Mon livre d’ethnologie précaire

Profitant du rare temps libre que me donnait ma thèse de doctorat, je partais sur les routes d’Irlande à la rencontre de ces Travellers mystérieux.

J’ai fait le tour de l’Irlande pour ce faire, et cela m’a donné un plaisir intense. J’ai aussi pris des risques – peu nombreux – et souvent les gens me disaient que j’étais fou de me lancer dans une telle entreprise, que j’allais me faire casser la gueule, que je l’aurais bien mérité.

J’ai lu tout ce qu’on pouvait lire sur eux, en anglais bien sûr, car mon livre sera, sauf erreur, le premier en langue française sur ce sujet. J’ai rencontré tout ce qui pouvait se rencontrer. Et j’ai écrit tout ce qui pouvait s’écrire.

Aujourd’hui, il n’y a plus qu’à attendre la parution de ce petit ouvrage d’éthnologie précaire.

Le 23 mars chez votre libraire.

Projet 2012 : vivre dans la montagne

L’année que je suis en train de vivre est une année de transition, car après trois ans de luxe doctoral, je termine une thèse sans avoir de financement pour cela. J’enseigne bien quelques heures pour survivre, mais, toute chose égale par ailleurs, je vis la fin de mon doctorat en équilibre au-dessus du vide économique. Il faut donc terminer cette thèse au plus vite, et la publier.

La suite logique d’un diplôme de doctorat serait d’aller travailler dans une université. Je ne manquerai pas de rechercher un établissement à ma mesure, sur le continent américain, lorsque le temps sera venu. Mais pour l’heure j’ai un autre projet. Je compte faire une véritable pause. Me reposer quelque part et arrêter de travailler. Non pas cesser d’écrire, mais échapper aux codes de la vie professionnelle.

Je veux oublier les contraintes du monde administratif pendant quelque temps. Oublier le travail et ses réquisits indiscutables. Prendre du recul avec les compromissions et les ambiguïtés du monde universitaire.

Mon frère aîné possède un bout de terre dans les Cévennes et il accepte que je m’y installe pour une année, à compter du dépot de ma thèse. C’est un vieux projet dont je caresse l’idée depuis des lustres, depuis que j’ai découvert ce terrain, et ce qu’en a fait mon frère. J’en avais déjà évoqué l’idée dans un billet de 2007, après l’avoir fait dans un billet de 2006. En 2012, je profite d’une faille qui s’ouvre dans ma vie pour réaliser ce rêve.

Si tout se passe comme prévu, je soumettrai ma thèse début mars. Puis j’irai à Paris pour donner une conférence à la Sorbonne sur le récit de voyage contemporain mi-mars. Et enfin, à la fin du mois, je serai tout à fait libre d’aller fêter mon quarantième anniversaire, le 29 mars  2012, sur mon nouveau lieu de vie, dans les Cévennes.

Ce sera l’occasion de reprendre contact avec les pierres, car c’est un terrain constitué de terrasses, érigées Dieu sait quand, par les paysans cévenols, avec la pierre sèche des montagnes.

Reprendre contact avec l’eau, car il faut la capter, la stocker, la boire et surtout s’en protéger. Les pluies y sont diluviennes et les glissements de terrain n’y sont pas rares.

Reprendre contact avec la terre, car c’est elle qui me nourrira. Mon frère a fait un superbe jardin, depuis dix ans, et je compte en faire un moi aussi, sur une des terrasses du haut. La terre, dans ce pays, est presque aussi précieuse que l’eau.

Reprendre contact avec les arbres, car ils sont l’âme du terrain : les châtaigners sont un peu l’image des Cévennes, apportés par les dominicains au Moyen-âge. Il me faudra couper du bois, élaguer, jouer avec les arbres du coin, faire d’autres cabanes, d’autres abris pour d’autres habitants, mes amis à plumes et à poils. Les arbres fruitiers seront aussi un motif de joie et de souci.

Reprendre contact avec le ciel et avec l’air de la montagne. Le terrain se termine, en haut, par un sentier antique qui longe la crête. C’est un chemin que j’emprunte, le matin, pour profiter des premiers rayons de soleil de la journée.

Terre, ciel, feu, pierre, eau, soleil, les éléments du cosmos seront l’alpha et l’oméga de ma nouvelle vie, pendant un an. Cette vita nuova sera une manière d’accéder à la dimension élémentaire de la sagesse précaire.

Avant de retourner dans la bagarre et d’aller enseigner je ne sais quoi dans le Nouveau Monde.

Le sage précaire adepte du « Bikram Yoga »

J’ai tellement entendu parler de yoga ces derniers temps que j’ai décidé de m’y mettre. Plusieurs femme de mon entourage en font régulièrement et en parlent avec un enthousiasme communicatif.

Un type de cours, en particulier, m’intriguait, car une suspicion planait selon laquelle cette forme de yoga se rapprochait d’une secte. À Belfast (Irlande du nord) la rumeur bruissait et la sagesse précaire aime ce qui bruisse. Je demandais ce qu’il en était à Tanya, ma camarade la plus fidèle de ce cours : elle m’a dit qu’il n’y avait rien de sectaire, que c’était juste l’activité la plus satisfaisante, à tout point de vue, qu’elle avait jamais exercée de sa vie…

Oui, cela faisait un peu secte, en effet.

Tanya connaissait d’autres sceptiques comme moi, mais dès qu’ils goûtaient à cette pratique, affirmait-elle, ils y retournaient tous les jours tellement c’était bon et tellement cela vous changeait la vie. Tanya est très jolie, elle est jeune, très populaire parmi les nord-irlandais et les expatriés, je ne sais pas pourquoi elle tient à ce que quelque chose lui « change la vie ». Je regarde et écoute Tanya qui semble vouloir mon bien. Pourquoi ne pas essayer ? Ma vie n’est pas aussi précieuse en l’état qu’il faudrait interdire qu’elle changeât.

Le Bikram est une forme de yoga qui se déroule dans une pièce chauffée pour rappeler le climat tropical de la province indienne où il a été créé. La température monte donc à une quarantaine de degrés, ce qui, paraît-il, augmente de beaucoup la souplesse du corps. En plein hiver, dans un pays humide et froid, c’est de toute façon une caractéristique à prendre en compte sérieusement.

On me dit que c’est une secte pour d’autres raisons. Les « fidèles » paient beaucoup d’argent paraît-il, et le moniteur ne cesse de parler pendant les exercices. Or, l’offre promotionnelle me propose de profiter de deux semaines d’essai pour vingt livres sterling. Il me reste douze ou treize jours avant de rentrer en France ; si je profite de six ou sept séances, le coût aura été amorti énormément. Le seul risque, finalement, est que je devienne moi-même un fidèle parmi les fidèles, que je me convertisse grâce aux paroles ensorcelantes du maître…

Moi qui n’ai jamais cru à rien, qui suis aussi addictif qu’une pierre qui roule, ça me ferait plaisir une fois dans ma vie, d’être pris dans un mouvement mystique et caporalisé, pour voir un peu. C’est décidé, la sagesse précaire va se confronter au Bikram yoga.

Cela fait trois fois que j’y vais, et le résultat est à la fois positif et décevant. Positif parce que cela fait toujours du bien au corps de se contorsionner pendant une heure et demie. Mais décevant dans le sens où je n’ai pas eu de révélation, ou en tout cas pas reçu les informations subliminales qui me séduiraient et me feraient dévier de ma voie.

Le moniteur parle en effet tout le temps, mais c’est un texte appris par coeur, qui accompagne les mouvements, et qui ont pour but de concentrer les élèves sur les efforts à fournir. Le tout est parfaitement dénué de spiritualité, ce qui me convient.

La salle de sport est pleine de jeunes gens (et de moins jeunes) en parfaite santé, et au corps splendide. Nous sommes tous dévêtus, la plupart des rares hommes sont torse nu, et les femmes contemplent leurs belles formes dans le miroir qui nous fait face. Nous sommes encouragés à regarder constamment le miroir, ce qui développe, incidemment, une sorte de fascination pour l’image de son propre corps.

Le sage précaire, sans être difforme, n’a pas un corps extrêmement appétissant. Il se trouve le seul grassouillet dans un groupe d’élégants gymnastes, le seul poilu dans un groupe d’éphèbes effilés.

Mais après tout, qui le sait, peut-être la magie du yoga l’amènera à developper une corporalité harmonieuse et florale ?

Il perd aussi souvent l’équilibre, le sage précaire, lors des poses sur une jambe, déconcentrant par là même les jolies filles qui l’entourent et qui tombent comme des mouches à cause de lui. Il est enfin celui qui transpire le plus, suant à grosses gouttes des litres d’eau, rougissant et grimaçant dans un groupe discipliné de belles personnes graves, élastiques, blanches, synchrones, souples et légèrement décoiffées.

Les vagues tentations de me rincer l’oeil sont donc noyées dans la douleur, dans la sueur et dans les regards noirs des trop jolies blondes qui perdent l’équilibre à cause de moi. J’aimerais dire que c’est là, enfin, que je suis devenu un « tombeur de filles », mais maintenant que je fais du yoga, je me refuse à tout jeu de mots à la con.

Le sage précaire en couverture

On a vu ma tête, un peu floue, en une du grand hebdomadaire libéral anglais. C’était la manifestation du 30 novembre, j’avais encore, pour le dernier jour, une assez jolie moustache, et une casquette grise.

Si je suis heureux que des journalistes anglais aient choisi cette photo (ou ce montage…), c’est que finalement, la sagesse précaire est non contradictoire avec l’idée de soulèvement populaire.

Nous nous croyions petits cons, anars de droite vains et cyniques, nous nous retrouvons syndicalistes, concernés par les retraites.

Au bord de la mer

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

C’est toujours Baudelaire qui m’accompagne quand je suis au bord de la mer, et ce pour une raison simple : la mer m’ennuie.

Homme libre, toujours tu chériras la mer!

Tu parles. Le sage précaire chérit des ondes moins plates.

J’ai honte de le dire car je suis issu d’une race de marins, mais c’est ainsi. Mes proches entrent dans un contact intense avec les éléments dès qu’ils approchent d’un quai, ils parlent bourrasque, rafiots, grain, gréement, voilure et lattitude, tandis que moi, je rêvasse à ce que je vais manger à midi. Donc à la rigueur je pense aux chairs qui s’agitent sous les bateaux, mais c’est là le plus près que je puisse m’approcher de ces derniers…

Leur visage devient profond, devant la mer, et ils regardent les bateaux d’un air entendu, mi envieux, mi évaluateurs. Ils s’enfoncent dans un silence philosophique qui impressionne tout le monde. Moi, j’attends que cela passe sans avoir la moindre idée de ce qu’il faut penser.

Je tente : « C’est beau », mais on ne me répond pas. Je gémis, en prenant moi aussi un air impénétrable : « La mer, quand même, on a beau dire… » Non, ça ne prend pas.

Alors je me concentre sur l’autre rive de la baie de Belfast. Là-bas, sur la terre ferme, on aperçoit les docks et les usines. Les fameuses grues qui personnalisent le skyline de Belfast.

Voilà des choses qui parlent au sage précaire. Des paysages industriels, des routes sur lesquelles faire du vélo, des montagnes sur lesquelles gambader.

« Le plancher des vaches », me disais-je ce jour-là sur le port de Carrickfergus, où je n’osais pas dire à S. que la vue de ces voiliers m’ennuyait, « le plancher des vaches, voilà le véritable habitat des hommes ondoyants. »

Tuer le temps, dimanche à Saint-Etienne

Pascal est un écrivain stéphanois, et un photographe non moins stéphanois. Cela seul devrait donner envie d’aller y voir de plus près. Nul mieux que lui sait ce que c’est qu’un dimanche à Saint-Etienne.

Louis-Ferdinand Céline nous disait que la grande tâche du poète moderne, c’était de savoir « Chanter Meudon ». Pascal nous apprend que celle du blogueur précaire, c’est de chanter les dimanches de Saint-Etienne. On ne peut le faire en restant collé à la ville, car cela pourrait conduire au suicide. Alors Pascal le fait en inventant des billets distants, parfois très distants, qui entrent en résonnance avec les photos de paysages urbains doménicaux.

En plus des livres qu’il publie et qui sont payants, Pascal fait donc un blog tout ce qu’il y a de gratuit. C’est sa logique à lui, qui est parfaitement accordée aux préceptes intangibles de la sagesse précaire.

Avant de se laisser tenter par la forme du blog, il envoyait des e-mails collectifs, dans lesquels il racontait des choses étonnantes, souvent drôles et toujours sensibles, délicates, et en même temps dégingandées. Si l’on peut dire.

Son blog s’intitule Les Fossoyeurs du dimanche, et c’est une belle rencontre du ouèbe.

La fin annoncée de l’imparfait du subjonctif

Les éditions de l’université de Montréal, chez qui nous allons publier notre ouvrage collectif Traits chinois/Lignes francophones, m’ont gentiment fait part de quelques corrections à apporter au manuscrit.

Parmi les « maladresses » qu’il faut changer, l’usage de l’imparfait du subjonctif. Ils ont un peu insisté, sembe-t-il, comme si c’était devenu une règle de moins en moins tacite. Sachez-le, chers lecteurs de ce blog, pour faire sérieux, scientifique et universitaire, il faut bannir l’emploi de ce mode auguste.

Je n’ai pas été révolté, pour dire le vrai. A priori, j’ai pensé que mes éditeurs avaient raison, car des phrases peuvent sonner terriblement archaïque et pompeux. Si je recevais des manuscrits de critiques littéraires avec des « qu’ils assassinassent », « que tu susses » ou « que nous tinssions nos promesses », je demanderais gentiment de revoir la copie.

Mais la phrase incriminée est celle-ci, et je laisse juge aux lecteurs éventuels de l’archaïsme de la tournure, ou de l’affectation outrancière de l’expression :

« Avant la « Grande guerre », en revanche, un partenariat entre Lyon et Pékin mit en œuvre le programme « Travail-Etudes », et permit à des étudiants de venir en France pour suivre une formation qui combinât le travail manuel et le travail intellectuel »

Ma colocataire française

Je suis gâté pour ma dernière année de colocation à Belfast. Après avoir eu la chance d’accueillir un charmant Vietnamien très studieux et un jeune Allemand aux idées bien arrêtées, voilà que les fées de mon logis, mes lares domestiques, nous envoient une jeune Française, thésarde comme moi.

Avant qu’elle ne se décide à venir chez nous, nous en avons discuté avec les autres colocataires. L’Allemand préférait que nous restions à trois, et le Vietnamien ne voulait pas trop d’une femme. « Mais nous ne sommes que des hommes! disait-il. Imaginez que nous sortions en bermuda… » « Oh my God! » se moquait l’Allemand.  

De mon côté, je savais que l’on pouvait vivre à quatre dans cette maison, mais qu’il fallait faire quelque effort, réduire un peu l’espace que l’on occupe dans les territoires communs.

La jeune Française est donc venue, après s’être assurée qu’il n’y avait rien de mieux en ville, pour le même prix. Car ne nous voilons pas la face, c’est l’excellent rapport qualité-prix, et donc le loyer modéré, qui constitue le meilleur atout de ma maison.

La pauvre était malade lors de son déménagement. Cela eut pour effet d’adoucir brutalement  la gent masculine de la maison. Nous l’aidâmes à déménager, nous fîmes preuve d’un plus grand scrupule quant à la propreté et à l’occupation des sols. Le Vietnamien poussa la galanterie jusqu’à changer de chambre pour laisser à la French Lady la chambre la plus confortable, qu’il occupait depuis un mois. Il lui offrit des petits trucs, pour la gorge, pour le ventre, pour se couvrir. Je ne sais pas elle, mais moi, je trouvais les attentions du Vietnamien très touchantes.

En retour, notre nouvelle colocataire a laissé libre cours à la dimension bienfaisante de sa personnalité : elle soigne à son tour, elle fait des tisanes, partage des soupes, diffuse quelque chose de réconfortant dans cette maisonnée. Même la propriétaire a été littéralement conquise, qui lui a trouvé une grande classe et une véritable grâce. « Et son sourire est radieux », disait la propriétaire, en empochant le loyer du mois de novembre.

L’autre jour, levé un peu tard et de mauvaise humeur, j’intégrais la salle de bains sans grand espoir de voir ma journée tourner dans le bon sens. Depuis la cuisine, en dessous, les rires de la Française, qui plaisantait avec le Vietnamien, montaient et habitaient les murs. C’était délicieux. Je ne sais pas si ma journée est devenue beaucoup plus productive par après, mais au moins, le temps perdu l’a été sans idée noire.

Elle dit préférer habiter avec des hommes, « parce qu’il y a moins de problèmes », ce que la sagesse précaire approuve dans ses préceptes. Si les femmes avaient moins peur des hommes, et réciproquement, elles suivraient massivement son exemple. Car la mixité, dans les colocations, apaise considérablement les atmosphères, adoucit les moeurs et arrondit les angles. 

Il se passe finalement quelque chose que je n’aurais pas imaginé possible dans cet environnement : au lieu de nous comprimer, la présence de cette nouvelle amie (qui était une amie avant d’être une colocataire) a fluidifié l’espace. C’est difficile à expliquer, mais depuis qu’elle est parmi nous, je me sens mieux dans la maison, j’ai l’impression d’avoir plus de place. Elle a, en quelque sorte, par sa seule présence, révélé à la maison sa propre potentialité de confort. Vrai, il nous semble même qu’il fait un peu plus chaud.

Londres mon amour

Si Paris est toujours pour une grande ville du désir et du travail, le sage précaire associera toujours Londres à l’amour.  

Les films de Patrick Keiller sont à cet égard ce qu’on peut espérer de mieux dans le vaste domaine des productions audio-visuelles. Tout le monde cite souvent (enfin, quelques personnes citent parfois) Robinson in Space, réalisé en 1997. Mais il convient de citer son film précédent, London, réalisé en 1992.

 

Des promenades, des flâneries au sens propre du terme, dans les paysages de Londres, à la fin du siècle. Des plans fixes d’une très grande beauté, et une voix off qui raconte les expéditions faites en compagnie d’un ami, appelé Robinson.

Robinson est très clairement un sage précaire : il donne des cours dans une fac d’architecture, et son statut est incertain. Lors de la réélection des conservateurs emmenés par John Major, en 1992, Robinson sait que sa précarité va augmenter et qu’il risque de perdre le peu qu’il a. Quelques années plus tard, le narrateur de Robinson in space nous apprend qu’il a été viré de l’université et qu’il enseigne maintenant l’anglais langue étrangère dans une école de langues, à Reading.

Ce contexte de précarité économique est le point de vue idéal pour parler de la capitale, de la ville moderne, de l’Europe, et de la création artistique et intellectuelle. Le narrateur désapprouve le déménagement de son ami à Reading, et pour soutenir sa désapprobation, il cite Henri Lefebvre : « The space which contains the realised preconditions of another life is the same one as prohibits what those preconditions make possible. » Henri Lefebvre est devenu très à la mode chez les chercheurs et les artistes anglo-américains, depuis les années 90 ; les psychogéographes comme Patrick Keiller n’y sont pas pour rien.

 

Citer une phrase marxiste tirée du livre d’un sociologue français pour déplorer le déménagement d’un copain. C’est cet humour qui m’enchante, qui fait de moi un anglomane convaincu.

Les penseurs et artistes français sont d’ailleurs présents constamment dans les films de Keiller. Il mentionne sans arrêt Rimbaud, avec ou sans Verlaine, Apollinaire, Baudelaire, Montaigne, Monet, les situationnistes. C’est la profonde association des psychogéographes et des flâneurs dont j’ai abondamment parlé il y a quelques mois, qui crée entre Londres et Paris un flot d’écrivains et d’artistes étonnamment proches depuis le XIXe. 

Ce film de 1992 est un véritable baume pour le sage précaire car il y voit une Angleterre qui est encore vivante, conflictuelle, explosive (les bombes explosent chaque semaine). Des Anglais contestent la Reine, il y a encore des gens qui voudraient que la société changent. C’est l’Angleterre d’avant Tony Blair. Depuis, le sage précaire se demande ce que sont devenus ses chers Britanniques.

Le sage précaire se promènent dans les rues des îles britanniques avec une lanterne et cherche un Anglais, un Irlandais. Les universitaires continuent de parler de « capital », de « transgression », de « contestation », mais ils collaborent à un système injuste avec une grande paix de l’âme, sans même participer aux grêves organisées par des syndicats qu’ils méprisent, ou qu’ils ignorent. Ils participent même à des actions caritatives, c’est montrer le niveau avancé de leur corruption.

La force des films de Patrick Keiller est de prévoir combien les universitaires britanniques allaient devenir, dans les décennies à venir, des agents administratifs plutôt que des penseurs.

Les films de Patrick Keiller sont des témoins de l’Angleterre que l’on aime et qui était, selon Patrick Keiller, en train de disparaître (constat que ne partage pas le sage précaire). Une Angleterre drôle, inquiète, contemplative, potentiellement violente, révoltée, intelligente, passionnée de lecture, littéraire, francophile, industrielle et post-industrielle. Une Angleterre profondément européenne et nomade.

De la prostitution dans la sagesse précaire

Si le sage précaire était plus désirable pour les femmes, et s’il était doué pour les choses du sexe, il se prostituerait volontiers. Pas tous les jours, ni trop d’heures d’affilée, car le sage précaire, même beau et vigoureux, reste un rêveur et aime paresser un brin, mais il proposerait ses services sur internet avec des photos avantageuses et gagnerait un bon pactole en faisant plus de bien à l’humanité qu’il n’est capable d’en faire en l’état actuel de ses compétences.

Le sage précaire pourrait gagner une centaine d’euros pour une heure ou deux d’échanges, de jeux érotiques, de déguisements, de massages et de sexe un peu crade. Des milliers d’euros pour des week-ends en amoureux une fois de temps en temps.

Il me semble que c’est là un moyen honnête d’arrondir ses fins de mois. Surtout qu’elles sont un peu raides (si je puis dire) mes fins de mois, depuis que l’université où je fais mes recherches ne me finance plus.

On se trompe souvent à propos de la prostitution. On dit que la ou le prostitué « vend son corps ». C’est faux, il ne « vend » pas son corps, il offre un service sexuel.

De même, on dit que les clients sont des gens misérables, sans valeur et incapables d’avoir compagnes et compagnons, qu’ils s’abaissent à cette extrêmité déplorable, qu’ils sont bien à plaindre, et qu’au final ils sont même à blâmer. C’est une erreur, les clients sont souvent des pères et des mères de famille heureux, qui veulent juste un peu de sexualité pure, un peu de luxure, un peu de pureté dans le plaisir.

La prostitution, c’est la possibilité dans le système social d’avoir un peu de sexe pour le sexe, sans tout ce qui va autour, la vie de famille, le boulot, la réputation, les codes et les manières.

Des gens sont doués pour ces choses-là, laissons-les faire. J’irais même plus loin, reconnaissons leur talent et faisons-leur payer des impôts. Je rêve d’un monde où les gens seraient libres (et protégés pour cela) de payer ou d’être payés pour les services sexuels dont ils ont besoin. Croyez-moi, cela réduirait beaucoup le taux de chômage en France, car nous pourrions fonder des coopératives, des sociétés et des associations de toutes sortes.

Alors quand la nouvelle tombe que des étudiantes se prostituent, on fait semblant de s’étonner, mais il n’y a rien que de naturel à cela. Ce qui moi me scandalise, c’est que les personnes en question soient ostracisées, qu’elles soient mal vues, et qu’au final elles ne bénéficient pas du soutien et de la protection dont toutes les étudiantes bénéficient quand elles font le moindre stage.