciation apparemment positive des derniers développements des « Étonnants voyageurs », capables de donner voix aux migrants, aux exilés et aux réfugiés.

La deuxième star est bien entendu Jean-Didier Urbain, ethnologue des voyages qui fut précurseur dès la fin des années 1980. Dans mes propres recherches, Urbain fut important car il m’ouvrit les yeux sur les fausses valeurs qui étaient les miennes et les fausses oppositions auxquelles je prêtais trop d’attention : le voyage contre le tourisme, le lointain contre le proche, le monde contre le moi, les vrais voyageurs contre les faux vacanciers, etc. Toutes ces conneries qu’il fallait déconstruire pour commencer à penser la littérature des voyages et la réévaluer. Sans Urbain, j’aurais beaucoup erré et me serais égaré, comme tous ceux qui déclarent ne pas aimer les récits de voyage alors même qu’ils ne font rien d’autre. Je me souviens très bien de ma première lecture de son grand opus, L’Idiot du voyage. Il cassait tellement les idoles auxquelles je croyais (la haine du tourisme, que je croyais nécessaire pour légitimer le « vrai » voyage) que je pestais comme un fanatique qui lirait Voltaire. Mon exemplaire de son Idiot du voyage est plein de notes rageuses que je prenais dans le train et dans lesquelles j’apostrophais le pauvre Urbain comme s’il était là, près de moi, à mettre en doute mes certitudes en chuchotant à mon oreille d’une voix ironique et diabolique. Combien de fois n’ai-je pas jeté son livre par terre, avant de le récupérer pour continuer ma lecture ? C’était le métier qui entrait.

Tous les autres noms présents dans ce volume sont importants, sauf le mien qui n’est là que par la grâce des cadres de l’école qui ont la générosité de faire une place à la sagesse précaire. Inutile, je pense, de dire combien je suis heureux et fier de participer à cette aventure éditoriale et universitaire. Toutes choses égales par ailleurs, c’est comme si j’enregistrais une chanson dans le même album que Georges Brassens, Léo Ferré, Anne Sylvestre et Renaud.

Recherches sur la littérature de voyage : l’école francophone

Les spécialistes de la littérature de voyage ne sont pas extrêmement nombreux mais ils forment une petite communauté universitaire très intéressante à observer. Je précise d’emblée que je fais partie moi-même de cette communauté, donc mes paroles n’ont rien d’objectif. Cette petite analyse m’amuse d’autant plus que j’ai essayé de cartographier l’équivalent britannique de cette approche française. J’avais montré qu’il existait une « école de Nottingham » et un « cercle de Liverpool ». J’étais très satisfait de mes catégories qui m’ont valu quelques remarques. Par conséquent, pour caractériser l’approche française de la littérature de voyage, je vais essayer le terme d’ « école francophone ».

Je ne peux pas annexer le nom d’une institution ni d’une ville pour la raison que la revue principale est affiliée à Clermont-Ferrant, comme l’est Philippe Antoine, l’un des fondateurs de ce courant, bien que le centre de recherche soit affilié à la Sorbonne. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu ce décentrement, on aurait pu parler d’une « école de Paris » puisque la collection de livres la plus importante fait partie des Presses de l’Université Paris-Sorbonne, et que d’importantes figures de ce groupe de chercheurs travaillent à Paris : François Moureau est une huile de la Sorbonne, Sarga Moussa est affilié au CNRS et Gilles Louÿs à Nanterre. On est donc passé à deux doigts d’une centralisation commode. Au contraire, on peut parler aujourd’hui d’une belle décentralisation. Regardez le comité de rédaction de notre revue, Viatica : outre Clermont-Ferrand, se distinguent l’université de Picardie avec Anne Duprat, l’École normale supérieure de Lyon avec Liouba Bischoff, l’université de Lorraine avec Alain Guyot, etc. Et je ne parle pas d’autres figures marquantes telles qu’Odile Garnier de Nice, Daniel Lançon de Grenoble ou Sylvie Requemora-Gros d’Aix-Marseille. C’est donc la France tout entière qui est concernée par cette « école francophone ».

Beaucoup plus que la France, évidemment, c’est pourquoi je ne l’appelle pas « l’école française ». C’est l’ensemble de la francophonie qui s’exprime ici puisque la place de la Suisse et du Canada est incontournable quand on évoque la littérature des voyages. Je ne pense pas aux éternels écrivains suisses que l’on sort du chapeau chaque fois que l’on invoque le récit de voyage, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, mais bien des chercheurs, car dans ce domaine aussi les universités suisses, canadiennes, belges, sont souvent en avance sur la recherche hexagonale. Le suisse Adrien Pasquali a écrit un livre de référence en 1997 peu avant de disparaître. Roland Le Huenen a longtemps enseigné à Toronto et a écrit les premiers grands articles qui ont marqué notre champ de recherche, Roland Le Huenen qui est décédé il y a peu et à qui la revue Viatica rend un vibrant hommage dans son huitième numéro.

Je trouve cela beau, cette constitution d’une communauté de chercheurs qui se souvient, qui fonde des traditions et qui ouvre ses rangs à des jeunes pour vivifier la pensée et faire place à l’innovation. Cette communauté se manifeste dans plusieurs espaces symboliques comme des rencontres, des collections spécialisées chez des éditeurs universitaires, des revues ou des laboratoires. Les principaux animateurs de cette communauté organisent fréquemment des colloques nationaux et internationaux qui se concrétisent parfois dans des publications. On peut bien sûr mentionner le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) fondé par François Moureau dans les années 1980, la collection « Imago Mundi » chez Sorbonne Université Presses, où j’ai eu le bonheur de publier ma Pluralité des mondes, la revue Viatica fondée en 2014 et les colloques réguliers dont celui de 2012 où j’ai participé pour la première fois sans avoir clairement conscience de la cohérence idéologique de cette communauté vivante et affectueuse envers ses aînés.

Pour rendre justice à mes petits efforts, je me permets de relever que j’ai quand même tenté de poser des jalons dans un billet de 2012, d’une comparaison entre la critique britannique du travel writing et son équivalent francophone. Certes, je me limitais dans ce minuscule article à montrer qu’en France et au Canada on faisait encore grand cas des écrivains voyageurs médiévaux à la différence des études britanniques et que cela avait de réelles conséquences idéologiques. Cela reste maigre mais il faut un début un tout et je reste persuadé que nous devrions nous pencher sérieusement sur une cartographie des diverses approches théoriques sur la littérature des voyages, pays par pays, langue par langue. Que font les Allemands par exemple ? Comment étudient-ils les écrivains voyageurs de langue allemande ? Je pose cette question à tous les universitaires d’outre-Rhin que je croise dans les colloques et mes voyages, et n’ai jamais reçu de réponses satisfaisantes. Que font les Polonais quand ils étudient Jean Potoski, Andrzej Stasiuk et Ryszard Kapuscinski ?Le but de cette cartographie, selon moi, ne serait pas de fusionner toutes les approches, mais de prendre conscience de nos impensés, nos angles morts, nos divergences et nos convergences, et au final de muscler certaines tendances critiques, voire de passer des alliances de circonstance sur tel sujet, telle notion, comme des tribus de guerriers nomades.

En attendant que lumière soit faite sur l’Europe de la littérature viatique, recentrons-nous sur cette myriade de textes et de rencontres en langue française. Les générations s’y croisent, de frais doctorants pas encore trentenaires côtoient des fringants retraités, des livres passionnants ont été publiés. Quelque chose est en train de se passer qui vaut le détour.

Mes premiers pas incertains en tant que vice-doyen

Dès que j’ai investi mon vaste bureau, meublé de canapés et de fauteuils, d’une table ronde de réunion et d’étagères tapissant le mur, une gentille Omanaise est entrée pour poser sur mon bureau un épais livret qui comprenait les milliers de références correspondant à des documents qu’il fallait produire pour l’accréditation de l’université.

Alors écoutez bien parce que ce n’est facile au début, et une forte charge de travail vous attend Dr. Guillaume. C’est pourquoi nous sommes tous contents que votre poste soit enfin occupé par quelqu’un (somebody).

Enfin ! mes talents sont reconnus au point d’être devenu « quelqu’un ». La jeune femme, souriante dans son abaya noire, se lance dans une explication de ce que seront mes responsabilités pour une tâche qui n’est même pas répertoriée dans le descriptif de mon poste. Il s’agit d’un fardeau surérogatoire qui ne sera pas pris en compte dans mon évaluation de travail. En revanche, si elle est surérogatoire, cette tâche n’en est pas moins obligatoire, essentielle et surtout urgente pour la faculté. Je dois m’y mettre dès aujourd’hui car un retard considérable a été pris et l’accréditation de l’université ne peut plus attendre. L’accréditation est le processus qui certifie à la nation que nous sommes une université officielle. Si nous échouons à convaincre l’organisation de contrôle que nous méritons l’accréditation, les diplômes délivrés depuis vingt ans ne vaudront plus rien et nous devrons fermer boutique. L’université de Nizwa court après cette accréditation depuis 2002, s’est fait recaler plusieurs fois et se fait peur en disant à tous que nous sommes sur la route de la dernière chance.

La jeune Omanaise, dont je n’ai pas saisi clairement pour qui elle travaille, m’explique alors du mieux qu’elle peut, c’est-à-dire du mieux qu’elle même comprend de quoi il retourne :

Dans l’université, il y a neuf standards, et dans ces standards, il y a des critères. Dans chaque critère, il y a des listes de matériaux de support numérotés. Vous êtes en charge des standards 3 et 4, donc ça vous fait 23 critères à traiter entièrement, et vous voyez, toutes ces lignes de références, eh bien c’est à vous de les trouver ou de les produire. Il y a des documents en arabe, évidemment, en particulier ceux qui proviennent du département d’arabe et d’éducation. Bon vous parlez un peu arabe, vous devriez comprendre grosso modo, sinon vous vous ferez traduire les documents par votre épouse, et puis au pire il y a Google Translate. Mais la plupart du matériau que vous aurez à vérifier, produire et valider sera en anglais, ne vous inquiétez pas.

Je ne m’inquiétais pas le moins du monde, j’avais juste envie de m’enfuir en courant, ou de mourir.

Je demande : « Mais les standards, je me dois de les améliorer ? »

Absolument pas. Vous ne touchez pas aux standards vous m’entendez ? Non mais rassurez-vous, ce que vous devez surtout faire, c’est appeler les chefs de département pour leur mettre la pression, jusqu’à ce qu’ils nous fournissent les documents nécessaires.

Le mot est lâché. La « pression » est l’alpha et l’oméga de la gestion des ressources humaines dans cette université. Je me rendrai vite compte qu’exercer la pression sur ses subordonnés est la principale méthode employée depuis le chancelier jusqu’aux chefs de section. Avant de rejoindre l’équipe de direction de la faculté, je ne savais pas pourquoi certaines personnes criaient en réunion et lançaient des anathèmes. J’imaginais que c’était une question culturelle ou je subodorais des problèmes personnels entre les interlocuteurs. Dorénavant j’allais comprendre que la brutalité venait d’en haut, et qu’elle se répétait d’étage en étage dans toute la hiérarchie, avec le même ton de voix et le même mépris pour les subordonnés, tous plus ou moins accusés de tirer au flanc.

Dans le même temps et dès ma première semaine, une autre tâche massive m’échut : rédiger le bilan d’activité générale de la faculté pour l’année académique écoulée. Nous étions en octobre et personne n’avait fait ce bilan, ils attendaient tous que je sois nommé pour me confier cette responsabilité délicate. Les hautes sphères de l’université attendaient ce bilan annuel et en avaient besoin pour rédiger le bilan global de l’université. Et ce qu’ils attendaient, en fait, n’était rien moins qu’un livre de 150 pages bourré d’informations chiffrées pleines de graphiques, harmonisant les données des cinq départements et comparant les chiffres avec les cinq années précédentes. Tout cela devait être accompagné d’analyses textuelles qui expliquaient les raison des performances en demie-teinte, mettaient en lumière les bons résultats et exposaient les plans d’action visant à l’amélioration de la situation. Quand je me rendais au bureau de collègues pour demander des conseils, tout le monde haussait les épaules :

Oh, ce n’est pas sorcier, tu n’as qu’à reprendre les chiffres des années précédentes et les actualiser dans des tableaux Excell. Il suffit d’obtenir des chiffres de ceci et cela et de les traiter avec les instruments classiques de l’analyse statistique. Tout ce qu’on te demande, c’est d’être rapide et exhaustif, c’est tout. Et puis, bon, il faut que tout soit bien propre et bien expliqué, mais ça, pour toi, ça ne présentera pas de difficulté majeure.

Là encore, une tâche qui n’avait aucun rapport avec mon poste de vice-doyen à la recherche. Je regardais les anciens bilans d’activité : il n’y en avait pas pour l’année précédente, et pour cause, je me souvins qu’ils avaient en effet remercié la femme qui s’en était occupée plusieurs années d’affilée. Certainement une brillante décision managériale de se défaire de la seule personne capable d’élaborer ce rapport complexe et fouillé. Elle avait commis l’erreur impitoyable d’exprimer un désaccord avec la hiérarchie. Les bilans d’activité passés que je pouvais lire émanaient du service qui s’occupait de la « démarche qualité » (Quality assurance), terme qui m’avait toujours paru mystérieux. Comme par enchantement, cette année, pour la première fois, on allait demander à ce nouveau vice-doyen, et pas un autre, d’accomplir au plus vite ce travail que personne ne voulait faire. Personne ne savait le faire non plus, mais tout le monde s’employait à le déprécier et le banaliser.

C’est cela être vice-doyen ? disais-je à mon épouse. C’est complètement pourri comme position ! Hajer m’apporta beaucoup de réconfort et m’aida énormément en réalisant pour moi un certain nombre de graphiques qui me permettraient, au moins, de présenter quelque chose à brève échéance à la hiérarchie. Nous pensions, peut-être à tort, que le plus important était de montrer de la bonne volonté et d’obtenir des résultats, de faire en sorte que les choses avancent. Avec le recul, je me dis que nous nous trompions probablement. Ce que j’aurais dû faire, en réalité, pour être aligné avec l’ensemble de mon administration, c’était déléguer ces tâches urgentes à quelqu’un d’autre et mettre la pression sur ce subordonné pour qu’il soit rapide et exhaustif à ma place.

Commettant l’erreur de croire que je devais travailler au lieu de faire travailler les autres, je courais dans les couloirs avec des dossiers et des papiers qui voletaient. Parfois, je me bornais à marcher à vive allure les bras chargés de dossiers sans aucune raison, pour me donner une contenance, pour faire quelque chose de corps qui ne m’appartenait plus.

Comment je suis devenu vice-doyen de la faculté

Au départ, je n’avais rien demandé, rien. J’étais juste un petit enseignant chercheur qui se satisfaisait de travailler avec ses étudiants et de faire des recherches sur la littérature de voyage. J’avais trouvé mon point d’équilibre dans une carrière précaire.

Un jour, dans le bureau que je partageais avec un collègue, je reçois un coup de fil d’une secrétaire qui me dit que le doyen nouvellement nommé à la tête de la faculté veut me voir. « Qu’est-ce que j’ai fait comme connerie encore ? » Ce fut ma réaction, comme à chaque fois qu’un supérieur hiérarchique me convoque.

Dans le bureau du doyen, je vois un homme de petite taille au regard très pétillant d’intelligence et à la coupe de cheveux de ceux qui passent une mèche sur leur crâne dégarni. Moustachu, le doyen me serre la main doucement, à l’arabe, d’une main baguée qui ne manque pas de raffinement. Il s’excuse de m’avoir dérangé et se justifie en disant qu’il voulait rencontrer le personnel enseignant pour se faire une idée de ce qui se passait dans ce college.

Il me dit qu’il a entendu parler de moi du fait de la parution d’un livre aux éditions de l’Université Paris-Sorbonne. C’est vrai, dis-je, je peux vous en offrir un exemplaire… Non cela ne l’intéresse pas car il ne lit pas le français. En revanche il me pose des questions pour en savoir davantage sur mes recherches. Je suis enchanté de cette conversation car depuis deux ans que je travaille à l’université de Nizwa, personne n’avait vraiment pris la recherche au sérieux au sein du département des langues étrangères. Lui-même se situait, dans l’organigramme, bien au-dessus de mon département : la faculté qu’il dirige comprend cinq départements de sciences et de lettres parmi lesquels celui des langues. Le College of Arts and Sciences est de loin la plus grosse faculté de l’institution, et pour ainsi dire une université dans l’université.

J’étais donc flatté que le doyen s’intéresse à moi et ne savais pas qu’il était en fait à la recherche de la bonne personne pour occuper le poste vacant de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. En ce qui me concerne, je n’avais aucune idée de ce qui se passait au-delà des unités qui m’étaient les plus proches : sections de langues et département des langues étrangères. Si on m’avait demandé de diriger une unité à ce niveau de compétence, j’aurais su à peu près que faire et je serais parti avec des idées relativement assurées pour améliorer la situation. Par contre, les unités de direction supérieure m’étaient inconnues et le monde des doyens, des chanceliers et vice-chanceliers m’étaient tout aussi mystérieux que le sont les conclaves de l’église orthodoxe. Or, pour revenir à ma conversation avec le doyen, je lui confiais que, à mon avis, l’élaboration du savoir, les publications et les conférences n’étaient pas une priorité dans certains départements.

En réalité, les choses étaient pires que cela : j’avais essayé de créer avec quelques autres une ambiance de recherche en organisant des journées d’études, en participant à des colloques internationaux et en proposant des ateliers de formation mais cela m’avait valu des inimitiés. Certaines personnes s’étaient senties menacées dans leur confort et leurs privilèges et ne voulaient surtout pas que la recherche apparaisse comme un devoir. Cela devait rester quelque chose de facultatif, bienvenu certes, mais cantonné à une position subalterne et quasiment décorative. J’avais donc été remisé dans une sorte de placard symbolique. Le nouveau doyen semblait avoir envie de m’en sortir. Il se proposait de m’aider.

Quand je sortis de son bureau, je croisai un de mes rares collègues qui publiaient des articles dans des revues universitaires. Il avait rendez-vous lui aussi avec le doyen, et lui non plus ne savait pas ce qu’il avait fait comme connerie.

Le lendemain, tous les membres de l’université recevaient un courriel du chancelier avec une pièce-jointe écrite en arabe. C’était une résolution officielle qui me nommait vice-doyen chargé de la recherche et des études supérieures (Assistant Dean for Graduate Studies and Research) pour le compte de la faculté des lettres et des sciences (College of Arts and Sciences). Ma femme poussa un cri de joie car elle était la seule personne qui me voyait à ce poste depuis des mois. Elle m’avait déjà dit, en passant devant le bureau vide du vice-doyen, que ce bureau devrait m’échoir à moi et à personne d’autre. De mon côté je ne me souviens pas de ce que je ressentis mais je sais ce que j’ai pensé, rationnellement : c’est une erreur de casting.

Immédiatement, des personnes que je connaissais de loin venaient me féliciter et me dire que c’était un peu grâce à eux que l’on devait cette nomination. L’un d’eux me prit à part : maintenant fais attention à toi dit-il. Les envieux et les jaloux vont très vite se manifester et beaucoup de gens vont essayer de te faite échouer. Fais ton travail tranquillement, ne t’inquiète pas si ça tangue un peu, parce que ça va tanguer.

De la traduction d’un verset du Coran, II, 255: la dimension kantienne de la métaphysique musulmane

Je vous ai entretenu récemment de ma rencontre avec une famille de Malaisie dans un train d’Arabie. Je voudrais m’arrêter quelques instants sur un point de notre conversation que je n’ai fait qu’effleurer dans mon dernier billet : le verset 255 de la deuxième sourate du Coran, le « verset du Trône ». Vous vous souvenez que mes amis malais n’avaient qu’une traduction autorisée du livre sacré et que, pour eux, la phrase « Ya ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum » devait être traduite par : « Il connaît ce qui est devant eux et ce qui est derrière eux ».

Dans la tradition, beaucoup de musulmans connaissent ce verset pour des raisons prophylactiques. Ils le récitent de manière un peu incantatoire pour faire fuir Satan et pour protéger les maisons ou les entreprises. Le prophète aurait dit que c’était le verset le plus important car tout y était résumé. Soit. Mais je voudrais revenir sur les traductions d’un segment très court de ce verset. On en a déjà parlé donc je résume les traductions dans un tableau.

Texte arabeيَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ
Transcription phonétiqueYa ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum
Traduction littéraleIl sait ce qui est entre leurs mainset ce qui est derrière eux
Coran de MalaisieIl connaît ce qui est devant euxet ce qui est derrière eux
Traduction anonymeIl connaît leur passé et leur futur
Traduction de M. Chebel (2009)Il sait ce qu’ils tiennent entre leurs mains et ce qu’ils cachent
Traduction de J. Berque (1995)Lui qui sait l’imminent et le futur des hommes 
Traduction de D. Masson (1967) Il sait ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux
Traductions comparées du Coran, II.255.

Je précise que la transcription littérale est donnée par Hajer, et vérifiée par mes soins dans un logiciel de traduction automatique. Je vous invite à faire de même, copiez et collez le texte arabe dans un traducteur automatique et voyez ce que vous obtenez.

Seul Malek Chebel a respecté l’image des mains et de ce qui est entre les mains. Toutes les autres traductions ont ignoré la lettre du coran pour donner directement la traduction de ce qui leur semblait être le sens des mots. D’après Hajer, « ce qui est entre les mains » signifie ce qui est présent, ou ce qui est presque présent (entre leurs mains, pas dans les mains), donc ce qui est « imminent » (raccord en cela avec la traduction de Jacques Berque). 

En revanche, « ce qui est derrière eux » signifierait plutôt le passé, alors que beaucoup traduisent par « le futur ». Quelle confusion. Les traducteurs commettent donc une sorte d’erreur d’appréciation à cause d’un biais cognitif qui nous fait privilégier la symétrie : si Dieu connaît le futur, il connaît aussi le passé.

De mon côté, je me permets de douter. Quelque chose ne me satisfait pas dans toutes ces traductions. En méditant sur le texte littéralement, je dégage une autre compréhension possible. Étant donné que la suite du verset parle de science, et du fait que Dieu décide du niveau de savoir des hommes, je me dis que « ce qui est entre leurs mains » veut plutôt dire : « ce que les hommes sont capables de (com)prendre » et « ce qui est derrière eux » signifie : « ce qui est dissimulé à leur regard, à leur capacité de connaissance ». 

En définitive, basé sur cette hypothèse, il apparaît que le verset du Trône est plutôt une réflexion philosophique sur « ce qui nous est permis de savoir », pour reprendre les mots d’Emmanuel Kant. À l’aide de ce petit changement de traduction, c’est la compréhension de tout le verset qui s’en trouve bouleversée.