Le Chef des losers

Depuis que je suis responsable de cette maison, je me considère un peu comme un gérant d’une petite entreprise. On attend de moi des choses, il me faut prendre des décisions. Des rapports de force s’instituent entre les locataires, ou entre les locataires et moi. Il y a des conflits à résoudre, et des conflits à éviter. Il y a surtout des inégalités à gérer.

J’ai tendance à voir dans ces inégalités, des différences qui s’annulent au final. Un tel paie plus que les autres, mais ne participe en rien aux tâches ménagères, ni ne communique avec les autres. Un autre est clairement défavorisé, mais son loyer est si bas qu’il ne trouverait jamais mieux ailleurs.

Comme tout chef conscient de son rôle, j’ai besoin d’un sous-chef, un lieutenant qui relaie mon autorité à l’intérieur de la maison. C’est mon Pakistanais qui tient ce rôle. Nous affichons devant les autres notre entente cordiale, et il soutire de sa proximité avec moi une forme d’autorité. Et cette autorité est suffisante pour demander aux autres des changements de comportement, ou dispenser des conseils, tandis que je me tiens coi.

Cela m’est très utile d’avoir un second. Je peux ainsi prendre de la hauteur, réfléchir à la direction que la communauté va prendre. Ce n’est qu’en cas de conflit ou de mésentente que je peux descendre de ma tour d’ivoire pour, d’une voix calme et ferme, arbitrer. Je suis celui que l’on critique et dont on se moque quand il a le dos tourné, mais devant qui l’on s’écrase. 

Par ailleurs, comme le chef des sociétés nambikwara, je dois montrer l’exemple et être la personne qui se dépense le plus. En échange de mon investissement personnel, on concède le privilège que j’ai de ne pas payer beaucoup et d’imposer ma présence dans les lieux publics. Chez les Tupi-Kawahib, en revanche, le chef exerce un quasi-monopole sur les femmes du groupe. Ce n’est pas le cas dans ma tribu. Le chef n’y exerce aucun droit sur aucune femme.

Tony Blair, l’Iraq et l’Iran

Je me souviens de l’époque où Tony Blair remuait ciel et terre pour aller faire la guerre en Irak, sous l’aile protectrice de George W. Bush. L’ensemble de son pays et la presse de son pays pestaient de rage contre cette décision.

Dans ses Mémoires, Blair prend l’attitude de la contrition. Il s’excuse un nombre incalculable de fois aux familles des victimes. Comme si ce n’était qu’une question émotionnelle. C’est une manière abjecte de faire oublier qu’il a été indigne du grand peuple dont il avait la charge. Qu’il a commis, d’abord de profondes erreurs de jugements, puis des mensonges purs et simples.

De plus, suivant cette vogue détestable de la charité, il a décidé de reverser les bénéfices des ventes de son livre à je ne sais quelle association qui vient en aide à ces mêmes familles de victimes. Cela me donne envie de vomir sur mon laptop.

Aujourd’hui, dans une interview accordée au Guardian, il affirme qu’il faut maintenant s’attaquer à l’Iran. Je ne plaisante pas.

Architecture et Art nouveau (2) Le miel du capitalisme

Je suis sorti abasourdi des Galeries Lafayettes et, dans la foulée, par hasard et sans préméditation, je suis entrée dans une banque. Pourquoi, je ne le sais plus.

Qu’est-ce qui m’a fait pousser la porte d’une banque, mes ailleux ?

Là, une émotion m’a saisi qui me poursuit depuis des semaines.

ste-generale-1.1283080359.jpgPhoto : journéesdupatrimoine.culture.fr

Ce dans quoi j’entrais était d’une audace extraordinaire. La lumière tamisée, brune. Quelque chose de sucré et d’animal dans l’atmosphère.

C’était encore la « Belle époque » qui s’exprimait, mais différemment que dans les Galeries Lafayette, de l’autre côté de la rue. Comme dans le grand magasin, le plafond consistait en une verrière en dôme, mais ici, l’impression donnée était plus calme, plus intérieure, plus chaleureuse.

XXe siècle commençant, couleurs étranges, passant du vert au noir par le beige, l’or et l’ocre « terre sienne ». Un espace immense où l’on se sent devenir insecte. Un insecte bien à l’abri. Verre, béton armé et métal, on était en plein futurisme. Je me promenais, incrédule : je savais que j’étais dans un lieu construit un siècle plus tôt, et en même temps, les poutrelles en métal apparent, les espaces de travail ouverts, la diffraction de l’espace me paraissaient très contemporains.

ste-generale-2.1283080499.jpgPhoto : paris-en-photo.fr

Parfois, on se sentait dans un hall de gare, mais une gare silencieuse, secrète, pour des voyages sans train et sans déplacements. A d’autres moments, cela faisait penser à une église. Gare, église, tout cela ne devient un peu confus.

Oui, il y a quelque chose de sacré dans l’atmosphère, dans les formes et dans les couleurs. Du sacré et du sucré.

Je sais d’où venait l’impression de sucré. De la ruche. C’était une architecture organique, qui prenait modèle sur les constructions animales : ruches, termitières, terriers. Ce bâtiment est plein d’alvéoles et de niches, de gîtes.

ste-generale-3.1283080563.jpgPhoto: suri.morkitu.org

C’est l’agence centrale de la Société Générale, boulevard Haussmann. Avec l’opéra et les Galeries Lafayettes, elle forme un triangle impressionnant, où se mèlent l’argent, les échanges, l’art et la musique.

Il ne faut pas rater la visite jointe de ces deux grands joyaux de l’art nouveau : la banque et le grand magasin. Aux Galeries Lafayettes, la verrière et le décor ont pour effet d’étourdir le passant pour lui faire dépenser toute sa fortune. A la Société Générale c’est le contraire : l’architecture cherche à rassurer le client, intérioriser ses angoisses, afin de l’encourager à économiser, à thésauriser, à enfouir sa fortune dans la magnifique « Salle des Coffres » rutilante.

D’où la ruche et les alvéoles, pour rappeler le génie conservateur des abeilles.

C’est la première fois que je rencontre ce phénomène. Une architecture centrifuge et une architecture centripète. A deux reprises, les années 1900 nous font tourner la tête, mais là pour sortir de soi, et ici pour descendre en soi, au fond de son moi capitaliste.

Architecture et Art Nouveau (1) L’Or des Galeries Lafayettes

La prochaine fois que je ferai visiter Paris à des amis étrangers, je n’hésiterai pas à les amener au temple du shopping pour Chinois en goguette. Mon ami Chen Liang Ming, de l’université de Fudan, m’avait dit que les lieux les plus visités par les groupes organisés de Chinois étaient la Tour Eiffel, l’arc de triomphe et les Galeries Lafayette.

J’ai toujours cru que les Galeries Lafayette étaient un lieu sans intérêt. Je n’étais, comme d’habitude, qu’un arrogant petit snob sans culture.

C’est un des lieux qui m’a le plus ému lors de mon dernier séjour dans la capitale. Nom de nom, un temple à la marchandise, au commerce entre les hommes. Un décor doré pour impressionner les petites bourgeoises, la classe moyenne émergente des villes et des provinces. Fin XIXe, début XXe siècle, c’est la Belle époque qui respire et qui se contemple en des abîmes d’opérettes.

Tout est pensé pour faire tourner les têtes, et que les femmes dépensent sans compter. Le décor ressemble à un décor de théâtre. Les clients sont aussi des spectateurs, ils contemplent la ronde extraordinaire du commerce, la ronde des marchandises, le fourmillement des gens et des biens. 

Lumière de l’Aube

Xiao Ming s’était d’abord présenté sous le prénom de Nicolas. Comme beaucoup d’intellectuels chinois, il regrettait de perdre par ce nom étranger la richesse de son nom chinois.

Il m’expliqua que son nom n’avait jamais changé de prononciation, mais qu’il en avait changé un caractère. Ming signifie « lumière », mais Xiao était autrefois orthographié comme « Petite ». Etre appelé Petite Lumière, c’est mignon quand on est enfant, c’est bouleversant quand on est poète, c’est naturel quand on est un moine bouddhiste ou taoïste, mais ça n’impose pas le respect dans une société d’hommes.

A l’adolescence, avec l’accord de ses parents, il changea officiellement le caractère Petit, en celui d’Aube. Ils se prononcent de la même manière, et le sens a quelque chose de plus auguste : Lumière de l’Aube.

Je fus tellement impressionné que je lui proposais de l’appeler ainsi, et de laisser tomber Nicolas. Il en fut d’accord, et même peut-être un peu flatté, ou charmé. Très vite, il n’y eut plus rien de drôle à le faire. De proche en proche, nos amis étudiants, professeurs et bibliothécaires, après avoir trouvé l’idée amusante, l’adoptèrent, et Lumière de l’Aube s’imposa comme nom propre.

Un mélange toxique

Il y a encore eu des attentats récemment. Je ne les compte plus depuis longtemps.

Les journaux le font à ma place. Ce dimanche 22 août, The Observer dénombre vingt actes de violence majeure dans les dix-huit derniers mois. Le journal de gauche consacre une double page à l’Irlande du nord, et au « mélange toxique » que représente la crise économique et la « nostalgie » pour un combat républicain où l’héroïsme et la martyrologie avaient encore droit de cité pour les jeunes oisifs agités du bocal.

Moi, j’ai finalement réussi à me sortir de ma torpeur dominicale pour aller me promener dans le nord de la ville, un territoire que je connais mal. Je voulais visiter une galerie d’art contemporain, mais je ne l’ai pas trouvée et me suis égaré dans les quartiers populaires qui jouxtent les docks.

Je ne me sentais pas rassuré. Mais, en voyant des femmes se promener seules, j’ai pensé que si c’est elles qui se promenaient dans mon quartier, elles ne se sentiraient pas rassurées non plus. Le sentiment d’insécurité s’annule d’un quartier l’autre.

Dans l’Observer, je lis que la police attribue aux paramilitaires 49 incidents liés à une bombe, et 32 fusillades pour cette année seulement. C’est beaucoup. Un bon nombre de ces « incidents » ne se sont pas transformés en explosion car la police a fait son travail d’enquête, de saisie et de déminage.

C’est étrange, ces promenades du dimanche, où l’on couvre des kilomètres sans raison. Une forte odeur de céréale grillée me fait penser à la bière. Odeur entêtante que je sentais près de la brasserie Guinness à Dublin. Odeur que j’ai retrouvée à Glasgow. J’aurais voulu savoir quelle bière était brassée dans le quartier. Peut-être une bière à découvrir, un prétexte culturel pour boire… Je n’ai pas osé demander aux gens qui fumaient en dehors d’un pub, qui paraissait à la fois très coloré et très sectaire.

En empruntant une rue sur ma droite, je me suis retrouvé dans une rue toujours populaire mais plus avenante, à l’ambiance moins lourde, moins démunie.

L’information principale, révélée par l’Observer d’hier, est que des groupes terroristes projettent d’étendre leur action sur le territoire anglais. C’est ce qui justifie une double page dans un grand journal du dimanche. Des informations concordantes annoncent que des groupes pourraient prendre le parti conservateur comme cible. La « conférence » du parti, prévue à Birmingham en octobre prochain, serait donc visée. A suivre.

Moi, en fin de journée, j’ai atteint un rond-point que j’adore : à l’intersection de Crumlin road et d’Antrim road, deux rues qui mènent dans les montagnes. Ce rond-point possède le plus joli des noms de rond-point : Carlisle Circus.

Ce que j’aime le plus, sur Carlisle Circus, c’est l’église abandonnée qui le borde. Un chauffeur de bus m’a dit un jour qu’elle n’était pas du tout abandonnée. Que la végétation luxuriante qui poussait dessus et autour était un fait exprès. Il m’a dit que c’était maintenant un centre pour hindous! et que c’est pour cette raison qu’il y avait de la végétation. Pour rappeler les tropiques aux Indiens.

De fait, au milieu des mauvaises herbes, il y a des sortes de palmiers.

Juste à côté de l’église, un vieux bâtiment à la gloire de Guillaume d’Orange, coiffé d’une superbe sculpture de William III, sur un cheval cabré. On dit « cabré », pour un cheval dans cette position ? Ah, je dois faire des recherches, autant pour cet Orange Hall que pour l’église « tropicale » de Carlisle Circus.

Minimiser les crimes : la Shoah à travers la littérature, les médias et le droit.

Dans la question Dieudonné, les gens qui ont le droit de parler dans les médias traditionnels évoquent souvent le droit, les lois, les tribunaux. « Ce qu’il dit relève du pénal », dit le chanteur Patrick Bruel. « Il a été condamné » disent-ils, tous. Mais pourquoi le disent-ils ? Ils le disent aussi pour Siné, et pour beaucoup d’autres personnalités. Il semble que ce soit pour prouver que Dieudonné est un antisémite, et que de ce fait, il mérite l’exclusion qui est la sienne aujourd’hui. Je ne sais pas de quoi il a été condamné, il faudrait lire les textes exacts des jugements.

Cependant, le rôle du juridique dans cette affaire ne laisse pas d’interroger. Un journaliste m’a profondément troublé, l’autre jour, sur ce point. Parlant de Dieudonné, et l’accusant d’antisémitisme sans preuve, comme tout le monde le fait, Frédéric Bonnaud évoquait la loi Gayssot et déclarait : « L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » Il a raison, les lois dites mémorielles stipulent que le racisme est un délit. Les lois contre le racisme de 1972 se limitaient à condamner les actes qui menaçaient l’ordre public. Depuis les années 1990 et les différentes lois apparues en France, à la suite de l’Allemagne et de la Belgique, il est interdit de dire des paroles de discrimination, même dans une conversation apaisée. Comme le dit Bonnaud, ce qui était opinion est devenu délit.

Je suis allé voir la loi de plus près et je me suis aperçu d’un élément singulièrement casse-gueule : « Il est interdit de nier, de minimiser l’importance des crimes contre l’humanité. »

Que signifier « minimiser » l’importance d’un événement ? Qui fixe l’importance d’un événement ? La question est tellement subjective qu’il est facile d’accuser quelqu’un de vouloir minimiser quelque chose. On sait que représenter la shoah, par des films par exemple, est considéré comme sacrilège par de nombreux intellectuels. Le film de Claude Lanzmann, d’ailleurs, le magnifique Shoah, est justement un film où les souvenirs et les entretiens remplacent l’impossible représentation des scènes de camps. Lanzmann a donc été en première ligne pour dénoncer des films tels que La Liste de Schnitzler, ou La Vie est belle qui reconstituaient à leur manière la vie des camps de concentration. Mais si représenter par des images revient à commettre une faute morale, alors en parler c’est aussi, dans une certaine mesure, minimiser l’importance de la Solution finale.

Il ne reste, au fond, devant une telle loi, qu’une alternative : se taire, ou « maximiser ». Puisqu’on n’a pas le droit de minimiser, la seule façon d’en parler sans être accusé de crypto-négationnisme, c’est de faire de la surenchère comparative, comme Frédéric Bonnaud, encore lui, l’a fait en disant que la Shoah était « l’événement le plus important du XXe siècle. » Cette surenchère n’a pas lieu de s’arrêter. L’événement sera vu comme le plus important de toute l’histoire de l’humanité, pour devenir l’événement innommable, irreprésentable, l’événement sacré, l’incarnation du mal, le crime fondateur par excellence. Le crime des crimes, l’événement des événements. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans certains milieux philosophiques et artistiques. Il existe une pensée, à la jonction de la philosophie et du mysticisme, qui voit dans la shoah le grand événement obscur depuis lequel le sens et le non-sens peuvent se distribuer. Dans la littérature contemporaine, on note aussi une tendance nette à faire du génocide des juifs l’essence de la deuxième guerre mondiale, et cette dernière la scène centrale de l’histoire. Avec Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, HHhH de Laurent Binet, une jeune génération d’écrivains revisite l’histoire. Cette génération est éblouie, fascinée par le mal, le nazisme, et elle tourne autour de ce massacre. Je juge tout cela d’un très bon œil : il me paraît très constructif d’avoir, dans l’histoire proche, des événements trop lourds à porter, dont la présence est si pesante qu’ils se transforment en mythes. Une mythologie, ou une geste, s’élabore sur les ruines des conflits passés, qu’il convient de chanter sous forme de tragédies, de poèmes épiques, de chanson de geste. Homère avait la guerre de Troie, le XIIe siècle français avait Arthur et Roland, Shakespeare avait la guerre de cent ans. Nous avons la shoah, pourquoi pas ?

Mais ce qui est compréhensible dans une réflexion philosophique, ce qui est désirable dans le domaine littéraire, n’a plus aucun sens dans le cadre de la loi. Comment interdire à tout un peuple de penser autrement que selon tel ou tel précepte métaphysique ? Cela rejoint, dans sa structure, ce qui se passait dans les régimes fascistes ou communistes, et cela paraît, dans tous les cas, totalitaire. C’est sur ce totalitarisme que l’Etat d’Israël fonde sa légitimité et se permet de criminaliser les Palestiniens et les voix dissidentes. Toute critique de la politique d’Israël peut être accusée de tentative de rompre le silence sacré.

Je peux dire, dans une œuvre personnelle et symbolique, que tel événement impose le silence. Je peux faire des tombeaux et construire une œuvre entière où le monde tourne autour de l’événement de mon choix. Mais la loi ne peut pas m’imposer son cadre narratif.

Il est naturel que l’époque postcoloniale mette au second plan les guerres mondiales et que les phénomènes coloniaux prennent une place centrale pour certaines écoles de pensée. Il est inévitable que, aux yeux d’un nombre de personnes supérieur à celui des gens qui se sentent concernés par le régime nazi, la traite négrière soit l’événement incroyable, impensable, fondateur de toute l’infamie humaine. C’est ce que dit Dieudonné aux animateurs de télévision qui le traitent, en retour, d’antisémite, et le lui disent en face, pour souligner l’humiliation publique, qu’on ne l’invitera plus sur les plateaux.

Paris a-t-elle perdu de son sex appeal ?

Cela fait plusieurs fois que j’entends des amis dire qu’ils ont été déçus par Paris.

Ils y sont allés, soit une journée, soit plusieurs jours, soit ils y passent plusieurs semaines, plusieurs mois, et pourtant, bof, cela ne vaut pas tant le voyage que cela.

Mon premier réflexe fut de penser qu’il manquait à mes bons amis un sens, ou une compétence : peut-être ne savaient-ils pas regarder une ville, apprécier une architecture, lire un fleuve, voyager dans le temps. Peut-être étaient-ils incapables de différencier une cathédrale du XIIIe siècle et un immeuble haussmanien, un arc de triomphe du XIXe et un palais « art nouveau ».

Or, ce ne pouvait pas être l’explication, puisque tous ces amis préféraient à Paris une autre ville européenne. Loin de rejeter les villes dans leur ensemble, mes amis louaient qui Bruxelles, qui Stockholm, qui Bruges, qui Barcelone, qui Londres, qui Liverpool. Il me semble aujourd’hui que tout vaut mieux que Paris. Je n’imaginais que cette ville était si difficile à aimer.

En dehors de quelques amoureux de la France qui ont établi une relation puissante avec la capitale, Paris me semble avoir perdu de son aura, de son charme, de son pouvoir de séduction, et je me demande vraiment pourquoi, surtout quand je la compare mentalement avec toutes les villes citées précédemment. Elles sont toutes formidables, j’en conviens, mais comme aucune d’entre elles n’a la richesse culturelle et historique de Paris, on est en droit de se poser des questions. 

Sans doute que dans les modes contemporaines du voyage, est privilégié le goût individuel, l’émotion du moment. L’importance objective d’un lieu, d’un musée ou d’un monument ne fait plus le poids face aux désirs d’être dépaysé, impressionné, diverti.

En même temps, moi, chaque fois que j’y vais, j’y découvre de nouvelles choses qui me dépaysent et m’émerveillent. Mais je m’émerveille un peu partout, donc je ne suis pas une bonne référence.

Il est possible que les gens aient des attentes un peu disproportionnées. Qu’ils imaginent qu’en posant le pied à Paris, ils seront transportés dans une féérie, que des anges apparaîtront, que les cloches sonneront, que des prodiges se produiront sous leurs yeux.

Quand Neige est arrivée à la gare du nord, par exemple, je l’ai emmenée au Sacré Coeur, à quelques minutes de marche. On peut y voir des éléments variés de l’imagerie parisienne : une église en suspension, un manège, des escaliers, des fleurs et des bancs, des chanteurs de rue, une vue dégagée sur la ville. Neige regarda Paris et la trouva très blanche : elle fut surprise de ne pas voir beaucoup de couleurs.  

Laetitia, professeur de français, « d’origine différente »

Je vois cet entretien d’une enseignante de français sur Canal plus. Jeune, belle, d’origine indienne, Laetitia ne parle que du fait qu’elle est d’origine étrangère. Le regard des autres, les plaisanteries, les remarques, le fait de devoir se justifier, de devoir faire ses preuves, qu’il y a « du chemin à faire ».

L’entretien est pourtant long, sept minutes et quarante-huit secondes, sur une chaîne nationale. Il y avait de l’espace et du temps pour faire passer deux ou trois choses assez fortes, peut-être.

Est-ce elle qui n’a rien d’autre à dire, ou la journaliste (qu’elle tutoie) qui ne l’interroge sur rien d’autre ? Ou la chaîne qui ne veut rien entendre d’autre d’une prof de français immigrée ?

Moi, j’ai souffert pendant sept minutes et quarante-huit secondes, et un peu plus. J’aurais tant voulu qu’elle nous parle de ses lectures, de ses livres préférés, des choses qui la font rire et réfléchir. Non, on la cantonne, ou elle se cantonne, à nous parler de « sa différence ».

De la manière la plus bizarre, à mon avis : « Comme vous l’avez remarqué, je suis professeur de français, mais pas tout à fait française française… Ce qu’on peut appeler française, quoi, en gros. Je suis Française d’origine différente et non d’origine étrangère. Je suis d’origine indienne… »

Je ne sais si le français qu’on enseigne au collège est de cet acabit, mais à entendre Laetitia, on se dit que les Français du futur vont parler d’une manière drôlement contournée.

Art du funambule et du documentaire

J’aime de moins en moins la fiction, et peut-être ne l’ai-je jamais vraiment aimée.

Concernant un petit événement, simple et beau, comme : « Un funambule marche sur un fil entre les deux tours du World Trade Center », on peut préférer le grand roman de Colm McCann, Let the Great World Spin, où le livre documentaire du funambule lui-même, Philippe Petit.

Moi, je n’ai vu que le documentaire, tiré du livre du funambule, intitulé Man on Wire (homme sur câble). Ce qui est extraordinaire dans ce film, ce sont les images d’archives d’un individu complètement inconnu. On le voit dans les années 70, en France, faire le clown à Paris, s’entraîner à marcher sur un fil, avoir une vie sociale et sentimentale entièrement tournée vers ses projets à lui. Tout jeune, il avait déjà le souci de se filmer, avec les caméras de l’époque. Le film est aussi basé sur des interviews croisées de sa femme de l’époque, de ses complices et de lui-même, Philippe Petit, qui semble être le grand ordonnateur de ce chant à sa propre gloire.

C’est donc l’histoire d’un mégalomane qui, à la différence de la plupart des mégalomanes, a réussi à tirer d’une activité complètement insignifiante (marcher sur des câbles), non seulement une forme de célébrité, mais surtout une production documentaire assez belle et émouvante.

Car, grâce à la musique (cette grande manipulatrice d’émotions), le film est parsemé de très jolies scènes, et on se sent conquis par le fait que cet homme marche dans le ciel, enchante un peu les paysages urbains, fait regarder dans les espaces où personne ne regarde.

Mon grand regret, dans Man on Wire, c’est la volonté de Philippe Petit de succomber à l’ « illusion rétrospective » que donnent les fictions. Il prétend que dès le début de sa vie d’artiste, il rêvait des tours jumelles  de New York, et que toute sa vie était tournée vers l’accomplissement de ce lien funambulique entre elles. Le fait que sa femme et ses amis avouent avoir rompu avec lui après ce succès semble confirmer que c’était le point d’aboutissement de sa vie.

Surtout, comment ne pas voir dans cette illusion rétrospective une volonté de profiter du fait que les tours soient maintenant disparues, et de transformer ce beau geste un peu fou en rêve prémonitoire, ou en préscience obscure que quelque chose de terrible allait arriver à New York trente ans plus tard.

Je trouve que le film pâtit de cette narration qui cherche à faire croire que les choses devaient se passer ainsi, qu’elles étaient comme écrites dans les années de jeunesse du héros. Le film en pâtit car, en voulant prendre les armes de la fiction (où les personnages suivent des destins que l’auteur peut croiser et décroiser à sa convenance), c’est la force du documentaire qui s’affaiblit.

Au fond, on touche là à la fois aux limites du film Man on Wire et à celles du funambulisme comme art et comme spectacle. En tirant un fil, un gros câble en réalité, entre deux bouts d’une narration, le spectateur est certes pris par une émotion où se mêle l’équilibre et le déséquilibre, la vie et la mort, le ciel et la terre, mais il y a tellement peu de doute sur l’issue de l’événement, qu’il est difficile de s’y intéresser durablement.

C’est pourquoi les grands documentaires ne sont pas souvent rétrospectifs, peut-être. Pour donner de la place aux bifurcations de la vie humaine.

C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres documentaires, quand elles sont rétrospectives, refusent la linéarité du récit, bouleversent la chronologie, et se méfient comme de la peste de l’héroïsme et de l’épopée.