Parler d’Oman en Occitanie

Le business model des voyageuses : Linda Bortoletto

Le souffle des Andes de L. Bortolletto

J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.

Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.

Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.

Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :

Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.

Linda Bortoletto, sur son profil Facebook

Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.

J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :

La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »

Linda Bortoletto sur son profil Facebook

Sonia & Alexandre Poussin s’emmêlent en Afrique sur les religions

Photo de Thirdman libre de droit pour illustrer un article lui aussi libre de droit. Prise sur Pexels.com

Si l’on en juge par les deux tomes d’Africa Trek, succès de librairie publiés respectivement en 2004 et 2005, la religion joue un rôle crucial dans la vie et les choix des écrivains voyageurs. Curieusement, quand Sonia et Alexandre Poussin entrent en Israël, après avoir lancé des piques gratuites contre les Palestiniens, ils participent joyeusement à des cérémonies juives alors qu’ils n’ont partagé aucun office religieux ni musulman, ni animiste, dans aucun des pays traversés, depuis l’Afrique du Sud jusqu’en Egypte.

Ils ont le bras assez longs pour traverser la frontière israélienne facilement, ce qui est un exploit compte tenu des accablants témoignages que laissent les voyageurs indépendants qui vont en terre-sainte, mais ils n’ont pas assez de connexions pour être accueillis dans une mosquée. Ils passent des semaines et des mois en terre d’islam, Egypte, Soudan, Zanzibar, et ils n’ont trouvé personne pour obtenir ce que j’ai mainte fois donné en Oman : une initiation à la prière musulmane, à la manière de faire les ablutions, aux délices et aux beautés des mosquées. Ou alors ils n’avaient simplement aucune envie de partager cela, peut-être ne voyaient-ils pas d’intérêt à vivre de l’intérieur ce que vivaient leurs hôtes.

Maintenant que nous savons qu’ils appartiennent au mouvement identitaire de la France de droite, nous ne serons pas surpris qu’ils donnent de cette religion une image très négative. Au Soudan, ils montrent des chrétiens être esclavagisés par « les Arabes du Nord » (II, 440). Ils discutent avec un certain Mounir qui leur explique que tous les prophètes de la bible étaient des musulmans, d’Abraham à Jésus. Ils se font constamment sermonner par des hôtes qui leur bourrent le crâne d’idées islamistes délétères. Ils se font servir par des femmes noires qui sont des esclaves (II, 448). Ils se font voler. Sonia se fait déshabiller du regard par des hommes frustrés.

Ceci dit, ils rencontrent aussi des gens qui les aident. Des musulmans sympas car, comme le dit la chanson de Didier Super, « y en a des bien ».

Il y a des hauts et des bas, mais en général, je retiens de cette lecture l’impression que l’islam, pour les Poussin, est une religion d’attardés mentaux.

Tout ce que fait Alexandre Poussin pour partager quelque chose de spirituel avec les gens, et ce n’est pas si mal, c’est d’apprendre quelques mots du fameux verset « Al Kursi » de la deuxième sourate du Coran. Il confond d’ailleurs verset et sourate, si bien qu’il écrit :

En guise de remerciements, je récite souvent mes sourates préférées du Coran. Hayat el kursi, celle du Voyageur, et Kulwallah ahad, celle du Dieu unique, et nous repartons dans la liesse et les rires.

Sonia et Alexandre Poussin, Africa Trek II, 446.

Il laisse penser que les mots « Hayat el Kursi » signifient « Sourate du Voyageur ». En réalité, « Hayat » signifie « verset » et « al kursi » « le siège, le trône », ce qui n’a rien à voir avec un voyageur puisque c’est un verset qui ne parle que de l’omniscience de Dieu.

Poussin fait même preuve de réelle désinvolture quand il aborde la deuxième de ses « sourates préférées ». Il la baptise Kulwallah ahad, ce qui ne fait aucun sens. Il s’agit de la sourate Al Ikhlas, parfois nommée As Samad. Poussin confond le titre de la sourate avec les premiers mots d’un verset de cette sourate :

Qoul huwa Allah ahad

Dis (Qoul) : il est (huwa) Dieu (Allah) unique (ahad)

Coran, CXII, 1.

Le grand voyageur ne s’est pas limité à confondre le titre et le verset, il a aussi mal écrit, donc mal compris, la phrase elle-même. Kulwallah ahad ne peut pas signifier « Dis : il est le Dieu unique ». Poussin comprime une phrase de quatre mots en une expression de deux mots. Je me suis amusé à saisir ce curieux Kulwallah ahad dans un traducteur automatique, et voici ce que Google Translate a généré : « Jurer devant Dieu ».

Il prétend réciter la sourate à des enfants qui sont évidemment émerveillés, ce qui lui suffit. Les Poussin sont en effet des voyageurs qui proclament leur amour de l’humanité, mais cet humanisme consiste à relater l’effet qu’eux-mêmes exercent sur les autres. Exemple :

Suspendues à nos lèvres, les sœurs écoutent nos histoires comme des cadeaux (…). Vague d’applaudissements. Mais qu’ai-je dit de si formidable ? Elles admirent notre courage.

Africa Trek I, 135.

Le même esprit narcissique se relève lorsque l’auteur parle des jolies musulmanes qui savent porter leurs voiles avec élégance. Il reconnaît qu’elles ont du charme et, sans le leur reprocher, souligne le fait qu’elles manquent de pudeur et de chasteté. En fait, il se délecte à nous expliquer combien ces femmes voilées le draguent outrageusement.

Au gré de nos rencontres, les œillades en disent long sur l’effet que leur font mes yeux bleus. Elle se pâment théâtralement à notre passage. Sonia ironise :

– C’est comme si je n’existais pas ; elles n’ont d’yeux que pour toi, elles commencent à m’agacer ces allumeuses…

Jamais vu autant de sexualité concentrée dans un regard de jeune fille. Elles me violent du regard. Drôle de sensation…

Africa Trek, II, 465.

Le gentil chrétien aux yeux bleus, innocent et sage, entouré de suaves africaines qui le corrompent. Les Poussin en Afrique, c’est encore pire que le fameux « Bichon chez les sauvages » que Roland Barthes avait décrypté dans ses Mythologies. Ce sont des agneaux de Dieu mis en danger dans l’univers sataniques des croqueuses d’hommes.

Roland Barthes et les écrivains du voyage expérimentaux

Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes, PUPS, 2017
Photo de Marlon Schmeiski libre de droit qui a pour but d’illustrer le regard torve des filles que croisent les Poussin. À voir sur Pexels.com

En conclusion je vous le dis, ce n’est pas des femmes africaines qu’il faut se méfier. Le lecteur aventurier doit y regarder à deux fois devant ces bichons blonds et blancs, aux yeux bleus charitables : derrière leur discours humanitaire peut se cacher une attitude régressive, méprisante, voire carrément raciste.

Les époux Poussin traversent l’Afrique à pied et soutiennent Zemmour

Photo de Taryn Elliott sur Pexels.com

Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.

Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?

Je vous laisse réfléchir.

Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.

Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.

Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.

Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !

Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :

Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.

A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.

Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.

Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.

Priscilla Telmon ou les impasses du voyage humanitaire

La Précarité du sage, 2011.

Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.

Traverser à vélo l’Algérie des années 1980

Il rêvait d’Algérie et de bicyclette, alors quand il a terminé ses études de médecine, il s’est offert ce rêve, mais c’était sans compter sa compagne, Béatrice, qui ne supporte pas de voir partir son amoureux loin d’elle. Elle aurait pu l’accompagner dans ce voyage mais elle n’aime pas le vélo.

À la fin du récit, le narrateur est à Tamanrasset et n’a toujours pas réglé son conflit conjugal. Le lecteur ne saura pas si le couple tiendra.

Entre temps, Denis Fontaine aura rencontré l’Algérie des années 1980, celle que j’ai connue moi aussi quand j’étais enfant. Une Algérie entre deux époques historiques : non plus celle des grands espoirs socialistes des années d’indépendance, pas encore celle de la guerre civile entre militaires et islamistes. C’était un pays paradoxal, sûr de lui et accueillant, légèrement arrogant et globalement bienveillant envers les voyageurs français.

On y découvre Ghardaia et le M’zab dans sa réalité ibadite, cet islam qui refuse d’adhérer au sunnisme et au chiisme. À la différence de l’ibadisme que l’on pratique au sultanat d’Oman, où il est majoritaire, celui de l’Algérie fut un acte de résistance berbère à l’invasion des Arabes il y a mille ans.

C’est à Ghardaia que le voyageur reçoit à la poste restante des courriers de son amoureuse, restée en France, qui se demande où va cette histoire d’amour. Et c’est le coeur lourd que Fontaine déambule dans ces villes ibadites. La plupart des femmes croisées dans la rue y étaient voilées entièrement, contrairement à ce que l’on raconte aujourd’hui, les maisons y sont sans fenêtres apparentes, et pourtant, on s’y sent accueilli :

C’est à Ghardaia que je ressens le mieux le paradoxe du monde arabe, ce mélange intime d’ouverture et de fermeture.

Denis Fontaine, La route de Tamanrasset, p. 86.

Il est paradoxal que ce soit précisément un territoire berbère qui inspire au voyageur cette révélation sur le monde arabe.

Le récit de Fontaine donne à voir une Algérie qui aurait pu trouver le chemin de la réconciliation avec la France, n’étaient les impondérables de l’histoire et des hommes. C’est peut-être pour cela que l’écrivain voyageur rejoue cette comédie humaine de la réconciliation conjugale, comme un fil conducteur qui s’entremêle avec le trajet géographique.

L’Adieu au voyage, de Vincent Debaene

C’est un livre que j’ai beaucoup utilisé pour mes travaux de recherche sur la littérature de voyage. Comme le dit l’éditeur, la thèse de ce traité consiste à révéler et décrire comment les ethnologues français ont élaboré une double oeuvre basée sur le même terrain : après leurs observations en Afrique, en Asie, en Amérique ou ailleurs, ils sont revenus en France avec deux ouvrages, un scientifique et un littéraire. Si l’on en croit Vincent Debaene, tous l’ont fait, ce qui est extraordinaire.
Ce rapport profond qu’entretiennent les ethnologues français avec la littérature serait un élément unique dans le monde scientifique, quelque chose qui distinguerait fondamentalement l’école française et les écoles anglo-saxonnes.
Une des découvertes de Debaene, dans ce livre bien écrit et agréable à consulter, est la dimension surréaliste de Claude Lévi-Strauss. Il procède à une relecture de Tristes tropiques de Lévi-Strauss qui se révèle vraiment stimulante.

Perspectives littéraires sur l’oeuvre d’Ibn Battuta

Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.

J’ai le plaisir d’annoncer ma dernière publication dans la belle revue canadienne Études littéraires. Un article de recherche en littérature comparée concernant le grand voyageur médiéval né au Maroc, Ibn Battuta. Je suis bien aise car c’est un travail qui synthétise plusieurs années d’efforts et de promenades mentales.

Dans ce blog, j’écrivais déjà sur la tradition arabe de l’écriture viatique début 2015. Puis je mettais en ligne une série de billets sur la Rihla d’Ibn Battuta, que j’étudiais plus précisément.

La même année, Abdelkader Damani, commissaire d’une biennale d’art au Maroc me commandita un article sur Ibn Battuta pour le catalogue de l’exposition, ce que je fis avec plaisir.

Il y eut aussi un temps de voyage géographique associé à cette recherche. Je fis un court séjour à Fès, au Maroc, pour faire un reportage radio sur le voyageur, car c’est à Fès qu’il finit sa vie et dicta son récit de voyage. Le reportage n’a pu se faire mais mon expérience de Fès m’inspira des idées inédites sur le rapport d’Ibn Battuta avec son mécène, la ville nouvelle de l’époque et le concept d’oeuvre totale propre au sultan berbère qui tenta d’incarner une sorte de renaissance culturelle au XIVe siècle.

Plus tard, pendant l’été 2015, je donnais une conférence sur le même auteur dans un colloque sur la littérature des voyage organisée au Royaume-Uni. Les participants critiquèrent l’usage que je faisais du merveilleux. Leurs critiques bienveillantes me motivèrent à poursuivre mes recherches pour prouver et démontrer que mes intuitions étaient bonnes.

L’année suivante je fus recruté par une université du sultanat d’Oman, pays que visita en son temps le grand voyageur marocain, et dont il parle avec précision. C’est là que j’organisai un colloque intitulé « Arabie et Littérature de voyage », dans lequel je proposai une nouvelle conférence sur les effets de traduction de sa Rihla en français.

Ce dernier article qui vient de paraître est donc le fruit de plusieurs couches sédimentées de recherches différentes sur le même livre. Il faut préciser que le récit de voyage d’Ibn Battuta est une somme considérable et qu’on peut passer sa vie à l’étudier.

La revue à laquelle j’ai soumis l’article a fait relire le manuscrit par des spécialistes d’Ibn Battuta qui n’étaient pas forcément littéraires eux-mêmes. Ils étaient africanistes si je ne m’abuse, si bien que j’ai dû explorer des chercheurs historiens, archéologues et anthropologues spécialistes de l’Afrique médiévale, ce qui me plut infiniment. Les remarques de ces relecteurs éditeurs m’aidèrent considérablement à améliorer l’article dans son ensemble et dans son détail.

Voilà. Cet article enfin publié dans une des revues les plus reconnues sur le plan international est certainement la conclusion de toutes ces années d’explorations diverses. À moins que ce soit l’avant-dernière étape sur le trajet qui mène à la publication d’un livre en bonne et due forme. Qui vivra verra.

Faut-il publier chez L’Harmattan ?

Depuis que j’ai annoncé la parution de mon livre, en novembre 2021, j’ai reçu plusieurs questions de personnes en quête d’éditeur me demandant si les éditions de L’Harmattan proposaient une édition à compte d’auteur ou d’éditeur. Je comprends mieux pourquoi on me demande cela en lisant cet article du Monde selon lequel L’Harmattan profiterait des auteurs, ne leur verserait pas leurs droits d’auteur et les ferait même payer pour éditer leurs livres.

Je voudrais apporter ici mon modeste témoignage sur quelques points précis qui font polémique. Je n’ai pas fait d’enquête, cela est simplement mon vécu, et je rebondis ainsi sur les critiques avancées dans l’article du Monde que j’ai mentionné ci-dessus, et écrites dans la fiche Wikipedia de l’éditeur. Chemin faisant, je voudrais enfin répondre aux préjugés que je nourrissais moi-même à l’endroit de L’harmattan.

Sélection d’ouvrages. J’ai envoyé mon manuscrit par email en version électronique, je n’ai donc rien payé en termes d’impression. J’habitais en Oman et la pandémie mondiale autorisait de passer par des fichiers dématérialisés pour présenter les textes aux éditeurs. Comme je n’ai reçu de réponse positive que de L’Harmattan, j’ai signé avec cet éditeur. Je ne sais pas comment mon manuscrit a été sélectionné, mais je sais qu’il a été accueilli dans une collection spécialisée dans les livres de voyage, existant depuis 2010, et ne publiant qu’un ou deux livres par an, donc ce n’était pas incohérent.

On dit souvent que cet éditeur « publie tout et n’importe quoi », auquel cas je suggère de faire une expérience : envoyer un manuscrit sans queue ni tête, mal écrit et sans forme, et voyons ce qu’il en adviendra.

Cofinancement des frais de publication. Le contrat d’éditeur stipule en effet que l’auteur devra acheter, une fois le livre fabriqué, édité et publié, trente exemplaires du livre au prix réduit de 30 %. Cela m’a un peu surpris et même refroidi car c’est la première fois qu’un éditeur me demandait cela. J’ai finalement accepté et voici les coûts réels engendrés : 378 euros pour l’achat de mes trente livres, en plus des cinq exemplaires d’auteurs offerts. Je me retrouve donc avec 35 exemplaires de mon livre, que je paie une fois publiés. Comme son prix s’élève à 19 euros et que je l’ai payé 13 euros, il me faut vendre 20 livres pour me rembourser entièrement.

Je le répète pour mettre cela en perspective de ce qui est dit par les détracteurs. On lit que des auteurs se plaignent d’avoir dépensé des milliers d’euros pour voir leur livre publié. Ce n’est pas mon cas. Il me suffit aujourd’hui de vendre 20 livres et cette publication ne m’aura pas coûté un centime.

On peut refuser cela, je le comprends très bien. J’ai moi-même publié cinq ouvrages avant celui-ci sans rien dépenser, et certains éditeurs m’ont même payé pour le manuscrit.

Lire sur ce sujet « Comment j’ai publié mon premier livre »

La Précarité du sage, 24 novembre 2023

D’autres éditeurs m’ont versé des droits d’auteurs quand je vendais suffisamment. J’ai aussi publié plusieurs dizaines d’articles, de chapitres et de textes courts dans des revues sans avoir jamais participé aux frais. C’est donc une pratique rare que je ne recommande pas, mais il faut l’appréhender sans mentir : dans mon cas cette dépense s’est élevée à moins de 400 euros, et je déciderai si je veux vendre les livres que j’ai reçus ou si je choisis d’en faire cadeau à celles et ceux qui sont intéressés par ce récit. Selon la qualité du livre et de l’éditeur, c’est en définitive une dépense que je juge raisonnable.

Le travail d’édition. La personne en charge de mon manuscrit ne m’a pas fait de suggestions d’éditeur, elle ne m’a pas conseillé sur le style ni sur le contenu de mon livre. En revanche, elle s’est penchée sur la correction du texte en utilisant des outils informatiques onéreux pour un auteur, type Antidote. S’il y a trop de fautes, elle renvoie le manuscrit à l’auteur pour qu’il revoie sa copie. Cela semble signifier qu’a minima cet éditeur ne publie pas « tout et n’importe quoi », et qu’il ne faut pas compter sur lui pour relire et corriger votre manuscrit.

J’en profite pour remercier ici tous ceux qui on donné de leur temps pour relire mon texte, le corriger et l’améliorer par leurs conseils judicieux. Que vous soyez écrivain reconnu, ingénieur à la retraite, ingénieur.e en activité, professeur admiré ou ami au grand coeur (et souvent vous cochez plusieurs de ces cases), soyez ici remercié et attendez-vous à recevoir très bientôt un exemplaire de Birkat al Mouz dédicacé.

La personne en charge m’a aussi conseillé sur la mise en page et elle a finalisé le manuscrit pour en faire un texte imprimable sur un document intermédiaire. Elle m’a enfin laissé lire les épreuves sur un document PDF pour que je puisse procéder aux dernières corrections (non pas directement sur le document mais en lui indiquant le lieu exact des corrections pour qu’elle les fasse elle-même). Ce travail-là ne se fait pas dans une édition à compte d’auteur.

La couverture. J’ai proposé une photo pour la couverture et ce sont les graphistes de l’éditeur qui ont jugé si la qualité de l’image était suffisamment bonne. De même, il y a eu des échanges entre la personne en charge du manuscrit, le service graphisme et moi-même, pour que la couverture soit satisfaisante.

La promotion, le marketing et la diffusion. Une fois que le livre est publié et annoncé sur le site de L’Harmattan, une dernière personne apparaît dans votre parcours pour vous aider à faire connaître votre ouvrage. Elle s’occupe de la promotion et vous pouvez lui demander d’envoyer des exemplaires en « service de presse » à des journalistes ou des influenceurs qui, on l’espère, feront un compte rendu de lecture et donneront envie à d’autres de vous lire.

Dans ce service de marketing, on vous propose de réaliser une vidéo de présentation qui pourra être diffusée sur les réseaux sociaux et autres sites, en plus du site de l’éditeur. Cette vidéo est réalisée avec le matériel et le personnel de l’éditeur sans frais pour l’auteur. Je ne l’ai pas encore faite, ni même pris contact avec le service en question, donc je ne peux rien dire de plus concernant cette vidéo, mais à l’époque de YouTube et d’Instagram, c’est un service appréciable.

Il y a enfin la possibilité d’organiser une « soirée » signature dans les locaux situés au centre de Paris, où l’on peut inviter quelques dizaines de personnes. Cela non plus, je ne l’ai pas encore fait, mais c’est un service que tous les éditeurs ne sont pas capables de rendre à leurs auteurs.

En définitive, je pense que le bilan général est plutôt positif. En ce qui me concerne, et pour être honnête, j’ai été agréablement surpris car je m’attendais à être traité sans égard dans une immense usine à gaz. J’ai au contraire eu la sensation d’être accueilli poliment dans une entreprise bénéficiaire qui a le sens du profit, et qui me donne des outils pour faire exister et rendre accessible un livre intéressant, attachant et peut-être même utile à certains égards. Je n’ignore pas que L’Harmattan est moins prestigieux que beaucoup d’éditeurs. Je n’ignore pas que pour un certain esprit snob très vivant chez les amateurs de livres, un petit éditeur éphémère vaudra toujours mieux que cette vieille boîte controversée. Cependant, mon expérience me pousse à déclarer qu’il n’y a aucune honte à publier là.

Vous ne ferez pas carrière grâce à L’Harmattan, mais votre carrière ne souffrira pas d’avoir publié chez L’Harmattan.

Birkat al Mouz, le livre. Une histoire d’amour

Le livre est paru ces jours-ci aux éditions de L’Harmattan.

Il peut se lire comme un récit de voyage ou de séjour au sultanat d’Oman.

Ce que je n’écris pas sur la quatrième de couverture, néanmoins, c’est qu’il peut se lire aussi comme une romance. Chaque chapitre correspond à une année : de 2015 à 2020, un chapitre par an. Mais si on y regarde de plus près, la structure correspond aussi aux étapes principales d’une histoire d’amour.

Chapitre 1 : Solitude du narrateur et donjuanisme vain.

Chapitre 2 : Rencontre, coup de foudre et stratégies de séduction.

Chapitre 3 : Voyage de noce à Mascate.

Chapitre 4 : Vie conjugale dans l’oasis.

Chapitre 5 : Le couple comme machine de guerre.

Le livre paraît opportunément un mois avant les fêtes de fin d’année 2021. Des palmiers au pied des sapins.

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Cet ouvrage collectif est basé sur un colloque qui s’est tenu à l’École Normale Supérieure de Lyon l’année dernière. Voyager en Philosophe a pour but de faire la lumière sur ce qu’est devenu la tradition du « voyage philosophique » à partir du XIXe siècle.

D’après Liouba Bischoff, le voyage philosophique était un genre en vogue aux XVII et XVIIIe siècles et connut une sorte de déclin avec le romantisme qui fit de la littérature de voyage un genre autonome, plus introspectif et plus personnel. Mais ce livre qu’elle dirige « se propose d’interroger le devenir du voyage philosophe à partir du XIXe siècle et les formes de sa résurgence, à la fois du côté de la littérature et de la philosophie, dans un esprit de dialogue entre les disciplines » (quatrième de couverture).

C’est exactement cela que l’on trouve dans Voyager en philosophe. Des articles de chercheurs en philosophie et de chercheurs en littérature qui se penchent sur Nietzsche, Thoreau, les phénoménologues, Sartre, Lévi-Strauss, Maldiney, Foucault, le groupe Tel Quel, jusqu’au philosophe voyageur contemporain Bruce Bégout. (Les liens hypertextes ci-contre ne renvoient pas auxdits articles car il convient d’acheter le livre, mais à des billets que j’ai écrits sur ces auteurs et leur relation au voyage le long de ce blog.)

L’introduction est exquise, comme tout ce qu’écrit Liouba Bischoff. L’article de Raphaël Piguet sur la frontière dans Tristes tropiques et dans L’Usage du monde, se lit tellement bien qu’il nous donne envie de lire Plotin, c’est assez dire. L’article que j’ai signé explore la dimension philosophiques des oeuvres viatiques de Sylvain Tesson, d’Antonin Potoski et de Bruce Bégout.

Les trois noms que je viens de citer, Bischoff, Piguet et Thouroude, incarnent à leur façon l’école francophone des chercheurs en littérature viatique. La plupart des autres contributeurs n’ont pas l’habitude de se confronter à l’idée de voyage concret, à la géographie terrestre ni l’écriture spécifiquement viatique. Ils apportent donc un regard neuf, frais et parfois inattendu sur un genre qui ne demande qu’à redevenir philosophique.

Le climax de ce collectif est évidemment l’entretien final avec Bruce Bégout. Liouba Bischoff et Jérémy Romero l’interrogent sur vingt-cinq belles pages de réflexion. Le philosophe médite sur le sens du voyage et sur l’écriture d’une littérature géographique aujourd’hui. En ce qui concerne sa propre oeuvre, Bégout décrit ses livres comme « des microbiographies d’architecture, non des récits de vie » : « Je suis à l’écoute des ponts, des pylônes, ce sont eux qui me susurrent ce que l’époque dit d’elle-même et fait d’elle-même. »

Enfin, cela pourra paraître secondaire, et même un peu mesquin, mais j’ai été charmé par le fait que Bruce Bégout partage mes goûts littéraires sur le plan des littératures de voyage. On sait qu’une de mes batailles concerne le corpus et la délimitation du corpus, sa valorisation et la constitution d’une certaine échelle de valeur. Je rejette depuis des années l’idée d’une « littérature voyageuse » vague, exotique, apolitique et déshistoricisée, qui ferait rêver les foules avec des concepts vides comme l’autre, l’ailleurs, la liberté ou le « désir de monde ». Au contraire, je m’évertue à faire comprendre qu’il y a des tendances contradictoires dans le genre Voyage, avec des réactionnaires d’un côté qui écrivent du sous Bouvier et jouent les aventuriers explorateurs, et de l’autre des écrivains plus en prise avec la réalité du monde et de la littérature. Je me heurte souvent à des murs d’incompréhension malgré des publications où j’explique les choses en détail. Or, Voyager en philosophe me rassure sur le fait que je ne suis plus seul. Quelle ne fut pas ma satisfaction de lire chez Bruce Bégout une appréciation franche d’auteurs comme Jean Rolin, Philippe Vasset, Olivier Rolin et Patrick Deville, par opposition à une écriture frelatée, incarnée par Sylvain Tesson et la mode des « écrivains-voyageurs » de Michel Le Bris. Sans le dire explicitement, Bégout trace une ligne de démarcation au même endroit que moi.

Quand vous lirez ce livre, il vous viendra de nombreuses idées de voyages philosophiques et de philosophes voyageurs des XXe et XXIe siècles. Vous penserez à Benjamin, à Heidegger, à Deleuze et Guattari, à Glissant, à de nombreux penseurs européens et extra-européens. Et vous aurez alors compris combien ce volume est riche et bien pensé.