
Ces photos m’ont été envoyées par une âme charitable, un ancien étudiant chinois de l’université Fudan, de Shanghai, où j’ai travaillé de 2006 à 2008.

Ces photos m’ont été envoyées par une âme charitable, un ancien étudiant chinois de l’université Fudan, de Shanghai, où j’ai travaillé de 2006 à 2008.
L’économiste Julia Cagé est un bon produit du système scolaire français. Dès le début de l’entretien qu’elle a accordé à Thinkerview, on sait qu’elle a fait une thèse en Amérique et qu’elle a fait une grande école en France. On ne sait pas encore laquelle.
Tout le long de l’entretien, elle parle de choses dont elle n’est pas spécialiste, mais elle se comporte avec le charme de quelqu’un qui a l’habitude de passer des oraux. Elle se dit : comment passer pour un connaisseur sur cette question alors que je n’y connais rien ? Pour le sage précaire, qui n’est spécialiste que de cela, le bullshit intelligent, la prestation de Julia Cagé est très encourageante.
Le seul gros défaut dans la roublardise de Mme Cagé se révèle à la fin de l’émission, quand elle doit pourtant répondre à la question la plus facile.
Une des questions finales des entretiens Thinkerview consiste à donner trois conseils de lecture. Franchement, c’est du pain béni pour bricoler des réponses avantageuses. Or, souvent, les intervenants sont fatigués à ce moment-là et donnent des réponses mal foutues. Même l’écrivain François Bégaudeau ne s’en est pas bien sorti et a lancé trois noms comme ça, à l’arrache, sans habiter sa réponse.
Julia Cagé est très amusante à observer dans cet exercice car elle joue le rôle qu’apparemment on enseigne dans les classes préparatoires et les grandes écoles : l’art de parler de tout avec éloquence et de paraître aussi convaincant que possible. C’est en tout ce dont se flattait l’historien Patrick Cabanel en son temps. On ne devrait pas être fier de cela, et le sage précaire n’est fier de ce talent que parce qu’il n’en a pas d’autre.
D’abord elle dit : « ouais ! » mais elle n’a pas encore les trois livres en tête.
Après un silence, elle cite un livre de Barbara Stiegler mais elle en dit juste assez pour impressionner. Elle ne l’a pas lu. Elle en a tout juste entendu parler.
Ensuite elle galère pour trouver un deuxième conseil. Elle soupire, pense à voix haute, se demande ce qu’elle a lu récemment, et rien ne vient. La honte pour une intellectuelle française. Ressaisis-toi Julia.
À court d’idées, elle lance un truc de baratineur que nous connaissons tous : « Alors là je vais vous dire, ça va vous étonner. Je vais vous faire bondir, là. » C’est génial de voir, ça nous rend les élites plus proches de nous. Tenez-vous bien, je vais vous conseiller un truc, mais c’est une dinguerie, retenez-moi ou je fais un malheur…
Elle conseille toute l’oeuvre de Hanna Arendt. Comme c’est ridicule, et pour se rattraper, elle prétend l’avoir relue récemment. Pour faire passer la pilule, elle n’a d’autre choix que d’insister, de grossir le trait : »J’ai tout relu du début à la fin », dit-elle, en vous regardant bien dans les yeux, pour s’assurer que ça passe. C’est évidemment un gros bobard. Elle en tire de pauvres idées sans grand intérêt, des choses à moitié fausses, du bla bla convenu sur Hanna Arendt, mais elle pense avoir produit son petit effet.
Son troisième conseil est un roman de Paul Auster, et là non plus elle n’est pas brillante. Bon, c’est la fin de l’émission, elle n’est clairement plus la fringante normalienne qu’elle est d’ordinaire.
À part ça j’aime bien Julia Cagé et je regarde cet entretien pour la deuxième fois, ce qui est assez dire.

Hier, le site américain de partage des recherches, Academia, m’a notifié la nouvelle que j’avais atteint, en termes d’influence internationale, un stade supérieur dans le classement : je faisais maintenant partie du « top 2 % ».
Ce site est un réseau social destiné aux gens qui publient des articles et des livres universitaires et/ou qui cherchent des références et des publications en rapport à leurs recherches. Il paraît que ça compte dans le monde académique contemporain. Il semblerait que certains pays trouvent cela important et le prennent en compte quand ils évaluent les performances d’un enseignant-chercheur.
J’ai donc décidé de télécharger mes articles il y a quelques années. De temps en temps, ça me prend, je télécharge de nouvelles choses. Je ne me suis pas limité aux publications strictement universitaires. Quelques billets de ce blog ont aussi eu le privilège d’être présentés comme des propositions de recherche. Bien m’en a pris : le billet sur « Le Pénis de Flaubert à Istanbul« , ou celui sur « La Mort du subjonctif » ont attiré des centaines de lecteurs parmi les chercheurs en linguistique et en urologie !
Alors que signifie le fait d’être classé parmi les 2 % les meilleurs sur ce site ? Dieu seul le sait. Ce n’est pas cela en tout cas qui va convaincre des universités de m’offrir un job, ni des éditeurs de publier mes livres. Mon explication de ce succès relatif et inattendu est la suivante :
Encore un effort, sagesse précaire, pour te hisser au Top 1 % des chercheurs et décrocher ainsi la palme d’or des reconnaissances inutiles !
Sans vouloir me fâcher avec mes chers amis du CNRS, de Princeton University et de l’université de Lausanne, je voudrais affirmer modestement qu’il n’y a rien de déshonorant à être en retard sur son temps.
Je fais référence ici au colloque qui s’est tenu à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, il y a quelques jours. Parmi les débats qui nous ont tenus en haleine, il y avait celui qui opposait les « orientalistes » et les « post-orientalistes ».
Je m’explique brièvement.
D’un côté, mes chers amis cités plus haut pensaient que Nicolas Bouvier avait « décentré » la littérature de voyage dans un contexte d’impérialisme et de néo-colonialisme. De l’autre, il y a notamment votre serviteur qui dit simplement que non, tout génial que fût l’écrivain suisse, son grand récit L’Usage du monde tient un discours qu’il convient d’appeler « orientaliste », voire « néo-orientaliste ». Je ne vais pas répéter toutes ces choses déjà dites et écrites, mais chez Bouvier, les « autres » (les voyagés) sont vus en miroir de ce que sont les Occidentaux. Et c’est un miroir inversé : les « autres » incarnent dans L’Usage du monde le contraire de ce que « nous » sommes. Cela renvoie à ce qu’Edward Said appelait l' »orientalisme », un phénomène d’essentialisation des populations rencontrées.
La vérité est que Nicolas Bouvier n’était pas en avance sur son temps, et j’ajoute qu’il n’y a aucune honte à cela. Sur la question du récit de voyage comme discours qui met en forme un rapport à l’autre, une hiérarchisation de l’espace, voire une relation hégémonique incarnée dans des marqueurs stylistiques et des choix narratifs, la culture francophone avait déjà amorcé un processus de déconstruction du récit colonial et impérialiste : que l’on songe aux situationnistes et leurs dérives, à Michel Butor et à son Mobile américain, ou encore aux analyses de Roland Barthes sur les voyages et leurs représentations dans Mythologies notamment.
De ce point de vue là, Bouvier était en retard sur temps. Il était pétri d’une littérature d’avant guerre, et alors ? Est-ce un mal ? L’histoire de l’art et des idées abonde en êtres exceptionnels qui étaient en retard sur leur temps.
Johan Sebastian Bach composait et jouait de manière démodée. Les gens venaient l’entendre en disant : « Ça me rappelle les génies qu’on entendait du temps de mon grand-père, mais en mieux. »
Leibniz, tout révolutionnaire qu’il fût, pensait comme un homme du XVIIe siècle alors qu’il vivait au siècle des Lumières.

Le colloque des 6 et 7 octobre s’est très bien passé. On s’est bien amusé et on a été gâté par d’excellents buffets ainsi qu’un très bon restaurant japonais dans le 7ème arrondissement de Lyon, rue de Bonald. Le choix d’un japonais s’était imposé en raison du livre de Bouvier Chronique japonaise.
Le campus de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) est très beau, les amphis sont classes et les jardins laissent pousser des fleurs des champs, des mauvaises herbes, comme on le fait maintenant dans les milieux informés. Nous étions donc plongés deux jours durant dans la fabrique de l’élite française.
Les études sur Nicolas Bouvier sont chatoyantes. Beaucoup de Suisses dans ce colloque lyonnais, donc beaucoup des débats tournèrent autour de sujets qui intéressaient surtout les Suisses. Or, pendant qu’ils parlaient entre eux, les autres purent explorer les traductions et les réceptions anglaises, allemandes, italienne, espagnoles, chinoises, iranienne, et même coréenne. C’était extraordinaire.
Une performance magistrale d’Halia Koo traita de manière comique, distancée et maîtrisée de la traduction et de la réception coréenne. Maîtresse de conférence à Terre-Neuve au Canada, elle a su mêler un grand sérieux avec un sens impressionnant de la performance scénique.
Daniel Maggetti, qui règne sur les lettres françaises à Lausanne, donna une conférence passionnante sur les premières années de l’écrivain et de sa réception à l’intérieur de la Suisse : il dégonfla le mythe d’un Bouvier simple et discret, pour dévoiler une personnalité assoiffée de reconnaissance, apte à faire appel à des réseaux, des cercles et des pistons. Cela faisait écho à la conférence de Raphaël Piguet qui parla de la vie de Bouvier en Amérique et qui nous informa de tous les soutiens que le voyageur obtint de la communauté suisse pour être invité à donner des conférences dans les universités prestigieuses du Nouveau Monde.
Comme je m’occupais de la réception britannique/irlandaise, et que Raphaël devait a priori rester centré sur les États-Unis, nous nous sommes parlé plusieurs fois sur des rendez-vous « Zoom », lui à Princeton et moi en Cévennes, depuis l’hiver 2022 jusqu’à cet automne. Nous avons ainsi évité de marcher sur nos plates-bandes respectives et avons précisé nos objets d’étude. Lui s’est finalement attelé à la réception « grand public » anglophones, et moi aux usages « universitaires » de la critique bouviérienne.
Liouba Bischoff, dont le livre L’Usage du savoir a profondément renouvelé les études sur Bouvier, a parlé notamment de sa postérité dans l’oeuvre des écrivains qui ont suivi. Elle nous a fait le plaisir de citer un extrait sonore de Jean Rolin himself, et de souligner sans chercher la polémique la nullité de Sylvain Tesson et les limites de la « littérature voyageuse ».
Je ne vais pas revenir sur toutes les contributions, qui furent vraiment intéressantes et riches. Notons seulement qu’apparemment une pilule ne passe pas dans la communauté des bouviériens : le fait qu’il ait été un jeune homme de droite, plutôt orientaliste, admirateur d’auteurs réacs. Cela ne l’a pas empêché de se déporter sur la gauche, comme d’autres écrivains avant lui. Victor Hugo aussi a commencé conservateur avant d’être très à gauche. Jean-Paul Sartre aussi, on oublie souvent que dans les années 1930, il était loin d’être le combattant des causes prolétaires qu’on a connu plus tard. J’ai suffisamment écrit et publié sur la question des errements politiques de Nicolas Bouvier, je n’ai pas besoin d’y revenir.
Il y avait une jeune femme iranienne, une jeune femme russe, une Chinoise restée en Chine qui a parlé en visioconférence. L’actualité brûlante du temps présent était incarnée par ces jeunes gens.
Avant l’âge de quarante ans, je ne crois pas avoir suscité de jalousie. Avant de travailler dans une université du sultanat d’Oman, je ne me suis jamais plaint de l’envie des autres. Or, ce qui s’est passé dans ma vie, entre 2015 et 2020, fut tout à fait exceptionnel à cet égard et probablement unique dans une vie de sage précaire.
La jalousie a grandi par degrés et fut de plus en plus destructrice. Mais elle atteignit un pic fin 2017 et se stabilisa sur un plateau jusqu’à mon éviction finale de l’université. Pour comprendre l’évolution de la jalousie, je suis obligé de me remémorer les principales étapes de mon parcours en Oman. Je dois préciser que la conscience de la jalousie des autres ne m’apparut que bien trop tard, à partir de son pic de fin 2017, parce que plusieurs personnes me le disaient avec insistance.
Je dois préciser aussi une chose importante : la plupart des réalisations que je relate n’avaient jamais eu lieu dans la section de français, ni même dans l’histoire des études des langues étrangères. Par exemple, quand je dis que j’ai été invité pour être « keynote speaker » dans une université européenne, il faut comprendre que personne n’avait jamais reçu une marque de reconnaissance équivalente depuis la création du département des langues étrangères. C’était nouveau et presque scandaleux dans ce contexte.
Mes jours étaient comptés à partir de l’été 2020 puisque le doyen quittait la direction de la faculté. Il me convoqua pour m’annoncer qu’il jetait l’éponge et qu’il se recentrait sur d’autres activités moins énergivores et plus gratifiantes. Je ne saurai jamais les vraies raisons derrière sa décision de partir. Il me confia alors que le nouveau doyen changerait son équipe et choisirait d’autres vice-doyens. C’est un peu comme un remaniement ministériel.
Mes responsabilités au sein de la direction de la faculté m’occupaient trop l’esprit pour que je prête attention aux phénomènes d’envie et de commérage. Dès que je fus démis de mes fonctions de vice-doyen, ce fut un déchainement contre moi. Les gens pouvaient enfin me piétiner en toute tranquillité. J’étais lâché, apparemment, par la hiérarchie. J’avais perdu mon Mojo. Le nouveau doyen avait entendu parler de moi en bien et en mal, il me harcela en toute quiétude.
Ce n’est pas à cause de la jalousie que j’ai perdu mon emploi. Je raconterai mon exclusion une autre fois car c’est une affaire sans lien avec mon action, et sans lien avec les relations interpersonnelles. S’il n’y avait pas eu cet événement extérieur qui a causé le limogeage de plusieurs personnes, je n’aurais pas perdu mon emploi. En revanche, la jalousie a accompagné mes jours pendant cinq ans en Oman et je n’ai pas su m’en extirper. Elle n’existait pas avant et elle a disparu après.

Je n’ai pas peur de Marine Le Pen et je lis avec amusement les tribunes de ceux qui veulent encore faire croire que la France est au bord d’un grand danger si l’extrême-droite devait être au pouvoir.
Moi je voterai pour Emmanuel Macron en faisant le pari suivant : si Le Pen devient présidente et qu’en effet cela cause une catastrophe, je ne voudrais pas en porter la moindre responsabilité. Inversement, si c’est Macron qui passe, eh bien c’est la continuité et je veux bien en porter la responsabilité.
Par ailleurs, le monde voulu par Macron est socialement injuste, mais il est économiquement favorable aux sages précaires. Dans le monde dérégulé rêvé par Macron, les universités se débarrassent de leurs enseignants-chercheurs les moins motivés. Or, un sage précaire, qu’est-ce que c’est ? C’est un mercenaire qui, rentrant de promenade, parle aux universités le langage suivant : « Vous avez besoin de profs aux diplômes rutilants et aux recherches haut de gamme, me voilà. Nous pouvons négocier mon salaire dès maintenant et je suis opérationnel dès demain si vous doublez les émoluments que je perçois aujourd’hui. » Jusqu’à présent, cette technique de négociation n’a pas porté ses fruits, mais il n’est pas interdit de rêver.
Alors vous allez me dire : bon mais quel rapport avec le pari pascalien ?
Je ne saurais répondre à cette question.

C’est toute une affaire de publier dans cette revue canadienne. On fait relire votre article par des experts au moins trois fois, on vous dit de procéder à toute sorte de modifications, en général pour le bien de l’article.

L’intérêt, pour moi, de faire tous ces efforts pour cette revue, c’est qu’elle bénéficie d’un classement international remarquable. Pour les universités asiatiques et moyen-orientales, ce détail est d’une importance capitale.

Au final, l’article est amélioré mais pas meilleur que ce que vous publiez dans des revues moins regardantes et moins prestigieuses.
Un jour, une amie nous demanda si nous serions intéressés de faire visiter notre village et notre région à des touristes fortunés venus de France. A priori non, nous n’étions pas intéressés, mais nous avions tellement d’affection pour notre amie que nous avons dit… mmmmoui pourquoi pas.
Une amie de notre amie avait une agence de tourisme ultra spécialisée pour les plus riches d’entre nous. Enfin, pour les plus riches d’entre vous, parce qu’entre les lecteurs de La Précarité du sage et le sage précaire, un gouffre économique tisse sa toile, si l’on peut s’exprimer ainsi.
Je ne sais pas trop pour mon épouse, mais pour moi l’oasis de Birkat al Mouz était trop précieuse, trop belle, trop intime pour être partagée avec des groupes de touristes. Comment vous faire comprendre cela ? Mon oasis était ma découverte, mon trésor, mon invention. Ma fille, ma bataille. La plupart des gens qui vivaient en Oman ne le connaissaient pas à cette époque. Je l’ai fait découvrir à des amis de Mascate qui pensaient connaître le pays comme leur poche. Je l’ai même fait découvrir à des habitants de Nizwa et de la nouvelle ville de Birkat al Mouz. Il faut s’imaginer que c’était un joyaux complètement inconnu et que les guides touristiques (les livres du genre Guide Gallimard et Lonely Planet), en français, en anglais et en allemand, n’en disaient que quelques mots, pour indiquer que ce village était la porte d’entrée de la route menant à la montagne, et qu’il était possible d’y faire le plein pour les 4×4.
Or, les voyageurs les plus riches, que faut-il leur offrir ? Ils veulent de l’exceptionnel, du luxe et de la qualité supérieure, mais il veulent aussi de l’authentique, du local et de l’expérience enracinée. Nous pouvions leur offrir cela, non le luxe mais l’exceptionnel et le local. Nous pouvions les emmener dans les ruines les plus incroyables d’Arabie ; nous pouvions même les faire entrer dans des mosquées rares et sublimes. Nous pouvions leur faire vivre une expérience unique, dans les profondeurs de l’islam ibadite dont notre oasis et la vieille ville de Nizwa étaient le coeur vibrant. Nous pouvions le faire, mais cela leur coûterait la peau des fesses, alors mieux valait laisser tomber.
Notre amie nous mit finalement en contact avec son amie, car nous traînions des pieds devant cette proposition. Notre but était de refuser poliment et gentiment l’offre de cette agence de voyage. Je ne savais pas comment le lui dire : nous n’avons pas de temps libre pour le tourisme, et puis nous sommes très occupés, nous sommes des profs d’université, nous avons des livres et des articles à écrire, nous sommes suffisamment payés, nous n’avons pas besoin d’arrondir nos fins de mois. J’essayais aussi de lui faire comprendre que ma femme n’était pas Madame Tout-le-monde, qu’elle avait des compétences qui la rendaient hors compétition, hors normes, sans comparaison avec la meilleure des guides touristiques, qu’on ne pouvait pas s’attacher les services de ma femme avec quelques billets. De mon côté, on pouvait me corrompre assez facilement, mais j’étais un être trop laborieux, il me fallait des mois pour écrire un article de recherche, j’étais trop paresseux, trop jouisseur, trop désireux qu’on me foute la paix pendant les week-ends.
L’amie de notre amie ne désarmait pas, et c’est ce qui me désarma. Elle gardait le sourire et c’était désarmant. Elle disait qu’on n’avait pas à bosser le week-end, que nous pouvions poser nos conditions et qu’elle se débrouillerait avec ses richissimes clients pour faire entrer nos conditions dans ses emplois du temps compliqués.
Nous ne savions plus comment refuser. Ma femme me demanda de ne rien faire qui puisse déplaire ou froisser l’amie qui nous avait mis en contact. Je me lançai à l’eau, toute honte bue, avec mon dernier argument massue : « Le problème, vois-tu, est que tout ce que l’on pourrait offrir est trop cher pour une agence de voyage. J’ai honte de le dire, car ça me fait passer pour un vile capitaliste, et moi-même je n’accepterais jamais de payer autant pour ce genre d’expérience, donc je ne mes sens pas bien de te parler ainsi, mais voilà, nous ne pourrions pas passer de temps avec tes clients à moins de & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure.
L’amie de notre amie ne se départit pas de son sourire et dit : « D’accord ».
D’accord pour & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure ?
Dans ce cas-là, nous ne pouvions plus vraiment faire machine arrière. Nous devînmes à cette minute des guides touristiques pour Français, Belges, Suisses et Québécois fortunés.
Je pense que notre amie entrepreneuse avait l’idée suivante en tête : je vends cette prestation à perte pendant quelques mois, je vois si ça fonctionne et si les clients en ont pour leur argent, et en attendant je vois si je peux trouver du personnel moins cher et tout aussi compétent que ces deux-là pour atteindre à moyen terme à un équilibre dans lequel tout le monde pourra se retrouver.
Du moins, moi, si j’avais été elle, c’est ainsi que j’aurais réfléchi.
Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.
Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :
2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.
2005-2006 : Université de Nankin, Chine.
2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.
2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.
2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.
2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.
Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.
De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.
Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.
Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.
Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.
Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.
Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.
La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.
Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.
Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.
Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.