Reboutonnez Marianne : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art matrimoniale ?

L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette. 

lyon-juillet-2010-002.1281628336.JPG

 Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.  

mur-du-fond.1282377359.JPG

Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite.   D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif. Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.  

lyon-juillet-2010-012.1281628850.JPG

La notion de « matrimoine »

On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.  

Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.

Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.

lyon-juillet-2010-011.1281628801.JPG

Le patrimoine de la nation 

La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée. 

Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !

La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.

On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.

Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.  

lyon-juillet-2010-010.1281628721.JPG

Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées. 

lyon-juillet-2010-009.1281628579.JPG 

Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.

Un 14 juillet irlandais

Notre fête nationale tombe au bon moment. Le 14 juillet, c’est deux jours après les marches orangistes du 12, qui marquent l’attachement des protestants au monarque du Royaume-Uni. Les républicains peuvent en profiter pour leur faire un pied de nez en fêtant la prise de la Bastille et la chute de la monarchie française.

Les nationalistes d’Irlande du nord ne cherchent pas à se rapprocher de la France, mais à célébrer une révolution républicaine, cela est sensé. Vieux pub à la mauvaise réputation, le Kelly’s Cellar organise un 14 juillet très sympathique. Les fanions tricolores sont en fait ceux que les loyalistes mettent dans les rues de leur quartier pour rappeler les couleurs de l’Union Jack. Bel exemple de détournement d’objet culturel et politique. Les gens se déguisent en ce qu’ils imaginent être des Français : pulls marins, bérets basques, moustaches, bas résilles, maquillage outrancier. Vin rouge gratuit, mes amis, et musique des années 40 et 50 toute la nuit.

Du reste, si je puis me permettre de ramener ma science, les premiers républicains irlandais, qui venaient de la province d’Ulster et qui étaient presbytériens, soutenaient la France libérale, et avaient obtenu son soutien pour une révolution, en 1798, qui fut un échec. Quand le leader, Wolfe Tone, fut arrêté, il prétendit servir dans l’armée française.

Quand on y pense, comme le monde eût été différent si cette révolution avait rencontré le succès. L’Irlande serait aujourd’hui une république bien plus proche de la France qu’elle ne l’est. Au XIXe siècle, lors des famines, les émigrants irlandais en Amérique et en Australie auraient parlé français et se seraient alliés aux autres francophones d’Amérique, ceux qu’on appelle les Québécois et que nous avons abandonnés comme des salauds lorsqu’ils avaient besoin de nous.

Bon, je m’emporte sans doute. Le monde n’eût peut-être pas été si différent. En revanche, dans une Irlande républicaine les catholiques n’auraient pas été exclus du pouvoir et n’auraient pas été mis en demeure de se convertir. Le corps de la population serait resté catholique mais à la française, en s’éloignant du pape. La laïcité serait telle que les protestants et les catholiques auraient fini par se retrouver dans la citoyenneté nationale. Le pays serait certainement divisé, mais pour des raisons sociales seulement.

Nous célèbrerions le 12 juillet aussi, non pour souligner la prédominance des protestants, mais pour rappeler le libéralisme de Guillaume d’Orange, que nous verrions comme un proto-républicain… Cela a-t-il du sens, tout ce que j’écris là ? 

Pour y voir plus clair, lire l’article de l’ami Pierre dans rue89. Il y était et il a fait des recherches. 

Les Bûchers de Donegal Road

Quand je suis rentré chez moi, dans la nuit du onze au douze juillet, j’ai compris que le calme qui avait régné n’était qu’illusion. Je n’ai pas filmé ce que j’ai vu, des individus à terre, des hommes qui couraient ignorant les appels de riveraines au calme. Une femme en larme assise sur le trottoir. Les journaux du lendemain me diront que Belfast a encore connu des violences, dans d’autres quartiers, et surtout dans les quartiers dits « interface », où catholiques et protestants tentent de cohabiter.

11-july-bonfires-024.1279011946.JPG

Le quartier où j’habite est presque entièrement protestant, grâce à quoi il n’y a pas de violence. Il n’y a pas de dialogue non plus. Il n’y a peut-être pas d’issue, en fin de compte. Cette année, sur le site de l’hôpital, le bûcher avait été attaqué et brûlé par des catholiques, à la différence de l’année dernière où ils n’avaient réussi qu’à voler les drapeaux.

Le long de Donegal Road, dans le sud de Belfast, plusieurs sites proposaient des réjouissances sectaires et familiales. Quatre ou cinq bûchers avaient été érigés, plantés de drapeaux irlandais et de messages de haine en direction de l’IRA.

11-july-bonfires-025.1279012087.JPG

L’ambiance était beaucoup plus calme que l’année dernière, et ce pour plusieurs raisons que nous essayâmes de détailler : la coupe du monde de football venait de se terminer le soir même avec la victoire des Espagnols sur les « oranges » hollandais ; la lassitude de cette célébration ; les violences récentes ; l’absence de diversions organisée par les autorités qui, l’année dernière, avaient essayé de détourner l’attention du peuple et des médias par des bûchers officiels allumés la veille des « vrais » bûchers (machination qui avait peut-être exaspéré les militants loyalistes et mis leur volonté festive en incandescence)…

Au bout de Donegal Road, le rond-point de Broadway marque la fin du Village et le début du quartier catholique Falls. Il y avait des émeutes, ici, la semaine précédente, et la police s’y était installé pour éviter tout contact entre communautés. la fête ici, était un peu lugubre. Tina Turner n’était même pas le pire morceau de musique. Un sommet de vulgarité fut atteint avec une version techno de la Lettre à Elise. Seule une jeune femme à l’ample chevelure noire et à la peau blanche relevait le niveau avec un art de la danse joyeux, harmonieux et exhibitionniste. Le reste de la population essayait de s’amuser, mais quand il y a de la gêne, comme disent les anciens, il n’y a pas trop de plaisir. La gêne venait, non pas de la police et des citoyens qui nous empêchaient d’aller vers le rond-point de Broadway, mais du risque d’affrontement qui pesait sur les épaules de chacun. Tous se souvenaient des violences de la semaine passée. Ils étaient là, ce soir, par militantisme et par devoir, plus que par plaisir. Il était question de démontrer aux républicains qu’on n’avait pas peur, qu’on était toujours maître chez soi, et que rien n’empêcherait de danser sur la Lettre à Elise.

C’est à mon retour que je vis une population passablement en émoi, ce qui n’empêchait pas quelques jeunes couples de se rouler des pelles.

Le rond-point de Broadway a bien été le théâtre d’affrontements, plus tard dans la nuit. Le Belfast Telegraph daté du 12 juillet fait état de projections de cocktails Molotov et même de tirs d’armes à feu, blessant 13 policiers sur le rond-point. Dans l’ensemble de la ville, c’est 27 membres des forces de l’ordre qui ont été blessés, selon le même quotidien.

Rire de Philippe Val avant qu’il s’en aille

D’habitude, Stéphane Guillon ne me fait pas beaucoup rire. Sa chronique des matins de France Inter m’ennuie la plupart du temps. Celles que j’ai entendues m’ont paru parfois drôles, mais elles ne me paraissent pas très importantes. Elles ne méritent pas les polémiques qu’elles déclenchent.

En revanche, sa chronique de ce matin, lundi 14 juin 2010, elle m’a fait rire et elle m’a réjoui. Son patron, Philippe Val, avait écrit un mail collectif, menaçant de virer ceux qui voudraient « instrumentaliser l’antenne ». Alors l’humoriste fait juste ça, instrumentaliser l’antenne. Parce qu’il faut bien répondre par la rigolade à l’arrogance de la direction. « Il cherche à nous provoquer… Pour nous virer… T’es pas cap ! »

En se moquant ouvertement de sa hiérarchie, Guillon a joué exactement le rôle qu’on attend de lui et, à mes yeux, c’était sa plus belle chronique car elle incarnait ce que doit être l’humour dans les sociétés. Une catharsis.

Ce matin, en ridiculisant Val et Sarkozy, Guillon a soulagé des millions d’employés qui se font emmerder tous les jours par des petits chefs, par l’arrogance d’une hiérarchie, par l’aveugle grossièreté d’une administration. Il a parlé pour tous ces gens qui souffrent d’un climat délétère au boulot, où l’humiliation règne.

Or, quel bonheur de pouvoir se moquer ouvertement et publiquement d’un homme comme Philippe Val, qui est devenu plus connu pour ceux qu’il excommunie que pour ses actions constructives, s’il y en a. Les gens comme lui, qui sont politiquement corrects mais qui ont mélangé les genres au point de trahir l’esprit de la satire, ils méritent d’en prendre plein la figure. De toute façon, ils gagneront toujours, ils auront toujours un bon travail, ils ont fait assez de mal pour endurer un peu.

Dans un billet d’avril 2009, je déconseillais à Val d’accepter la direction de France inter, car cela le ferait passer pour un lécheur de bottes du sarkozisme. Encore une fois, on ne m’a pas écouté, et ce n’est pas moi qui le plaindrai.

C’est-à-dire que Val est tombé plus bas que tout, et voici pourquoi : en entendant les dernières chroniques des humoristes, on sent des gens qui résistent à une pression qui vient de la hiérarchie. Ils incarnent cette notion fumeuse mise en avant récemment dans les médias de « rire de résistance ». Or, Val, qui exerce cette pression hiérarchique, était justement un de ceux qui s’auto-proclamaient héros du rire de résistance. Arroseur arrosé, Val devrait quitter toute position de pouvoir et retourner sur les planches.

Négocier

 hholbein2-22.1275834259.jpg 

Dans les sciences sociales, il y a des verbes et des mots à la mode qui se mettent à envahir les livres et les articles. Autrefois, sous l’influence de Foucault, Bourdieu et de gens comme Michel de Certeau, tout le monde parlait de « stratégie ». Stratégie de la marche en ville, stratégie du malade d’hôpital, stratégie du pêcheur à la ligne, tout était diablement stratégique.

Aujourd’hui, depuis une dizaine d’années peut-être, on parle beaucoup de « négociation ». Un universitaire, que je ne nommerai pas, écrit : « L’ici et l’ailleurs se trouvent renégociés », un autre parle de négociation de l’identité créole… bref, on négocie sec à l’université.

Cela m’avait frappé le jour où une jeune amie, qui fait sa thèse en traductologie, me mit dans la confidence de l’idée de son prochain chapitre. Elle voulait avancer que la traduction était comme une scène de théâtre, une performance théâtrale, où il y a « négociation » entre le public, les acteurs et l’auteur… Un autre que moi aurait opiné du chef, et dit : « Chapeau. Very interesting, indeed. » Elle avait prononcé plusieurs fois le mot négociation, et je m’aperçus qu’elle cherchait en fait à s’approprier ce nouvel élément de vocabulaire qui lui paraissait important.

Mais elle voyait encore dans ce mot trop de « négoce », d’échanges mercantiles avec marchandage. Elle n’y avait pas encore aperçu l’aspect « négocier un virage ». Négocier : appréhender, circonscrire, délimiter ou définir.

texasnegotiation.1275834226.jpg

Après l’art de la guerre avec ses ruses et ses stratégies, nous sommes informés par l’art du commerce, mais un commerce autistique, où les gens négocient tout seuls leurs concepts et leur bidouillage. 

Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien. 

Un tandem anglais

C’est entendu, je me suis encore totalement fourvoyé. David Cameron a conclu une alliance avec Nick Clegg, et les deux hommes paradent dans les journaux, depuis deux jours, dans des photos qui jouent sur une imagerie homosexuelle pour forcer le public à trouver tout cela moderne et progressiste.

A ma décharge, je dois dire que je me trompe toujours avec les élections. Je suis même un assez bon baromètre pour indiquer qui va perdre. Je croyais vraiment que John Kerry allait gagner contre George Bush, et que les Français voteraient oui au referendu, sur le traité de Lisbonne.

Toujours est-il que cette coalition ne peut tout simplement pas fonctionner. Non pas à cause des hommes au pouvoir eux-mêmes. Eux, ils sont tellement heureux d’être là où ils sont, ils sont prêts à tous les compromis et à avaler toutes les couleuvres. Mais ils ont derrière eux des financeurs, des députés, des élus de toutes sortes, des militants, et enfin des citoyens qui leur ont donné leur voix. Il y a déjà des grincements de dents dans le personnel des conservateurs, qui ne s’attendaient pas à voir entrer tant de libéraux-démocrates au gouvernement.

Or, dès que les libéraux-démocrates voudront prendre une décision sur un des sujets sensibles que lesquels ils ont bâti leur popularité, les conservateurs se crisperont, puis tout le petit monde décrit plus haut se crispera de plus en plus, jusqu’à la rupture.

On les appelle les « Sunny Boys » dans la presse de caniveau. Moi, déjà que je n’aime pas la jeunesse, quand j’ai entendu le premier discours de Cameron comme premier ministre, prononcé sans notes, avec sa femme enceinte à quelques pas derrière lui, qui doit en avoir plein les bottes de jouer la fille au grands yeux émerveillés par son petit homme, je me suis dit que ça tournerait mal.  

Grande-Bretagne, la nouvelle France

Je ne saisis pas pourquoi tout le monde parle de confusion, concernant les élections britanniques. Pour moi, les choses sont très claires, et il suffit de savoir compter. Le peuple britannique a donné une majorité absolue à une coalition de gauche, composée des travaillistes (258 sièges), des démocrates libéraux (57 sièges), des « nationalistes » écossais, gallois et irlandais (12 sièges) et des verts (1 siège). La gauche pro-européenne a remporté les élections, et doit se mettre au travail le plus vite possible.

Les Liberal Democrats sont clairement de gauche, le mot « libéral » ayant gardé en anglais son sens premier, qui était « pour la liberté de conscience ». De toute façon, les Lib Dem sont éminemment Labour compatibles : europhiles et pour la proportionnelle, ils ne pourront jamais gouverner avec les conservateurs. Les Britanniques doivent seulement se mettre à former des coalitions entre partis, c’est tout simple. Cela fait des dizaines d’années qu’ils en parlent et, comme la vidéo de John Cleese (des Monty Pythons) le montre, cela fait au moins 25 ans que les électeurs britanniques ne votent plus de manière bipartisane.
La situation aujourd’hui ressemble à la France de, disons, 1997. Westminster : le retour de la « gauche plurielle », d’un classique « Cartel des gauches ». Reprise postmoderne du « Front populaire ». Bref, en un mot comme en cent, les Britanniques sont en train de tourner français, et c’est la nouvelle la plus énervante pour eux que je pouvais vous apporter en ce jour ensoleillé.

On a vu, déjà, qu’ils avaient fini par laisser tomber leur croyance dans le bancal multiculturalisme au profit de ce qu’ils appellent sans tabou « l’intégration ». Cela signifie qu’ils ont pris conscience de l’importance qu’il y a à construire une communauté nationale, et non à se satisfaire d’un voisinage informe de communautés qui ne partagent rien entre elles.  

Maintenant, ils se rapprochent d’une représentation à la proportionnelle. Ils deviennent européens malgré qu’ils en ont.

Preuve qu’ils se continentalisent, les articles du Guardian d’aujourd’hui ne mentionnent pas une seule fois le nom de leurs voisins. Ils font semblant de nous ignorer pour éviter de passer pour des internationalistes à la solde de Bruxelles. Mais ils en ont marre de cette insularité prétentieuse dont on les croit à tort pétris. Le même journal déclare son amour contrarié à la France, mais plus loin, dans les pages Travel. Cette semaine, on célèbre le Maroc et on encourage les lecteurs à profiter des charmes sous évalués de Casablanca. Le Maroc c’est moins cher et plus sympa que l’Espagne. C’est peut-être moins « Union européenne », si l’on veut, mais cela sonne davantage « France coloniale ». Dans le reportage, la France est omniprésente, comme celle qui a donné à la ville son architecture art déco, ses cafés, ses boulevards, ses brasseries…

On commence, de ce côté-ci de la Manche, à reconnaître que, certes, la colonisation, le républicanisme et le multipartisme bordélique c’était mal, mais qu’enfin, la manière française n’a pas que du mauvais sur la longue durée.   

Apparemment, je suis de gauche (au Royaume-Uni)

Jour d’élections chez nos amis Britanniques. Je n’ai jamais autant parlé de politique avec des Nord-Irlandais que ces quelques jours. Je leur pose des questions, du genre de celles que j’ai déjà posées sur ce blog : pour qui voter quand on est un protestant de gauche ? Pour qui voter quand on est un catholique de droite ? Les réponses que j’ai obtenues étaient embarrassées car mes amis m’avouaient qu’ils n’y avaient pas vraiment pensé.

Alors pour faire le tri dans nos idées politiques, nous avons fait un test. Il s’agit de répondre à une série de questions afin de savoir où l’on se tient sur l’échiquier politique. On nous présente des énoncés, des opinions sur des sujets concrets, et on doit indiquer si l’on est d’accord ou pas. Les questions couvrent des sujets politiques, économiques, sociaux et sociétaux. Et même quelques questions philosophiques, comme « L’ennemi de mon ennemi est mon ami. »

J’ai fait le test ce matin, et je me retrouve complètement à gauche, figurez-vous. Moi, je croyais m’être droitisé en vieillissant, avec mon dédain de plus en plus prononcé pour tout ce qui fait vibrer les jeunes cons. Je croyais être devenu un réactionnaire tranquille, anti-variété et politiquement incorrect. Que nenni, je suis toujours fringant, bienpensant et impeccablement de gauche. Vous n’avez qu’à voir, sur le spectre des personnalités politique, je me situe juste entre Nelson Mandela et le Dalai Lama!

Et dire que j’ai répondu sincèrement aux questions.

Le plus amusant est la réaction de mes amis nord-irlandais. L’un d’eux se retrouve près de moi sur l’échiquier mais ne parvient pas à s’y faire. Il a toujours voté à droite (il faut dire qu’il est protestant unioniste, il avait donc peu de choix), et il aime la chasse à courre. Je lui dis que la chasse à courre est très littéraire. Que Tolstoï décrit une chasse au loup pendant cent pages, et que Tolstoï ne peut pas être vu comme de droite. Si ?

Une autre amie se sent toute honteuse d’être prise à l’extrême-droite. Un autre se demande ce qu’il va voter car aucun parti ne semble correspondre à la position que le test lui a révélé.

De toute façon, à part les Verts, tous les partis en compétition pour les élections d’aujourd’hui se situent à droite de l’échiquier politique tel que le test le représente, donc c’est un mauvais test. Finalement, et pour conclure, je ne suis peut-être pas si gauchiste que cela.