Profitant du rare temps libre que me donnait ma thèse de doctorat, je partais sur les routes d’Irlande à la rencontre de ces Travellers mystérieux.
J’ai fait le tour de l’Irlande pour ce faire, et cela m’a donné un plaisir intense. J’ai aussi pris des risques – peu nombreux – et souvent les gens me disaient que j’étais fou de me lancer dans une telle entreprise, que j’allais me faire casser la gueule, que je l’aurais bien mérité.
J’ai lu tout ce qu’on pouvait lire sur eux, en anglais bien sûr, car mon livre sera, sauf erreur, le premier en langue française sur ce sujet. J’ai rencontré tout ce qui pouvait se rencontrer. Et j’ai écrit tout ce qui pouvait s’écrire.
Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à attendre la parution de ce petit ouvrage d’éthnologie précaire.
Ce n’est pas un livre, c’est une collection. Tous les livres de cette collection sont des récits de voyage, et tous consistent à aller rencontrer – puis à présenter au lecteur – une minorité ethnique, quelque part dans le monde. Tous possèdent donc le même titre : Voyage au pays des (mettre ici le nom d’un peuple minoritaire).
Le premier fut un voyage chez le Gagaouzes, un peuple turcophone qui vit aujourd’hui en Moldavie. Il y a eu aussi des récits sur les Baloutches d’Iran, les Salars de Chine, les Micmacs du Canada, les Chleuhs du Maroc, les Bobos du Burkina Faso, les Mapuches du Chili, etc.
J’ai découvert cette collection il y a quelques années, lorsque je travaillais sur le Xinjiang, cette région occidentale de la Chine, où les populations non-hans sont musulmanes. Je m’étais procuré Voyage au pays des Ouïghours, de Sylvie Lasserre. Je trouvais rigolo cette idée de donner au récit de voyage l’objectif de présenter un peuple, son histoire et sa vie actuelle, sa façon de résister et de s’identifier. Inversement, je trouvais intéressant que la connaissance des peuples se fasse à travers un récit de voyage et non un essai d’ethnologie, ou de politique internationale.
C’est de l’ethnologie au galop. Avec des références scientifiques pour ceux qui veulent approfondir le truc.
La plupart des auteurs de cette collection sont des spécialistes qui font de ce livre un moment de détente littéraire, une respiration entre deux monographies scientifiques. Le récit sur les Baloutches, par exemple, est écrit par Stéphane Dudoignon, islamologue distingué, spécialiste de l’Asie centrale. Celui sur les Lau des îles Salomon est, de même, du fameux Pierre Maranda, anthropologue canadien qui a travaillé avec Lévi-Strauss en son temps. On compte ainsi, dans le catalogue de ces voyages, des chercheurs au CNRS, des professeurs, des journalistes, et on sent dans leur Voyage un évident plaisir d’écriture, une volonté de jouer avec leur propre savoir, de le transmettre de manière légère et plaisante.
Le genre du récit de voyage possède, il faut le dire, cette particularité de jouer avec la science, et ce sont les scientifiques eux-mêmes qui s’emparent de cette propriété. C’est l’objet d’une autre collection, prestigieuse et ancienne déjà, « Terre humaine », publiée chez Plon depuis 1955. Tristes tropiques de Lévi-Strauss, L’Afrique ambiguë de Balandier, L’Eté grec de Lacarrière, tous ces livres publiés chez « Terre humaine » donnaient à leur auteur la liberté de faire des collages littéraires, des récits non chronologiques, experimentaux voire carrement speculatifs par moments.
La collection « Voyage au pays des … » (Cartouche ed.) est, dans une certaine mesure, la version populaire, rock’n’roll ou BD, de « Terre humaine ». Dans ces guides de voyage, les spécialistes se décloisonnent et donnent libre cours à leur sens de l’aventure, à la loufoquerie de leur imagination.
Cela donne des petits livres de voyage nerveux, joyeux, vivaces, tenaces et cocasses, vite écrits et vite lus.
Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.
J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.
Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.
Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.
Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.
Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».
Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.
Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.
Dans les années 2000, j’ai déjà écrit un récit de voyage le long de la Liffey. Je l’avais conçu comme une descente de la source à la bouche de ce fleuve. C’était l’époque où tout allait bien à Dublin. Aujourd’hui, dix ans plus tard, la crise est passée par là, et tout va beaucoup plus mal.
Il faut tout recommencer, et écrire un récit de voyage déprimant sur Dublin. Mais je dois faire, en quelque sorte, le contraire de ce que j’ai fait dans les années 2000. Ecrire Dublin depuis son fleuve, mais en commençant par la mer où le fleuve se jette, et en remontant le courant, jusqu’à sa source, éventuellement.
S’il est préférable d’aller contre le courant du fleuve, c’est donc parce que Dublin est aujourd’hui sens dessus dessous, que l’Irlande a la tête à l’envers.
Cela tombe bien, la rénovation des Docks est ce qui symbolise le plus la période de croissance économique des vingt dernières années, appelées souvent le Celtic Tiger (« Tigre celte »). On y a construit de nouveaux ponts et passerelles, rénové des entrepôts industriels et élevés des immeubles d’habitation au style international, pour attirer des jeunes familles et des employés de banque.
C’est sur les Docks, enfin, qu’on voit ces squelettes de béton qui forment l’image poignante d’une économie stoppée nette dans son élan.
A partir de là, mon récit pourra se développer comme une involution, jusqu’à la sortie de la ville côté ouest, où le fleuve est campagnard, provincial. Derrière Chapelizod, on se retrouve dans un Dublin presque identique à celui qu’a connu James Joyce.
Mon récit finira sur les rives d’un fleuve qui donnera l’impression que le Celtic Tiger n’a jamais rugi.
J’avais mis en ligne ces quelques phrases dans mon blog consacré à la ville de Nankin. Je ne savais pas encore que j’allais me spécialiser dans la littérature des voyages.
« Vous avez remarqué, les voyageurs, dans les livres, ne travaillent jamais. Ils voyagent, ils vont d’hôtel en hôtel, et on ne sait jamais d’où leur vient l’argent. Souvent, ils font de grands discours sur le voyage, toujours lénifiants, (pourquoi veut-on toujours parler sur le voyage, et pourquoi est-ce toujours si ennuyeux ?) mais on ne sait pas comment on pourrait, nous aussi, mettre à exécution de tels projets de déplacements, de vagabondages, de flâneries métaphysiques. »
Aujourd’hui, je découvre une toute jeune fille qui a écrit un livre de voyage, Chroniques de l’Occident nomade. A 25 ans, alors qu’elle n’a pas encore terminé son mémoire de master en littérature française, elle sort un texte qui lui vaut le prix Nicolas-Bouvier, décerné lors du festival Etonnants-Voyageurs, en 2011. Bravo à elle. J’attends de revenir en France pour le lire, car à Belfast, malgré le nombre important d’âmes charitables, personne ne serait disposé à me prêter un tel livre écrit en français. Et il est trop cher pour que je l’achète sur une librairie en ligne.
« Trop cher », le mot est lancé. L’argent est beaucoup trop souvent ignoré des récit de voyage, alors que tout, dans le voyage, dépend de l’argent dont dispose le voyageur. Si je suis à Belfast c’est qu’on m’y a octroyé une bourse d’étude. Si j’ai vécu à Shanghai, c’est qu’on m’y a donné un boulot. Si je ne sais pas où je serai après ma thèse, c’est parce que je ne sais pas encore qui me donnera de l’argent.
Or, voici ce qu’écrit Aude Seigne, l’auteure suisse couronnée à Saint-Malo, à propos de son éthique de voyageuse, et qui m’a rappelé mon ancien billet écrit à Nankin :
« Il ne s’agit plus de décrire des peuples, de les comprendre, de se comprendre, d’en extraire une théorie du bon voyageur. Il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté. Et nous verrons ce que cela donne ».
J’avoue que je ne sais pas ce que veut dire « l’abandon vers l’ailleurs », « le désir de vide », et encore moins « la pure liberté ». Et mon esprit mauvais ne peut s’empêcher de demander d’une voix sourde : « Bon, admettons pour l’abandon vers l’ailleurs, mais comment on fait niveau budget ? »
C’est pourquoi vous ne lirez jamais sous mon clavier des choses telles que « l’errance », « ma vie nomade », ou alors je parle de nomadisme au sens où les Gitans le sont, et je parle de l’errance au sens de l’erreur, ou de la chose erratique. Il me semble que le récit des voyageurs serait plus intéressant s’ils incluaient des questions de budget, de survie, de contrats, d’ambition pécuniaire.
Est-ce qu’on travaille avant et après de partir ? Dans ce cas, les voyages ne sont ni plus ni moins que des vacances bourgeoises un peu améliorées. Est-ce qu’on s’auto-finance en travaillant sur place, au loin, comme je le fais moi-même ? Mais alors on est loin du « vide » et de ‘l’abandon ». Ou alors est-ce que le voyage est payé par une organisation ? Un Etat (pour les grands explorateurs du type Colomb et Bougainville), un groupe de marchands (pour les voyageurs commerçants du type Marco Polo), un groupe de presse (pour les grands reporters), une chaîne de télévision, un centre de recherche, ses propres parents ?
La question se pose, et je crois qu’il faut y répondre dans le corps de son texte. Les scientifiques ne manquent pas de le faire car l’organisme financeur participe du prestige de leur entreprise. Il serait bon que les écrivains, les poètes, les amoureuses et les rêveurs s’y mettent eux aussi.
Ceci répondra aux trop rares interrogations concernant la différence qui existe entre roman et récit de voyage.
Valérie Magri-Mourgues a fait un gros travail de « textométrique » sur ces deux genres. Elle a pris douze auteurs, de Chateaubriand à Loti, et a analysé pour chacun de ces auteurs un récit de voyage et un roman. A l’aide de techniques scientifiques, statistiques, utilisant des logiciels particuliers, elle a compté, dénombré, listé, tant et si bien qu’on se retrouve avec un livre extrêmement bien écrit, qui contient des réponses fermes sur des questions génériques.
Car Magri-Mourgues ne se contente pas de dire s’il y a plus d’adjectifs dans l’un ou l’autre genre, mais élabore des outils d’analyse qui permettent d’avancer que le récit de voyage est un genre plutôt lyrique, et qu’il met en scène un univers plutôt fragmentaire.
Ce livre s’intitule Le Voyage à pas comptés. Pour une poétique du récit de voyage au XIXe siècle (Paris : Champion, 2009).
On y apprend que le récit de voyage appelle des phrases plus longues que le roman.
Que la richesse du vocabulaire est plus grande aussi. En effet, « la variété lexicale du récit de voyage s’explique par les divers domaines que ce type de récit se doit de parcourir ; les mots étrangers voisinent avec les termes techniques ou spécialisés qui servent à décrire le monde découvert et ses autochtones » (Le Voyage à pas comptés, p.132).
Enfin, que le roman utilise une grammaire plus complexe que le récit de voyage.
Nous sommes alors en présence de deux sortes d’aventure, en réalité. D’un côté la variété des mots, de l’autre l’élaboration grammaticale. Comme dans les arts plastiques, on peut privilégier la forme (Picasso) ou la couleur (Matisse). Cela donne deux belles orientations esthétiques, que l’on pourrait aussi bien retrouver en musique, avec les oppositions sonorité/structure, harmonie/composition. Pour mettre en relief ces deux tendances génériques, Magri-Mourgues invente la belle notion d’ « aventure lexicale » :
« Là où le récit fictionnel exploite les paradigmes grammaticaux, explore les variations morphosyntaxiques, le récit de voyage se contente d’une expression monolithe, privilégiant l’aventure lexicale. »
Je trouve cela très enthousiasmant. L’aventure lexicale, ça me plaît beaucoup, ça me fait penser à Berlioz. Les varitations morphosyntaxiques, ce serait plutôt Chopin.
Je viens de découvrir une spécificité amusante du récit de voyage, mais avant de la donner, je vais poser une devinette aux lecteurs, afin que la réponse prenne plus de sens;
Prenez un roman et un récit de voyage, écrits la meme année et par le meme auteur. Lequel des deux possède
1- Les phrases les plus longues ?
2- La plus grande richesse de vocabulaire ?
3- La plus grande complexité grammaticale ?
Aucun des deux genres ne possède les trois caractéristiques, donc faites votre choix.
Selon Michel Butor, les Etats-Unis sont à la fois le lieu d’une nature magnifique et celui d’une construction politique problématique. Alors pour rendre compte d’un territoire fascinant, d’un espace de rencontres interethniques (Amérindiens, Européens et Africains) et de l’émergence d’un système politique basé sur une pluralité de discours, Butor invente ce récit de voyage en forme d’agencements incomplets : Mobile (1962).
Si l’on en croit les multiples parcours auxquels ces agencements nous invitent, on peut déceler l’idée que l’idéologie politique qui fonde le modèle américain est à trouver dans les idéaux des Lumières, mais que ces idéaux sont constamment obscurcis par des tendances tout aussi fortes au rejet de l’autre, au dogmatisme et au sectarisme.
Bienvenue au Kansas
Le chapitre (si l’on peut parler de chapitre) qui commence par « BIENVENUE AU KANSAS » (p.104), décline de plusieurs manières le thème de la couleur noire, celui de la religion et celui des Indiens. Cela commence par des phrases sans connexion et sans explication : « Même quand ils n’ont pas l’air noir, ils sont noirs… Ils sont encore plus noirs que le noir » (p.104). Ce noir se révèle être celui des hommes d’église chrétiens (« Leurs pasteurs noirs à Bible noire… Leurs prêtres noirs à soutane noire »), et le narrateur de ces phrases est essentiellement mobile, car tantôt extérieur (leurs pasteurs), tantôt intérieur à la religion, renversant alors la perception colorée des mêmes phénomènes (Notre religion si blanche).
Le thème du noir fait écho à la mention constante de la nuit : « Les bois la nuit… Les lacs la nuit… La nuit sur toutes les églises » (pp.109-112), et à l’importation d’esclaves venus d’Afrique, esclaves qui servent d’ « écran noir » entre les Européens et les Indiens. Dans le chapitre, d’autres couleurs apparaissent timidement, mais le noir s’impose comme une obsession : « Les couleurs ont commencé à fleurir sur leurs chemises, mais le mot couleur s’était mis à vouloir dire noir » (p.112). Cet usage mélodique du mot « noir », résonnant dans celui de « nuit », réapparaît quelques pages plus loin avec des extraits d’un grand classique américain de la pensée politique, Notes sur l’Etat de Virginie (1781) de Thomas Jefferson.
Jefferson, sa maison et les hommes noirs
La question qui se pose alors à l’écrivain voyageur est de savoir quelle attitude adopter vis-à-vis de la question raciale en Amérique. L’équilibre à sauvegarder est celui qui esquive l’écueil du jugement de valeur ou de la discussion politique, qui transformerait le récit en essai, et qui évite en même temps le relativisme absolu qui justifierait toutes les idéologies. Butor tranche cette question en faisant jouer ces agencements et, par le jeu des pièces du mobile qui se retrouvent contigües à d’autres pièces très éloignées, il met la pensée de Jefferson en présence de la couleur noire, elle-même en résonnance avec le thème de l’architecture. Pour ce travail de collage mouvant, Butor (et le lecteur, tout autant) fait preuve de patience et de construction méthodique : Jefferson est d’abord introduit au début de Mobile par une citation de la Déclaration d’Indépendance dont Jefferson est l’auteur : « … Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes ont été créés égaux… », puis en la faisant suivre d’une citation célèbre sur la nécessité d’exclure les Noirs d’Amérique, pour éviter les conflits qui, d’après Jefferson, « ne se termineraient que dans l’extermination de l’une des deux races… » (p.43).
A strictement parler, les deux propositions ne sont pas contradictoires ; il est possible de stipuler l’égalité des hommes et la déportation d’une partie d’entre eux, même si l’idée est choquante. Mais c’est dans la réapparition de Jefferson au centre de Mobile que l’ironie du collage de Butor prend tout son sens. Après avoir traité de la couleur noire, les détails apportés par Jefferson sur l’infériorité naturelle des hommes noirs créent un sentiment de malaise, non seulement à cause du racisme de l’idée, mais à cause de la contamination par le racisme de l’ensemble de l’idéologie des pères fondateurs des Etats-Unis. Homme des Lumières, présenté comme tel, instruit et humaniste, le troisième président des Etats-Unis est montré comme prenant un soin égal à parler d’architecture pour sa maison de Monticello qu’à distinguer entre les races humaines leurs mérites respectifs. Le rapprochement entre les deux types de discours crée un sentiment de scandale intellectuel qui mène à penser que ce sont les idéaux des Lumières eux-mêmes qui sont contaminés, par contigüité et capillarité, par une forme de racisme transcendantal. Butor rejoint par là les travaux des sciences sociales des années 60, qui avaient introduit le soupçon dans l’idéal humaniste européen, et avaient repéré l’idéologie technocratique et hégémonique derrière les idéaux démocratiques et républicains.
C’est à la fin de Mobile que les différents éléments évoqués ici, la couleur noire, les hommes venus d’Afrique, les travaux intellectuels de Jefferson, l’architecture de Monticello, se nouent et forment un tableau ouvert à toutes les interprétations :
« Thomas Jefferson,
à Monticello, fit installer les logements de ses esclaves sous la terrasse du Sud, de telle sorte que leurs allées et venues ne gênassent point les regards. » (Mobile, p.314)
En une seule phrase, et sans prononcer le moindre jugement, Butor ramasse l’ignominie de la culture occidentale, incarnée dans l’utopie américaine, et exprimée dans le raffinement urbanistique qui symbolise la bonne conscience bourgeoise : organiser la disparition des pauvres en les soustrayant à la vue, par une construction complexe, fruit d’une longue éducation. Il est inutile de souligner, par une voix supplémentaire, la collaboration effective entre arts libéraux, logements sociaux et idéologie raciste que l’on peut lire dans ce passage. Butor a trouvé l’équilibre entre différents fragments apparemment incompatibles. Cet équilibre est celui de la contigüité passagère, furtive et presque imperceptible – ce développement sur Jefferson et la question raciale n’a pas été relevé par les critiques que j’ai lus sur Mobile de Butor, car aucune thématique de ce livre ne s’impose comme étant incontournable.
Leibniz en Amérique
En revanche, Roland Barthes décèle dans Mobile un art du « bricolage » qui cherche à faire « un puzzle magistral, le puzzle du meilleur possible » (Barthes, « Littérature et discontinu », in Œuvres I, p.1307), sachant que la vraie question est celle de la « compossibilité », terme que Barthes emprunte à Leibniz.
Jefferson est possible, les esclaves sont possibles, mais ce qu’il faut rendre compossible, c’est un Jefferson raciste et éclairé, dans un continent noir et indien, républicain, colonialiste et humaniste. Il s’agit de faire tenir ensemble des fragments discontinus qui semblent incompatibles entre eux. La compossibilité, chez Leibniz, consistait à expliquer comment le monde de Dieu pouvait abriter le mal et la damnation, comment le péché pouvait être possible dans un monde créé par un être parfait. Il concluait dans La Monadologie que le meilleur des mondes possibles incluait Adam pécheur. Adam aurait pu ne pas pécher, mais pour que cette possibilité se réalise, il aurait fallu un autre monde, moins parfait que celui-ci où Adam a péché. Butor, de son côté, a cherché à bricoler le meilleur des puzzles possibles dans lequel Jefferson a péché. La méthode de Butor est appropriée à l’Amérique, selon Barthes, car c’est un « essai de contiguïtés, de déplacements, de retours, d’entrées portant sur des énumérations nominales, des fragments oniriques, des légendes, des saveurs, des couleurs ou de simples bruits toponymiques dont l’ensemble représente … la « compossibilité » de la guerre et de la puissance. »
Barthes rapproche Mobile des grands récits énumératifs d’Homère et d’Eschyle. Reichler le rapporte à l’origine de l’imprimerie. C’est certainement le signe d’une expérimentation littéraire assez complète et radicale pour convoquer chez le lecteur les références les moins compossibles et les plus matricielles.
Ce qui est extraordinaire, quand on se penche sur les récits de voyage d’après guerre, c’est que lorsque les écrivains déconstruisent le texte traditionnel, ils se rapprochent en réalité de la tradition. Plus ils sont expérimentaux, plus ils sont en lien avec les premiers livres de voyage de l’Europe médiévale.
L’exemple le plus beau est celui de Michel Butor, dont les livres de voyage forment le théâtre de ses recherches les plus audacieuses, dans les années 60. Pourtant, il savait très bien que dans une certaine mesure, il rejoignait d’anciennes traditions de collage, de fratras, et une tendance primitive de l’édition imprimée au mélange et à la corporéité du l’objet livre. Le livre est donc peut-être d’abord un « livre-objet ».
Or, l’histoire du livre est déterminant dans l’évolution du genre du récit de voyage.
François Moureau, qui est à la fois historien du livre et connaisseur de la littérature des voyages, a articulé les deux historicités pour démontrer que le livre-objet préexiste au genre, dans la mesure où les pratiques éditoriales de la Renaissance faisaient paraître dans le même volume de « Voyage » des histoires, des illustrations, des catalogues, des cartes, des réécritures, etc. ; cela aurait constitué le terreau d’une forme littéraire en gestation : « Ces pratiques paratextuelles acheminèrent petit à petit le genre viatique vers sa conscience de lui-même », écrit Moureau.
La « conscience de soi » du genre, voilà le grand truc. On faisait des récits de voyage depuis des siècles, mais c’est à la Renaissance, et à travers la matérialité du processus d’édition, qu’on a pris conscience que le livre de voyage pouvait constituer un genre. Or, Michel Butor situe son œuvre de manière délibérée dans ces mêmes problématiques de l’imprimé et de la matérialité des livres.
Butor est connu pour faire des livres qui prennent en considération tous les aspects matériels de l’objet lui-même. Il pense au livre comme un objet, et pense donc aux mots, aux phrases, non comme des messages abstraits, mais aussi comme des corps noirs sur des surfaces blanches, les pages. C’est pour quoi son grand livre de voyage, Mobile, s’autorise des libertés avec la continuité de la lecture, et semble être composé de mots et de phrases fragmentaires.
Mobile, de Michel Butor
A la parution de Mobile en 1962, il a fallu un petit groupe de critiques militants pour défendre un livre aussi peu « lisible ». Roland Barthes a été de ceux-là, dans un très bel article intitulé « Littérature et Discontinu » (repris dans Essais critiques en 1964, et dans ses Oeuvres complètes, tome I, pp.1299-1308.)
Selon Barthes, Mobile n’a pas seulement agacé la critique régulière par son absence de continuité, mais, par le fait qu’il a contesté l’essence matérielle du littéraire, et a « blessé » quelque chose dans le champ de la critique. Quand le rejet d’un livre est presque unanime, suggère Barthes, c’est qu’il a heurté, froissé, ou menacé des états de choses, des ordres établis. Il faut donc chercher « ce qui a été blessé » : « Ce que Mobile a blessé, écrit Barthes, c’est l’idée même du Livre. »
Butor a en effet développé très tôt une réflexion qui dépasse la littérature comme forme symbolique, et qui prend en considération le support matériel de l’écriture, comme les peintres le font dès le début du XXe siècle, et comme Mallarmé a commencé à le faire dans la poésie avec Un coup de dés. L’optique de Butor est de faire émerger la conscience d’un travail sur le livre en tant qu’objet, impliquant le papier, la page comme surface blanche, la ligne, et même l’épaisseur du livre, l’entassement des pages. C’est pourquoi les critiques qui le défendent tendent à employer un vocabulaire associé au corps pour parler de Mobile. Barthes parle de blessure, Lyotard de « perversion du livre », et fait avec justesse référence à Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay (1913), livre de voyage en même temps que peinture, poème, véritable livre-objet.
On mesure par là combien le type de corporéité du récit de voyage importe pour la constitution d’un genre en tant que genre. Butor, lui, renoue avec le récit de voyage comme livre, et c’est l’aspect paradoxal de la « blessure » dont parle Barthes. L’idée du livre, ou le livre idéal, entendait que le lecteur oublie la matérialité du livre et fasse comme s’il était en présence d’une œuvre uniquement spirituelle. Mobile est, au contraire, un objet à manipuler.
Claude Reichler résume bien tout ce qui précède dans un article de 1994, qui montre que Butor ne doit pas seulement être classé comme un novateur, mais aussi comme un auteur soucieux d’une certaine continuité historique :
On a dit souvent que le genre avait été renouvelé par Butor, parce qu’il en avait bouleversé les conventions. Mais ce qui me frappe le plus, aujourd’hui, c’est de voir combien l’esprit des textes anciens est chez lui respecté, à quel point il comprend et intègre les usages traditionnels du récit de voyage, tout en les adaptant aux situations matérielles, sociologiques, culturelles contemporaines.
Si le livre est appréhendé dans sa dimension matérielle, alors la mobilité véritable de ce genre littéraire s’effectue peut-être entre le lecteur et l’objet, plus qu’entre le référent (le pays visité) et la conscience du lecteur. Le déplacement esthétique se fait à la surface de l’objet, et concerne un investissement libidinal de la même manière que les autres corps. C’est cette voie qu’emprunte J.-F. Lyotard pour décrire les éléments de souffrance et de jouissance qui parcourent le corps de Mobile :
Les opérations libidinales… s’effectuent sur les pages, sur la typographie, sur les blancs, la mise en page, l’organisation du volume. Tout cela va être déplacé, remué, mis en mouvement et presque en fuite, de façon à permettre des intensités étranges, extrêmement raffinées, qui procèdent des rencontres de marques (lettres et leurs corps, espacements, justifications typographiques, phrases, mots) sur la peau du livre.
La « peau » du livre de voyage renvoie à un domaine de l’édition qui se développera dans les années 1990 et qui déborde le champ de cette étude, celle des « carnets de voyage » qui connaît aujourd’hui assez de succès pour être l’objet de festivals et de prix.
La correspondance de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet montre aussi qu’avant la rédaction de l’Usage du monde, les deux amis avaient l’intention d’élaborer un livre-objet, qu’ils auraient intitulé Le Livre du monde, et qui auraient contenu du texte, des images et du son.
Cette dimension matérielle, corporelle, du livre de voyage, est sans doute aussi relativement à l’oeuvre dans les blogs, la cyber-écriture, toutes ces choses, mais c’est vraiment une autre histoire.
Ce que j’aime le plus dans Soif d’Orient, c’est la façon dont la voyageuse passe d’une communauté à l’autre sans avoir de préjugés politiques sur les territoires abordés. À la différence de voyageurs qui se mettent en scène comme des stars, elle se fond dans le paysage, tâche de pratiquer les langues, et n’hésite pas à rester des mois dans un village du Zanskar.
Les récits de voyage de cette ingénieure hydrologue, dont j’avais parlé avec légèreté la première fois, m’ont beaucoup intéressé lorsque je devais écrire une conférence sur le Xinjiang, la grande province de l’ouest de la Chine. Je m’étais aperçu que dans des régions aussi tendues que le Tibet ou le Xinjiang, le récit de voyage devenait un exercice difficile, car l’auteur a tendance à se transformer en acteur humanitaire, à jouer les belles âmes, à défendre des bonnes causes, en héros des temps modernes, toutes choses qui font tomber le récit de voyage dans une sorte d’appauvrissement littéraire. Voir les productions de Priscilla Telmon ou de Sylvie Lasserre : le discours devient binaire, anti-chinois, et des sentiments sans nuance tels que l’indignation, la tristesse, la colère, le narcissisme parfois, remplacent les qualités que devraient animer les écrivains voyageurs : écoute, attention, attachements aux détails, critique de ce qui est donné comme vérité et discours officiels, capacité à voir les phénomènes culturels et anthropologiques sous les pratiques apparemment banales et/ou méprisées.
Caroline Riegel échappe à ce piège humanitaire et médiatique. Grâce sans doute à son objectif central, l’eau. Elle n’est pas en Asie pour dénoncer les dictatures (nous les connaissons déjà et nous n’apprendrions rien !), mais pour suivre et décrire les différentes façons de vivre avec l’eau, de s’en servir, de s’en protéger, de la révérer ou de la rechercher. C’est un récit de voyage en prise avec le vital, la survie.
Pour résumer d’une phrase l’éloge que je ferais d’elle, je dirais qu’à un moment où les récits de voyage deviennent arides à cause de l’engagement politique, elle irrigue le genre grâce à un point de vue de technicienne hydrologue.
On la voit entrer en contact avec des Chinois et des Ouïghours, (nomades et sédentaires). Elle montre que des Chinois sont serviables, qu’ils la laissent voyager même quand elle est à la limite de la légalité, et qu’ils ne sont pas tous riches et dominateurs. Elle fait une belle rencontre avec une Chinoise paysanne, avec qui elle se rend aux champs pour assister à l’irrigation des champs de la petite exploitation familiale.
Elle joint aussi une tribu nomade, des familles de bergers avec qui elle fait des bouts de transhumance. Ce sont des images qui restent, longtemps après la lecture. Elle décrit combien les nomades ouïghours « ont l’âme plus taquine que celle des nomades mongoles », et combien elle se fait charrier par les adolescents. Elle aide la femme à faire à manger sous la tente et se met en colère contre les avances d’un jeune homme en rut dont il n’est pas clair s’il se branle près d’elle ou s’il viole la voyageuse…
Elle montre des nomades qui passent leur temps à se chamailler et à se faire des caresses, à exprimer une sensualité exacerbée par le vent et la promiscuité sous la tente. Un jour, elle a cette réflexion comique alors qu’elle passe la tête dans l’embrasure d’une tente et qu’elle voit quatre jeunes gens en train de s’amuser : « Fumer, rire, paresser sous une tente aux allures de dortoir de colonie de vacances : ces jeunes bergers ont-ils vraiment la vie dure ? » (p.325).
La pauvre Française souffre d’une diarrhée sans nom. Elle n’en fait pas des tonnes, mais l’on comprend que c’est là une manière pour son corps de rejoindre le thème même de ce livre. Le voyage poursuit la présence de l’eau dans toute l’Asie, et la maladie fait de la voyageuse elle-même un lieu d’évacuation des eaux.