ZAD, la vie derrière les barrages, dans les bois, sous les radars

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Les chauffeurs sont de paisibles retraités qui n’ont pas peur d’afficher leur soutien total aux zadistes. Ils ont collecté des palettes ici et là et viennent les apporter aux campements qui en feront bon usage : essentiellement des constructions de cabanes.

Nous discutons près d’un chemin barré, gardé par deux jeunes vigiles employés par une entreprise privée. Quand midi sonne, les deux jeunes gens partent manger, laissant le chemin libre.

Les deux sympathisants retraités considèrent les jeunes zadistes comme des résistants des temps contemporains, et veulent leur apporter autant de (ré)confort qu’il est possible. Ils parlent de ces gamins comme de leurs propres enfants, et mâtinent leurs propos anarcho-gauchistes d’une tendresse paternelle tout à fait touchante.

Nous les accompagnons jusqu’au campement qui se trouve au bout du chemin, à l’orée de la forêt. Nous nous interdisons de prendre du son ou des photos, car nous supposons que les zadistes peuvent être méfiants. A juste titre, les deux jeunes qui nous accueillent sont courtois mais relativement froids : l’un d’eux annoncent tout de suite la couleur, il n’acceptera ni interview, ni prise d’image, ni prise de son. Nous n’insistons pas, préférant jouer la carte de la compréhension. Notre but étant de faire un documentaire, il nous paraît plus urgent d’établir des relations de confiance au préalable.

Les relations avec la presse se passe ailleurs, dans une zone nord appelé « La Maquizade ». Là-bas, nous pourrons exposer notre projet de reportage à des zadistes habilités à traiter avec « les journalistes ».

En revanche, ils sont très heureux d’apprendre que des palettes sont arrivées. Nous partons tous ensemble jusqu’au camion. Nous devisons un peu en marchant. Le jeune homme refuse de me parler de lui, comme si j’étais un prédateur qui allait voler le moindre mot, un charognard qui allait se jeter sur le moindre renseignement. Comme souvent, en communauté assiégée, ont voit tout étranger comme un journaliste potentiel, et tout journaliste comme un ennemi en puissance, qui va dire du mal et désinformer. J’ai connu cela avec les Travellers irlandais, et aussi avec les Souffleurs de rêve des Cévennes. Je ne leur en veux pas, mais je ressens une fatigue physique devant cette méfiance et ces multiples barrages qu’il faut franchir pour établir une relation humaine.

Nous repartons et nous dirigeons vers le campement dit « La Maquizade ».

Roybon : « Les zadistes reçoivent 90 euros par jour »

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En repérage pour un possible documentaire sur les contestataires de Roybon, je me suis rendu avec Catherine sur les lieux de l’occupation des terres par les « zadistes ». Située dans les fameuses Terres froides, près de la Côte-Saint-André, au confins de l’Isère et de la Drôme, sur les contreforts du Vercors. Un groupe informel d’activistes s’oppose à la construction d’un Center Parcs dans la forêt.

Concrètement, pour s’opposer à ce projet, les activistes vivent sur les terres nuit et jour, construisent des cabanes et s’y relaient pour qu’elles soient toujours habitées. Ils élèvent des barrages et des barricades sur toutes les routes forestières pour empêcher la tenue des travaux. Ils appellent ces terres la « Zone à défendre » (ZAD), d’où leur appellation de « zadistes », qui rappellent d’autres noms de combattants tels que les zapatistes du Mexique.

Nous voulions voir, et le cas échéant témoigner, de ce qui se vit derrière les barricades, sur lesdites terres occupées, dans les cabanes. Que se passe-t-il là-bas, chez les zadistes ? Comment vivent-ils ? Quel genre de communauté est en train de se créer ? Nous subodorons qu’il ne s’agit pas seulement de jeunes inactifs poussés par l’envie d’en découdre avec la gendarmerie, mais qu’il doit y avoir une vie plus profonde, une rencontre de plusieurs désirs et de plusieurs activités.

Dans le village de Roybon, les habitants ont affiché un peu partout leur soutien au projet du centre de loisirs. Sur les vitrines des boutiques : « Commerce à défendre », « Oui au Center Parcs ». Sur le sapin de Noël qui trône près de la mairie, une lettre d’enfant demande au Père Noël « un beau Center Parcs ». Une riposte aux zadistes s’est organisée. Une résistance à la résistance écologiste. Les habitants du village, en tout cas les plus visibles d’entre eux, affirment haut et fort qu’ils ne veulent pas de ces activistes. Même la statue en bronze sur la place centrale, une réplique de la statue de la Liberté, est mise à contribution, supportant une pancarte qui dit : « Libérez mon village ».

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Françoise et Claude, notamment, nous expriment leur déception face à l’impuissance des politiques qui sont incapables de faire régner l’ordre dans la forêt. Ils sont convaincus que le centre de l’entreprise Pierre et Vacances créera de l’emploi, de l’activité, du tourisme, et qu’il aidera à désenclaver le village. Très gentil, affable et ouvert à notre micro, le couple de retraités est remonté contre les zadistes qui imposent leur volonté, envers et contre toute légalité. Claude affirme que les zadistes sont manipulés par des groupes politiques, des syndicats ou des lobbies : « Ils reçoivent 90 euros par jour, pour tenir le coup, et évidemment, ils ne travaillent pas. » Qui leur donne cet argent ? On ne le sait pas.

Sur la route, quand on s’approche de la ZAD, un barrage de gendarmes nous arrête. Vérification des papiers, fichage, consignation des adresses et même enregistrement vidéo de notre présence. Les gendarmes nous déconseillent de continuer notre route, car la route est barrée deux kilomètres plus loin, mais ne nous interdisent pas de passer.

Alors nous continuons, et nous nous retrouvons devant une autre voiture de la gendarmerie.  On nous redemande nos papiers, on note à nouveau nos adresses, on nous filme encore, et on nous donne une nouvelle marche à suivre : « On ne peut pas vous laisser continuer sans accréditation. D’ailleurs, c’est pour votre sécurité, car les zadistes sont des gens violents, il y a déjà eu des journalistes agressés. Retournez à Boyron, et voyez avec la gendarmerie, ils vous donneront des consignes ».

L’ambiance est douce, la campagne est belle mais on se croirait en guerre civile, avec des check points qu’il faut traverser en montrant patte blanche. L’accès à la « Zone à défendre » est donc déjà lui-même défendu sur toutes les routes qui y mènent. Moi qui viens de lire Les Evénements, le dernier roman de Jean Rolin, je me trouve toujours plongé dans cette atmosphère de cessez-le-feu précaire.

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Sur le chemin du retour vers le village de Roybon, nous sommes à nouveau arrêtés par un barrage, et les mêmes gendarmes nous demandent  à nouveau nos papiers, notre adresse et nous filment à nouveau. Devant nous, un camion à benne est arrêté, la benne chargée de palettes en bois. Nous devinons qu’il s’agit là de matériel pour les zadistes.

Quand les gendarmes relâchent ce camion, qui fait demi-tour, nous décidons de le suivre. Nous pensons confusément que, peut-être, ces palettes vont nous mener, plus sûrement que la gendarmerie de Roybon, à la ZAD. Il emprunte des petites routes de campagnes qui montent sur la colline et s’arrête à une route barrée. Catherine va parler au chauffeur. Bingo, il s’agit bien de militants qui viennent aider les zadistes en leur apportant du matériel pour construire des cabanes.

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« Les Evénements », ou la mue de Jean Rolin dans la guerre

Les événements

Il s’agit d’un roman qui narre la traversée d’une France en guerre. Le boulevard Sébastopol peut se parcourir « le pied au plancher », en sens inverse, et un immense chaos règne sur notre pays.

Il faut préciser que c’est un roman, car Jean Rolin s’est plutôt distingué dans les récits non fictionnels, et singulièrement des récits de voyage, de séjour, d’enquêtes. Depuis 2009 ou 2010 (autour de la soixantaine), l’écrivain procède à une sorte de mue. Il se tourne vers la fiction et veut (re)devenir romancier. Il s’était déjà essayé au roman, il y a plus de vingt ans, avec une réussite plutôt mitigée. Il s’y est donc remis dernièrement, et son dernier opus montre qu’il est en passe de réussir son pari. Les Evénements est le roman abouti d’un romancier impeccable. Les deux fictions qu’il avait publiées depuis 2010 ne m’avaient pas convaincu en tant que fictions. J’aimais ces livres, mais pas pour l’histoire qu’ils racontaient, car ils racontaient assez peu en définitive, et le lecteur pouvait se délecter des scènes observées, des descriptions de territoires, des épiphanies dont Rolin était coutumier dans son oeuvre non fictive.

Avec Les Evénements, en revanche, le dispositif narratif fonctionne beaucoup mieux et le lecteur est embarqué dans la fiction. On y croit, on y est, les personnages existent, le loufoque des situations n’est pas étouffé par les effets de réel. La France est en guerre, on s’y promène, les barrages sont réalistes, les rencontres fortuites sont crédibles, les chefs de clan sont incarnés et le narrateur habite enfin complètement son rôle de mec un peu paumé, qui ne sait à qui il doit obéir, avec qui il est censé collaborer. Plus qu’à l’espion piéton errant à Los Angeles (Le Ravissement de Britney Spears, 2011), et plus qu’à l’homme cherchant à traverser le détroit d’Ormuz à la nage (Ormuz, 2013), on s’identifie facilement au narrateur des Evénements qui n’est qu’un homme ordinaire, prudent et ironique, cherchant à sauver sa peau dans les entrelacs d’un conflit confus.

J’avais avancé, autrefois, la théorie selon laquelle les livres de Jean Rolin marchaient par deux, qu’ils se dédoublaient et se jumelaient à des années de distance : deux livres sur l’Afrique, deux livres sur la banlieue de Paris, deux livres sur les paysages industriels, deux livres sur  les animaux, etc. Forcément, il y avait aussi des livres qui étaient seuls, orphelins, célibataires, en attente, pour ainsi dire, de leur conjoint à venir. Campagnes était de ceux-là, L’Organisation aussi, ou Joséphine.

Eh bien, il semble qu’avec Les Evénements, Rolin tende à faire écho à plusieurs de ses livres passés. On pense bien sûr à Campagnes, puisqu’il s’agit dans les deux cas de la traversée d’un pays en guerre (l’ex-Yougoslavie et la France), et de la nature imperturbable de la vie animale, aux alentours de la guerre. On pense aussi à un petit texte très méconnu, Cherbourg Est/Cherbourg Ouest, qui consiste en un large travelling cinématographique dans la ville normande, dans une perspective explicitement guerrière.   On entend enfin l’écho de L’Organisation (1996), souvenirs comiques et mélancoliques d’un militant d’extrême-gauche, qui pouvait déjà être lu comme une réflexion sur la stratégie militaire, la confusion des luttes, les illusions et les nécessités de l’engagement partisan.

Mais il s’agit de bien plus qu’un simple écho. J’ai comme l’impression que les textes anciens que j’ai cités ici avaient en réalité pour but de préparer l’écrivain et le lecteur à l’arrivée de livres complets et puissants comme Les Evénements. Balzac faisait des « études de moeurs » dans sa Comédie humaine, Jean Rolin se lance dans une étude romanesque sur la guerre, sur la nature, sur la mobilité et sur les mouvements de population.

On ne sait pas pourquoi la France est en guerre, pourquoi les casques bleus sont là ni à quoi ils servent. La guerre est juste une fatalité, elle est une modalité de l’existence, comme la paix, la crise ou la croissance. Les hommes ne se font pas la guerre, ils vivent en guerre comme en un état durable. C’est un état qui inspire Jean Rolin. Il s’y sent chez lui ; non pas à l’aise, mais vivant. Peut-être son don d’observation est-il plus légitime en temps de guerre, et peut-être aussi son statut de nomade prend-il plus de sens quand le pays est à feu et à sang.

C’est un beau roman, drôle à chaque page, et poignant chaque fois que la nature surgit dans la narration. La guerre étant incompréhensible, le narrateur se réfugie dans les mouvements infimes des arbres et des cours d’eau. C’est bientôt le printemps, il convient de le guetter, d’en chercher les signes annonciateurs : c’est ça l’événement dont parle le roman.

Best off du blog 2014

Pour fêter dans l’allégresse l’année 2015 qui commence, rions un peu en déroulant le film des meilleurs moments du blog, tout le long de l’année qui vient de s’achever.

Janvier : Mon père vient de mourir et je me trouve comme perdu dans la région lyonnaise. Je passe le réveillon avec une amie de droite qui déteste François Hollande. Elle cuisine merveilleusement et nous en venons à parier sur les élections de 2017 : si Hollande est éliminé dès le premier tour, je l’invite chez Bocuse. S’il arrive au second tour, c’est elle qui m’invite. Nous n’évoquons pas l’éventualité selon laquelle il ne se représenterait pas.

Mars : Intervention à la Maison des Arts plastiques, structure de la région Rhône-Alpes. La galerie Françoise Besson publie les premières maquettes d’un livre d’art sur Xuefeng Chen dont je signe le texte. Nous nous retrouvons à Paris pour la grande foire d’art contemporain au Grand Palais, où expose mon amie chinoise.

Avril : Vélos d’occasion achetés quelques euros chez Emmaüs et réparés comme au bon vieux temps. Longues promenades cyclables dans le nord Dauphiné. Diffusion sur la RTS de trois documentaires réalisés en Californie.

Mai : Les cendres de mon père et les plaisirs de ma mère. Cérémonie familiale au jardin suspendu, dans les Cévennes, pour disperser les cendres de mon père. J’invite ma mère dans les plus grandes tables gastronomiques de Lyon. Intervention à l’université Paris 8.

Juin : Joggings autour de l’étang de Saint Bonnet. Voyage en Chine.

Juillet : Israël écrase les Palestiniens de Gaza. Gêne des intellectuels français qui n’osent pas dénoncer les massacres de l’armée israélienne, de peur d’être traités d’antisémites. Récits du voyage en Chine : vins fins, cadres, musiciens, Nankin, pollution.

Août : Croix-Rousse, le quartier bobo de Lyon. Vieux copains, vieilles copines, splendeurs du Forez, joggings parmi les sculptures du parc Chazière.

Millième billet de La Précarité du Sage !

Octobre : Nous sommes trop nombreux sur terre. Précarité et malthusianisme. Modiano Prix Nobel. Nouveau voyage en Chine.

Novembre : Le sage précaire devient propriétaire d’un terrain dans les Cévennes. La source d’Aiguebonne. Diffusion par la RTS de 2 documentaires réalisés en Chine. Interventions au centre Charlie-Chaplin sur l’art et les femmes. Cerisiers en Cévennes : à la sainte Catherine, tout bois prend racine.

Décembre : Voyage au Maroc. Intervention à l’école des beaux-arts de Grenoble. Critique de télévision : Cyril Hanouna, Le Before, les Nouveaux explorateurs.

Une année marquée par le deuil, le bénévolat et l’amour. Mais j’ai parlé de tout sauf du deuil qui me travaille, des travaux que j’ai menés et des amours qui enchantent ma vie.

Le Before : la nouvelle émission culte de la télévision française

Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.
Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.

S’il y a une émission qui n’est pas conçue a priori pour la sagesse précaire, c’est bien Le Before, de Canal +, diffusée tous les jours entre 18 et 19h00. On y parle de « pop culture », c’est-à-dire de trucs qui sont censés intéresser les adolescents. Hip hop drôlatique, blockbusters « déjanté », gamers « incroyables », rappeurs « bling bling » mais « fashion », jeux vidéo « décalés »… pas exactement une programmation dont le sage précaire serait le coeur de cible.

Et pourtant, c’est à mes yeux la meilleure émission culturelle du PAF en 2014, car elle réussit à divertir, à informer et à faire rire les quadragénaires grincheux que nous sommes, moi et mes nombreuses collaboratrices. En ces fêtes de fin d’année qui nous désespèrent, et rendent mon équipe particulièrement bougonne, nous trouvons dans Le Before  un certain réconfort, et pour cela déjà, nous lui décernons la palme d’or du festival de la Sagesse précaire.

La trajectoire de cette émission est fascinante, car l’affaire n’avait pas très bien démarré. On me parlait du Before comme d’un échec. Les concurrents parlaient de flop monumental, pour des raisons de faible audience. Certes, les audiences étaient faibles, mais ce fut intéressant d’observer la réaction de la chaîne et de l’équipe productrice du Before : plutôt que d’arrêter l’émission, de la remplacer par un jeu, et plutôt que de chercher des téléspectateur en faisant du bruit et du buzz, ils ont emprunté la voie de la qualité. Les gens ne nous regardent pas ? Faisons une émission encore plus classe, encore plus exigeante, allons encore plus loin dans nos choix culturels. Et pour cette attitude de rigueur, si rare à la télévision de nos jours, pour cette attitude qui nous rappelle l’époque d’Océanique sur FR3, le jury de la Sagesse précaire décerne la palme du meilleur producteur à celui du Before.

Car à mon avis, cette émission va devenir culte. Un peu comme Les Enfants du rock dans les années 80, ou les documentaires de Pierre-André Boutang que l’on continue de visionner aujourd’hui. Dans trente ans, on regardera ces numéros du Before, quoique confidentiels à leur sortie, et on dira : c’était ça les années 2010. Les grandes stars diront : c’est là que nous avons fait notre première télé, c’était le seul endroit où nous avions une place, il y avait là une énergie et une érudition qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. On parlera du Before comme on parle des magazines de Jean-François Bizot. Un peu élitiste, un peu branchouille, mais rigolo, novateur et créatif.

Son but : faire émerger des talents venus de nos banlieues, de nos écoles de journalisme, et de la nébuleuse d’internet. Ses moyens pour y parvenir : le travail, l’écriture et le professionnalisme. On sent à chaque seconde un gros travail de fond dans la préparation, une exigence impressionnante quant aux invités et aux concerts en direct, associés à un authentique sens de la déconnade sur la forme. Exactement le contraire de ce que propose La Précarité du sage, qui incarne dans la blogosphère un pôle d’imprécision intellectuelle dans une rigidité formelle parfaitement assumée.

L’équilibre de l’émission (ces deux tendances à l’information et au rire) a été trouvé après quelques mois d’antenne et d’ajustement, et est dû en grande partie à l’animateur, Thomas Thouroude, qui est un génie de la télé en plus de porter le même patronyme que le Sage précaire. On le savait bon journaliste et bon présentateur de journal télévisé. Dans le Before, il révèle un nouveau talent, celui de comédien. Thomas est vraiment drôle dans les rôles parodiques que lui écrivent les auteurs de Canal +, et c’est une forme de drôlerie qui se trouve à l’opposée de celle d’un Cyril Hanouna. Ce dernier est génial dans l’improvisation, dans la panique du moment présent qui dérape, et c’est ce qui le rend fascinant. Thouroude, lui, est un artiste de la comédie : il sait incarner des personnages et leur donne une charge comique que peu d’acteurs sont capables de donner. Dans ses sketches,  il me fait penser à des comédiens de la trempe de Jean Dujardin, à la fois beaux gosses et hilarants. Alors que Cyril Hanouna n’est jamais convaincant lorsqu’il joue la comédie dans un film. C’est ma conviction, quand je compare les performances de ces deux animateurs, à la fois proches l’un de l’autre et aux antipodes l’un de l’autre : l’un est fait pour l’amusement en direct, l’autre est calibré pour les meilleurs scénarios de comédie.

C’est pourquoi il est aisé de prédire l’avenir : le Before va tenir encore un peu, le temps d’arriver à un nombre d’émissions qui puisse faire masse, et marquer de son empreinte l’histoire de la télévision, puis on retrouvera Thomas Thouroude au cinéma. C’est en tout cas ce que je souhaite au cinéma.

L’origine proustienne de Cyril Hanouna

Le sage précaire regarde la télévision pour s’instruire parfois, mais surtout pour se divertir.

Non, ce n’est pas exact : le sage précaire ne regarde la télévision que pour se divertir.

Non, ce n’est pas ça.

Le sage précaire ne s’instruit pas, il ne fait que se distraire, et ce, en regardant la télévision parfois. Et ces temps-ci, il contemple un génie de l’humour improvisé, un animateur qui n’a aucune autre prétention que de faire rire. Cyril Hanouna est la révélation médiatique de ces dernières années : son émission est géniale parce qu’elle est vide. Tout y dénué d’intelligence, de contenu culturel, d’alibi intellectuel, de réflexion. Elle ne tient que par la grâce de l’animateur qui lance parfois des fusées de drôlerie inattendues.

On me dit parfois : « Pourquoi regardes-tu cette bêtise ? C’est nul ! » Mais la nullité est fascinante, chers confrères. Rien n’est plus intrigant, grisant, que le vide d’une société. Marcel Proust a construit la plus grande œuvre romanesque du XXe siècle sur ces communautés vaines et vaniteuses qu’étaient les cercles mondains de son époque. Les émissions de télé actuelles sont les chroniques mondaines d’aujourd’hui. Ce que fait une starlette comme Nabilla n’est pas moins intéressant à suivre que les faits et gestes d’une Odette de Crécy dans la Recherche, et les vannes d’un Laurent Baffie ne sont pas moins drôles que les flèches de Robert de Montesquiou.

Proust a eu l’immense courage de prendre au sérieux les gens les plus cons de son époque, et de faire littérature à partir des groupes les plus superficiels qu’on pût imaginer. Aujourd’hui, Proust ferait un roman avec les célébrités de nos écrans, et si possible, les célébrités les plus ineptes.

Cyril Hanouna serait peint sous des couleurs contrastées : drôle et gamin, son humour reposerait sur la mise en boîte de ses chroniqueurs, ravalés au rang de faire-valoir. Narcissique, son personnage deviendrait diabolique au fur et à mesure du roman. Son rire aigu, forcé, prendrait une dimension lugubre pour terminer en effrayante saillie d’orfraie. Dans le marigot de la mondanité contemporaine, Cyril Hanouna pourrait incarner le rôle d’une hyène rieuse et cruelle, capable d’humilier ses partenaires tout en les forçant à rire. Il faudrait un écrivain anglais ou américain pour écrire une comédie humaine de cette dimension.

Il ne faut pas s’étonner, ni se chagriner, du succès de ces émissions inconsistantes. Il n’y a rien là de neuf. Nous avons toujours aimé les commérages et les histrions qui se donnaient en spectacle. Relisons Proust et rigolons des frasques absurdes d’Hanouna, voilà le programme culturel de ces fêtes, concocté par la sagesse précaire.

Nouveaux explorateurs et vieilles ficelles

Série de documentaires diffusée sur Canal + depuis 2007, Les Nouveaux explorateurs jouit de l’impunité habituelle des productions liées au voyage. C’est un phénomène curieux : dès qu’on voyage et qu’on relate ses aventures, on devient inattaquable dans les médias. Pourtant, le récit de voyage est un champ de création qu’il faut regarder avec autant de sens critique que tous les autres genres narratifs.

Qu’on me pardonne une légère immodestie, ce blog est un des rares espaces où sont critiqués des voyageurs. Au risque de me faire durement tancé, La Précarité du sage a critiqué Michel Le Bris, la « littérature voyageuse », Christophe Ono-Dit-Bio, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson. Cela m’a valu des volées de bois vert, dont je ne me plains pas. Paradoxalement, on me reproche aussi de dire trop de bien de certains écrivains et plasticiens du voyage : Jean Rolin, Chantal Thomas, Antonin Potoski, Caroline Riegel, Jean-Paul Kauffmann, Raymond Depardon, Catherine Cusset ou Bruce Bégout.

Ce n’est pas que les uns seraient nuls et les autres parfaits, mais il existe une ligne de fracture assez profonde dans la manière d’aborder le voyage depuis la deuxième guerre mondiale. Ceux dont je fais l’éloge savent que le monde a changé, qu’on ne peut plus découvrir le monde comme les anciens explorateurs. Ils explorent donc les banlieues, les bretelles d’autoroutes, les forêts et les fleuves avec prosaïsme et humour.

Ceux que je critique ne manquent pas forcément de talent, mais ils prétendent être des baroudeurs de la même trempe que les grands aventuriers des années 1930, ou imitent un peu bêtement les orientalistes du XIXe siècle. Ils s’autoproclament « explorateurs ». Ceux produits par Canal + mentent d’ailleurs effrontément : ils prétendent nous présenter des peuples indigènes purs de toute acculturation, alors même qu’ils communiquent en anglais, et qu’ils exhibent des costumes traditionnels au sein de réserves d’autochtones subventionnées, et habilitées à recevoir la visite de caméras.

La Nouvelle exploratrice de l’émission, dont j’ai oublié la date de diffusion, traverse le Brésil avec ce sentiment d’impunité : les tribus se laissent photographier en regardant ailleurs, et notre télévision nous vend cela pour de l’aventure nouvelle. Il ne s’agit pourtant que des mêmes vieilles ficelles des images prises par les explorateurs dominateurs, supérieurs, protégés par des puissances colonisatrices.

Trouver l’arbre pour la cabane

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Voyez cette image d’arbre, comme il est désolé, comme l’image est grise et humide. Un mec normal couperait ce truc, mais le sage précaire n’est pas un mec normal. Le sage précaire est pire qu’un mec normal. Il se sent sombrement attiré vers ce châtaignier inculte, sauvage et stérile. Un châtaignier qui ne produit même pas de châtaignes comestibles.

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On juge un arbre à ses fruits, dit-on. Le sage précaire, comme ce mauvais arbre sans charme, ne produit pas de fruits, ou alors ils sont peu comestibles. Ou alors ils sont toxiques.

Alors je vais me servir de cette souche pour y bâtir ma première cabane. Je pense garder les troncs principaux, qui partent en étoile, et de m’en servir d’espace de base pour mon plancher.

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Je couperai, à la va comme je te pousse, les autres branches et autres troncs rachitiques qui imposent leur présence inopportune. Une fois qu’un plancher sera installé, à un mètre ou deux du sol, je bricolerai des murs et un toit.

Ne me demandez pas comment je vais m’y prendre. Je vais, sans aucun doute, commettre des erreurs de débutant ; des pierres pour le toit, des feuilles mortes pour élever des murs, des branches mortes porteuses.

Qu’importe. Ce qui compte, c’est de trouver l’arbre. Trouver le nid du sage. Et je n’ai rien dit de la situation géographique de cet arbre. Au-dessus de la source, à quelques mètres de la belle terrasse où poussera mon verger, ma cabane sera postée à la frontière ouest de mon terrain, d’où je pourrai surveiller les mouvements ennemis.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

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Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

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C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Deux cerisiers et un notaire

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Je me suis rendu jusqu’au fond de la haute vallée, où le propriétaire des parcelles m’attendait en voiture. Nous avions des bouteilles pour fêter notre affaire. Arrivés chez lui, dans un hameau qui domine la vallée de la Borgne, nous avons descendu, consciencieusement, méthodiquement, tous les nectars. Liquides à bulles, liquides de velours, liquides clairs liquides profonds. Nous leur avons fait un sort.

J’ai dormi dans la cabane, sur le terrain de mon frère, et le lendemain, après une toilette sommaire dans l’eau de la source, je suis allé chez monsieur le notaire.

Il n’y a pas plus éloigné d’un sage précaire qu’un notaire. Un notaire sert à éviter au maximum tout impondérable, toute précarité, dans un accord. Nous avons signé après lecture de l’acte notarié, et sommes allés célébrer l’événement au Café des Cévennes.

Après quoi j’ai loué une voiture et suis allé acheter mon premier arbre fruitier. j’ai voulu un cerisier, je ne sais pas vraiment pourquoi. Parce que j’aime les cerises, me dira-t-on. C’est vrai mais pas davantage que les figues, les prunes ou les pêches. Avant tout, le cerisier, ce sont des fleurs qui rappellent l’été, et qui me rappellent deux lieux qui m’ont enchanté : Dublin, en Irlande, et certains coins d’Asie.

C’est bizarre malgré tout, et je m’en avise au moment même où je vous en parle. Pourquoi diable n’ai-je pas choisi un prunier ? Le prunier aurait eu beaucoup plus de sens : cela m’aurait ramené à la Chine, en particulier à la montagne Pourpre et Or de Nankin, et au fameux motif calligraphique de la branche de prunus. Le fruit du prunier est magnifique et tout aussi érotique que celui du cerisier. Enfin, pour l’amoureux d’Asie, le cerisier rappelle plutôt le Japon, et ce n’est pas avec le Japon que j’ai initié une histoire d’amour… J’aurais dû choisir un prunier, et j’ai choisi un cerisier, c’est ainsi.

J’ai même choisi deux cerisiers. Peut-être parce qu’il y avait deux pépiniéristes dans le village et que je ne voulais pas faire de jaloux. Le premier donnera des fruits à partir de fin mai, le second à partir de juillet. Il y aura donc des cerises tout l’été, si Dieu le veut.

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