BNF : Architecture fin de siècle

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Cela commence par du gris et des lignes droites. Des lignes presque contondantes, tranchantes. Gare à vous, vous entrez dans un sanctuaire.

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Une esplanade surélevée comme un podium majestueux, et battue par les vents, en bord de fleuve. Pour aller à la bibliothèque, il faut donc gravir des marches, sur du bois glissant. Etudier, c’est d’abord avoir conscience d’un risque physique, d’un certain nombre d’obstacles à franchir. Une vénérable professeure d’université irlandaise, s’est, paraît-il, cassée les deux bras sur ces escaliers, il y a quelques années.

Cela commence donc par du gris, des lignes droites, des risques physiques, de la froideur.

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Pendant les mois d’hiver et d’automne, les chercheurs se gèlent sur cette esplanade, et c’est une des belles choses qui montrent l’orgueil de la France éternelle. « Venez chez nous étudier, semble dire l’Etat, mais attention, cela ne sera pas de tout repos. » 

Soudain, des arbres!

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Etonnamment, la verdure et la forêt sont jetées dans un trou immense. Pour les protéger du vent, sans doute, mais aussi pour créer un contraste, pour créer un mouvement dans l’esprit des usagers. Après le gris, le vert ; après les lignes orthogonales qui affrontent la ville, les lignes mouvantes qui viennent réchauffer le coeur de l’édifice.

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Le visiteur croit que les salles seront dans les grandes tours que l’on voit depuis la rue. Il n’en est rien. Dominique Perrault, l’architecte, y a mis les livres. Le chercheur doit, au contraire, descendre de longs escalators, ce qui génère un petit sentiment d’appréhension. L’idée d’aller dans un sous-sol, lorsqu’on étudie à Paris, n’est pas ce qui excite le plus – j’imagine – les étrangers venus de loin pour quelques mois. L’architecte leur dit : « Tant pis pour vous! Descendez donc dans mon antre, et ne dérogez pas aux innombrables règles qui encadrent le privilège que l’on vous accorde de venir étudier ici. »

Et quand les dernières portes s’ouvrent, de lourdes portes coupe-feu, hautes et sombres comme dans un cauchemar gothique, on se retrouve de plein pied avec la forêt. Elle était là pour cela, pour nous, pour les simples usagers.

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C’est alors qu’on s’aperçoit que cette monumentalité inhumaine était en fait entièrement tournée vers les individus, les chercheurs du monde entiers, qui ont besoin de calme, de silence, de lumière, d’efficacité dans la consulation des documents nécessaires. Les arbres ne sont pas là que pour faire joli, ils ont une utilité absolue pour les humains : ils apaisent les lecteurs, ils sont visibles depuis les tables de travail et ils libèrent la respiration qui avait été un peu oppressée lors de la descente par les escalators.

La BNF représente magnifiquement l’architecture de notre temps, ou du temps qui vient de terminer. Si une bombe n’est pas jetée au milieu de la forêt, on pourra visiter ce monstre dans cent ans et on se dira : « c’était la fin du XXe siècle. Les architectes créaient des espaces paradoxaux qui provoquaient des sentiments contradictoires. On passait du métal au bois, du chaud au froid, on fixait des vertiges et on faisait des correspondances. Ils nous faisaient entrer dans leur monde, dans leurs rêves, dans leur conception du monde. »

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nb: Toutes les photos sont de moi, sauf la première, prise sur le site Wikipedia.

Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.

Exceptionnalité du beauf qui lit Pamuk

 Oui, si j’ai dit que je n’étais qu’un beauf, qu’un touriste ordinaire, c’est parce qu’emporter Istanbul d’Orhan Pamuk lorsqu’on se rend à Istanbul, c’est un peu beauf, comme réflexe. C’est un peu comme lire Ulysse de Joyce à Dublin, Le château de Kafka à Prague, Danube de Magris lors d’une croisière sur le Danube, ou Nankin en douce à Nankin.

On imagine que tout le monde aura le même réflexe un peu grégaire et qu’il y aura plein de touristes avec le même livre, sur les terrasses des cafés, dans les parcs, dans les auberges et près des bordels musées. Erreur, grave erreur. Personne ne lisait Istanbul à Istanbul à part moi. Et personne ne lisait Pamuk non plus, en règle général.

Plusieurs fois, en revanche, des gens m’ont abordé en parlant turc et étaient surpris que je ne les comprenne pas. Ils s’excusaient et disaient avoir vu le nom de Pamuk sur la couverture de mon livre, sans avoir remarqué qu’il s’agissait de la traduction anglaise (par Maureen Freely, soit dit en passant, qui a fait un travail très fluide, très agréable à lire).

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Etant donné que Pamuk a eu des problèmes avec les nationalistes turcs, lorsqu’il a déclaré qu’il fallait que la Turquie reconnaisse le génocide des Arméniens, qu’il a reçu des menaces de mort et qu’il aurait déménagé à cause de cela aux Etats-Unis, j’aurais pu aussi rencontrer des manifestations d’hostilité, mais au contraire, le livre a souvent été remarqué par les Turcs, le nom de Pamuk claironné avec bienveillance.

Tout cela n’enlève rien à l’aspect élémentaire de mon réflexe de départ, qui consistait à lire un Turc au moment de partir en Turquie. Je ne regrette vraiment pas, du reste, je recommande même chaudement à chacun d’aller passer un grand week-end dans cette vieille ville et d’y découvrir en même temps un texte magistral.

L’art d’Orhan Pamuk

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Dans Istanbul, Pamuk prétend avoir voulu être peintre avant d’être écrivain, mais c’est comme musicien que je le vois plutôt. Son livre est construit et écrit de manière symphonique et c’est la reprise des thèmes, ainsi que leurs entrelacements, qui font tourner les pages.

On pourrait dire que le thème central du livre est l’enfance de l’auteur. Istanbul est la basse continue, l’accompagnement constant. La tonalité fondamentale, c’est la mélancolie. Ce livre est un essai de définition d’une mélancolie turque. C’est pourquoi on passe par des clichés comme les photos noir et blanc, des images du passé, mais combinés à d’étranges réflexions qui finissent pas vous envoûter.

Le livre commence par l’idée que l’enfant croyait, ou voulait croire, qu’il y eût un « autre Orhan » qui vivait quelque part dans la ville, dans une autre maison. Le thème du dédoublement sera ainsi omniprésent dans tout le livre, et on comprend petit à petit qu’il y a un lien profond entre « dédoublement » et « mélancolie », car cette dernière est juste un joli mot qui recouvre des réalités plus froides comme la dépression, la crise de nerf et la crise de démence. Il ne s’agit donc pas d’une douce tristesse, mais d’une difficulté à vivre que connaît toute la ville.

Il appelle ce sentiment Hüzün. Mot d’origine arabe, il le distingue de la mélancolie, de la nostalgie, pour le rapprocher de la « tristesse » exprimée par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Sentiment causé par la chute des civilisation, le spectacle de la décrépitude, la mémoire d’une splendeur passée qui redouble la présence des ruines.

Le dédoublement de la personnalité vient sous la plume de l’auteur à propos des photos qu’il y avait chez lui. Les potos sont en effet des représentations du monde, des doubles imparfaits. Et en effet, le lecteur ayant sous les yeux du texte et des images, le dédoublement est bien au coeur du projet littéraire de Pamuk. Si bien qu’à mon avis, ce n’est pas la mélancolie qui est l’essence du livre, mais le double, l’idée de dédoublement, qui est présent de manière formelle, mais aussi thématique et méthodologique. Dédoublement entre textes et images, dédoublement entre le « moi » et la ville qui se reflètent l’un l’autre, dédoublement des figures parentales (avec la présence de la mère et les absences du père), mais aussi double image renversée de la ville qui était magnifique et qui est aujourd’hui (années cinquante) dévastée. Duplication des vocations d’Orhan (peintre/écrivain), et bien sûr, omniprésente, la double appartenance à l’Occident moderne et à un Orient difficile à délimiter. 

Pamuk revient plusieurs fois sur cet « autre Orhan » qui vit ailleurs. C’est peut-être une chose habituelle en psychologie, je ne sais pas. Pour moi, cela reste étrange, car je pensais qu’on avait plutôt tendance à se créer des amis imaginaires, des frères, voire des amoureuses. Lui, il imagine un autre lui-même. Or, à la fin du livre, c’est son père qui réalise son rêve d’être double et d’avoir deux maisons, en ayant une maîtresse dans le quartier de Beyoglu.

Tout cela finit dans un chapitre où il s’engueule avec sa mère, à répétition, car il veut arrêter ses études, et, exaspéré par les paroles de sa mère, il va décharger sa colère dans les rues de la ville. C’est au retour d’une de ses dérives nocturnes qu’il décide de ne pas être peintre, mais de se lancer dans l’écriture.

« Istanbul » d’Orhan Pamuk

Je ne prétends pas être autre chose qu’un beauf, moi, qu’il n’y ait pas d’ambigüité entre nous. J’ai emporté Orham Pamuk dans mes bagages, écrivain turc, prix Nobel de littérature 2006. De plus, comme je suis un touriste avec de petites attentes, j’ai emporté Istanbul, Memories and the City, qu’il a publié un an avant de recevoir le Nobel.
Si aucune page de ce livre n’est géniale, le livre dans son ensemble se lit merveilleusement bien, en particulier à Istanbul (cela dit sans vouloir frimer, c’est juste une évidence). Ulysse par exemple, se lit moins bien à Dublin, je pense, car au fond, peu de choses sont dites sur Dublin dans Ulysse.

Or, j’ai lu quelques chapitres de Pamuk sur le Bosphore alors que j’étais sur un bateau qui remontait le Bosphore, et là, j’avoue que ce fut une belle expérience. Comme, en outre, le livre est rempli de photos noir et blanc, et de reproductions de peintures, on lit sans ressentir le besoin de prendre des photos soi-même.
Pamuk dit que le Bosphore passe en plein centre de la ville. Je suis un peu réservé devant cette assertion car la rive asiatique d’Istanbul est beaucoup moins centrale que la partie européenne. Quasiment tout ce qui se visite, quand on ne fait que passer, se situe à l’ouest.
Le livre de Pamuk se lit formidablement car il passe avec grâce de ses souvenirs d’enfance, de sa famille, à la ville, à l’histoire et à l’histoire culturelle.
Exemple :
Chapitre 6, « Exploring the Bosphorus », parle des excursions avec sa mère et son frère, et parle de la mélancolie qu’il y a, quand on est Turc, à voir les demeures ottomanes magnifiques au bord de l’eau, sur des kilomètres. Il réalise combien d’autres Turcs, autrefois, avaient une vie tellement « extravagante ». Nostalgie du passé qui mène au 
Chapitre 7, « Melling’s Bosphorus ». C’est une promenade dans les peintures de Melling, peintre allemand d’origine française qui a beaucoup rerésenté la ville au XVIIIe siècle.

Après quoi il revient sur des souvenirs familiaux, et en particulier les disparitions de son père. Les absences de son père sont au coeur de la tristesse de l’écrivain qui analyse et généralise cette tristesse dans le
Chapitre 10, « Hüzün ». Hüzün, c’est le nom d’origine arabe qui désigne la mélancolie spécifique à la ville d’Istanbul. Cela amène l’écrivain à évoquer de grands intellectuels stanbouliotes mélancoliques dans le
Chapitre 11, « Four Lonely Melancholic Writers ». Ces écrivains ont cherché à créer une littérature turque moderne, tous les quatre inspirés par la littérature française : le poète Kemal, le mémorialiste Hisar, le romancier Tanpınar et l’historien Koçu. La thèse de Pamuk est que ces grands créateurs de la modernité turque ont pu trouver leur voix propre en se consacrant à la dériliction d’Istanbul, la chute de la civilisation ottomane, et à la sombre poésie du Bosphore.
Après quoi il consacre un petit chapitre à sa grand-mère, qui était contemporaine de ces quatre écrivains et qui était elle-même historienne. C’est ainsi que chaque chapitre pourrait se lire indépendamment les uns des autres, mais qu’ils résonnent les uns dans les autres, s’appellent, se relaient.
C’est un fait, tout cela devient une lecture prenante. Le lecteur a envie d’en savoir plus à chaque fin de chapitre, alors qu’il n’y a pas d’intrigue, pas de fiction, pas de suspens, pas d’énigme à résoudre. Le genre général et accueillant de l’essai me correspond de plus en plus, et celui-ci est un modèle du genre autobiographique.
Chacun devrait écrire son Istanbul à soi.

L’heureuse solitude du reporter raté

Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.

Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

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A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.

J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.

Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

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Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.

Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.

C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.

Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.

O Heaven what content is mine
To see those trees which have appear’d
In the nativity of time
And which have survived
To look today as fresh and green
As when their beauties first were seen.

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Le patriotisme des Français

A l’approche des fêtes de Noël, des livres de voyage emplissent les étalages des libraires pour offrir. Les éditions Lonely Planet en propose un, assez épais, qui consiste en un traitement minimal de tous les pays du monde.

On peut critiquer cela.

On peut aussi penser que ce n’est pas mal.

Que cela donne une espèce de photographie nivelante de la cartographie planétaire de ce moment de l’histoire du monde. Dans dix ans des pays auront disparu, seront devenus des régions de pays prédateurs, d’autres seront apparus…

Pourquoi pas ?

Sur la France, deux pages. Deux pages qui sont censées être positives, stimulantes.

Très peu d’informations, donc, mais ultra ciblées pour résumer l’essentiel.

Voici l’essentiel de notre profil ethnologique, mes chers compatriotes, aux yeux des voyageurs australiens, c’est-à-dire du monde anglo-saxon :

D’un patriotisme exacerbé, nous pensons vivre dans le meilleur des pays du monde. Et comme nous avons inventé la joie de vivre*, nous n’avons peut-être pas tout à fait tort.  Je m’arrête là.

Je vous laisse réfléchir pendant que je vais pleurer, la tête dans les mains, dans un coin reculé d’un pub obscur. 

*En français dans le texte [n.d.a.]

Caroline Riegel, ingénieuse et marcheuse

En disant « Caroline Riegel, ingénieuse » je fais un jeu de mot. Comme je n’ai pas d’humour, j’explique mes blagues.

Ingénieuse, ici il faut le lire comme féminin d’ingénieur, car elle est ingénieur hydrologue, elle a construit un barrage dans la Montagne Noire (Dieu sait ce que c’est) et un au Gabon (mais où au Gabon, Dieu le sait.) Et puis elle a décidé de faire un long voyage du lac Baïkal au Bengale, en passant par les steppes et les montagnes d’Asie centrale.

Comme cela se peuple, dites-moi, l’Asie centrale ! Un nombre très élevé de livres de voyage paraissent ces temps-ci sur cette région du monde. On peut le comprendre pour différentes raisons : 1) Région riche en pétrole, elle intéresse toutes les puissances du monde. 2) Région riche en jolies femmes, elle intéresse tous les traîne-savate. 3) Région riche en cultures mélangées, elle passionne les ethnologues. 4) Région longtemps sous-visitée, elle représente quelque chose de neuf.

La carte générale de Caroline Riegel va un peu dans le sens d’une région très pure, très « neuve ». De même, les photos qui parsèment le livre sont toutes prises dans la nature. À feuilleter le premier tome de Soifs d’Orient, un léger malaise s’installe : on dirait que ces immenses territoires ne connaissent pas la ville, que les hommes qui peuplent ces lieux n’ont jamais rien construit. Puis quand on lit le récit de voyage, les villes apparaissent mais sont détestées par la narratrice. Elle les trouve sales, grises, sans charme.

Il faut s’interroger sur tous ces voyageurs qui n’aiment pas les villes. Ils y voient une perte d’authenticité. C’était déjà le cas chez nos orientalistes du XIXe siècle, qui allaient voir en Algérie et au Liban une humanité et une nature pas encore contaminées par la révolution industrielle. Nos grands voyageurs écologistes sont-ils vraiment tout à fait différents de nos grands artistes colonisateurs des siècles passés ?

Je pose seulement la question.

Reste que notre ingénieuse hydrologue féminise la cartographie. Du moins elle essaie, dans l’apparence.

La carte qu’elle place en début de récit est légendée ainsi : « Du Baïkal au Bengale : pérégrination d’une goutte d’eau. »

Sur une carte satellite, la ligne de l’itinéraire de l’ingénieuse Caroline est un peu impressionniste, comme un coup de pinceau assisté par ordinateur. Les lignes de l’itinéraire sont jonchées de gouttes d’eau.

Il n’y a pas à dire, c’est un bel itinéraire. Un grand zig-zag dans l’Asie centrale, qui n’est pas sans rappeler la figure symbolique du Yin et du Yang. Comme je n’ai pas de sens artistique, j’explicite et j’illustre mes idées plastiques. Avec des couleurs, sans quoi la vie est terne.

Au Baïkal, la formation scientifique de notre voyageuse s’avère précieuse. Elle en parle avec émotion et en connaissance de cause. Une telle masse d’eau pure, sur la terre, pour elle c’est une perle. D’ailleurs elle intitule son chapitre « La perle de Sibérie ».

Et moi, ce que je trouve précieux, ce qui m’émeut, c’est le destin scientifique de la voyageuse. Je l’aime d’autant plus qu’elle est une femme de science, qu’elle va voir des savants dans des instituts de limnologie (science des lacs), qu’elle s’informe et que le lecteur l’admire autant pour ses aventures de voyageuse que pour son savoir qu’on imagine vaste.

En réalité, on n’en sait rien, mais cela fait partie de la panoplie du voyageur, ses compétences supposées, les exploits qu’on lui prête, les mystères qui l’enrobent. C’est le crédit du voyageur.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

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La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

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C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

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L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

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La carte de Nicolas Bouvier

Pour son long voyage, de juin 1953 à octobre 1956, Nicolas Bouvier avait une carte gigantesque. Une carte qui couvre le territoire de Genève à Yokohma, en passant par le Khyber Pass et l’île de Ceylan, ça ne se plie pas aisément dans les bouchons et les files d’attente aux feux rouges.

C’était un grand amoureux des cartes. Depuis l’enfance, il les admirait, les parcourait du regard. Je ne peux pas en dire autant, moi, je n’aime les cartes que depuis peu. C’est la philosophie qui m’a amené vers les cartes, j’en ai un peu honte. J’aurais préféré être un enfant cartographe, rêveur et lisant des romans d’aventure. Las, je n’étais que métaphysicien, comme tous les gamins d’artisans.

 Les surfaces de papier, je les coloriais, les maculais, comme s’il fallait toujours en achever le contenu.

Les écrivains voyageurs, quand ils publient leur récit, ne pensent pas assez eux non plus, aux cartes. Jean Rolin n’en a intégré qu’une seule, sauf erreur, dans ses livres – dans Ligne de front.  

Il est curieux que Bouvier n’ait pas imaginé d’en créer, dans son oeuvre, à sa manière. Il aimait le visuel et l’auditif autant que le littéraire, et il aimait les cartes. Qu’est-ce qui le retenait de se lancer dans des palimpsestes de lignes territoriales ? De faire vibrer les directions, les orientations, les itinéraires et les signalisations ?