La biennale d’art contemporain de Lyon

Vue de la Saône depuis La Sucrière

 

Ce qui impressionne le plus, dans la biennale de Lyon, c’est l’environnement des lieux d’exposition. Que ce soit le Musée d’art contemporain, coincé entre le Rhône et le parc de la Tête d’Or, les anciens docks près de la confluence du Rhône et de la Saône, ou que ce soit l’usine T.A.S.E, en pleine banlieue, chaque espace possède une forte identité et une puissance visuelle extraordinaire.

Je suis allé sur les docks, dans l’ancienne usine de « la Sucrière », autour de 16h30. Le soleil se couchait et éclairait d’ocre les structures industrielles qui se dressaient dans une brume mélancolique de fin de journée. Les poutres métalliques, les ponts suspendus et les silos de la rive gauche de la Saône entraient en résonnance avec les jolies collines boisées de la rive droite, parsemées de maisons de maîtres, de châteaux et de couvents. Sur la rivière elle-même, les péniches offraient au regard des promeneurs des jardins privés et des modes de vie au fil de l’eau.

Un autre jour, je me suis rendu à l’usine T.A.S.E., à Vaulx-en-Velin, une friche industrielle que l’on repère de loin grâce à une espèce de château d’eau peint en rouge. Dans la cour de l’usine, une allée de pelouse, des arbres taillés et des sculptures néo-classiques. Un petit îlot de jardin à la française dans un environnement désaffecté.

 

 C’est ce que j’aime quand je retourne dans la capitale des Gaules. Visiter la Biennale d’art contemporain, c’est visiter Lyon et son passé industriel.

Agnès Varda de ci de là

Ce soir, à 22h30 sur Arte, on pourra voir le film documentaire d’Agnès Varda sur les artistes contemporains qu’elle aime. C’est une série d’émissions très belles, où l’on reconnaît son style – déjà bien rôdé sur Les Glâneurs et la glâneuse dans les années 2000 – et dans lesquelles elle présente, sur un même ton, des artistes célèbres et des créateurs obscurs.

Michel Jeannès est un des créateurs chéris d’Agnès Varda. C’est un artiste dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. On l’appelle aussi Monsieur Bouton et il se fait photographier dans le monde entier.

Ce soir, l’épisode d’Agnès Varda de ci de là tricote des portraits aussi variés que Monsieur Bouton, le peintre Pierre Soulages et des réparateurs de filets de pêche à Sète.

Comme le dit mon amie Cécilia, Agnès Varda dé-hiérarchise les gens et les travaux.

La sagesse précaire préconise donc la vision de ce programme télé de qualité, pour passer de joyeuses fêtes de noël.

Le sage précaire adepte du « Bikram Yoga »

J’ai tellement entendu parler de yoga ces derniers temps que j’ai décidé de m’y mettre. Plusieurs femme de mon entourage en font régulièrement et en parlent avec un enthousiasme communicatif.

Un type de cours, en particulier, m’intriguait, car une suspicion planait selon laquelle cette forme de yoga se rapprochait d’une secte. À Belfast (Irlande du nord) la rumeur bruissait et la sagesse précaire aime ce qui bruisse. Je demandais ce qu’il en était à Tanya, ma camarade la plus fidèle de ce cours : elle m’a dit qu’il n’y avait rien de sectaire, que c’était juste l’activité la plus satisfaisante, à tout point de vue, qu’elle avait jamais exercée de sa vie…

Oui, cela faisait un peu secte, en effet.

Tanya connaissait d’autres sceptiques comme moi, mais dès qu’ils goûtaient à cette pratique, affirmait-elle, ils y retournaient tous les jours tellement c’était bon et tellement cela vous changeait la vie. Tanya est très jolie, elle est jeune, très populaire parmi les nord-irlandais et les expatriés, je ne sais pas pourquoi elle tient à ce que quelque chose lui « change la vie ». Je regarde et écoute Tanya qui semble vouloir mon bien. Pourquoi ne pas essayer ? Ma vie n’est pas aussi précieuse en l’état qu’il faudrait interdire qu’elle changeât.

Le Bikram est une forme de yoga qui se déroule dans une pièce chauffée pour rappeler le climat tropical de la province indienne où il a été créé. La température monte donc à une quarantaine de degrés, ce qui, paraît-il, augmente de beaucoup la souplesse du corps. En plein hiver, dans un pays humide et froid, c’est de toute façon une caractéristique à prendre en compte sérieusement.

On me dit que c’est une secte pour d’autres raisons. Les « fidèles » paient beaucoup d’argent paraît-il, et le moniteur ne cesse de parler pendant les exercices. Or, l’offre promotionnelle me propose de profiter de deux semaines d’essai pour vingt livres sterling. Il me reste douze ou treize jours avant de rentrer en France ; si je profite de six ou sept séances, le coût aura été amorti énormément. Le seul risque, finalement, est que je devienne moi-même un fidèle parmi les fidèles, que je me convertisse grâce aux paroles ensorcelantes du maître…

Moi qui n’ai jamais cru à rien, qui suis aussi addictif qu’une pierre qui roule, ça me ferait plaisir une fois dans ma vie, d’être pris dans un mouvement mystique et caporalisé, pour voir un peu. C’est décidé, la sagesse précaire va se confronter au Bikram yoga.

Cela fait trois fois que j’y vais, et le résultat est à la fois positif et décevant. Positif parce que cela fait toujours du bien au corps de se contorsionner pendant une heure et demie. Mais décevant dans le sens où je n’ai pas eu de révélation, ou en tout cas pas reçu les informations subliminales qui me séduiraient et me feraient dévier de ma voie.

Le moniteur parle en effet tout le temps, mais c’est un texte appris par coeur, qui accompagne les mouvements, et qui ont pour but de concentrer les élèves sur les efforts à fournir. Le tout est parfaitement dénué de spiritualité, ce qui me convient.

La salle de sport est pleine de jeunes gens (et de moins jeunes) en parfaite santé, et au corps splendide. Nous sommes tous dévêtus, la plupart des rares hommes sont torse nu, et les femmes contemplent leurs belles formes dans le miroir qui nous fait face. Nous sommes encouragés à regarder constamment le miroir, ce qui développe, incidemment, une sorte de fascination pour l’image de son propre corps.

Le sage précaire, sans être difforme, n’a pas un corps extrêmement appétissant. Il se trouve le seul grassouillet dans un groupe d’élégants gymnastes, le seul poilu dans un groupe d’éphèbes effilés.

Mais après tout, qui le sait, peut-être la magie du yoga l’amènera à developper une corporalité harmonieuse et florale ?

Il perd aussi souvent l’équilibre, le sage précaire, lors des poses sur une jambe, déconcentrant par là même les jolies filles qui l’entourent et qui tombent comme des mouches à cause de lui. Il est enfin celui qui transpire le plus, suant à grosses gouttes des litres d’eau, rougissant et grimaçant dans un groupe discipliné de belles personnes graves, élastiques, blanches, synchrones, souples et légèrement décoiffées.

Les vagues tentations de me rincer l’oeil sont donc noyées dans la douleur, dans la sueur et dans les regards noirs des trop jolies blondes qui perdent l’équilibre à cause de moi. J’aimerais dire que c’est là, enfin, que je suis devenu un « tombeur de filles », mais maintenant que je fais du yoga, je me refuse à tout jeu de mots à la con.

Le sage précaire en couverture

On a vu ma tête, un peu floue, en une du grand hebdomadaire libéral anglais. C’était la manifestation du 30 novembre, j’avais encore, pour le dernier jour, une assez jolie moustache, et une casquette grise.

Si je suis heureux que des journalistes anglais aient choisi cette photo (ou ce montage…), c’est que finalement, la sagesse précaire est non contradictoire avec l’idée de soulèvement populaire.

Nous nous croyions petits cons, anars de droite vains et cyniques, nous nous retrouvons syndicalistes, concernés par les retraites.

Korhogo (8) Le parrain de Guillaume, suite et fin

Il a fallu 4 ans pour gagner la première guerre mondiale , 6 ans pour terminer la deuxième.

Et pourtant, on peut en faire des choses en 3 ans! Il n’en a pas fallu davantage à J.-C. pour changer la face du monde et passer à la postérité. 3 ans, c’est aussi le temps que nous avons passé avec le parrain de Guillaume en Afrique. Nous n’avons rien changé à quoi que ce soit et ne sommes pas devenus célébres, mais je peux vous assurer que nous nous sommes éclatés dans cet environnement particulier qu’est la brousse africaine, où tout est possible si vous avez l’esprit d’aventure et le contact aisé avec les autochtones.

Nous avons pu ainsi plusieurs fois être accueillis par des villageois qui n’avaient jamais vu de blancs. Nous avons partagé avec eux des parties de chasse et beaucoup d’autres choses. Et une fois, on nous a même permis de pénétrer dans le bois sacré, là où ont lieu les initiations et où sont prises les décisions importantes .

Nous étions accompagnés par le chef de village et le sorcier. Il faut dire que cette fois là Michel avait apporté tout l’outillage nécessaire pour le creusement d’un puits, ce qui a facilité les choses.

Parmi toutes les aventures que nous avons vécues, je vais vous en conter 2 qui reflètent bien l’état d’inconscience dans lequel baignaient nos 2 lascars.

Un photographe et néanmoins ami de Korhogo, avait besoin de clichés rapprochés d’hippopotames. Les zooms de l’époque n’étaient pas très performants et lui pas très vaillant. Connaissant notre réputation de casse-cou, il nous confia 2 appareils dernier cri, nous en apprit le fonctionnement, et nous voilà partis pour la Comoë , le fleuve dans lequel barbotaient les hippos.

C’était un week-end et beaucoup d’expats venaient pique niquer à cet endroit . Pour prendre les photos désirées, il n’y avait pas d’autre solution que de s’approcher le plus près possible de ces paisibles animaux. Sous le regard étonné puis inquiet des spectateurs, nous entrons dans l’eau et partons à la rencontre de nos cibles. Je m’en approche jusqu’à avoir de l’eau à hauteur de poitrine et je prends quelques photos. J’étais à 5 mètres, m’a-t-on dit, et je peux vous jurer que je n’avais absolument pas peur. J’avais la certitude que ces grosses bêtes étaient inoffensives, seulement maladroites. Je suis revenu sur la berge rejoindre mon ami qui ne m’avait pas suivi très longtemps. Il me dit dans un grand sourire : « Tu sais , moi sans mon béretta, je suis un peu paumé! » De ce jour, je suis remonté dans son estime et fus classé définitivement comme fou par les Européens.

Un jour où j’étais en train de faire des mesures de débit sur une riviére en crue , je suis interpellé par un Européen au fort accent germanique. Il m’explique que son activité consiste à fournir en animaux sauvages, cirques et zoos, sa spécialité étant les crocodiles. A l’époque, je ne voyais rien de répréhensible à cette démarche .Il me dit qu’il avait appris la présence de nombreuses familles de crocos dans cette région et en particulier dans un marigot voisin. Il me propose de l’aider dans son travail, contre rémunération bien sûr! J’ai du temps libre et quelques marks pourraient améliorer l’ordinaire. J’en parle à Michel, qui comme moi, trouve l’idée géniale. L’aventurier teuton nous invite à manger et nous explique la façon de procéder avec photos à l’appui. En fait, c’est très simple : il suffit d’entrer dans l’eau boueuse, comme pour les hippos, mais de nuit avec une lampe frontale. Lorsqu’on a de l’eau jusqu’au ventre, on s’arrête quelques minutes et on balaie la surface avec les lampes. Au bout de quelque temps, normalement, on voit apparaître à quelques métres, 2 petits ronds rouges. Ce sont les yeux du crocodile. Et là, il vaut mieux ne pas être bourré et rester concentré! En effet, l’écartement des yeux détermine la taille de l’animal. Notre client recherche des bêtes d une cinquantaine de centimétres ce qui correspond à environ 5 cm entre les yeux si ma mémoire est bonne. Une fois la bonne cible repérée , il suffit que l’un d’entre nous l’attrape par le cou d’un geste vif tandis que l’autre lui passe un noeud coulant sur les mâchoires. C’est un travail dans lequel il y a intérêt à être synchrone! Car ces animaux, même petits, peuvent être redoutables avec leurs dents et leur appendice caudal. Tout se déroulait parfaitement bien dans la joie et la bonne humeur. Et puis, une nuit, peut-être par routine, Michel commit une erreur d’appréciation et se trouva aux prises avec un animal beaucoup plus gros que prévu. Ses 2 mains avaient du mal à lui entourer le cou et pourtant, pas question de le lâcher à cause d’éventuelles représailles… J’ai un mal fou à mettre en place la corde et le noeud qui vont lui immobiliser les mâchoires. Doué d’une force et d’une énergie phénoménales, le croco se débat et nous envoie de grands coups de queue . C’est assez désagréable! Nous finissons par gagner la partie, le remonter sur la berge et le ligoter. Il mesure un mètre environ et nous avons eu de la chance qu’il ne nous ait pas mordu! Et lui, a eu de la chance que le béretta de mon ami ne fonctionne pas dans l’eau!

Malgré les félicitations et les encouragements de notre client, nous avons décidé d’arrêter là notre collaboration… Nous avons passé le reste de la nuit à boire du rhum arrangé chez notre ami Pierre, le Réunionnais, afin d’évacuer le stress et la grande trouille que nous venions d’avoir.

Nôtre séjour en Côte d’Ivoire touchait à sa fin. Michel part rejoindre des amis dans le nord du Niger, à la frontière Lybienne. Il part seul avec sa vieille 4L, sans grande connaissance du désert. Nous sommes début 1965. Je n’eus plus aucune nouvelle de lui, le contact qu’il m’avait donné en France n’en avait pas plus que moi! Je pensai alors qu’il était mort de soif (triste fin pour lui!), quelque part dans le désert nigérien.

Printemps 1972, Guillaume vient agrandir la famille. Peu de temps après, nous passons quelques jours avec Marie-Pierre à Paris. Lors d’une visite au musée du Louvre, arrêt devant la Joconde. Il y a foule et tout à coup, au milieu de cette foule  nos regards se croisent, incrédules. Gros éclat de rire, embrassade! C’était LUI ! Je passe sur les retrouvailles et tout ce qui va avec, ce serait beaucoup trop long…

Nous avions prévu de baptiser Guillaume (il s’agissait plus précisément de présenter l’enfant à l’église afin de lui laisser le choix de demander ou pas le baptême, lorsqu’il serait en âge de le faire. Avec le recul, je trouve cette démarche assez nulle.)

Nous proposâmes à Michel de devenir le parrain de Guillaume. Il accepta avec joie. C’est ainsi qu’habitant la région parisienne, il vint à Lyon le jour de la cérémonie , fit bonne figure à l’église, offrit une gourmette à son filleul, fit honneur au repas préparé par Marie-Pierre, discuta avec la marraine et disparut dans la soirée. Il ne donna plus jamais de nouvelles et j ‘avoue que je ne cherchais pas à en avoir. En effet, l’homme que j’avais retrouvé en France n’était plus celui que j’avais connu en Afrique, et il devait penser la même chose de moi. Vivre des choses exceptionnelles dans un environnement qui ne l’est pas moins laisse des traces indélébiles.

Adieu l’ami, nous nous retrouverons bientôt dans l’au-delà et nous aurons toute l’éternité pour en discuter.

Au bord de la mer

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

C’est toujours Baudelaire qui m’accompagne quand je suis au bord de la mer, et ce pour une raison simple : la mer m’ennuie.

Homme libre, toujours tu chériras la mer!

Tu parles. Le sage précaire chérit des ondes moins plates.

J’ai honte de le dire car je suis issu d’une race de marins, mais c’est ainsi. Mes proches entrent dans un contact intense avec les éléments dès qu’ils approchent d’un quai, ils parlent bourrasque, rafiots, grain, gréement, voilure et lattitude, tandis que moi, je rêvasse à ce que je vais manger à midi. Donc à la rigueur je pense aux chairs qui s’agitent sous les bateaux, mais c’est là le plus près que je puisse m’approcher de ces derniers…

Leur visage devient profond, devant la mer, et ils regardent les bateaux d’un air entendu, mi envieux, mi évaluateurs. Ils s’enfoncent dans un silence philosophique qui impressionne tout le monde. Moi, j’attends que cela passe sans avoir la moindre idée de ce qu’il faut penser.

Je tente : « C’est beau », mais on ne me répond pas. Je gémis, en prenant moi aussi un air impénétrable : « La mer, quand même, on a beau dire… » Non, ça ne prend pas.

Alors je me concentre sur l’autre rive de la baie de Belfast. Là-bas, sur la terre ferme, on aperçoit les docks et les usines. Les fameuses grues qui personnalisent le skyline de Belfast.

Voilà des choses qui parlent au sage précaire. Des paysages industriels, des routes sur lesquelles faire du vélo, des montagnes sur lesquelles gambader.

« Le plancher des vaches », me disais-je ce jour-là sur le port de Carrickfergus, où je n’osais pas dire à S. que la vue de ces voiliers m’ennuyait, « le plancher des vaches, voilà le véritable habitat des hommes ondoyants. »

Théorie du soulèvement (3) méthode irlandaise vs méthode anglaise

Les Anglais se soulèvent massivement. Chez les Anglais, il y a cette vieille tradition de la prolétarisation du peuple, la massification des travailleurs.

Les Irlandais, au contraire, ont une tradition de la révolte qui s’apparente plutôt à la guérilla. Moins nombreux, moins prolétarisé, moins organisés parce que longtemps sous le joug d’un pouvoir étranger, l’art du soulèvement irlandais est plus lancinant, plus pervers, il consiste à construire des machines de guerre qui déroutent l’adversaire. Souvent, quand les Irlandais se battent, leur avantage est leur courage couplé à une stratégie que personne ne comprend. Pas même, certaines fois, les Irlandais eux-mêmes.

La sagesse pécaire doit se confronter au soulèvement populaire, c’est son défi, elle qui n’aspire à rien tant qu’à la sieste et à la flânerie. J’ai déjà fait https://gthouroude.com/2009/03/19/le-sage-precaire-en-manif/la critique de la sagesse précaire sous l’angle du soulèvement.

Puis j’ai dressé une grossière distinction entre réaction française et réaction britannique face aux injustices. Je disais un peu bêtement (et faussement, car j’avais en grande partie tort, comme souvent), que les Britanniques préféraient la charité individuelle alors que les Français restaient attachée à la manifestation de rue.

Mais en participant à la manifestation du 30 novembre à Belfast, j’ai eu une autre impression. Je voyais là le retour de la tradition du soulèvement anglais, le grand syndicalisme qui était si puissant outre-Manche depuis la deuxième guerre mondiale. Ce syndicalisme même qui fut fragilisé par les mandats de Margaret Thatcher, dans les années 80.

L’amie qui était à mes côtés y voyait plutôt l’espérance d’une manifestation où protestants et catholiques étaient côte-à-côte. C’est sa remarque qui m’a fait réfléchir sur des différences de méthodes, dans le domaine de la révolte populaire. Quand les Irlandais catholiques de Derry et de Belfast se sont soulevés, ils l’ont bien fait, j’ai l’impression, comme une guérilla, et le pouvoir britannique n’y a jamais rien compris. Les Irlandais eux-mêmes, ont-ils vraiment pris la mesure de ces étonnants « Troubles » ?

En revanche, notre belle manif du 30 novembre, elle était bel et bien britannique, si ma théorie portative est correcte (ce qui n’a rien de garanti). Organisée, massive, syndicalisée, disciplinée, propre sur elle, luthérienne, oui, c’était la marque de la  méthode impeccable des Anglais.

Manif à Belfast : un succès sur toute la ligne

Ce matin, depuis mon bureau, je voyais le misérable piquet de grève de l’université, et j’avais un pincement au coeur. Je pouvais difficilement faire grève moi-même puisque je n’ai pas d’emploi, que je vis sur de maigres économies, et que j’avais un chapitre de thèse à terminer, pour lequel j’avais accumulé un retard d’un mois.

Voyant la pauvre Irlandaise, que je connais un peu pour avoir milité dans le même syndicat qu’elle, grelotter de froid, et proposer des tracts à des étudiants qui la snobaient, j’eus une forme de nausée. Je n’y tins plus et rejoignis les courageux syndicalistes, ne serait-ce que pour discuter.

« Tu devrais joindre le syndicat » me disent-ils. Je me suis déjà inscrit sur internet, mais je leur avoue que je ne suis pas sûr d’y être affilié officiellement. Ils me promettent d’aller y voir de plus près. Ils déplorent que les membres de la facultés des langues étrangères soient si « conservateurs », et qu’ils ne s’engagent pas dans la lutte des plus faibles et le maintien des services publics.

Je ne sais que dire, car je ne réponds pas de mes supérieurs hiérarchiques, et encore moins de mes égaux. Des inférieurs hiérarchiques, il n’y en a pas dans la sagesse précaire.  

« Quand même, disent-ils, les Français savent ce que c’est que la grève et les manifs, non ? Le département de français pourrait donner l’exemple ! » Nous rions. Nous avons très froid, et nous nous préparons à nous diriger vers le Foyer des étudiants, pour quelques discours et organiser le défilé à venir.

Je ne peux pas retourner à ma thèse et à mon bureau chauffé. Cette jeune Irlandaise, syndicaliste et prof en art dramatique, me touche par son abnégation. Elle brave le froid et l’ennui du piquet de grève, elle risque d’être mal vue par la hiérarchie, quand tant d’autres enseignants-chercheurs remplissent leurs cours et leurs articles d’idéologie gauchiste sans risquer de nuire à leur carrière en faisant grève.

Avant de prendre la route de la manif, on me tend une pancarte, que j’empoigne sans regarder ce qui y est écrit. Je remarquerai plus tard que j’arborais ces mots : « Investissez sur moi. Je suis votre avenir ». A l’approche de la quarantaine, le sage précaire n’est plus vraiment l’avenir de quoi que ce soit. Enfin on ne sait jamais.

Sur la route, je suis rejoint par mon amie Sarah qui virevolte et prend de nombreuses photos.

De mon côté, je reste un militant de base, discipliné, et je prends une tête d’enterrement, car c’est ce que je sais faire de mieux.

Nous partîmes moins de cent, mais par un prompt renfort, venu de chaque rue, nous nous gonflâmes de plusieurs autres défilés, nous grossîmes de volume sonore et nous nous vîmes dix mille en arrivant au City Hall.   

Après avoir poireauté quelques quarts d’heure, je décidais de rentrer à mon bureau. Je recroisais Sarah qui avait fait des photos acrobatiques en grimpant sur la tribune. Mon amie est une aventurière. Nous décidâmes, en bons socialistes qui se respectent, d’aller manger dans un restaurant gastronomique, parce que merde, il n’y a pas de raison qu’on laisse la bonne bouffe aux riches et aux banquiers. Nous posâmes nos pancartes au dehors et fîmes un merveilleux déjeuner : butternut, faisan, venaison, nous ne sommes rien refusé car nous avions bien mérité de la lutte des classes.

Les journaux diront, le lendemain, que la grève fut un demi-échec au Royaume-Uni. On s’attendait à un raz-de-marée qui n’eut pas lieu. En revanche, dans la province d’Irlande du nord, ce fut un succès plus gros qu’escompté. Il faut dire que la province vit plus qu’une autre sur le service public.

Sarah se demanda s’il y avait beaucoup de protestants dans le cortège. Cela ne m’avait pas traversé l’esprit que la division communautaire ait pu se retrouver dans le combat syndical.

Il est vrai que dans les partis politiques, ceux de gauche se trouvent du côté « Irlande unie » et sont donc majoritairement catholiques, et que les partis de droite son les partis protestants et unionistes. Mais cela se retrouvait-il dans les mouvements sociaux ?

Je ferai ma petite enquête à la prochaine A.G. de mon syndicat.

Korhogo (7) Le parrain de Guillaume

Il était plutôt petit, les épaules voûtées, et semblait n’avoir que la peau sur les os. Bien que chétif d’apparence, il était tout en muscles, avait des mains comme des battoirs et une voix de stentor. De type méditérannéen prononcé, il avait la chevelure noire abondante, les yeux de braise d’un fier hidalgo. Et comme il avait le rire facile et l’accent toulousain, il avait beaucoup de succès auprès des femmes blanches de Korhogo. Ces femmes étant pratiquement toutes en couple, je vous laisse imaginer les situations délicates et les scènes mouvementées dont j’ai été témoin et quelquefois acteur malgré moi !

« Il », c’était Michel, le premier blanc qui m’ait accueilli à Korhogo et sans doute le seul qui ne se soit pas trop moqué de ma mobylette.

En délicatesse avec sa famille, il s’engagea très jeune dans les unités combattantes de l’immédiat après guerre. C’est ainsi qu’au début des années 50 (il avait 17 ans), il se retrouva à combattre les Chinois en Corée. Il racontait avec passion et moult détails les prises et pertes de positions autour du 38ème parallèle, les combats à l’arme blanche contre les « jaunes », car les cartouches manquaient et la première médaille. Puis, ce fut l’Indochine et ses combats terribles contre les « viets »qui arrivaient de nulle part. Ce fut aussi la cuvettede Dien bien phu en 1954 et la honte de la défaite. Ensuite, prisonnier dans un camp de rééducation du vietcong avec des séances de tortures physiques et psychiques.

Vivre tout cela à cet âge l’avait profondément marqué et perturbé durablement, ce qui peut expliquer sans doute qu’il n’avait pas d’état d’âme lorsqu’il s’agissait d’utiliser les mêmes méthodes pour faire parler les fellaghas, lors de la guerre d’Algérie.

Il disait que l’armée avait fait de lui un homme, et lui avait appris les vraies valeurs. Sans entrer dans le détail, les miennes étaient à l’opposée. Alors, qu’est-ce qui à bien pu faire que nous soyons devenus amis et même inséparables ? En ce qui me concerne, j’ai rapidement décelé chez ce sinistre individu de grandes qualités de coeur qui n’étaient pas conformes à ses propos. Nous avions en commun une grande insouciance et le goût de l’aventure et de la déconne.

Considérant à juste titre que j’étais assez nul dans le maniement des armes, il entreprit de m’éduquer dans ce domaine. Il était souvent vêtu d’un treillis sous lequel il portait un révolver, un béretta 9 mm, la meilleure arme de poing disait-il! Après m’avoir initié au fonctionnement de l’engin puis effectué quelques séances de tir sur un baobab, il décida de passer à un autre stade. Pour tester mon sang froid, me dit-il, il se positionna à une dizaine de mètres, enleva sa veste et la tendit à l’horizontal à bout de bras, puis me demanda de tirer 5 balles sur cette cible improvisée!

Pour ne pas lui faire de peine, je me mis en position de tir et fis semblant de m’appliquer. Mais vous pensez bien qu’aucune balle n’est arrivée sur la cible… Mon professeur en conçut beaucoup d’amertume et décida que j’étais irrécupérable, ce qui m’arrangeait bien.

Michel était responsable d’un gros magasin de matériaux et parmi ses employés il y avait un jeune albinos prénommé Mamadou qui, à cause de sa différence, était l’objet de railleries et de sévices de la part de ses collègues. Michel l’avait pris en amitié et le protégeait. Un jour, un grand chef traditionnel de Korhogo mourut. Le lendemain, l’albinos ne se présenta pas au travail. Nous apprîmes que, dans la nuit, il y avait eu une rafle et il était fort probable que le jeune homme fasse partie du lot d’albinos qui allaient être sacrifiés pour les obséques du défunt. Nous avions entendu parler de cette coutume qui parait-il, existe encore de nos jours! Il fallait faire quelque chose pour essayer de sauver Mamadou. Mon ami enfila son treillis, mit un chargeur dans son révolver et me demanda de l’accompagner. Il me promit de ne pas utiliser son arme. Malgré cela, je n’étais pas du tout rassuré, car même si les blancs étaient « comptés »  à l’époque, nous n’étions pas à l’abri d’une bavure… Nous nous rendîmes dans le quartier où devaient avoir lieu les festivités.

Nous fûmes rapidement entourés par une foule hostile qui nous signifia que nous n’avions pas le droit d’être là. (Aussi bien Michel que moi nous le savions et respections les coutumes, mais là, c’était un cas de force majeure). Certains hommes en costume d’apparat commençaient à nous menacer… Je n’en menais pas large! Calmement et avec un grand sang froid, mon ami qui était très connu et apprécié demanda à s’entretenir avec l’organisateur des cérémonies qui était un de ses bons clients. Ce dernier arriva rapidement et Michel lui expliqua pourquoi nous étions là. L’homme lui assura qu’il allait faire son possible et nous demanda de quitter les lieux illico… ce que nous fîmes sans précipitation mais assez rapidement quand même! Je venais d’avoir la peur de ma vie! Avec un grand sourire, Michel m’affirma que lorsqu’on a avec soi un béretta dernier modèle, on n’a jamais peur!

Le lendemain, Mamadou était à l’heure au travail.

Tuer le temps, dimanche à Saint-Etienne

Pascal est un écrivain stéphanois, et un photographe non moins stéphanois. Cela seul devrait donner envie d’aller y voir de plus près. Nul mieux que lui sait ce que c’est qu’un dimanche à Saint-Etienne.

Louis-Ferdinand Céline nous disait que la grande tâche du poète moderne, c’était de savoir « Chanter Meudon ». Pascal nous apprend que celle du blogueur précaire, c’est de chanter les dimanches de Saint-Etienne. On ne peut le faire en restant collé à la ville, car cela pourrait conduire au suicide. Alors Pascal le fait en inventant des billets distants, parfois très distants, qui entrent en résonnance avec les photos de paysages urbains doménicaux.

En plus des livres qu’il publie et qui sont payants, Pascal fait donc un blog tout ce qu’il y a de gratuit. C’est sa logique à lui, qui est parfaitement accordée aux préceptes intangibles de la sagesse précaire.

Avant de se laisser tenter par la forme du blog, il envoyait des e-mails collectifs, dans lesquels il racontait des choses étonnantes, souvent drôles et toujours sensibles, délicates, et en même temps dégingandées. Si l’on peut dire.

Son blog s’intitule Les Fossoyeurs du dimanche, et c’est une belle rencontre du ouèbe.