Le top 10 des articles les plus lus de 2019 à 2023

La chose la plus intéressante des statistiques de ce blog est que depuis deux ans, on retrouve les trois mêmes billets en tête des textes les plus lus. Un tiercé toujours dans le même ordre qui ne se dément pas, trois articles de 2021 et 2022.

Vous saurez quels sont les trois articles les plus populaires en allant à la fin de ce billet. En attendant, pour vous faire patienter, je vous laisse prendre connaissance des années 2019-2021.

En 2019, La Précarité du sage arrivait sur sa nouvelle adresse et ne publiait pas beaucoup de contenu car le sage précaire travaillait beaucoup dans son université omanaise. Il cumulait les tâches d’enseignant-chercheur et de vice-doyen de la faculté des arts et des sciences.

En 2020 aussi, le sage précaire publiait peu de billets pour la même raison d’occupation professionnelle, à quoi s’ajoutait une grande opération de harcèlement morale de la part de l’administration.

L’épidémie du COVID 19 ne m’a pas conduit à bloguer beaucoup. Les confinements m’ont plutôt permis d’écrire un livre sur Oman, qui parut en 2021.

Ceci dit, le billet le plus lu en 2020 concerne Sylvain Tesson et date des années 2010. C’était mon premier article critique du voyageur, inspiré par la lecture de son récit sur la Sibérie. C’est à cette époque que je découvrais que quelque chose clochait chez ce médiatique écrivain.

En 2021, j’ai décidé de reprendre l’activité de blogueur. J’avais plus de temps et je me rendais compte que ce blog avait été une belle réalisation dans ma vie d’auteur et de voyageur. La parution de plusieurs livres et de nombreux articles scientifiques et journalistiques m’autorisait à retourner au format blog avec un respect renouvelé.

On peine à déceler une ligne de force dans la liste des billets les plus lus cette année-là, alors que des tendances lourdes vont se dégager à partir de 2022.

Pour 2022, je renvoie à l’article consacré à cette liste, qui interprétait ces chiffres. En revanche il est intéressant de comparer 2022 et 2023 pour souligner les persistances et le retour étonnant d’un trio de tête deux années de suite.

Le billet sur les éditions L’Harmattan toujours largement en tête alors qu’il fut mis en ligne en 2021.

En n°2 et 3, les critiques des livres de voyage de Sonia & Alexandre Poussin, et de Sylvain Tesson. Ces deux billets furent mis en ligne en 2021 et 2022.

À noter : les rares billets datant de l’année en cours, 2023, concernent exclusivement le bac philo de juin dernier. Ils ne sont donc pas destinés à durer.

D’ailleurs je m’en avise en me relisant, aucun de mes billets de blog n’est destiné à durer. Et inversement, tout ce que j’écris est à destination d’un lecteur curieux et précaire des années 2100.

La progression annuelle de ce blog

La Précarité du sage existe depuis 2005 mais il a dû changer d’adresse en 2019 car le journal Le Monde ne voulait plus héberger de blogs. Un changement d’adresse est une catastrophe pour un blog car la plupart des lecteurs suivent leurs habitudes avec des adresses pré-enregistrées. Quand un lecteur ne voit plus apparaître votre blog sur son ordinateur ou son téléphone, il l’ignore et l’oublie aussi sec. La plupart des gens ne cherchent pas à retrouver la trace de votre blog si celui-ci ne profite d’aucune publicité.

Il est donc normal de voir une ascension drastique dans les statistiques depuis 2019. L’année 2023 n’est pas encore terminée mais on voit qu’elle a déjà realisé une augmentation suffisante pour soutenir une croissance à deux chiffres. On pourrait s’arrêter là et reprendre notre activité de blogueur en janvier 2024, avec comme nouvel objectif 18 000 visites et 10 000 visiteurs.

Le mépris au cœur de l’expérience humaine

La vie et l’œuvre de Golda Meir sont remarquables, comme le démontre ce documentaire radiophonique. Mais ce qui est aussi clairement mis en lumière, c’est son indifférence pour la population arabe vivant là, en Palestine. Pour elle, ils n’existent pas plus que des nuisibles.

On retrouve aujourd’hui chez certains Français et Israéliens cette attitude mentale. Les Palestiniens n’existent pas, il n’y a pas de peuple palestinien, leur souffrance est une donnée historique négligeable. Il suffit de regarder les émissions de télévision financées par l’homme d’affaire Bollorée, qui ambitionne d’unifier la droite et l’extrême-droite. Leurs émissions depuis l’attque du Hamas du 7 octobre 2023 sont un excellent révélateur de ce qu’est, aujourd’hui, l’extrême-droite : considérer les chrétiens et les juifs comme des êtres humains en danger, les arabes musulmans comme des sous hommes, des barbares.

En face, les mouvements de défense pour la Palestine ne donnent pas très envie non plus. On voit des mouvements de foule, des cris, des chants de haine contre Israël qui font mal au cœur. Mépris contre mépris.

Crier Allahou akbar dans les rues de Paris et de Londres, très peu pour moi. Amoureux de la culture arabe et amoureux de l’islam, je ne reconnais pas ce que j’aime dans ces manifestations.

Le pire pour moi est de voir ces amis qui mettent en scène leurs enfants, ici en Europe, et les filment en train de crier des paroles de rejet d’Israël. Un pauvre petit récite sa leçon : « aujourd’hui c’est mon anniversaire mais je ne le fêterai pas parce que des enfants meurent à Gaza. » Les enfants, la sagesse précaire ne s’en soucie guère, mais quel type d’adulte cela va-t-il produire ?

L’éternel mépris pour l’autre semble être au cœur du cerveau d’Homo sapiens. Il doit être indispensable à sa faculté extraordinaire pour l’usage de la violence et sa soif de pouvoir. L’homme nous déçoit. Pas seulement les pro-israéliens et les pro-palestiniens, mais l’espèce humaine dans son ensemble.

Vidéo automatique

Je suis allé dans ce musée avec un téléphone portable que l’on m’a prêté pour que je puisse prendre des photos. En bon touriste, je me suis exécuté. J’ai essayé de saisir deux types d’images : des détails qui pouvaient intéresser mon épouse, et des visuels qui pouvaient servir d’illustrations à ce blog.

Je rends le téléphone à son heureux propriétaire et, quelques jours plus tard, voici ce qu’il m’envoie : une vidéo souvenir plutôt bien faite de ma visite culturelle, composée exclusivement des photos que j’avais prises ce jour-là. Une vidéo qui fut faite automatiquement, par un logiciel intégré à sa machine, sans me demander d’autorisation et sans qu’on lui demande rien.

Je ne vais pas faire le mec révolté car la sagesse précaire ne se révolte que lorsque la sagesse précaire est menacée. Au contraire, j’ai ressenti une forme de plaisir en voyant cette initiative prise par l’intelligence artificielle.

En revanche la musique est désastreuse. Comment l’intelligence artificielle a-t-elle pu commettre une erreur aussi élémentaire que cette musique sans rapport avec le contenu des photos ? Il fallait en l’occurrence une petite imitation de morceau baroque, quelque chose de simple et de dinstingué, qu’un enfant du conservatoire aurait pu improviser en deux minutes.

Encore du pain sur la planche, messieurs les ingénieurs de l’IA.

La gêne occasionnée, avec François Bégaudeau

François Bégaudeau est en train de prendre la place du meilleur intellectuel de ma génération. Signe peut-être que ma génération n’a pas trouvé sa place dans le monde, comme je le déplorais déjà en 2009, déjà à propos de Bégaudeau. Les gens nés entre mai 1968 et mai 1981 se trouvent dans un désert, mais je suis ouvert à tout contre-exemple qui prouverait que notre génération vaut autant que celle des boomers (terme qui désigne, je le rappelle, le groupe des gens nés entre 1942 et 1968.)

Je mesure le grand écart que je viens de faire en annonçant que François Bégaudeau était peut-être le meilleur d’entre nous. Je n’oublie pas l’avoir descendu en flèche des 2008 sur ce blog. Il l’avait mérité.

Bégaudeau est né quelques mois avant moi, d’une classe sociale proche de la mienne, et quand il parle j’entends quelqu’un que j’aurais pu rencontrer sur les bancs de la fac ou parmi mes amis. Si j’avais été nantais, ou lui lyonnais, on serait devenus copains dans les années 1990.

Je n’ai jamais aimé ses romans mais c’est normal : Bégaudeau n’est pas un très bon romancier. Là où il excelle, c’est dans le genre essai. Et là où il impressionne, c’est dans l’exercice de la critique.

Cependant il ne faut jamais oublier que la qualité première de Bégaudeau est d’être un bon imitateur, en bon agrégé de lettres qu’il est. C’est un bon élève, un bon étudiant, qui sait produire ce que les professeurs attendent de lui. Il s’est tellement imprégné de certains intellectuels que lorsqu’il parle de politique, on entend la voix de Frédéric Lordon, économiste marxiste de l’Ecole Normale Supérieure. Lordon est un véritable gourou pour la gauche radicale et intellectuelle mais beaucoup moins connu que Bégaudeau.

En bref, Bégaudeau est un imitateur mais à force, comme tous les bons étudiants, il finit par avoir des moments d’invention et de pensée personnelle. Et, comme je le disais, là où il m’enthousiasme, c’est dans la critique, qui est un genre passionnant, sous estimé mais très divertissant pour l’esprit.

Critique de livres, critique de cinéma, critique d’émission de télévision. On l’écoute et on prend des notes. Le podcast de critique qu’il produit avec un jeune anonyme depuis 2018 est un bain de jouvence. J’écoute cela en jardinant, et même si je ne vais plus au cinéma depuis des années, la critique elle-même, sans même voir le film dont il est question, suffit à mon bonheur.

Cliquez pour entendre ce podcast : La gêne occasionnée, sur Soundcloud (et ne me demandez pas ce qu’est « soundcloud »).

Chaque émission est consacré à un film et parfois un livre. Bégaudeau prépare ses idées, il est cadré par un jeune homme sympathique qui lit ses notes, ce qui permet à l’écrivain de se reposer et de fourbir ses armes.

Il y condense toute sa capacité pédagogique, il y convoque sa belle culture de lettré et de cinéphile. Il a bien assimilé son Deleuze sans en faire des tonnes, sans réciter sa leçon. C’est impeccable.

Écoutez par exemple de la minute 20’00 jusqu’à la minute 25’00 de l’épisode 28 Drive my Car, film japonais que je ne verrai jamais. Ces cinq minutes m’ont marqué, alors que je passais la serpillère dans la cuisine. Un petit développement un peu scolaire mais brillant sur la justesse des formes, sur Bresson, sur les gestes esthétiques, sur les formes inédites et les avant-gardes.

On ne fera jamais l’économie du constat implacable que la question de l’art est aussi la question du vrai, la question du juste.

F. Bégaudeau, La Gêne occasionnée, 28.

Je me suis dit que j’allais utiliser cette séquence dans ma classe de philosophie au lycée. Puis il relie cela au film Drive my Car qui met en scène des acteurs de théâtre, pour expliquer des aspects importants du jeu d’acteur et de l’ambiguïté, la plurivocité du texte de théâtre. Enfin il termine avec « trois figures d’agencement entre texte et corps » dans le film japonais, et cela fabrique un petit système pratique et stimulant.

Quand il analyse des romans, sur ce même podcast, c’est un peu moins brillant j’ai l’impression. Il a besoin de distance avec une forme d’art pour mieux la voir et distinguer ses arêtes. Les romans lui sont trop consubstantiels, alors il en parle moins bien.

L’intelligence artificielle a écrit ma dissertation de philosophie

La question n’est pas de savoir si les capacités de l’intelligence artificielle sont impressionnantes ou pas, si cette technologie est bonne ou pas. Oui, c’est impressionnant, oui c’est utilisable. Il n’y a pas lieu de rejeter les innovations, puisque de toute manière, nous y viendrons tous. Les gens se sont suffisamment ridiculisés en vaines arguties dédaigneuses sur les téléphones portables, l’internet, les ordinateurs, les blogs, les encyclopédies en ligne et les réseaux sociaux, avant d’y sombrer corps et âme.

Les questions que je me pose sont les suivantes. Dans quelle mesure Chat GPT, le plus récent truc en Intelligence Artificielle, peut écrire une dissertation de philosophie ? Quelles en sont les limites ? Comment un étudiant peut utiliser cette fonctionnalité de manière productive ?

Soit le sujet suivant, que j’ai donné à une classe de terminale : « La technique nous éloigne-t-elle de la nature ? ». Voici ce que propose Chat GPT en introduction : « La question de savoir si la technique nous éloigne de la nature est un sujet de débat depuis des siècles. » Soit, le début n’est pas fou mais on ne va pas râler tout de suite.

La suite pose quelques problèmes :

D’un côté, certains considèrent que la technologie nous permet de mieux comprendre et de mieux apprécier la nature en nous offrant de nouveaux moyens de la découvrir. D’un autre côté, d’autres affirment que la technologie a un impact négatif sur la nature en causant des dommages irréparables à l’environnement.

Chat GPT

En tant que correcteur, je ne suis pas satisfait de lire « certains » et « d’autres ». Dans ce cas, j’écris dans la marge : « Qui ? ». Cette façon d’écrire est paresseuse et surtout ne témoigne pas d’une réflexion originale. La personne qui écrit de cette manière limite son travail à un exposé d’histoire des idées. Ce n’est pas ce qu’on demande en philosophie, et j’avais demandé explicitement à l’intelligence artificielle une dissertation de philosophie.

La suite développe un peu les deux idées proposées en introduction, sans vraiment de réflexion originale. La conclusion se veut équilibrée et synthétique : « Il est donc important de trouver un équilibre entre l’utilisation de la technologie pour protéger la nature et la nécessité de préserver notre lien avec elle. » Cela ne vaudrait pas une bonne appréciation de la part d’un professeur mais cela peut limiter les dégâts pour des élèves qui présentent des difficultés pour s’exprimer à l’écrit.

Quand je demande à Chat GPT de me trouver une référence d’Aristote sur ce sujet, l’intelligence artificielle me sort un premier paragraphe correct puis un paragraphe qui me paraît incorrect :

Aristote encourage une utilisation modérée de la technique, qui respecte les limites naturelles et qui vise à améliorer la qualité de vie de l’homme sans nuire à la nature.

Chat GPT

Ah bon ? Où a-t-il dit cela, le bon Aristote ? Dans la Grèce antique, avait-on conscience que l’homme et la technique polluaient la terre ? Y avait-il seulement cette idée de « nuire à la nature », prise dans ce sens de préoccupation environnementale ?

Le pire vient quand je demande une référence à Descartes : un premier paragraphe correct puis deux paragraphes qui répètent mot pour mot ce qui était généré sur Aristote. Même opération avec Heidegger. Au final, l’application répète la même idée qui se veut équilibrée et suffisante : il convient d’encourager « une utilisation modérée et responsable de la technique, qui respecte les limites naturelles et préserve notre lien avec la nature. »

En conclusion, l’intelligence artificielle est un super jouet, mais est loin de pouvoir travailler à notre place. Son principal problème, à mes yeux, consiste à fondre toutes les pensées dans un ensemble modéré et consensuel. Là où on attend d’un étudiant qu’il comprenne et approfondisse des problématiques, Chat GPT va plutôt le diriger vers une agrégation et une confluence généralisée.

Les extrémistes vous parlent

Sur un site que je ne nommerai pas pour ne pas faire de la publicité à un organe dont je ne suis pas en mesure de juger le degré de dangerosité ou de bêtise, je lis deux prises de paroles également délétères.

Je vous donne la première qui est présentée comme une lettre de menaces suite à une demande de recouvrement de facture :

Je ne paie pas, je me suis convertie à l’islam. La révolution arabe est là on est partout. On va vous faire cracher le sang. On va vous faire pire qu’à Samuel Paty. Vous avez vu ce qu’on a fait au stade de France. Les Kalaches sont prêtes. C’est des rivières de sang qui va couler. Vive Allah. Vive la révolution islamiste. Nous serons les maitres de la France. On va tous vous prendre ce sera pour bientôt, vive Mohamed.

Lettre non signée et non datée.

Le deuxième prise de parole est un commentaire suscité par la lecture de cette lettre de menace. Par souci d’authenticité, je laisse le texte dans l’état où il apparaît sur le site.

d’ abord en finir avec la République laïque, maçonnique , qui ne sait que faire qu’une chose:
la guerre au christianisme;
qui organise la décomposition du pays par le Grand Remplacement , le rejet des mœurs naturelles
pour les remplacer par le culte LGBTQ de Dionysos et de Vénus,
qui importe le djihad au nom des valeurs de la Licra
et nous fait des Bataclans.
Dieu et le Roi !

Cadoudal, 13 août 2022

Il faut faire un effort de l’esprit pour se convaincre qu’il existe des gens pour penser comme cela, pour écrire des choses comme cela et pour rendre publique cette logorrhée. Ces gens ont le droit de vote.

Faut-il publier chez L’Harmattan ?

Depuis que j’ai annoncé la parution de mon livre, en novembre 2021, j’ai reçu plusieurs questions de personnes en quête d’éditeur me demandant si les éditions de L’Harmattan proposaient une édition à compte d’auteur ou d’éditeur. Je comprends mieux pourquoi on me demande cela en lisant cet article du Monde selon lequel L’Harmattan profiterait des auteurs, ne leur verserait pas leurs droits d’auteur et les ferait même payer pour éditer leurs livres.

Je voudrais apporter ici mon modeste témoignage sur quelques points précis qui font polémique. Je n’ai pas fait d’enquête, cela est simplement mon vécu, et je rebondis ainsi sur les critiques avancées dans l’article du Monde que j’ai mentionné ci-dessus, et écrites dans la fiche Wikipedia de l’éditeur. Chemin faisant, je voudrais enfin répondre aux préjugés que je nourrissais moi-même à l’endroit de L’harmattan.

Sélection d’ouvrages. J’ai envoyé mon manuscrit par email en version électronique, je n’ai donc rien payé en termes d’impression. J’habitais en Oman et la pandémie mondiale autorisait de passer par des fichiers dématérialisés pour présenter les textes aux éditeurs. Comme je n’ai reçu de réponse positive que de L’Harmattan, j’ai signé avec cet éditeur. Je ne sais pas comment mon manuscrit a été sélectionné, mais je sais qu’il a été accueilli dans une collection spécialisée dans les livres de voyage, existant depuis 2010, et ne publiant qu’un ou deux livres par an, donc ce n’était pas incohérent.

On dit souvent que cet éditeur « publie tout et n’importe quoi », auquel cas je suggère de faire une expérience : envoyer un manuscrit sans queue ni tête, mal écrit et sans forme, et voyons ce qu’il en adviendra.

Cofinancement des frais de publication. Le contrat d’éditeur stipule en effet que l’auteur devra acheter, une fois le livre fabriqué, édité et publié, trente exemplaires du livre au prix réduit de 30 %. Cela m’a un peu surpris et même refroidi car c’est la première fois qu’un éditeur me demandait cela. J’ai finalement accepté et voici les coûts réels engendrés : 378 euros pour l’achat de mes trente livres, en plus des cinq exemplaires d’auteurs offerts. Je me retrouve donc avec 35 exemplaires de mon livre, que je paie une fois publiés. Comme son prix s’élève à 19 euros et que je l’ai payé 13 euros, il me faut vendre 20 livres pour me rembourser entièrement.

Je le répète pour mettre cela en perspective de ce qui est dit par les détracteurs. On lit que des auteurs se plaignent d’avoir dépensé des milliers d’euros pour voir leur livre publié. Ce n’est pas mon cas. Il me suffit aujourd’hui de vendre 20 livres et cette publication ne m’aura pas coûté un centime.

On peut refuser cela, je le comprends très bien. J’ai moi-même publié cinq ouvrages avant celui-ci sans rien dépenser, et certains éditeurs m’ont même payé pour le manuscrit.

Lire sur ce sujet « Comment j’ai publié mon premier livre »

La Précarité du sage, 24 novembre 2023

D’autres éditeurs m’ont versé des droits d’auteurs quand je vendais suffisamment. J’ai aussi publié plusieurs dizaines d’articles, de chapitres et de textes courts dans des revues sans avoir jamais participé aux frais. C’est donc une pratique rare que je ne recommande pas, mais il faut l’appréhender sans mentir : dans mon cas cette dépense s’est élevée à moins de 400 euros, et je déciderai si je veux vendre les livres que j’ai reçus ou si je choisis d’en faire cadeau à celles et ceux qui sont intéressés par ce récit. Selon la qualité du livre et de l’éditeur, c’est en définitive une dépense que je juge raisonnable.

Le travail d’édition. La personne en charge de mon manuscrit ne m’a pas fait de suggestions d’éditeur, elle ne m’a pas conseillé sur le style ni sur le contenu de mon livre. En revanche, elle s’est penchée sur la correction du texte en utilisant des outils informatiques onéreux pour un auteur, type Antidote. S’il y a trop de fautes, elle renvoie le manuscrit à l’auteur pour qu’il revoie sa copie. Cela semble signifier qu’a minima cet éditeur ne publie pas « tout et n’importe quoi », et qu’il ne faut pas compter sur lui pour relire et corriger votre manuscrit.

J’en profite pour remercier ici tous ceux qui on donné de leur temps pour relire mon texte, le corriger et l’améliorer par leurs conseils judicieux. Que vous soyez écrivain reconnu, ingénieur à la retraite, ingénieur.e en activité, professeur admiré ou ami au grand coeur (et souvent vous cochez plusieurs de ces cases), soyez ici remercié et attendez-vous à recevoir très bientôt un exemplaire de Birkat al Mouz dédicacé.

La personne en charge m’a aussi conseillé sur la mise en page et elle a finalisé le manuscrit pour en faire un texte imprimable sur un document intermédiaire. Elle m’a enfin laissé lire les épreuves sur un document PDF pour que je puisse procéder aux dernières corrections (non pas directement sur le document mais en lui indiquant le lieu exact des corrections pour qu’elle les fasse elle-même). Ce travail-là ne se fait pas dans une édition à compte d’auteur.

La couverture. J’ai proposé une photo pour la couverture et ce sont les graphistes de l’éditeur qui ont jugé si la qualité de l’image était suffisamment bonne. De même, il y a eu des échanges entre la personne en charge du manuscrit, le service graphisme et moi-même, pour que la couverture soit satisfaisante.

La promotion, le marketing et la diffusion. Une fois que le livre est publié et annoncé sur le site de L’Harmattan, une dernière personne apparaît dans votre parcours pour vous aider à faire connaître votre ouvrage. Elle s’occupe de la promotion et vous pouvez lui demander d’envoyer des exemplaires en « service de presse » à des journalistes ou des influenceurs qui, on l’espère, feront un compte rendu de lecture et donneront envie à d’autres de vous lire.

Dans ce service de marketing, on vous propose de réaliser une vidéo de présentation qui pourra être diffusée sur les réseaux sociaux et autres sites, en plus du site de l’éditeur. Cette vidéo est réalisée avec le matériel et le personnel de l’éditeur sans frais pour l’auteur. Je ne l’ai pas encore faite, ni même pris contact avec le service en question, donc je ne peux rien dire de plus concernant cette vidéo, mais à l’époque de YouTube et d’Instagram, c’est un service appréciable.

Il y a enfin la possibilité d’organiser une « soirée » signature dans les locaux situés au centre de Paris, où l’on peut inviter quelques dizaines de personnes. Cela non plus, je ne l’ai pas encore fait, mais c’est un service que tous les éditeurs ne sont pas capables de rendre à leurs auteurs.

En définitive, je pense que le bilan général est plutôt positif. En ce qui me concerne, et pour être honnête, j’ai été agréablement surpris car je m’attendais à être traité sans égard dans une immense usine à gaz. J’ai au contraire eu la sensation d’être accueilli poliment dans une entreprise bénéficiaire qui a le sens du profit, et qui me donne des outils pour faire exister et rendre accessible un livre intéressant, attachant et peut-être même utile à certains égards. Je n’ignore pas que L’Harmattan est moins prestigieux que beaucoup d’éditeurs. Je n’ignore pas que pour un certain esprit snob très vivant chez les amateurs de livres, un petit éditeur éphémère vaudra toujours mieux que cette vieille boîte controversée. Cependant, mon expérience me pousse à déclarer qu’il n’y a aucune honte à publier là.

Vous ne ferez pas carrière grâce à L’Harmattan, mais votre carrière ne souffrira pas d’avoir publié chez L’Harmattan.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.