Le catholicisme, les pervers et les Français

Il n’y a pas de pays qui souffre davantage du scandale des enfants violentés par des membres de l’église catholique.

l’Irlande avait développé une image de soi réconfortante, une image de gens simples, sains, de bonne constitution et de bonne humeur. Le fait que des dizaines de milliers d’enfants se soient fait agresser, violer, en toute impunité, est bien sûr difficile à supporter pour n’importe quelle communauté. On comprend la colère de la population quand elle s’aperçoit que le clergé, ainsi que les autorités politiques, étaient au courant mais n’ont rien fait pour protéger les enfants. Non seulement la nation est traumatisée par le mal que l’on a fait à ses enfants, mais l’image idéale de l’Irlandais prend dans le même temps un coup très dur. Nous nous pensions purs et durs, et voilà de quoi nous sommes capables.

Si je me permets d’avancer que ce pays en souffre plus que les autres, c’est que l’identité irlandaise s’est construite sur la fidélité au catholicisme, et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes. Précisément ceux en qui les mères de famille avaient confiance, des hommes de Dieu, des intercesseurs intouchables. Ces bourreaux et ces pervers étaient, en quelque sorte, doublement irlandais : une fois par le corps et la terre, par l’accent, la langue, et une fois par le spirituel, la relation aux papes et aux saints. Il est donc malaisé de mesurer la profondeur de la douleur et de la révolte que ce scandale a causé dans les consciences de ce pays unique.

Or, je vais au théâtre avec Tom et son amie Lorna, tous deux originaires de l’ouest le plus rural, le plus dévot. Tous deux catholiques non pratiquants. Nous allons voir une pièce « documentaire » sur ledit scandale. Dans le légendaire théâtre de l’Abbaye (Abbey Theatre), nous assistons à No Escape, une mise en espace de témoignages et de comptes rendus d’audience liés à ce scandale. Tom n’a pas été convaincu par la scénographie et le résultat artistique de la chose. Moi, cela m’a plu et intéressé car j’aime le documentaire, le récit factuel, j’ai aimé les acteurs. Lorna a été passablement bouleversée. Quand je suis sorti de la salle pour aller aux toilettes et m’asperger d’eau fraîche, une charmante ouvreuse m’a interdit de reprendre place, et m’a offert un café à la place. « Non, c’est pour moi, a-t-elle dit. Je ne vais pas faire payer un café ou un thé après avoir vu un tel spectacle. Vous en avez bien besoin, pas vrai ? » Ah, le personnel de l’Abbey Theatre de Dublin.

Au début de la pièce, on annonce que l’anonymat des témoins est respecté. A cette fin, on a donné aux membres de l’église incriminés des noms français.

Nous voici embarqué dans une pièce documentaire avec des « brother Didier » et des « father Benoît ». Il y avait même un « brother Guillaume » qui n’était pas un tendre ; si j’ai bien compris, il a obligé des gamins à manger leur merde. Autant dire que mes amis m’ont chambré après le spectacle, dans le pub du coin. Je leur ai demandé pourquoi. Pourquoi des noms français ? Ils n’ont pas su me répondre, et ils étaient surpris de ma question.

On a un peu cherché. On m’a dit que ce procédé a été utilisé dans les rapports officiels, que les noms français ne sont pas apparus au théâtre, et que ce dernier n’a fait que refléter la commission chargée de l’affaire. Cela ne change rien à mon interrogation. Alors mes amis m’ont dit que des noms anglais auraient donné une image trop « anti Anglaise », que des noms allemands eussent été trop « anti-nazis » et que tout cela n’était pas le sujet. Ils me dirent aussi que la France est à la fois étrangère et proche, que tout le monde avait appris le français à l’école, que les professeurs de français étaient souvent détestés, qu’il y avait quelque chose de familier quand même. Familier dans la terreur, la perversité et la violence faite aux enfants ?

La question reste posée : pourquoi a-t-on désigné ces pervers, les Irlandais les plus embarrassants de toute l’histoire de l’Irlande, par des noms français ?

Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

 spire1.1271676236.jpgThe Spire

République d’Irlande, Dublin, O’Connell street, au nord du fleuve Liffey.

Au centre de cette rue, qui était l’avenue centrale de la ville, le pouvoir anglais avait érigé un monument qui était le pic de la ville. La colonne Nelson était le centre symbolique de Dublin. On l’appelait Nelson Pillar et c’était le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville.

Depuis, on l’a remplacé par le Spire qui n’est pas très populaire mais qui est entré dans le paysage et qui acquerra de la légitimité si on lui laisse du temps. Il s’agit d’une grande aiguille qui monte dans le ciel.

Mais ce qu’on oublie toujours de rappeler, c’est qu’entre le Nelson Pillar et le Spire, il y avait une autre sculpture dont, pourtant, tout le monde se souvient. Elle s’appelait Anna Livia Plurabelle, en hommage au fleuve Liffey. (En hommage à James Joyce aussi, qui a donné ce nom à un personnage de Finnegan’s Wake.)

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On oublie de rappeler son existence lorsqu’on parle du Spire parce qu’elle ne fait pas le poids, elle n’est pas à la hauteur, face à Nelson, ou face à une sculpture visible de tous les points de la ville. Elle a pourtant une place décisive dans l’économie des symboles que se choisit l’Irlande. Anna Livia, c’est l’eau, la féminité et l’horizontalité, au contraire de la colonne Nelson qui était masculine, militaire et dominatrice.

Il est intéressant de noter que la ville de Dublin a voulu renouer avec la verticalité lors du boom économique des années 90 et 2000. Le « tigre celte » redonnait confiance aux Irlandais qui goûtaient les joies de l’arrogance, du crédit immobilier et de la consommation exponentielle. Criblés de dettes et persuadés d’incarner la modernité européenne, les Dublinois ne se sentaient plus représentés par la rivière, avec ses courbes et ses sinuosités de l’esprit. Il leur fallait de la verticalité, de la hauteur, de la technologie.

La rivière, c’est sombre, ça ne se voit pas de loin, c’est lent. La sculpture Anna Livia, que les Dublinois surnommaient The Floozy in the Jacuzzi (la putain dans son jacuzzi), était là pour fêter les mille ans de la ville. En 1988, date de son inauguration, l’économie de l’Irlande était encore très faible, le chômage des jeunes était accablant et Dublin se voyait comme une ville ancienne, littéraire et douce. Le groupe des Pogues chantait « Dirty Old Town » pour parler d’elle. 

L’Irlande profitait de l’Union européenne et des entreprises américaines, l’Irlande devait son dynamisme à la mondialisation : il fallait célébrer l’an 2000 de manière internationale. Anna Livia chantait une ville vieille de mille ans, Dublin voulait chanter l’an 2000 avec le reste du monde. Pour ce faire, la ville désira un monument abstrait, qui n’ait rien de provincial, rien de celtique, rien de républicain, rien de politique ni rien de religieux. Juste un mouvement vers le ciel.

De couchée dans l’eau, Dublin voulait être debout dans le soleil. De fait, le Spire est impressionnant dans sa capacité à jouer avec la lumière. Où que se trouve le soleil, derrière les nuages ou se couchant à l’horizon, le Spire  capte ses rayons et se dresse dans la grisaille comme une épée de lumière.

Il est bel et bien un symbole de renouveau économique, et maintenant que le pays est en crise, que va devenir ce symbole ? Nelson a duré cent-cinquante ans, Anna Livia treize ans, la grande aiguille n’a pas encore dix ans. Let us wait and see.

L’histoire se résume donc comme suit. Entre 1808 et 2010, trois monuments se sont succédé pour dire la capitale.

1- Nelson pillar (1808-1966) : Britannique, vertical, masculin, impérial.

2- Anna Livia Plurabelle (1988-2001) : Irlandaise, horizontale, féminine, aquatique.

3- Le Spire : International, vertical, asexué, lumineux.

La colonne Nelson de Dublin

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Autrefois, au centre de la ville de Dublin, une gigantesque colonne se dressait et portait fièrement la statut d’un amiral anglais. Lord Nelson (1758-1805), mort héroïquement lors de la bataille de Trafalgar alors même qu’il était victorieux de la flotte française, est l’incarnation la plus glorieuse de l’empire britannique. A Londres, une colonne encore plus grande lui rend hommage. Or Dublin, au début du XIXe siècle, était la deuxième ville de l’empire, il n’y avait donc aucune provocation à ériger une telle statue, haute de 40 mètres, dans une ville qui était vue à l’époque comme moderne, élégante, harmonieuse du point de vue de l’urbanisme. Et britannique comme aucune autre. Enfin, comme il n’y a pas de villes britanniques sans colonne, celle-ci fit l’affaire avec classe et mesure.

La mesure et l’harmonie étaient d’autant plus importantes à Dublin que la ville avait été entière rénovée au XVIIIe siècle par l’architecture dite « georgienne ». Un urbanisme aristocratique, avec de larges avenues, de nombreuses maisons attachées les unes aux autres, des parcs et des places. De la place pour les chevaux et les robes des ladies. Une architecture qui prévoit et accompagne l’émergence d’une véritable classe sociale : celle des bourgeois moyens, qui ne peuvent pas avoir de villas ni de palais, mais à qui il faut un centre ville propre, et de la place pour une domesticité assez nombreuse.

De plus, l’architecte qui a dessiné la colonne Nelson a aussi dessiné l’avenue dont elle est le centre (aujourd’hui O’Connell street), ainsi que le grand bâtiment des postes, le très fameux GPO (General Post Office). L’ensemble était donc parfaitement proportionné et symétrique. Longueur et largeur de la rue, hauteur de la colonne, tout entrait en accord avec la néo-classique colonnade du bâtiment des postes.

Comme en témoigne une des nouvelles des Dubliners de James Joyce, les gens pouvaient entrer dans la colonne et monter jusqu’à une plateforme, d’où ils dominaient la ville. Le poète Gerard Smyth, né à Dublin dans les années 40, s’en souvient aujourd’hui avec nostalgie, et il désapprouve publiquement sa destruction par l’IRA.

Car il est évident qu’un tel symbole britannique au centre de la capitale d’une Irlande devenue indépendante et républicaine, cela posait un problème. De l’indépendance du pays jusqu’à la destruction de la colonne, de nombreux plans ont été esquissés : on a essayé en vain de s’en débarrasser. On a aussi pensé remplacer la statue de Nelson par une autre, qui aurait pu être Saint Patrick, Patrick Pearse ou J.F.Kennedy. Finalement, ce sont d’anciens membres de l’IRA qui ont fait le travail en 1966, illégalement, en pleine nuit, pour le 50e anniversaire du soulèvement de Pâques 1916.  

L’attentat a décleché l’hilarité parmi les Irlandais, qui en ont fait des chansons et des histoires, à leur vieille habitude. C’était l’époque où l’Irlande était pauvre et où le rire et la chanson étaient les seules armes du peuple. Pour exemple, ci-dessous, les célèbres Dubliners qui comparent l’explosion de l’Amiral avec la mise en orbite des fusées spatiales de l’époque :

Oh the Russians and the Yanks, with lunar probes they play,
Toora loora loora loora loo!
And I hear the French are trying hard to make up lost headway,
Toora loora loora loora loo!
But now the Irish join the race,
We have an astronaut in space,
Ireland, boys, is now a world power too!
So let’s sing our celebration,
It’s a service to the nation.
So poor old Admiral Nelson, toora loo!

Manet à Hugh Lane Gallery

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 Je me suis arrêté devant ce tableau, car malgré les nombreuses fois que je l’avais vu, il m’intriguait. C’est cela les musées, il ne faut s’arrêter devant un tableau que si c’est lui qui vous force à le faire. Sinon, il faut passer son chemin, regarder distraitement et garder des forces pour la suite.

J’étais à Hugh Lane Gallery, à Dublin, pour voir l’exposition « Francis Bacon, a Terrible Beauty« , mais c’est ce tableau qui m’a arrêté. Je le trouvais à la fois beau et bizarre. Je ne savais pas pourquoi je l’aimais. J’étais seul mais mon ange était près de moi en pensée. (Je dis mon ange, mais je pourrais tout aussi bien dire ma fée.) Je voyais bien que les personnages étaient connus, et que Baudelaire, Offenbach, Manet lui-même (le personnage tout à gauche, qui regarde le spectateur), Gautier, étaient reconnaissables, mais cela ne faisait pas une oeuvre d’art. J’aurais été bien embêté si mon ange m’avait demandé de commenter celle-ci, de lui donner des « explications », comme elle me le demande parfois.

Je m’approchais. Désorienté, déstabilisé par quelque chose. Je vérifiais qu’il y eût une signature, car le fait que des visages fussent nets et d’autres flous, voire purement inexistants, pouvait faire penser que le tableau était resté à l’état d’esquisse. Non, c’est bien un choix de peintre, et c’est en partie cela qui fait le charme puissant de Musique aux Tuileries. Non pas le flou, qui est un choix esthétique déjà connu à l’époque, mais au contraire une netteté étrange. Non seulement il y a la marée humaine, la forêt de chapeaux, la forêt des redingotes et des pantalons, qui redoublent celle des arbres, mais il y a la netteté d’un certain nombre de visages, une précision troublante qui attire et arrête le regard.

Ce qui trouble aussi, c’est le contraste entre les noirs et les blancs. Manet est très audacieux d’utiliser à ce point le noir et le blanc. Même le tronc d’arbre qui coupe l’image en deux est presque noir, et pour cela même rappelle les pantalons, les manteaux et les chapeaux haut-de-forme. L’usage du noir et du blanc (jusque dans le feuillage), outre que cela trahit une profonde influences des peintres espagnols, traduit une belle confiance du peintre. Il sait qu’on lui dira : « Tu sais, il y a d’autres moyens d’évoquer l’obscur et la clarté. Les ombres, par exemple, doivent contenir du bleu et la couleur de la bla bla bla… » Il le sait, et il revient au noir, et aux contrastes tranchants.

Quand on s’approche et qu’on regarde plus précisément, on s’aperçoit que les visages nets sont distribués aléatoirement dans les plans. Chose impossible à faire avec un appareil photo traditionnel, des visages apparaissent dans le fond comme dans les premiers plans, entourés de corps disparaissants. L’homme de profil, qui fait la conversation au centre du tableau, fait picturalement face à un magma informe : on devine qu’il parle à une femme voilée, mais celle-ci disparaît pour laisser circuler le regard dans la profondeur de la forêt.

Baudelaire est reconnaissable par miracle, puisque son visage (juste au-dessus de la première dame à gauche) est résumé en un coup de pinceau. Ce qui est amusant, ou ironique, c’est que si on regarde certains visages de ce tableau de près, on leur trouve un air de famille avec les portraits de Francis Bacon.

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Il y a enfin cette petite ouverture, tout en haut. Une légère éclaircie qui équilibre le regard, et dont la couleur renvoie à l’ombrelle et aux étoffes qui sont tout en bas.

Il va sans dire que je suis parti du musée sans avoir épuisé le sujet, sans comprendre pourquoi j’aimais ce tableau. Mais ce fut au moins un petit quart-d’heure de ce que Poussin appelait la « délectation » propre à la peinture. Quelques minutes de délectation, c’est toujours bon à prendre, car cela n’arrive pas tous les jours.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.

Suspension du temps à Dublin

A Dublin, je sacrifie à l’habitude de dormir chez Tom. Tom est mon grand hébergeur, et l’un de mes bienfaiteurs. Après avoir vécu en colocation avec Barra, quelques années dans une rue cossue des quartiers sud de la ville, il est revenu dans le northside, plus populaire et moins cher. Tom, Barra et moi, nous appartenons au northside, ne nous le cachons pas. Il y a quelque chose de spécial dans ces quartiers populaires du nord de Dublin, une ambiance, une lumière, un bordel relatif, où nous nous sentons plus à notre aise.

Tom vit maintenant dans un petit appartement dont il a peint les murs en orange. Il se souvient du roman A Rebours de Huysmans, où Des Esseinte fait une théorie des couleurs, ainsi que de la reprise de ce thème par Oscar Wilde, mais il prétend ne pas avoir été influencé pour le choix de sa peinture. Sur le mur, il a posé quelques photos de femmes aux longues jambes, qui le suivent depuis des dizaines d’années, ainsi que des photos de ses amis. Il a savamment composé un recueil de portraits individuels et collectifs. J’y apparais deux fois. Certaines femmes que je connais un peu y apparaissent, vingt ans plus jeunes, en beautés éclatantes.

Au milieu de ces portraits d’amis, Tom a mis côte à côte des photo d’identité de lui-même, prise chaque année depuis 1982. Une frise d’autoportraits qui montre un homme étonnamment identique au fil des âges. De même que Dorian Gray, Tom ne vieillit plus depuis qu’il est devenu adulte.

Il avait l’intention d’aller voir The Trial d’Orson Welles à l’Irish Film Institute. Il serait en retard pour le match, alors nous nous sommes donnés rendez-vous au pub, directement. Je quittais son appartement et descendais en direction d’O’Connell street. Je passais le temps dans les musées de la ville. Près de chez Tom se trouve la Hugh Lane Gallery, qui montre une superbe collection de peintures des XIXe et XXe siècle. En ce moment, une grande exposition est consacrée à Francis Bacon, avec de nombreuses images tirées de son atelier, ainsi que des toiles du maître trouées, découpées, mutilées. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est le tableau de Manet que j’avais déjà vu quand j’habitais dans le quartier : Musique aux Tuileries (1862). Avant que je ne déménage pour la Chine, le tableau avait été transféré de la National Gallery de Londres à la Hugh Lane Gallery de Dublin. J’ai acheté une carte de ce tableau pour l’envoyer à qui de droit et suis ressorti pour descendre O’Connell street.

Au milieu de cette avenue centrale du northside, à côté de la grande flèche (The Spire) érigée ici autour de l’an 2000, je suis entré dans le grand bureau de poste, le fameux et grandiose General Post Office, où rien n’a changé depuis Pâques 1916, où il fut pris d’assaut par une poignée d’allumés qui déclarèrent l’indépendance de l’Irlande. Les guichets et les comptoirs en bois sont toujours un peu vétustes, c’est d’un charme infini. J’y ai des souvenirs précieux car c’est là que je venais chercher mon courrier, dans les années 90, quand j’étais fraîchement débarqué de ma France natale et que je n’avais pas d’adresse fixe. C’est sur un de ces comptoirs/bureaux surélevés que j’ai écrit ma carte sur Manet à qui de droit.

J’ai voulu aller voir l’exposition Munch à la National Gallery, mais c’était trop tard, il était temps d’aller au pub pour retrouver Fionnbarra.

De son côté, il descendait de sa ville natale, Dundalk, pour suivre le match avec nous, et je dînai avec lui chez O’Neills. De la nourriture de pub, mais de qualité, jugez plutôt : Loup de mer (Seabass en anglais, très populaire en Irlande) , chou, patates, carrotes, purée de panais (parsnip en anglais, très populaire aussi), et je ne sais quelle sauce blanche bien trop crémeuse. Quelques frites aussi, par dessus, pour faire un peu olé olé. Tout cela dans une seule assiette, c’est parfait pour reprendre contact avec un copain aussi complexe que Barra. Les pintes sont outrageusement chères, en revanche. Quasiment le double du prix pratiqué en Irlande du nord. Deux pintes coûtent plus de 10 euros, alors que dans mon pub de quartier, à Belfast, un billet de 5 livres est suffisant pour offrir un coup à un convive. Malheureusement, le prix de la Guinness ne m’a pas empêché de trop boire ce soir-là.

Tom nous rejoignit avec Rob, un Anglais qui travaille dans l’informatique mais qui passe son temps dans la musique électronique. Il anime une émission de radio dans laquelle il ne parle pas, à cause de son accent anglais qu’il ne veut pas exhiber en Irlande, et il est reconnu à Dublin pour sa science en électro, en techno, en Drum’n’Bass et j’en passe. Tom et Rob étaient enchantés du Procès d’Orson Welles. Rob avait trouvé cela perturbant et il voulait rester avec nous, bien qu’il ne supportait aucune équipe. Tom, lui, avait déjà vu le film, il avait dans son ordinateur le programme qui lui permettait de savoir combien de fois, quand et où.

Pendant le match, nous avions chacun notre boisson : Barra Heineken, Tom vin blanc, Rob Beck’s et moi Guinness.

Après le match, perdu par l’Irlande, nous avons continué la soirée dans un pub que j’affectionne, le Central Hotel, où l’on se prélasse sur d’élégants fauteuils, où les serveurs sont en costume de domestique. Une bibliothèque en bois sombre, incrustée dans le mur, expose de vieux livres sans intérêt, et des tableaux de chevaux et de paysage accompagnent les femmes qui boivent des pintes de Guinness. Tom, Barra et moi refîmes le monde et goutâmes la douceur des vieilles amitiés.

France – Eire : chances

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Je suis descendu à Dublin pour assister au match de football opposant la France et l’Irlande, match couperet comptant pour la qualification à la coupe du monde 2010.

J’etais curieux de connaître l’état d’esprit de mes amis irlandais car, dans la presse, je trouvais les « Boys in green » étonnammant sûrs d’eux, presque arrogants. J’imaginais qu’au contraire, l’Eire n’était jamais aussi dangereuse que lorsqu’on la croyait battue d’avance et qu’elle se lançait a l’assaut d’une cause perdue, à la gorge de l’adversaire. Cette fois-ci, l’adversaire était tellement prévenu qu’on pouvait penser qu’il allait redoubler d’attention. Vu les matches que les Bleus avaient réalisés contre les Roumains, les Serbes et les Iles Féroé, il y avait lieu d’être optimiste, ou tout au moins excité à l’approche de la confrontation.

Excité, je le suis toujours quand je pose le pied à Dublin. C’est une des villes de mon coeur et ce soir-là, je comptais soutenir les Bleus autant que les Boys in Green. En fait le résultat que j’espérais était une victoire des Irlandais, mais avec beaucoup de buts des deux côtés, afin que la France finisse le travail au match retour, grâce aux buts marqués à l’extérieur qui n’auraient pas manqué de mettre une pression trop grande sur l’Irlande. 3-2 eût été parfait, tout le monde eût été satisfait. Et je voulais passer une bonne soirée avec mes vieux copains.

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O’Neills était bondé. Lorsque Tom nous rejoignit, en compagnie de Rob, nous étions déjà un peu émêchés avec Barra. Nous regardions le match dans une ambiance bon enfant. Par moments, mes amis reconnaissaient que la France était supérieure techniquement. Tom reprochait aux attaquants irlandais de se débarrasser du ballon plutôt que de prendre leur responsabilité et de tenter l’exploit. Dès avant le but français, ils déploraient les espaces que les Irlandais laissaient aux Français. Puis ils me demandèrent : « Qui est passé dans votre groupe ? La Serbie ? » Long regard muet, et souriant. Ils n’avaient pas de mot. « On devrait jouer la Serbie, alors! »

Après le match, le pub ne désemplit pas, malgré la défaite de l’Eire, 0-1. Mes amis convinrent que c’était jouable, pour eux, à Paris, mais ils n’y croyaient pas trop. Ils n’ont pas semblé remarquer que si l’Irlande avait laissé de tels espaces en défense, cela venait de l’impact de leurs adversaires, qui les avaient usés jusqu’à la corde. A l’image de leur sélectionneur italien, ils ont préféré penser que la France avait eu de la chance. Moi je ne dis rien, mais je ne crois pas une seconde à un retournement de situation à Saint-Denis. La France a trop de ressources. Même si sa défense laisse à désirer, elle possède au moins deux joueurs à chaque poste qui se trouve être supérieur à son équivalent irlandais. Et la communication irlandaise a trop insisté sur le fait que le public français était pourri, râleur et pas sympa, et que cela jouerait en leur faveur. Ce ne sont pas des choses à dire à haute voix, ils vont être surpris par un accueil tonitruand à Saint-Denis. 

Sur le chemin du retour, je notai une bonne humeur générale dans la rue. A la hauteur du Stag’s Head, les gens buvaient dans la rue piétonne. Une jolie fille en habit de soirée fumait toute seule sans être embêtée. Passés Ha’Penny Bridge, la fête continuait dans la ville. Ma parole, on aurait cru que les Irlandais avaient gagné ce match.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

Brûler des drapeaux de l’Irlande

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Photo BBC

Avant que le feu soit mis au bûcher, j’ai pris conscience qu’on était, tous ensemble, dans une Europe en paix, et que pourtant des drapeaux irlandais allait être brûlés avec des cris de joie. Non seulement des drapeaux d’un pays indépendant, mais l’effigie de personnes réelles, membres du Sinn Fein (parti républicain irlandais) ou du parti social démocrate.

Hier déjà, les petits bûchers subventionnés par les autorités, pour faire diversion, étaient parfois couronnés de drapeaux de l’Irlande. Mais ceux (moins officiels mais plus populaires) de ce soir, étaient beaucoup plus clairement anti-irlandais, frontalement anti-catholiques.

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Des chansons, reprises par la population, étaient diffusées par la sono : « Dublin, Dublin, We’re Comin’ Down the Road« . Des dizaines, des centaines de Britanniques irlandais chantaient cela en levant le poing, et en dansant. C’est une chanson qui a du succès et dont je n’ai pas trouvé les paroles sur internet. Il doit y avoir une histoire sous cette chanson, qui m’échappe.

Une amie, thésarde comme moi, s’est senti défaillir devant ces symboles trop violents. Elle avait les larmes aux yeux et elle a voulu rentrer avant que cela ne soit mangé des flammes. Je lui disais qu’en tant qu’anthropologue, elle pouvait assister à ces réjouissances sectaires, et essayer de comprendre ces gens qui faisaient la fête et se sentaient appartenir à une même communauté. « Mais les anthropologues, me dit-elle, ne sont pas toujours neutres dans leurs observations. Il leur arrive d’interagir avec l’objet qu’ils étudient. »

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Je lui ai alors proposé d’aller interviewer quelques personnes dans la foule, en prétextant un reportage ou une enquête scientifique. « Seriez-vous prêt à aller tuer des catholique, là, si on vous en présentait quelques uns ? » Je parie qu’ils diraient non, qu’ils veulent rester sur le plan du symbole. Mais dans un lieu où de nombreux morts ont été comptés dans les deux communautés, c’est un peu difficile de rester strictement sur le plan du symbole.

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Les flammes ont finalement pris, et la chaleur devint très grande. Nous buvions des canettes de bière pour nous fondre aux populations indigènes. Et aussi parce que nous aimons la bière.

Expérience intéressante car ambivalente. Désapprouver sans nuance ces messages de haine et de guerre que constituent les insultes, les chansons agressives, les photos et les drapeaux brûlés, tout en considérant tous nos convives comme de braves gens qui faisaient simplement une fête de quartier.

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La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.